Paris, le 21 juillet 1815.
«La conduite des armées alliées réduira incessamment mon peuple à
s'armer en masse contre elles, à l'exemple des Espagnols. Plus jeune,
je me mettrais à sa tête; mais si l'âge et les infirmités ne me le
permettent, au moins je ne veux pas sembler conniver aux violences
dont je gémis. Je suis résolu, si je ne puis obtenir justice, à me
retirer de mon royaume, et à demander asile au roi d'Espagne. Si ceux,
qui, même après la capture de l'homme auquel seul ils avaient déclaré
la guerre, continuent à traiter mes sujets en ennemis, et qui doivent
par conséquent me regarder comme tel, veulent attenter à ma liberté,
ils en sont les maîtres; j'aime mieux être dans une prison qu'aux
Tuileries, témoin passif du malheur de mes peuples.
»LOUIS.»
* * * * *
A la suite de cette lettre et d'un projet d'arrangement, remis par le
baron Louis, ministre des finances, les plénipotentiaires alliés
m'adressèrent, le 25 juillet, une note conçue dans ces termes:
«Les ministres soussignés ont pris en mûre considération les
ouvertures que les ministres du roi leur ont fait parvenir par Son
Excellence le baron Louis. Ils sont trop pénétrés de la nécessité de
prendre, en ce qui touche la marche de l'administration, les mesures
les plus urgentes et les plus efficaces, pour ne pas entrer avec
empressement dans les vues qui ont dicté ces propositions. Ils croient
donc que les dispositions suivantes, qui viennent d'être arrêtées,
seront les plus propres à concilier les désirs du roi avec la
situation où se trouveront les armées alliées, pendant leur séjour en
France.»
* * * * *
Les dispositions mentionnées dans cette note établissaient qu'en
échange d'une contribution de cent millions, consentie par le
gouvernement français, il était convenu: qu'une ligne de démarcation
serait tracée pour fixer les départements qui seraient occupés par les
armées alliées et destinés à leur subsistance; les autorités du roi
devaient être rétablies et les préfets et sous-préfets réintégrés dans
leurs fonctions; des gouverneurs militaires étaient nommés par les
départements qui composaient le rayon de chaque armée; ils devaient
protéger les autorités, assurer le service des armées, et surveiller
les rapports de celles-ci avec l'autorité française. Une commission
administrative siégerait à Paris, pour suivre directement les affaires
entre le gouvernement du roi et les autorités étrangères. Des ordres
furent donnés immédiatement pour faire cesser toutes les contributions
irrégulières qui avaient été frappées sur les départements.
Ce point réglé, le reste eût été bientôt terminé si les souverains
avaient été les loyaux alliés du roi de France, mais ainsi que je l'ai
dit plus haut en parlant de l'arrivée des armées étrangères à Paris,
les cabinets alliés étaient embarrassés de produire leurs demandes
parce qu'ils ne savaient quel nom donner à ce qu'ils voulaient. Ils
n'employèrent d'abord que le nom de _garanties_: ils voulaient des
garanties en général, sans dire lesquelles; sur quoi, je leur adressai
la note suivante en date du 31 juillet 1815:
«Le ministre du roi a l'honneur de communiquer à Leurs Excellences MM.
les ministres et secrétaires d'État des puissances alliées trois
ordonnances de Sa Majesté: l'une rendue à Lille pour le licenciement
de l'armée française et les deux autres qui ne sont encore qu'en
projet et qui sont relatives à l'organisation d'une nouvelle armée. Le
besoin de l'Europe, non moins que de la France elle-même, étant que
celle-ci ait une armée, le roi s'est attaché et croit être parvenu à
concilier ce besoin avec le besoin encore plus grand qu'elles ont
également l'une et l'autre, de finir sans retour les révolutions.»
»Il y a vingt-six ans que la France, cherchant des garanties contre
les abus d'un pouvoir ministériel sans contrepoids, et exercé sans
unité comme sans contrôle, s'égara et se perdit dans cette sorte
d'égalité dont l'inévitable conséquence est la domination de la
multitude, c'est-à-dire, sa tyrannie, la plus effroyable de toutes,
mais aussi, et par cela même, la moins durable. Cette tyrannie fit
place, ainsi qu'il est toujours arrivé, et qu'il arrivera toujours, au
despotisme d'un seul, lequel, par tempérament, et par calcul, déplaça
la révolution en en changeant le mobile et la transporta du dedans au
dehors, en substituant à l'esprit d'égalité, l'esprit de conquête.
