Et plus bas:
«Le Prince DE TALLEYRAND.»
* * * * *
J'avoue néanmoins que j'étais désolé de devoir renoncer à l'espérance
que j'avais conçue, en faisant aller le roi à Lyon, d'établir un ordre
de choses qui empêchât le retour des événements du 20 mars. J'étais
convaincu que la France ne pouvait trouver du calme et de la liberté
que dans la monarchie constitutionnelle. La loi organique que l'on
appelle la charte, n'étant qu'un mélange de maximes appartenant à
toute sorte de gouvernements, me paraissait devoir être interprétée
dans un corps d'institutions qui ferait la règle du pays. Et comment
faire dans Paris une vraie constitution, en présence de souverains
absolus ou aspirant à l'être, nécessairement peu jaloux de voir donner
par un grand pays un exemple qu'ils ne voulaient pas suivre? Loin de
pouvoir espérer de les trouver favorables à l'établissement
constitutionnel de la France, il n'était que trop à craindre que le
parti _resté émigré_ ne se servît d'eux, sinon pour l'accomplissement
actuel de ses vues, du moins pour en préparer le succès.
Le roi ne traitant que de loin avec les étrangers, et gardant auprès
de lui sa famille, aurait coupé le fil de toutes les intrigues, et ne
serait revenu à Paris qu'assez tôt, tout au plus, pour faire aux
souverains alliés ses remerciements, s'ils n'avaient point exigé un
prix de leurs services qui dispensât de toute reconnaissance. Le roi
serait rentré dans sa capitale avec un ministère tout fait. Le choix
de M. Fouché, comme ministre de la police, qui, ainsi que je le dis
au roi, me paraissait une faiblesse, n'aurait pas trouvé à
Arnouville[256] l'appui de _Monsieur_, auprès de qui il arrivait
soutenu par le bailli de Crussol, représentant les royalistes restés à
Paris. Le duc de Wellington ne se serait pas persuadé que, pour
arrêter les entreprises sauvages du général Blücher et pour avoir la
gloire d'entrer le premier dans Paris, il fût nécessaire d'avoir à
Senlis, et ensuite à Neuilly, des conférences avec M. Fouché et avec
d'autres intrigants[257] qui ne pensaient qu'à trafiquer de la
puissance qu'ils n'avaient plus, et qui ne pouvaient lui conseiller
que ce qui les tirait de leurs embarras personnels[258].
[256] Château près de Saint-Denis, où le roi séjourna pendant
quelques jours avant de faire son entrée dans la capitale. (_Note
de M. de Bacourt._)
[257] Le gouvernement provisoire nomma le 27 juin une commission
d'armistice composée du général comte de Valence, pair de France,
du général comte Andréossy, de M. Flaugergues, député, du comte
Boissy-d'Anglas, pair de France, et de M. de la Besnardière. Leurs
instructions, rédigées par M. Bignon, ministre des affaires
étrangères, les autorisaient à offrir, comme ligne de démarcation
pendant l'armistice, la Somme avec une place forte. Il leur était
interdit de répondre aux insinuations qui pourraient leur être
faites au sujet du gouvernement futur de la France.--Les
négociateurs quittèrent Paris le 28, rencontrèrent à Noyon,
Blücher qui les éconduisit, et rejoignirent Wellington, le 29, à
Estrées Saint-Denis, village situé à 16 kilomètres N.-O. de
Compiègne, et non pas à Senlis. Cette mission n'eut aucun
résultat.--Quant aux conférences de Neuilly, M. de Talleyrand a en
vue les négociations qui précédèrent la nomination de Fouché au
ministère. Fouché s'était plusieurs fois rencontré à Neuilly avec
Wellington. Il lui avait persuadé que les difficultés qui
s'opposaient au rétablissement de la royauté nécessitaient, pour
le roi, l'obligation de recourir aux hommes de la Révolution.
C'est à la suite de ces conférences que Wellington s'entremit
auprès du roi en faveur de Fouché.
[258] Voici la lettre que le duc de Wellington m'écrivit à ce
sujet. Je laisse subsister les incorrections du style de cette
lettre, en rappelant que le général en chef de l'armée anglaise
n'était pas obligé d'écrire le français comme un académicien.
«Saint-Denis, le 29 juin 1815.
