Il vient de se passer ici une chose que je voudrais pouvoir laisser
ignorer à Votre Majesté, comme propre à l'affliger, mais qu'il lui
importe de connaître comme essentiellement liée à sa situation
présente, et qu'elle apprendrait infailliblement d'ailleurs,
peut-être, sans les circonstances qui lui servent de correctif et de
contrepoids.
Depuis quelque temps, j'ai eu lieu de remarquer que si l'empereur de
Russie avait été souvent opposé à ce que désirait Votre Majesté, il
n'y a pas toujours été porté seulement par le but qu'il se proposait
lui-même, mais encore dans quelques circonstances parce qu'il s'est
trouvé blessé:
1º De ce que Votre Majesté ne lui a point offert le cordon bleu,
l'ayant donné au prince-régent;
2º De l'inutilité de son intercession[211] et de ses instances en
faveur du duc de Vicence, à qui il s'intéresse vivement, et qui a été
exclu de la Chambre des pairs;
3º De la fermeté avec laquelle Votre Majesté, dans la question du
mariage, a refusé de condescendre à ses désirs sur le point religieux;
4º Enfin de ce que la charte constitutionnelle s'éloignait, en
plusieurs points, des vues qu'il avait manifestées à Paris à ce sujet,
et que son attachement pour les idées libérales lui faisait regarder
comme très utiles et très importantes.
[211] Variante: _intervention_.
Je savais que, depuis quelque temps, il s'en plaignait dans son
intérieur _en termes assez vifs_[212]; mais cela me paraissait alors
de peu d'importance. Aujourd'hui, je dois croire que cette disposition
d'esprit influe sur sa manière de juger la situation de la France et
celle de Votre Majesté.
[212] Supprimé dans le texte des archives.
D'après les nouvelles de France et les rapports de ceux qui en
viennent, Votre Majesté a pour elle le corps entier de la nation; et
contre elle, deux partis: celui de l'armée qui est tout entier à
Bonaparte, ce qui s'y trouve de bien intentionné étant subjugué ou
entraîné par la masse; et le parti formé de ce qui reste des anciennes
factions révolutionnaires. Le second ne s'est joint au premier que
parce que celui-ci ayant pris les devants, _l'autre_[213] s'est trouvé
dans la nécessité de suivre. Ils ne s'accordent qu'en ce seul point,
que tous les deux voulaient un changement; mais ils ne le voulaient,
ni pour les mêmes motifs ni pour la même fin. L'armée, impatiente[214]
du repos, voulait un chef qui lui rendît toutes ces chances de péril,
de fortune et de renommée auxquelles elle était habituée depuis
vingt-deux ans; Bonaparte était évidemment[215] son homme. Les chefs
de l'autre parti connaissent Bonaparte et le détestent. Ils
connaissent son insatiable soif de dominer; ils savent que la liberté
civile n'a point de plus cruel ennemi; ils sentent très bien que là où
une armée rebelle a déféré le pouvoir suprême, il peut à peine exister
une vaine ombre de gouvernement civil; que hors du gouvernement civil
ils ne seront rien, et que l'obéissance passive sera leur partage
comme celui de tout le monde. Ils ne se font point illusion sur le
motif qui a porté Bonaparte à se rapprocher d'eux; ils savent que son
union avec eux est de sa part une union forcée, que les liens par
lesquels ils essayeront de le contenir, et qu'il consent en ce moment
à recevoir, n'auront de force, qu'autant qu'il n'aura pas le pouvoir
de les rompre; et que des victoires, s'il en remporte, lui donneront
ce pouvoir. Ils ne se dissimulent point que ce que l'armée a fait une
fois, elle pourrait le faire une seconde, une troisième fois, et que,
dans un tel état de choses, il n'y aurait de sécurité[216] ni pour le
maître ni pour les esclaves. Désabusés de leurs anciennes chimères,
ils ne rêvent plus la république; les titres et les biens qu'ils ont
acquis les lient au système monarchique. Ils n'étaient point opposés à
la dynastie légitime; mais ils n'ont pu supporter un système de
gouvernement où, exclus de toute participation aux emplois, ils se
sont crus[217] dépouillés de toute existence politique et menacés pour
l'avenir de pertes encore plus grandes. Leur aversion pour cet état de
choses est telle qu'ils eussent voulu en sortir à tout prix et que,
pour n'y pas retomber, ils se rejetteront plutôt dans les horreurs et
les hasards du régime révolutionnaire.
[213] Supprimé dans le texte des archives.
[214] Variante: _ennuyée_.