»Les derniers événements ont prouvé jusqu'à quel point l'un et l'autre
s'étaient affaiblis, puisque l'usurpateur qui les avait tous deux
appelés à son secours, n'a pu être soutenu par eux, contre les effets
d'un premier et seul revers.
»Mais les chances de révolution ne pouvant cesser, qu'ils ne soient
tous deux entièrement éteints ou contenus de manière à ne pouvoir
jamais redevenir dominants, toutes les pensées du roi, pendant sa
retraite en Belgique, ont été tournées vers les moyens d'obtenir ce
résultat, et tous ses actes, depuis son retour, ont eu pour but de
l'assurer.
»La doctrine d'une égalité extrême peut bien avoir encore pour apôtres
et pour partisans quelques spéculatifs bâtissant des théories pour un
monde imaginaire et un certain nombre d'hommes à qui cette doctrine
seule a valu, pendant un temps, un pouvoir dont ils ont abusé et
qu'ils regrettent; mais la multitude même en est depuis longtemps
détrompée par la cruelle expérience qu'elle en a faite. Cette doctrine
ne pourra faire de prosélytes, et son esprit ne sera jamais à
craindre tant que les droits civils de chacun seront garantis contre
tout arbitraire, par une constitution politique qui exclue du pouvoir
quiconque n'est pas dans cette situation où l'on sent plus le besoin
de conserver, que la nécessité et le désir d'acquérir.
»Or, tel est le caractère de l'institution politique qui va régir la
France.
»La Chambre des pairs sera héréditaire. La Chambre des députés sera
formée selon le seul principe qui la puisse mettre en harmonie avec
les deux autres branches de la législature; principe que l'on
s'attachera à réintroduire ou à renforcer dans l'institution civile.
»Elles partageront avec le roi l'initiative des lois qu'il s'était
précédemment réservée.
»De la manière de former la loi résultera la plus forte garantie que
l'on puisse avoir de son impartiale équité, puisqu'elle sera
l'expression, non de la volonté d'une seule personne ou d'un seul
corps, mais d'une volonté formée par le concours de trois volontés
distinctes.
»Un ministère est déjà constitué dont les membres exécutent, chacun
dans sa sphère d'attributions, ce qui a été arrêté dans une
délibération commune. Il a ainsi toute la force d'action que donne
l'unité; il est responsable, ce qui est un préservatif contre les
aberrations du pouvoir.
»Les juges seront inamovibles, ce qui assure l'indépendance
des tribunaux.
»En matière criminelle, le jugement par jurés déjà existant sera
maintenu. La confiscation reste pour tous les cas et pour toujours
abolie.
»Enfin les restrictions mises à la liberté de la presse ont déjà été
révoquées.
»Cette institution, plaçant l'État à une égale distance du pouvoir
absolu et de la licence, ne laissera à celle-ci ni accès ni prétexte
dont elle puisse abuser pour s'en faire un.
»Cette même institution ne réprimera pas avec moins de bonheur
l'esprit de conquête né dans des circonstances et entretenu par des
causes qui ne reparaîtront plus.
»Il n'y aura plus en France de dynastie révolutionnaire, intéressée au
renversement des souverains légitimes pour en établir qui lui
ressemblent.
»Il n'y aura plus en France de dynastie tyrannique qui ait besoin de
distraire le peuple de ses maux, en le berçant des illusions d'une
gloire payée du plus pur de son sang.
»Bonaparte est au pouvoir des alliés et a cessé pour jamais d'être à
craindre.
»Les instigateurs et principaux fauteurs de son dernier crime sont
livrés aux tribunaux.
»Les principaux instruments de son despotisme, les plus ardents de ses
zélateurs sont éloignés, les uns de la France, les autres de la
capitale et tous des affaires publiques.
