Depuis que Bonaparte s'est rendu maître de Paris, les puissances ont
pensé qu'il pouvait être utile de renouveler par une seconde
déclaration la manifestation des sentiments exprimés dans celle du 13
mars. On a tout lieu de croire qu'à l'exception de quelques individus,
tout ce qui, en France, est parti ou opinion, désire une même chose:
la destruction de Bonaparte. On voudrait donc pouvoir se servir de
cette disposition générale pour l'anéantir. Cet objet rempli, les
opinions particulières de chaque parti se trouveront sans appui, sans
force, sans moyen d'agir, et ne présenteront plus aucun obstacle.
La déclaration avait donc été projetée de manière à porter tous les
individus qui figurent dans les différents partis, à faire disparaître
Bonaparte. D'accord sur le fond de la déclaration, l'on n'a pu encore
s'entendre sur la forme, et la publication s'en trouve pour le moment
ajournée. On pense même à substituer à une déclaration du congrès, une
proclamation qui serait faite uniformément par tous les généraux en
chef des troupes alliées, au moment où ces troupes entreront sur le
territoire français, et je ne suis pas éloigné d'adopter cette idée
qui me semble présenter plusieurs avantages.
Tout ce qui me revient de la France prouve que Bonaparte est dans de
grands embarras. J'en juge encore par les émissaires qu'il a envoyés
ici.
L'un deux, M. de Montrond[203] à l'aide de l'abbé Altieri, attaché à
la légation autrichienne à Paris, est parvenu jusqu'à Vienne. Il
n'avait ni dépêches ni mission ostensible, et plutôt a-t-il été
envoyé[204] par le parti qui sert actuellement Bonaparte, que par
Bonaparte lui-même. C'est là ce que je suis porté à croire. Il était
chargé de paroles pour M. de Metternich, M. de Nesselrode et moi. Il
devait s'assurer si les puissances étrangères étaient sérieusement
décidées à ne point reconnaître Bonaparte et à lui faire la guerre. Il
avait aussi une lettre pour le prince Eugène. Ce qu'il était chargé de
me demander était si je pouvais bien me résoudre à exciter une guerre
contre la France. «Lisez la déclaration, lui ai-je répondu; elle ne
contient pas un mot qui ne soit dans mon opinion. Ce n'est pas
d'ailleurs d'une guerre contre la France qu'il s'agit, elle est contre
l'homme de l'île d'Elbe.» A M. de Metternich il a demandé si le
gouvernement autrichien avait totalement perdu de vue les idées qu'il
avait au mois de mars 1814. «La régence? Nous n'en voulons point?» a
dit M. de Metternich. Enfin il a cherché à connaître par M. de
Nesselrode, quelles étaient les dispositions de l'empereur Alexandre.
«La destruction de Bonaparte et des siens,» a-t-il dit; et les choses
en sont restées là.
[203] Le comte Casimir de Montrond était le deuxième fils de la
comtesse de Montrond, qui au début de la Révolution eut quelques
heures de célébrité. Lui-même n'eut jamais un rôle marquant mais
son nom apparaît souvent dans l'histoire de M. de Talleyrand. Il
vécut longtemps auprès de lui; il était son agent de confiance, et
fut souvent employé par lui dans les plus secrètes négociations.
[204] Variante: _et peut-être a-t-il été plutôt envoyé_.
On s'est attaché à faire connaître à M. de Montrond l'état des forces
qui vont être immédiatement employées ainsi que le traité du 25 mars
dernier. Il est reparti pour Paris avec ces renseignements et ces
réponses qui pourront donner beaucoup à penser à ceux qui,
aujourd'hui, se sont attachés à la fortune de Bonaparte.
Le second émissaire qu'il a envoyé est M. de Flahaut[205]. Arrivé à
Stuttgard, le roi de Wurtemberg l'a fait arrêter et reconduire à la
frontière. Il avait des dépêches pour l'empereur d'Autriche,
l'empereur Alexandre, l'impératrice Marie-Louise et pour la légation
de Votre Majesté à Vienne. C'était, à ce que nous avons supposé, les
dépêches étant individuelles, des lettres pour faire cesser les
pouvoirs de l'ambassade de Votre Majesté.
[205] Le comte de Flahaut de la Billarderie, né en 1785, s'engagea
en 1798, fit toutes les campagnes de l'empire, et devint général
en 1813 et aide de camp de l'empereur. En 1814, il adhéra à la
Restauration, mais fut un des premiers à se rallier à l'empereur à
l'époque des Cent-jours; au retour de sa mission manquée à Vienne,
il fut nommé pair de France. Il dut s'exiler momentanément à la
seconde Restauration et donna sa démission en 1817. La révolution
de Juillet lui rendit son grade et la pairie. En 1831, il fut un
instant ambassadeur à Berlin, et devint en 1837 premier écuyer du
duc d'Orléans. En 1841, il fut nommé ambassadeur à Vienne, et
conserva ces fonctions jusqu'en 1848. Il fut créé sénateur en 1853
et grand chancelier de la Légion d'honneur en 1864. Il mourut en
1870.
Les puissances sont toujours très bien. Je puis attester à Votre
Majesté que c'est une chose d'une difficulté extrême que de faire
marcher tant de personnes vers un même but. Je ne cesse de mettre tous
mes soins à empêcher qu'aucune d'elles ne s'en écarte.
Les arrangements territoriaux du midi de l'Allemagne ont été convenus
hier. Encore quelques jours et j'espère que le congrès aura terminé
tout ce dont il avait à s'occuper.
Par le premier courrier anglais qui partira samedi 15, j'aurai
l'honneur d'envoyer à Votre Majesté la déclaration de guerre, assez
mal bâtie, de l'Autriche à Murat. Cette affaire se terminera, à ce que
j'espère, sous peu et à votre satisfaction.
Je suis...
_P.-S._--Cette lettre est portée par M. Fauche-Borel[206].
[206] Louis Fauche-Borel, agent politique suisse, d'origine
française. Né en 1762 à Neufchâtel, il rendit de grands services
aux émigrés: en 1795, il servit d'intermédiaire entre le prince de
Condé et Pichegru, et fut mêlé à toutes les intrigues et les
conspirations royalistes en France jusqu'en 1801. Il fut alors
arrêté à Paris et détenu pendant dix-huit mois. L'intervention du
roi de Prusse le fit mettre en liberté. Il se retira à Berlin; en
1805, sur les réclamations de Napoléon, il dut quitter cette ville
et se réfugia à Londres. En 1814 et 1815, il reçut de nombreuses
missions, et voyagea souvent entre Gand et Vienne. Il fut
cependant arrêté à Gand par ordre de M. de Blacas. En 1816, il
reçut du roi de Prusse le titre de conseiller d'ambassade; mais
bientôt, abandonné de tous, et entièrement oublié, il tomba dans
la misère et finit par se tuer (1829).
* * * * *
No 51.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, le 15 avril 1815.