[215] Variante: _éminemment_.
[216] Variante: _sûreté_.
[217] Variante: _vus_.
Le premier intérêt de Bonaparte est de nationaliser la guerre qu'il va
avoir à soutenir. Le premier intérêt des puissances est qu'il n'en
puisse venir à bout. Il sait assez qu'il n'y peut arriver par la
persuasion, et qu'il n'a pour y parvenir d'autre moyen que la terreur.
Mais son armée qu'il faudra qu'il réunisse sur les frontières, et qui
sera aux prises avec les forces étrangères, n'est point un instrument
qui lui suffise: il lui en faut d'autres, et il n'en peut trouver que
dans ce parti auquel il a autrefois appartenu, sur les ruines duquel
il s'est élevé, qu'il a tenu longtemps dans l'oppression, et dont il
recherche maintenant l'appui. Les puissances ont pensé que ce parti,
si l'on s'attachait à calmer ses craintes, pourrait être amené à se
détacher d'un homme qu'il n'aime pas; qu'on ôterait ainsi à Bonaparte
ses principales ressources et ce qui peut rendre sa résistance plus
longue et plus dangereuse. Un projet de déclaration a été fait dans
cette vue. Quand il ne s'est agi que de déclarer que l'Europe ne
s'armait point contre la France, mais pour la France, qu'elle ne
reconnaissait d'ennemis que Bonaparte et ses adhérents, qu'elle ne
traiterait jamais avec lui, qu'elle ne lui accorderait ni paix ni
trêve, et ne poserait les armes qu'après l'avoir renversé, tous les
avis ont été unanimes. Mais quand il a été question d'exprimer encore
dans la déclaration que le but final de la guerre était le
rétablissement de la dynastie légitime, les opinions ont été
partagées. «Si vous ne parlez point de ce rétablissement, ont dit les
uns, ceux qui, dans l'intérieur, se sont armés et que la déclaration
du 13 mars a portés à s'armer pour la cause du roi, se croiront
abandonnés. Vous vous ôterez une ressource certaine, pour en obtenir
une qui ne l'est pas. En annonçant uniquement l'intention de renverser
l'usurpateur, et en laissant entendre que, lui renversé, la France
pourra faire ce qu'elle voudra, vous la livrez au jacobinisme et à des
factions plus dangereuses pour l'Europe que l'existence même de
Bonaparte. Le rétablissement de la dynastie légitime, ont dit les
autres, est une chose par rapport à laquelle l'intention des
puissances ne saurait paraître douteuse. La déclaration du 13 mars
l'exprime assez. En y insistant de nouveau, d'une manière trop
absolue, on manquerait le but qui est de détacher de Bonaparte des
hommes qui ne peuvent être ramenés que par des concessions que les
puissances peuvent bien laisser entrevoir, mais que le roi peut seul
promettre et faire.»
Les choses étaient en cet état, lorsque l'empereur Alexandre a fait
appeler lord Clancarty qui, depuis le départ des lords Castlereagh et
Wellington, est le chef de l'ambassade anglaise.
Le récit de leur conversation m'a été fait en partie par lord
Clancarty, mais beaucoup plus en détail par lord Stewart et par M. de
Metternich.
La tâche d'en rendre compte à Votre Majesté m'est d'autant plus
pénible que, m'y trouvant placé, par rapport à plusieurs traits, entre
le respect et le dévouement, je dois craindre que ce que j'aurai donné
à l'un ne paraisse manquer à l'autre. Mais Votre Majesté, qui a tant
d'intérêt à bien connaître les dispositions du plus puissant des
alliés, ne pourrait qu'imparfaitement en juger, si elle ne savait
point quelles raisons il en donne, et même par quels reproches il
prétend les justifier. La force de cette considération peut seule me
contraindre à les rapporter.
L'empereur ayant demandé d'abord à lord Clancarty pourquoi il
n'approuvait pas le projet de déclaration[218]: «C'est, a répondu lord
Clancarty, qu'il ne dit pas à mon avis tout ce qu'il doit dire. Ce
n'est pas assez de renverser Bonaparte, il ne faut pas ouvrir la porte
aux jacobins dont je m'accommoderais encore moins que de Bonaparte
lui-même.--Les Jacobins, a repris l'empereur Alexandre, ne sont à
craindre que comme auxiliaires de Bonaparte, et c'est pour cela qu'il
faut tendre à les détacher de lui. Lui tombé, ce ne sont pas eux qui
recueilleront son héritage. La question est d'abord de le renverser.