»L'esprit de conquête n'était pas celui de la France, pour qui il
n'était qu'une calamité cruelle. Il ne régnait que dans l'armée; mais
il doit être nourri par le succès, il s'éteint dans les revers. Les
campagnes précédentes l'avaient graduellement affaibli. Il semble
impossible qu'il survive à la dernière campagne. Ceux qui en sont
encore atteints ne peuvent se dissimuler qu'ils ne trouveraient plus
comme autrefois l'Europe divisée, et que, contre l'Europe unie, ils
n'auraient rien à espérer. Or, nul ne s'obstine à désirer sans
espérance. L'esprit de conquête était encore entretenu par la presque
perpétuité du service militaire qui faisait que le soldat finissait
par ne plus connaître d'autre famille et d'autre patrie que l'armée.
Cette cause sera ôtée par le plan d'organisation actuelle qui, rendant
fréquemment les militaires aux habitudes et aux affections de la vie
civile et domestique, les disposera à ne plus se faire des intérêts et
des sentiments contraires à ceux de leur pays.
»Le roi pense que cet ensemble de faits, de dispositions et de
mesures, donne à la France, à l'Europe et à lui-même tous les motifs
désirables de sécurité.
»Le ministère du roi est de la même opinion.
»Il prie Leurs Excellences MM. les ministres secrétaires d'État des
puissances alliées de vouloir bien lui faire connaître s'ils la
partagent, ou s'ils jugent qu'il faille ajouter quelque chose à ces
dispositions, et, dans ce cas, ce qu'ils croient nécessaire d'y
ajouter.
»Le prince de Talleyrand a l'honneur de renouveler à Leurs
Excellences....
»Paris, le 31 juillet 1815.»
* * * * *
Avec des alliés de bonne foi et dans des circonstances données, les
observations contenues dans cette note eussent été sans réplique, mais
j'avais déjà pu m'apercevoir que ce n'était pas à de tels alliés que
j'avais affaire: c'était à l'occasion du dépouillement de nos musées
qui donna lieu à un échange de notes que j'ai omis de rapporter
précédemment quand j'ai parlé de cet objet. Je réparerai ici cette
omission afin de compléter l'ensemble des pièces des négociations de
cette douloureuse époque.
Je commencerai par la première note sur ce sujet, à moi adressée par
lord Castlereagh le _11 septembre_ 1815.
_Traduction d'une note de lord Castlereagh au prince de Talleyrand._
«Des représentations ayant été faites aux ministres des puissances
alliées par le pape, le grand-duc de Toscane, le roi des Pays-Bas et
autres souverains réclamant, par l'intervention des hautes puissances
alliées, la restitution des statues, tableaux, manuscrits et autres
objets d'art dont leurs États respectifs ont été successivement et
méthodiquement dépouillés par le dernier gouvernement révolutionnaire
de la France, contre tout principe de justice et les usages du droit
actuel de la guerre; et ces représentations ayant été portées à
l'examen de sa cour, le soussigné a reçu l'ordre du prince régent de
soumettre aux réflexions de ses alliés les remarques suivantes sur cet
intéressant sujet:
»C'est maintenant la seconde fois que les puissances de l'Europe ont
été forcées, pour défendre leur propre liberté, et assurer la
tranquillité du monde, à envahir la France, et deux fois leurs armées
se sont emparées par la conquête de la capitale de l'État dans lequel
ces objets, dépouilles de la plus grande partie de l'Europe, sont
accumulés.
»Deux fois aussi, le souverain légitime de la France, a pu, sous la
protection de ces armées, reprendre son trône, et obtenir pour ses
peuples, de l'indulgence signalée des alliés, une paix à laquelle leur
conduite envers leur propre monarque, et envers les autres États, ne
leur avait pas donné le droit d'espérer comme nation.
»Que le plus pur sentiment d'égard pour Louis XVIII, la déférence pour
son ancienne et illustre maison, et le respect pour ses malheurs, ont
invariablement guidé les conseils des alliés: c'est ce qu'ils ont
prouvé d'une manière irrécusable par le soin qu'ils ont mis d'établir
l'année dernière, pour base expresse du traité de Paris, la
conservation de l'entière intégrité de la France, et bien plus encore,
après avoir vu dernièrement leurs espérances cruellement trompées, par
les efforts qu'ils font encore pour combiner définitivement
l'intégrité substantielle de la France avec un système équivalent de
précautions temporaires, qui puisse satisfaire à ce qu'ils doivent à
la sûreté de leurs propres sujets.