«Mon prince,
«M. Boissy d'Anglas, M. le général Valence, M. le général
Andréossy, M. de la Besnardière et M. Flaugergues ont été envoyés
de Paris chez moi, afin de demander une suspension des hostilités,
et j'ai eu un entretien avec eux si hautement intéressant au roi,
que je le crois convenable de vous écrire sans perte de temps.
«Je leur ai expliqué que je ne crois pas que l'abdication de
Napoléon offre le garant aux puissances alliées, qui peut motiver
la suspension des opérations, et après quelques discussions, je
leur dis: «Que je ne considère nos objets assurés, si Napoléon ne
fût livré aux alliés, et nos avant-postes occupant Paris, et si un
gouvernement fût établi à même de concilier la confiance, non
seulement de la France, mais de l'Europe.
«Après quelques hésitations, ces messieurs m'ont prié d'expliquer
ce que j'entends par un tel gouvernement. Je leur ai dit que je ne
suis pas autorisé à parler sur ce sujet, mais, en mon particulier,
mon avis serait de rappeler le roi sans condition quelconque, et
que l'honneur de la France exige cette démarche, avant que l'on
puisse imaginer que l'intervention des puissances ont pu seul
motiver son rappel.
«Tous ces messieurs furent d'accord avec moi, et quoique
apparemment, ils pensent que quelques changements dans la
constitution seraient nécessaires, surtout quant au ministère, et
à la proposition des lois, ils convinrent qu'il valait mieux
laisser le roi maître de ces changements, que de lui en faire des
conditions.
«M. de Flaugergues dit: qu'il ne croyait pas que les deux Chambres
tombassent d'accord du rappel du roi sans conditions.
«Nos raisonnements roulaient sur la manière d'effectuer ce que
tous désirent, sans infraction aux principes du rétablissement
tranquille et naturel de Sa Majesté sans conditions.
«Pendant cette discussion, nous reçûmes la déclaration du roi
datée du 28, et contresignée par Votre Altesse, et ces messieurs
la croient admirablement calculée à répondre à toutes nos
intentions, si les deux articles que je vous envoie ci-joint n'y
étaient pas, ou bien s'ils étaient plus clairs.
«Les individus entendus par la pièce nº 1er sont les personnes
comprises dans le dernier complot, mais ne l'ayant pas assez
expliqué, on croit ou on pourrait croire que vous y comprenez les
régicides. Je combattais cette idée parce que le roi ayant
consenti avant son départ au principe de l'emploi de Fouché, ne
pouvait actuellement se refuser de l'employer, lui ou tout autre
ministre, et la phrase précédente l'explique assez clairement.
Néanmoins, il est bon de l'expliquer ou de la retrancher tout à
fait.--L'article 2 est désagréable à ces messieurs, parce qu'il
renferme une menace; ils le jugent inutile, parce qu'il comprend
trop de personnes, et surtout parce qu'il exprime un langage plus
fort qu'il ne convient au roi, et sont d'avis qu'il soit supprimé.
«Ils réprouvent fortement les paroles marquées numéro 3; ils sont
d'avis que le rappel du roi ne peut avoir lieu de la manière la
plus avantageuse aux intérêts de Sa Majesté et aux intérêts
généraux si les Chambres apprennent qu'elles seront renvoyées sur
le champ.
«Je recommande donc que les paroles soulignées soient omises; le
roi aura alors le moyen de convoquer une nouvelle Assemblée, ou
bien de continuer les Chambres actuelles s'il le juge convenable.
Il ne pourrait admettre _à priori_ que les Chambres actuelles
composent une Assemblée légale, mais il n'est aucunement
nécessaire de leur faire savoir d'abord qu'elles seront renvoyées.
Votre Altesse reconnaîtra à tout ce qui s'est passé, mon désir de
rétablir le roi: 1º sans condition; 2º de manière qu'il ne
paraisse être l'effet de la violence des alliés, et peut-être,
vous paraîtra-t-il comme à moi, qu'il vaut bien la peine de faire
quelques sacrifices afin d'obtenir un tel résultat.
»Je vais à présent voir le maréchal Blücher et tâcherai de le
persuader de tomber d'accord sur l'armistice d'après les
conditions ci-dessus énoncées. J'espère beaucoup recevoir votre
réponse de bonne heure demain. En attendant je pense que le roi
devra venir à Roze, laissant une garnison à Cambray.