Nous sommes sur cela tous d'accord. Pour moi, j'y consacrerai toutes
mes forces et ne me reposerai point que cela ne soit fait. Du reste,
je consens à ajourner une déclaration ou une proclamation quelconque
au moment où nos troupes seront plus près de la France; c'est même là
mon avis. Mais le renversement de Bonaparte n'est pas le seul point
sur lequel il soit nécessaire de nous entendre. Dans une entreprise
aussi grande que celle où nous sommes engagés, il faut, dès le
principe, envisager la fin. Le renversement de Bonaparte n'est que la
moitié de l'ouvrage; il restera à pourvoir à la sécurité de l'Europe
qui ne peut être tranquille tant que la France ne le sera pas, et la
France ne le sera qu'avec un gouvernement qui convienne à tout le
monde.--La France, a dit lord Clancarty, était heureuse sous le
gouvernement du roi. Il a pour lui les vœux de toute la nation.--Oui,
a répondu l'empereur, de cette partie de la nation qui n'a jamais été
que passive; qui, depuis vingt-six ans supporte toutes les
révolutions, qui ne sait qu'en gémir, et n'en empêche aucune. Mais
l'autre partie qui semble la nation tout entière, parce qu'elle seule
se montre, qu'elle seule agit, et qu'elle domine, se soumettra-t-elle
volontiers, et sera-t-elle fidèle au gouvernement qu'elle vient de
trahir? Le lui imposerez-vous malgré elle? Ferez-vous pour cela[219]
une guerre d'extermination, peut-être sans terme? Et avez-vous la
certitude de réussir?--Je sens, a répliqué lord Clancarty, que le
devoir finit où l'impossibilité commence. Mais, jusqu'à ce que
l'impossibilité soit avérée, je tiens que le devoir des puissances est
de soutenir le souverain légitime, et de ne pas même mettre en
question s'il peut être abandonné.--Nos premiers devoirs, a repris
l'empereur, sont envers l'Europe et envers nous-mêmes. Le
rétablissement du gouvernement fût-il facile, tant que l'on n'aurait
pas une certitude de sa stabilité future, que ferait-on en le
rétablissant, sinon de préparer à la France et à l'Europe de nouveaux
malheurs? Si ce qui est arrivé une fois arrivait encore, serions-nous
réunis comme aujourd'hui? Aurions-nous près d'un million d'hommes sous
les armes? Serions-nous prêts au moment où le danger viendrait à
éclater? Et quelle probabilité y a-t-il, les éléments de désordre
étant les mêmes, que le gouvernement du roi serait plus stable qu'il
ne l'a été? Du reste, quelque opinion que l'on ait à cet égard, le
rétablissement du roi que nous désirons tous, et que je désire
particulièrement, pouvant rencontrer des obstacles insurmontables, dès
que ce cas est possible, il est bon de le prévoir et de convenir
d'avance de ce qu'on aurait alors à faire. L'an dernier, on aurait pu
établir la régence. Mais l'archiduchesse Marie-Louise à qui j'ai
parlé, ne veut point, à quelque prix que ce soit, retourner en France.
Son fils doit avoir en Autriche un établissement, et elle ne désire
rien de plus pour lui. Je me suis assuré que l'Autriche, de son côté,
ne songe plus à la régence et ne la veut plus. L'année dernière, elle
m'avait paru pouvoir concilier les différents intérêts; mais la
situation n'est plus la même. C'est donc une chose à laquelle il ne
faut plus penser. Je ne vois de propre à tout concilier que M. le duc
d'Orléans. Il est Français, il est Bourbon, il est mari d'une Bourbon,
il a des fils; il a servi, étant jeune, la cause constitutionnelle; il
a porté la cocarde tricolore que, je l'ai souvent dit à Paris, on
n'aurait jamais dû quitter. Il réunirait tous les partis. Ne le
pensez-vous pas ainsi, milord, et quelle serait là-dessus l'opinion
de l'Angleterre?--Je ne sais, a répondu lord Clancarty, quelle pourra
être l'opinion de mon gouvernement sur une idée qui est toute nouvelle
pour lui comme elle l'est pour moi. Pour ce qui est de mon opinion
personnelle, je n'hésite point à dire qu'il me paraîtrait extrêmement
dangereux d'abandonner la ligne de la légitimité pour se jeter dans
une usurpation quelconque. Mais, Votre Majesté voudra assurément que
j'écrive à mon gouvernement ce qu'elle m'a fait l'honneur de me dire.»
L'empereur lui a dit d'écrire, et après lui avoir observé combien il
était essentiel que l'on sût où l'on voulait arriver, quand on
entreprenait une aussi grande chose, il s'est retiré.