»Mais, ce qui serait le comble de la faiblesse et de l'injustice, et
l'effet en serait bien plus vraisemblablement d'égarer le peuple
français, que de le ramener à la morale et à la tranquillité, ce
serait si les souverains alliés, de qui le monde attendait la
protection et le repos, allaient refuser l'application juste et
libérale de ce principe d'intégrité à d'autres nations leurs alliées
(et surtout à celles qui sont faibles et sans appui), lorsqu'ils sont
sur le point de l'accorder, pour la seconde fois, à une nation contre
laquelle ils ont si longtemps combattu.
»A quel titre la France peut-elle, à l'issue d'une telle guerre,
s'attendre à conserver la même étendue de territoire qu'avant la
Révolution? à désirer, en même temps, garder les chefs-d'œuvre,
dépouilles de tous les autres pays? Est-ce qu'il peut exister un doute
sur l'issue de la contestation ou sur la puissance des alliés à
exécuter ce que la justice et la politique demandent?
»Sinon, à quel titre priver la France de ses dernières acquisitions
territoriales, et lui laisser les dépouilles de ces mêmes territoires,
que tous les conquérants modernes ont constamment respectées comme
inséparables du pays à qui elles appartiennent?
»Les souverains alliés ont peut-être à se justifier, aux yeux de
l'Europe, de la conduite qu'ils ont tenue à ce sujet, lorsqu'ils
étaient à Paris, l'année dernière. Il est vrai qu'ils ne se sont
jamais rendus complices de ce que cet amas de vols a de criminel, au
point de le sanctionner par aucune stipulation dans leurs traités: une
pareille reconnaissance a été constamment refusée par eux. Mais il est
certain qu'ils ont employé leur influence pour réprimer alors la voix
de ces réclamations, dans l'espérance que la France, non moins
subjuguée par leur générosité que par leurs armes, serait disposée à
maintenir inviolablement une paix qui avait été soigneusement établie
pour servir de lien de réconciliation entre la nation et le roi.
»Mais la question est bien changée à présent, et garder la même
conduite dans des circonstances si essentiellement différentes,
serait, à l'avis du prince régent, également peu sage à l'égard de la
France, et injuste à l'égard des alliés qui ont un intérêt direct dans
cette question.
»Son Altesse Royale, en donnant cette opinion, sent qu'il est
nécessaire de se défendre contre la possibilité d'une fausse
interprétation. Quand il juge que c'est le devoir des souverains
alliés, non seulement de ne pas empêcher, mais même de faciliter dans
cette occasion le retour de ces objets dans les lieux d'où ils ont été
enlevés, il ne semble pas moins convenable à leur délicatesse de ne
pas souffrir que la position de leurs armées en France, ou
l'enlèvement de ces objets du Louvre deviennent des moyens directs ou
indirects de faire entrer dans leurs propres États un seul objet qui
n'appartînt pas à l'époque de leur conquête, à leurs collections de
familles respectives, ou aux pays sur lesquels ils règnent
actuellement.
»Quelque prix que le prince régent puisse attacher à de si parfaits
modèles des beaux-arts, s'ils étaient acquis autrement, il n'a aucun
désir d'en devenir possesseur aux dépens de la France, et surtout en
suivant un principe dans la guerre dont il fait un reproche au pays
qui l'a adopté. Et bien loin de vouloir profiter de l'occasion pour
acquérir des légitimes possesseurs aucun objet qu'ils seraient décidés
à céder par des considérations pécuniaires, Son Altesse Royale
voudrait, au contraire, donner les moyens de les replacer dans ces
mêmes temples et galeries dont ils ont été si longtemps les ornements.
»S'il était possible que les sentiments de Son Altesse Royale pour la
personne et la cause de Louis XVIII fussent mis en doute, ou que la
position de Sa Majesté Très Chrétienne vis-à-vis de son propre peuple
dût en souffrir, le prince régent n'en viendrait pas à cette
conclusion sans la plus pénible répugnance.
»Mais, au contraire, Son Altesse Royale le croit réellement, Sa
Majesté Très Chrétienne augmentera l'amour et le respect de ses
propres sujets pour sa personne, à proportion qu'elle se séparera de
ces souvenirs d'un système de guerre révolutionnaire.
