SIRE,

M. le baron de Vincent part aujourd'hui pour se rendre auprès de Votre

Majesté et il veut bien se charger de la lettre que j'ai l'honneur de

lui écrire.

Murat, en commençant les hostilités, comptait sur une insurrection des

peuples de l'Italie, mais il a été complètement trompé dans son

attente. Dans cette confiance, il s'était avancé jusqu'aux rives du

Pô, où les premiers engagements ont eu lieu. Depuis lors, il n'a

éprouvé que des défaites. Il se retire en toute hâte vers le royaume

de Naples, craignant que sa retraite ne soit coupée par un corps

autrichien qui est en Toscane. La dernière affaire dont on ait ici des

nouvelles officielles a eu lieu auprès de Césenne, où il a repassé le

Ronco en essuyant une perte considérable. Son armée, déjà beaucoup

diminuée par les prisonniers qu'on lui a faits et qui montent à sept

mille hommes, diminue encore chaque jour par la désertion. Tout fait

espérer que d'ici peu de temps, cette guerre sera terminée. L'avantage

de replacer Ferdinand IV dans ses États ne sera pas le seul que nous

procurera la chute de Murat. En rendant disponibles les troupes qui

sont employées contre lui et en ôtant toute inquiétude sur le maintien

de la tranquillité de l'Italie, elle favorisera beaucoup les

opérations contre Bonaparte. Elle produira d'ailleurs en France un

effet immense, en prouvant à tout le monde que personne en Europe ne

veut souffrir ces dominations nouvelles fondées sur la violence et

l'injustice, et que l'on est bien décidé à les renverser. C'est là le

fruit des efforts que nous avons faits ici pour soutenir le principe

de la légitimité. Ce principe est aujourd'hui explicitement reconnu.

Un traité vient d'être signé par M. de Metternich et le commandeur

Ruffo[224], ministre du roi Ferdinand IV, à Vienne. Ce traité stipule

les secours que devra fournir la Sicile dans la guerre contre Murat;

et au lieu des vingt millions que Votre Majesté était dans l'intention

de donner pour cette guerre, le roi Ferdinand, à ce que l'on me dit,

s'engage à en donner vingt-cinq. Mes premières dépêches feront

connaître à Votre Majesté toutes les stipulations du traité que je

n'ai pu encore avoir sous les yeux[225].

[224] Le commandeur Ruffo, diplomate italien, était ministre du

roi de Naples à Paris en 1797. Revenu à Naples en 1798, il suivit

la cour en Sicile en 1805, fut chargé d'une mission en Portugal.

En 1815, il alla à Vienne comme plénipotentiaire au congrès. Il

mourut en 1825.

[225] Voir d'Angeberg, _Congrès de Vienne_, p. 1156.

Le prince Léopold des Deux-Siciles part le 4 de ce mois

pour le quartier général autrichien.

Quoique l'affaire de Parme ne soit pas encore arrêtée,

l'empereur d'Autriche a publié une ordonnance par laquelle,

il prend, au nom de sa fille, l'administration définitive des

trois duchés[226]. Ainsi Votre Majesté voit que les arrangements à

régler par le congrès s'exécutent avant d'être convenus; ce qui

ne vaut rien, mais que nous n'avons pas la puissance d'empêcher.

[226] Parme, Plaisance et Guastalla.

Les troupes autrichiennes et russes continuent leur marche. Le

quartier général du prince de Schwarzenberg est à Heilbronn dans le

pays de Wurtemberg; et lui-même est parti hier d'ici, pour s'y rendre,

en passant par la Bohême, où il ne s'arrêtera que peu de jours.

Les arrangements avec la Bavière, que j'avais annoncés à Votre

Majesté comme étant terminés, mais qui n'étaient pas signés, après

avoir donné lieu à de nouvelles discussions, viennent enfin d'être

convenus. Toutefois, ils ne le sont qu'éventuellement. Ils ne seront

définitivement arrêtés qu'après la guerre, parce que étant subordonnés

à des négociations avec les cours de Bade et de Darmstadt qui doivent

faire des cessions à la Bavière, et être indemnisées à la gauche du

Rhin, ces cours ne veulent pas accepter en ce moment des

dédommagements que les chances de la guerre, si elle était

malheureuse, pourraient leur ôter.

Le général de Walterstorff[227], ministre de Danemark, doit

partir après-demain, pour se rendre auprès de Votre Majesté.

Il est ainsi que M. de Vincent, accrédité aussi comme commissaire

auprès du duc de Wellington.

Je suis...

[227] Ernest-Frédéric de Walterstorff (1755-1820), lieutenant

général et chambellan du roi de Danemark, ministre

plénipotentiaire à Paris depuis 1810.

* * * * *

No 54.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 5 mai 1815.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 73 / 145 题