[218] Variante: _et quelle objection il avait à y faire_.
[219] Variante: _pour elle_.
Lord Clancarty a en effet écrit; mais en insistant sur les raisons qui
doivent tenir l'Angleterre attachée à la cause de Votre Majesté.
M. de Metternich, auquel lord Stewart et lord Clancarty ont fait part
de cette conversation, a trouvé que la question élevée par l'empereur
était tout au moins intempestive; qu'il ne fallait pas aller se perdre
dans des questions hypothétiques qui pouvaient ne se présenter jamais,
mais qu'on devait attendre qu'elles se présentassent et traiter
chacune en son temps. Il a chargé l'ambassadeur d'Autriche à Londres
de parler dans ce sens.
L'empereur Alexandre qui comprend peu le principe de la légitimité,
sans attendre de connaître l'opinion du cabinet anglais, a fait
insérer dans la _Gazette de Francfort_ un article que j'ai sous les
yeux, et qui porte que les puissances ne veulent que renverser
Bonaparte, mais qu'elles ne prétendent nullement se mêler du régime
intérieur de la France, ni lui imposer un gouvernement, et qu'elle
sera libre de se donner celui qu'elle voudra.
Mais jusqu'à présent, il est seul de son avis. La Prusse même, tout
accoutumée qu'elle est à vouloir tout ce qu'il veut, est bien pour
Votre Majesté. Elle a même exprimé le désir que Votre Majesté fît une
proclamation, et que cette proclamation devançât la réunion à Paris
des collèges électoraux que Bonaparte y a appelés. Ce désir est aussi
celui de la généralité des puissances. On regarde comme très
nécessaire que Votre Majesté s'attache à rallier à elle tous les
partis, en leur assurant à tous, sans distinction tous les avantages
d'un régime constitutionnel. Les puissances considèrent une
déclaration de Votre Majesté faite dans cet esprit comme un puissant
auxiliaire des forces qu'elles vont déployer. Plusieurs voudraient
encore que Votre Majesté, rejetant sur les ministres les fautes qui
ont pu être commises, se composât un nouveau ministère comme si elle
était en France, et dans la composition duquel chaque parti trouvât
les garanties qu'il désire. J'ai été invité à en écrire à Votre
Majesté. J'ai même été prévenu que ce vœu lui sera exprimé dans des
insinuations qui seront faites par les ministres que les cours vont
envoyer près d'elle, ce qui me fait souhaiter qu'elle en devance
l'expression.
A tout ce que l'empereur de Russie a dit à lord Clancarty, je dois
ajouter ce qui m'est revenu de son langage par des voies que j'ai
toute raison de regarder comme sûres.
En plusieurs occasions, il a répété que quand il était à Paris il y a
un an, tout ce qu'il voyait et entendait lui faisait craindre que le
gouvernement ne pût pas se maintenir. Il lui semblait difficile que
les sentiments et les opinions des princes se trouvassent assez en
harmonie avec les opinions et les habitudes d'une génération qui
était née pendant leur absence, et qui n'avait en beaucoup de points
ni les idées ni les mœurs de ses pères. Or, observe-t-il
perpétuellement, aimant à se placer dans des idées générales, on ne
peut gouverner en opposition avec les idées de son temps. Il dit que
ses craintes ont augmenté quand il vit que Votre Majesté appelait au
ministère et dans ses conseils des hommes très estimables sans doute,
mais presque tous ayant passé le temps de la Révolution hors de
France, ou dans la retraite, ne connaissant conséquemment point la
France et n'en étant point connus, et manquant de cette expérience des
affaires que même le génie ne peut suppléer. Il trouve que le mal
qu'ils ont fait à la cause royale a été très grand, et quoiqu'il pense
qu'à l'avenir un mal pareil serait évité parce que Votre Majesté
ferait d'autres choix, je dois dire qu'il remarque que celui de ces
ministres qui a excité le plus de plaintes de la part de tous les
partis est plus que personne dans la confiance de Votre Majesté[220].
Il a été jusqu'à dire que le plus grand mal est venu de la portion de
pouvoir que Votre Majesté a donnée ou laissé prendre aux princes qui
l'approchent davantage; que les préventions qui se sont élevées contre
eux lui paraissent un mal sans remède; que celles auxquelles Votre
Majesté aurait été personnellement en butte auraient produit un effet
bien moins fâcheux, attendu que les mécontentements contre celui qui
règne, sont tempérés et adoucis par l'espérance que l'on met dans le
successeur, au lieu que quand ce sont les successeurs que l'on craint,
l'on ne peut avoir cette espérance. L'empereur dit, dans sa
conversation habituelle, qu'il croirait volontiers que Votre Majesté,
si elle était seule, conviendrait à la France et qu'elle y serait
aimée et respectée, mais que comme elle ne peut être séparée de tout
ce qui l'entoure, il craint qu'elle ne puisse jamais s'y affermir.