»Ces dépouilles, qui sont un obstacle à la réconciliation morale de la
France et des États qu'elle a envahis, ne sont pas nécessaires pour
rappeler les exploits de ses armées, qui, malgré la cause pour
laquelle ils ont eu lieu, doivent toujours faire respecter au dehors
les armes de la nation. Mais tant que ces objets resteront à Paris,
constituant pour ainsi dire les _titres_ des pays qui ont été rendus,
le désir de les réunir à la France ne sera jamais éteint, et le génie
du peuple français ne pourra jamais s'accoutumer à la diminution
d'existence territoriale assignée à la nation sur qui règnent les
Bourbons.
»Le prince régent, en donnant cette opinion, n'a aucune intention
d'humilier la nation française. La politique générale de Son Altesse
Royale, la conduite de ses troupes en France, son empressement à
rendre à la France, dès le premier moment de la reddition de
Bonaparte, la liberté de son commerce, et, par-dessus tout, le désir
qu'il a récemment témoigné de conserver définitivement à la France,
avec quelques modifications peu considérables, son intégrité
territoriale, sont les meilleures preuves qu'un motif de justice pour
les autres, le désir de cicatriser les blessures faites par la
Révolution, et non aucun sentiment peu généreux envers la France, ont
seuls dicté cette décision.
»Toute la question se réduit à ceci: Les puissances de l'Europe
forment-elles aujourd'hui un accord sincère et durable avec le roi?
Et, s'il en est ainsi, sur quels principes sera-t-il conclu? Sera-ce
sur la conservation ou l'abandon des dépouilles révolutionnaires? Le
roi peut-il croire rehausser sa propre dignité en s'entourant des
monuments des arts qui ne rappellent pas moins les souffrances de son
illustre maison que celles des autres nations de l'Europe?
»Si les Français veulent porter leurs pas en arrière, peuvent-ils
raisonnablement désirer conserver cette source d'animosités entre eux
et les autres nations? Et, s'ils ne le veulent pas, est-il politique
de flatter leur vanité et de tenir éveillées les espérances que la
contemplation de ces trophées doit éveiller?
»L'armée même peut-elle raisonnablement le désirer? Le souvenir de ses
campagnes ne peut jamais périr; elles sont rappelées dans les annales
militaires de l'Europe; elles sont gravées sur les monuments publics
de son propre pays. Pourquoi faut-il associer à sa gloire acquise sur
le champ de bataille un système de pillage contraire aux lois
actuelles de la guerre, et par lequel le chef qui la conduisait aux
combats a, en effet, terni l'éclat de ses armes?
»Si nous voulons réellement revenir à la paix et aux anciennes
maximes, il ne peut pas être sage de conserver tant de restes des abus
du passé, et le roi ne peut désirer, en sortant du naufrage de la
Révolution, dont sa famille a été la principale victime, perpétuer
dans sa maison cet odieux monopole des arts.
»Les riches collections que la France possédait avant la Révolution,
augmentées de la collection Borghèse (une des plus belles du monde)
qui a été achetée depuis, donneront au roi d'amples moyens d'orner
convenablement la capitale de son empire, et le roi peut renoncer
lui-même aux objets précieux venus d'une source impure, sans porter
atteinte à la culture des arts en France.
»En appliquant un remède à ce mal dangereux, il ne semble pas qu'on
puisse adopter une ligne moyenne qui ne tende pas à reconnaître
diverses spoliations faites sous le nom de traités, et dont le
caractère est, s'il est possible, plus frappant que les actes d'une
rapine ouverte par lesquels ces restes ont été en général rassemblés.
»Le principe de la propriété, réglé par les réclamations du pays où
ces ouvrages ont été pris, est le plus sur et le seul guide que doit
suivre la justice, et, peut-être, n'y a-t-il rien qui puisse
contribuer davantage à établir aujourd'hui l'esprit public de
l'Europe, qu'un tel hommage rendu par le roi de France à ce principe
de vertu, de conciliation et de paix.
«CASTLEREAGH.»