»WELLINGTON.»
(_Note du prince de Talleyrand._)
Aussi, à peine arrivés à Paris, nous ne rencontrâmes que des
difficultés. Nous eûmes d'abord à lutter contre les violences et les
déprédations des Prussiens, qui, pleins d'une vieille fureur qu'ils
n'avaient pu assouvir l'année précédente, se dédommageaient de la
contrainte dans laquelle on les avait tenus. Nous ne pûmes préserver
beaucoup de dépôts qu'ils pillèrent, mais nous sauvâmes le pont d'Iéna
qu'ils voulaient détruire à cause de son nom. Une lettre admirable du
roi nous le conserva[259].
[259] LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
«Paris, le 15 juillet 1815. Samedi, 10 heures.
»J'apprends dans l'instant que les Prussiens ont miné le pont de
Iéna, et que vraisemblablement ils veulent le faire sauter cette
nuit même. Le duc d'Otrante a dit au général Maison de
l'empêcher par tous les moyens qui sont en son pouvoir, mais
vous savez bien qu'il n'en a aucun; faites tout ce qui est en
votre pouvoir, soit par vous-même, soit par le duc, soit par
lord Castlereagh, etc. Quant à moi, s'il le faut, je me porterai
sur le pont; on me fera sauter si l'on veut.
»J'ai été fort content des deux lords pour la contribution.
»LOUIS.»
(_Note du prince de Talleyrand._)
On transigea et le pont d'Iéna prit le nom de pont de _l'École
militaire_, dénomination qui satisfit la sauvage vanité des Prussiens,
et qui, par le jeu de mot, devint une allusion plus piquante peut-être
que le nom primitif d'Iéna.
Le duc de Wellington lui-même, je le dis à regret, se mit à la tête de
ceux qui voulaient dépouiller le musée. Les monuments des arts
n'auraient peut-être jamais dû entrer dans le domaine de la conquête.
Et, si nous avions eu tort quand nous les avons enlevés à d'autres
peuples, il pouvait être très juste d'en reprendre une partie en 1814
à la France, alors ennemie; mais les reprendre en 1815 à la France,
alors alliée, c'était un acte de violence. Du moins, aurait-il fallu
distinguer ceux de ces monuments qui nous avaient été cédés par
traité, de ceux qui ne l'avaient pas été. On ne distingua rien et tout
fut pris; et voilà ce que M. le duc de Wellington prétendait justifier
dans une lettre où il gourmandait la France, au nom de la morale dont
il se faisait le champion, comme il l'avait été sans doute, quand il
servait dans l'Inde, où son gouvernement ne fait certainement rien que
de très moral. Si l'on eût voulu se borner à reprendre à la France des
tableaux et des statues, rien n'était moins nécessaire que cette
lettre, et le duc de Wellington se serait dispensé de l'écrire; mais
elle avait un autre objet: celui de nous apprendre que nos libérateurs
n'étaient pas tellement nos alliés, qu'ils ne pussent très justement
exercer sur nous tous les droits de la conquête, et de nous préparer
aux demandes que les cabinets alliés méditaient, mais qu'ils étaient
embarrassés de produire, parce qu'ils ne savaient quel nom donner à ce
qu'ils voulaient.
Je m'arrête ici, ne voulant pas anticiper sur les négociations que je
dus suivre avec les puissances alliées, avant d'avoir rappelé quelques
faits relatifs aux affaires intérieures de la France du mois de
juillet 1815.
Le lendemain du retour du roi à Paris, le 9 juillet, une ordonnance
royale annonça la formation du nouveau ministère à la tête duquel je
me trouvais appelé comme président du conseil et ministre des
affaires étrangères. J'y avais fait entrer le maréchal Gouvion[260] à
la guerre, le comte de Jaucourt à la marine, le baron Pasquier[261] à
la justice, et le baron Louis aux finances. Il était nécessaire de
contre-balancer le choix malheureux du duc d'Otrante, qui avait obtenu
le ministère de la police par suite de la condescendance de Louis
XVIII pour les instances de _Monsieur_ et du duc de Wellington. M.