[220] C'était au comte de Blacas que l'empereur Alexandre faisait
ici allusion. (_Note de M. de Bacourt._)
J'ai la satisfaction de voir que les puissances portent toutes à Votre
Majesté un intérêt sincère; même le langage de l'empereur de Russie
tient plus à de l'humeur, et aux idées philosophiques qui dominent en
lui, qu'à un calcul arrêté: je serais heureux de pouvoir ajouter que
cet intérêt s'étend à _Monsieur_ et à Messieurs les ducs d'Angoulême
et de Berry. Mais une fois le pouvoir exclusivement concentré entre
les mains de Votre Majesté et de ministres responsables, ayant sa
confiance et celle de la nation, les impressions exagérées que des
erreurs ou des inadvertances ont données, au dedans et au dehors,
s'effaceront peu à peu.
Le baron de Talleyrand[221] est arrivé ici avec la lettre dont Votre
Majesté m'a honoré en date du 10 avril. Je ne cesse point d'exciter
ici le zèle et de représenter combien il importe qu'on se hâte. Mais
le duc de Wellington dans une lettre postérieure à celle dont Votre
Majesté m'a fait l'honneur de me parler, mande que, d'après les
fâcheuses nouvelles reçues du Midi, il sent la nécessité de ne
commencer les opérations que quand on pourra attaquer partout à la
fois, avec de grandes masses. Or, avec toute la bonne volonté du
monde, les distances à parcourir font que les Autrichiens ne pourront
avoir sur le Rhin, cent mille hommes qu'à la fin de mai.
[221] Alexandre-Daniel baron de Talleyrand, cousin germain du
prince, conseiller d'État, puis ministre à Florence (1832), à
Copenhague (1835) et pair de France (1838). Il mourut en 1839.
Votre Majesté apprendra avec plaisir que les troupes autrichiennes en
Italie ont eu des succès, qui en promettent de plus grands. Le prince
Léopold[222] partira sous peu de jours pour l'armée autrichienne. Les
journaux de Vienne sont enfin arrivés à ne plus dire: _le roi
Joachim_; ils disent tout simplement: _Murat_.
[222] Léopold, prince de Salerne, deuxième fils du roi Ferdinand,
né en 1790, épousa en 1816, l'archiduchesse Marie-Clémentine. Il
arriva le 21 mai au quartier général autrichien de Téano, et prit
possession du pays au nom de son père.
M. de Bombelles[223], ancien ambassadeur en Portugal, chanoine à
Glogau, et père du Bombelles qui était à Paris, voudrait rentrer dans
la carrière diplomatique, sous une forme quelconque, depuis
ambassadeur jusqu'à chargé d'affaires. Il pense qu'il servirait
utilement dans cette dernière qualité à Munich, et huit mille francs
lui paraissent suffisants pour y vivre.
[223] Marc-Marie, marquis de Bombelles, né en 1744, issu d'une
famille d'origine portugaise, établie en France, et passée ensuite
au service de l'Autriche. Il entra d'abord dans la diplomatie, fut
ambassadeur de France en Portugal, émigra en 1792, et servit dans
l'armée de Condé. Il entra ensuite dans les ordres, et fut
chanoine à Breslau et non à Glogau. Sous la Restauration, il
devint aumônier de la duchesse de Berry et évêque d'Amiens. Il
mourut en 1821.
Je mets à profit le zèle de M. le comte Alexis de Noailles qui aura
l'honneur de remettre cette dépêche à Votre Majesté. Il a été sous
tous les rapports fort utile ici, et je crois que personne ne peut
mieux instruire Votre Majesté de la situation politique et militaire
de tous les cabinets, dont nous avons aujourd'hui si grand besoin. Je
supplie Votre Majesté de vouloir bien le rendre porteur des ordres
qu'elle aurait à me donner. Il est convenable qu'il soit ici avant la
fin du congrès, et les affaires de l'Allemagne et de l'Italie, qu'il
faut terminer, vont si lentement, qu'il arrivera fort à temps pour y
apposer sa signature.
Je suis...
* * * * *
No 53.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, le 1er mai 1815.