Je répondis à cette note:
«Le ministre du roi a reçu la note que Son Excellence lord Castlereagh
lui a fait l'honneur de lui adresser, touchant les objets d'art qui
appartiennent à la France. Sa Majesté, à qui cette note a été soumise,
lui a donné l'ordre d'y faire la réponse suivante:
«Les protestations faites par Son Excellence, n'étaient pas
nécessaires au roi pour qu'il fût persuadé du désintéressement que
le prince régent a porté dans la demande qu'il a cru devoir
ordonner à son ministre de faire au gouvernement français. Sa
Majesté se plaît même à reconnaître dans les motifs qui ont dicté
cette démarche, les sentiments de bienveillance dont Son Altesse
Royale s'est toujours montrée animée à son égard. Mais les raisons
desquelles ces motifs sont tirés ne lui ont paru reposer que sur
des suppositions inexactes ou sur des erreurs. En effet, Son
Excellence semble croire que les deux guerres de 1814 et de 1815
sont de même nature, et que la seconde doit, comme le fut la
première, être terminée par un traité de paix. Mais ces deux
guerres sont de nature bien différente. La première était
véritablement faite à la nation française, parce qu'elle était
faite à un homme qui était son chef reconnu par toute l'Europe, au
nom de qui tout était administré, à qui tout était soumis, qui
disposait enfin de toutes les ressources de la France, et qui en
disposait légalement. La guerre étant faite à la nation, un traité
de paix était nécessaire. En 1815, au contraire, ce même homme
auquel l'Europe a fait la guerre n'était reconnu par aucune
puissance, comme chef de la France. S'il disposait en partie des
mêmes instruments, il n'en disposait pas légalement et la
soumission était loin d'être complète. C'est à lui seul, et à la
faction qui l'a rappelé et non à la nation, que, d'après ses
propres déclarations, l'Europe a fait la guerre. La guerre s'est
donc trouvée terminée et l'état de paix rétabli par le fait seul
du renversement de l'usurpateur, la dispersion de ses adhérents et
la punition de leurs chefs. On ne voit donc pas comment la guerre
de 1815 pourrait être un motif valable pour changer l'état des
choses établi par la paix de 1814.
»Son Excellence lord vicomte Castlereagh a, d'un autre côté, posé en
fait que des objets d'art ne peuvent point s'acquérir par la conquête.
Le ministère du roi est bien loin de vouloir faire l'apologie d'aucune
sorte de conquête. Plût à Dieu que le nom ou la chose n'eussent jamais
existé! Mais enfin, puisque c'est pour les nations une manière
d'acquérir admise par les usages de tous les peuples et de tous les
temps, le ministre du roi n'hésite pas à dire avec conviction que la
conquête d'objets inanimés, dont le seul usage est de procurer une
jouissance physique, ou, si l'on veut, intellectuelle, est bien moins
odieuse que celles par lesquelles des peuples sont séparés de la
société dont ils sont membres, soumis à de nouvelles lois, à des
coutumes qui ne sont pas les leurs, réunis à des peuples dont souvent
leurs dispositions naturelles les éloignent et perdent jusqu'au nom
qu'ils avaient toujours porté.
«Il y a à faire, relativement aux objets d'art qui ont été
successivement apportés en France, une distinction que l'on paraît
n'avoir pas faite. Parmi les pays auxquels la France a renoncé en
1814, plusieurs appartenaient très légitimement à elle, ou au chef
qu'elle avait eu, parce qu'ils leur avaient été cédés. Elle a donc pu
disposer des objets d'art qui s'y trouvaient. Lorsqu'elle a renoncé à
ces pays, elle les a restitués tels qu'ils étaient au moment de la
restitution, et l'on ne voit point d'après quel droit leurs
possesseurs actuels viendraient réclamer aujourd'hui des choses qui
n'ont pas été comprises dans l'abandon que la France en a fait.
»Enfin, d'autres objets d'art appartiennent encore à la France, à un
titre qui n'est pas moins légitime: ils lui appartiennent en vertu de
la cession qui lui en a été faite par des traités solennels.
»Quant aux considérations morales développées dans la note de Son
Excellence lord vicomte Castlereagh, Son Excellence a toute raison de
croire que le roi voudrait pouvoir y céder, et qu'il s'empresserait de
restituer tout ce qui a été enlevé et conduit en France pendant le
cours de la Révolution, s'il pouvait ne suivre que son propre
penchant. Mais Son Excellence se trompe si elle croit que le roi soit
aujourd'hui plus qu'en 1814 en position de le faire; et le ministère
ne craint pas d'affirmer que si, comme il n'en doute pas, toute
cession de l'ancien territoire, dans le cas où le roi y consentirait,
lui serait imputée à crime, celle des objets d'art ne le serait pas
moins, et serait peut-être même plus fortement ressentie, comme
blessant plus vivement l'amour-propre national.