Fouché, pendant les Cent-jours, était entré dans des correspondances
secrètes d'abord avec M. de Metternich[262], puis avec la cour de
Gand, et enfin avec le duc de Wellington, persuadant à tous qu'il
était indispensable au rétablissement de la monarchie légitime, parce
qu'il tenait le fil de toutes les intrigues qui l'avaient renversée.
L'entourage de _Monsieur_ croyait avoir fait une grande conquête en
ralliant au roi un homme si habile, ne sentant pas que son nom seul
serait un déshonneur pour le parti royaliste, plutôt qu'un épouvantail
pour le parti révolutionnaire. Le duc de Wellington, trompé par les
préjugés répandus en Angleterre sur l'immense influence du duc
d'Otrante, le croyait seul capable d'affermir le roi sur son trône; et
M. de Metternich n'était pas éloigné de partager cette opinion. Tandis
que ce choix plaisait aux cabinets d'Angleterre et d'Autriche, il ne
pouvait manquer, par cette raison même, de déplaire à l'empereur
Alexandre qui, d'ailleurs, me gardait rancune à moi, pour avoir
fortement défendu les intérêts de la légitimité et de la France au
congrès de Vienne. Il devenait donc essentiel de ménager les
susceptibilités de ce souverain qui jouait un si grand rôle dans la
coalition, et c'est dans ce but que j'avais proposé au roi de laisser
vacants le ministère de sa maison, et celui de l'intérieur, avec
l'intention d'y appeler plus tard deux hommes qui seraient agréables à
l'empereur de Russie: MM. le duc de Richelieu et Pozzo di Porgo, qui
tous les deux étaient encore au service de la Russie. M. Pozzo di
Borgo est un homme de beaucoup d'esprit, aussi Français que Bonaparte,
contre lequel il nourrissait une haine qui, jusque-là, avait été la
passion unique de sa vie, haine de Corse. Il avait été membre de
l'Assemblée législative en 1791 et s'était ainsi associé aux premiers
événements de la Révolution française; sa présence dans le ministère
n'avait donc rien que de rassurant pour tous les partis auxquels il
touchait par un point ou par un autre. Mais cette combinaison échoua
après bien des pourparlers. M. Pozzo préféra rester au service de la
Russie, et quant au duc de Richelieu, j'insérerai ici la
correspondance échangée entre nous à ce sujet, qui fera connaître les
motifs de son refus.
[260] Laurent Gouvion-Saint-Cyr, né à Toul en 1764, s'engagea en
1792, devint général de division en 1794, commanda en chef l'armée
de Rome, en 1798, prit part à la campagne de Hohenlinden (1799),
et fut en 1801 nommé ambassadeur à Madrid. Il fut peu en faveur
sous l'empire, reçut néanmoins, en 1812, le bâton de maréchal. En
1813, il capitula dans Dresde et fut retenu prisonnier. En 1814,
il se rallia à Louis XVIII, et de 1815 à 1821 reçut plusieurs fois
le portefeuille de la guerre. Il mourut dans la retraite en 1830.
[261] Étienne Denis, baron puis duc Pasquier, né en 1767, fut reçu
conseiller au parlement de Paris en 1787. Emprisonné sous la
Terreur, il fut sauvé par le 9 thermidor. En 1806, il fut nommé
maître des requêtes au conseil d'État, puis conseiller d'État et
préfet de police (1810). Sous la première Restauration, il devint
directeur général des ponts et chaussées, resta à l'écart pendant
les Cent-jours, devint garde des sceaux en 1815, puis ministre
d'État, membre du conseil privé, grand-croix de la Légion
d'honneur, et président de la Chambre des députés. Le 12 janvier
1817, il fut de nouveau nommé garde des sceaux, quitta le
ministère en septembre 1818, y rentra en 1819 comme ministre des
affaires étrangères. Il se retira en décembre 1821 et fut alors
nommé pair de France.--En 1830, il devint président de la Chambre
des pairs, puis chancelier de France (1837) et reçut en même temps
le titre de duc. Le duc Pasquier rentra dans la vie privée en 1848
et mourut en 1862.
[262] Sur les intrigues de Fouché avec M. de Metternich, et la
curieuse négociation de Bâle, consulter Thiers (t. XVIII, p. 488
et suiv.), et les _Mémoires_ de M. Fleury de Chaboulon, (t. II, p.
1-42).