»Le prince de Talleyrand, président du conseil des ministres, a
l'honneur de...
Prince DE TALLEYRAND.
Paris, _le 19 septembre_ 1815.
* * * * *
C'est le duc de Wellington, je l'ai déjà dit, qui se chargea de
répliquer à cette note; il le fit avec la rudesse, je pourrais dire,
la brutalité d'un soldat. Ainsi il me répondit: «Que lors des
conférences pour la capitulation de Paris, les négociateurs français
avaient voulu faire insérer un article sur le musée et sur le respect
pour les monuments des arts; que le prince Blücher avait déclaré
qu'il s'y opposait, attendu qu'il y avait dans le musée des tableaux
enlevés au roi de Prusse et dont Louis XVIII avait promis la
restitution.»
Le duc de Wellington ajoutait: «qu'étant, dans le moment de la
capitulation, comme le représentant des autres nations de l'Europe, il
devait réclamer tout ce qu'on avait enlevé aux Prussiens; que, bien
qu'il n'eût pas d'instruction relative au musée, ni une connaissance
formelle de l'opinion des souverains sur ce point, il devait néanmoins
présumer qu'ils insisteraient fortement sur l'accomplissement des
promesses du roi de France, d'après l'obligation où ils étaient tous
de faire restituer à leurs États les tableaux et statues qui en
avaient été enlevés, contre l'usage des guerres régulières pendant
l'effrayante période de la Révolution française. Les souverains ne
pouvaient faire tort à leurs sujets pour satisfaire l'orgueil de
l'armée et du peuple français, auxquels il convenait de faire sentir
que, malgré quelques avantages partiels et temporaires sur plusieurs
États de l'Europe, le jour de la restitution était arrivé et que les
monarques alliés ne devaient point laisser échapper cette occasion de
donner aux Français _une grande leçon de morale_.»
Que pouvait-on faire devant un pareil langage appuyé de la force? Une
résistance armée à l'aide de la garde nationale de Paris ne pouvait
produire qu'une vaine lutte et une défaite certaine propres seulement
à justifier les vengeances de nos ennemis acharnés, et à irriter ceux
qui, comme le duc de Wellington lui-même, voulaient se montrer moins
mal disposés pour nous dans les négociations générales. Il fallut donc
courber la tête sous cet acte de violence, plus flétrissant pour ceux
qui le commettaient que pour ceux qui le subissaient, et l'histoire
sera d'accord à cet égard, avec le sentiment général de la France et,
j'ose le dire, de l'Europe.
Un passage de la réponse du duc de Wellington révèle une des
difficultés les plus graves que rencontraient les négociateurs
français, et c'est ici le lieu d'exposer ces difficultés. On a vu que
le duc de Wellington repoussait ma réclamation en faveur de nos
musées, en s'appuyant sur le refus déjà fait d'admettre cette
réclamation lors de la capitulation de Paris, de cette capitulation
consentie par la Chambre des représentants des Cent-jours, après
qu'elle eut vainement sollicité un armistice du duc de Wellington et
du maréchal Blücher, préférant traiter avec les étrangers qu'avec le
roi légitime de France[269]. La Chambre des représentants avait fait
pis encore. Une députation choisie par elle s'était rendue près des
souverains étrangers à Hagueneau, et là, dominée par la haine contre
la maison de Bourbon, avait à peu près consenti à une cession de
territoire, si Louis XVIII n'était pas rétabli sur le trône[270]. Et
c'étaient des gens qui se disaient grands patriotes qui osaient
suggérer de pareilles propositions! Si elles ne furent point
acceptées, elles ne laissèrent pas moins une déplorable impression que
je devais fatalement retrouver dans les négociations. Quand je rejetai
les premières ouvertures que les plénipotentiaires alliés me firent
sur des cessions de territoire en déclarant que la France en masse
s'opposerait d'une manière invincible à de telles cessions, on me
répliqua que les pourparlers d'Haguenau prouvaient bien le contraire,
puisque c'était le parti qui se prétendait le plus dévoué aux intérêts
de la France qui avait, lui-même, mis en avant des cessions de
territoire.
[269] Le 3 juillet 1815, les commissaires nommés par le
gouvernement provisoire, le baron Bignon, ministre des affaires
étrangères, le comte de Bondy préfet de la Seine, et le général
Guilleminot, signèrent avec le général Müffling et le colonel
Hervey agissant le premier au nom de Blücher et le second au nom
de Wellington, une convention militaire, aux termes de laquelle
Paris était évacué et livré à l'ennemi, et l'armée française
ramenée au delà de la Loire. Cette convention fut présentée à la
Chambre le 4 juillet.
[270] Le gouvernement provisoire dès son installation avait nommé
une commission chargée d'arrêter la marche des alliés et d'obtenir
un traité de paix. MM. de La Fayette, d'Argenson, Sebastiani, de
Pontécoulant, et de la Forest furent désignés. Les
plénipotentiaires allèrent d'abord à Laon, où était Blücher qui
refusa toute suspension d'armes. Ils ne rencontrèrent les
souverains qu'à Haguenau, le 30 juin; on convint d'une conférence
plutôt militaire que diplomatique où siégèrent non les ministres
des puissances alliées, mais des officiers. Elle n'aboutit à rien.
Les plénipotentiaires français furent invités à quitter le
quartier général et conduits à Bâle sous escorte (1er juillet).
Pendant que le parti dit patriote avait ainsi affaibli nos moyens de
résistance contre les exigences des alliés, le parti émigré, qui avait
des relations secrètes avec les diplomates étrangers, répétait partout
qu'on devait faire les concessions réclamées par les alliés, puisque
c'était à eux qu'on devait le rétablissement de la maison de Bourbon.
D'autre part, les quatre puissances, malgré nos efforts, restaient
unies pour nous imposer les plus dures conditions. L'empereur
Alexandre, plein d'amertume de n'être pas, comme en 1814, l'auteur
principal de la seconde Restauration, ne me pardonnait pas non plus
d'avoir défendu à Vienne, la cause des peuples et de la légitimité des
gouvernements, et d'avoir provoqué le traité du 3 janvier 1815. Les
Prussiens, plus violents que jamais dans leur haine et leur vengeance,
demandaient avec emportement le démembrement de plusieurs provinces de
France.
M. de Metternich, qui d'abord avait paru vouloir tenir ses engagements
et s'associer aux vues plus modérées de l'Angleterre, finit par
craindre que cette modération ne lui nuisît dans l'opinion de
l'Allemagne, et épousa les passions haineuses de la Prusse. Il ne
restait que l'Angleterre représentée par le duc de Wellington, de
l'équité de laquelle on pût attendre quelque secours. Mais, de ce côté
même, les plénipotentiaires russes, autrichiens et prussiens avaient
trouvé un moyen d'action qui nous était contraire. Ils avaient
persuadé aux Anglais que le nouveau royaume des Pays-Bas, leur
création, avait besoin d'être fortifié contre la France à laquelle il
fallait arracher plusieurs places de sa frontière, afin de l'affaiblir
de tout ce qu'on donnerait au royaume des Pays-Bas pour le consolider.
Ce qui achevait de rendre la situation des négociateurs français plus
embarrassante et plus compromettante, c'est qu'on leur faisait un
mystère de tout; qu'ils n'étaient point admis dans les conférences où
les plénipotentiaires alliés tramaient entre eux leurs projets, et que
ce n'était que par des demi-mots, des insinuations, qu'on pouvait
deviner les vues qui les dirigeaient.
C'est ainsi que se passa tout le mois d'août et une partie du mois de
septembre, vers le milieu duquel je reçus enfin de la part des
plénipotentiaires des quatre cours la note suivante, qu'ils me
remirent comme une sorte d'_ultimatum des garanties_ qu'ils
réclamaient de la France.
No 1.--La pièce que l'on présente, est le résultat des devoirs que les
souverains alliés ont envers leurs peuples, et du désir de concilier
ces devoirs avec les sentiments qu'ils ont voués à Sa Majesté le roi
de France.
»C'est comme telle qu'elle présente l'ensemble qu'ils sont convenus
de former vis-à-vis de la France.