[Jointe à la lettre précédente.]
«Une catastrophe, aussi funeste qu'inattendue, vient de frapper
l'Europe du plus juste étonnement. Un roi qu'environnaient la
confiance et l'amour de son peuple, s'est vu forcé de quitter sa
capitale et bientôt après ses États, envahis par l'homme dont le nom
odieux ne rappelle que des calamités et des crimes; et la France, de
l'état de profonde paix et de prospérité progressive qui lui avait été
rendu, a été, en moins de trois semaines replongée dans l'abîme de
maux qu'elle croyait irrévocablement fermé. Il est important de faire
connaître par quelles progressions de causes irrésistibles la trahison
a pu enchaîner dans cette circonstance la force publique et la volonté
nationale.
»Ce fut le 5 de mars que le roi apprit, par une dépêche télégraphique,
le débarquement de Bonaparte à la tête de onze cents hommes sur le
territoire français. Cette entreprise pouvait être considérée sous
deux points de vue différents: c'était, ou le résultat d'un complot
secondé par de vastes intelligences, ou l'acte d'un insensé à qui son
ambition et la violence de son caractère n'avaient pas permis de
supporter plus longtemps un repos qui ne lui laissait que l'agitation
des remords. Dans cette double supposition, il était nécessaire de
prendre toutes les mesures que suggérait la prudence et qu'aurait
prescrites le plus imminent péril. Aucune ne fut négligée. Des ordres
furent expédiés en toute hâte, pour que des troupes se rassemblassent
à Lyon. On recevait du commandant de Grenoble des avis satisfaisants,
et la conduite de la garnison d'Antibes devait faire espérer que
Buonaparte avait été trompé dans l'espoir d'attirer à son parti les
troupes du roi. Cependant s'il avait formé quelques intelligences,
elles pouvaient favoriser ses premiers progrès, mais un corps placé à
Lyon devait les arrêter. _Monsieur_ partit le 6 au matin pour en
prendre le commandement, et il fut suivi le lendemain par M. le duc
d'Orléans.
»Tous les maréchaux et généraux employés dans les départements eurent
ordre de se rendre dans leurs commandements respectifs, et partirent
sur-le-champ. Le maréchal Ney qui commandait à Besançon, et pouvait y
seconder bien efficacement les opérations de _Monsieur_, alla prendre
congé du roi et, en baisant la main de Sa Majesté, lui dit avec le ton
du dévouement, et un élan qui semblait partir de la franchise d'un
soldat, que s'il atteignait l'ennemi du roi et de la France, il le
ramènerait dans une cage de fer. L'événement fit bientôt voir quelle
basse dissimulation lui inspirait alors le projet de la plus noire
perfidie. _Monsieur_ fut reçu à Lyon avec enthousiasme; tout y fut
préparé pour la plus vigoureuse résistance; mais malheureusement, il
ne s'y trouvait aucunes munitions de guerre.
»Bientôt, on sut que la garnison de Grenoble avait ouvert à l'ennemi
les portes de cette ville, et qu'un régiment, parti de Chambéry, sous
les ordres de M. de La Bédoyère[197], s'était réuni aux rebelles. Il
n'était encore arrivé à Lyon qu'un petit nombre de troupes; mais
_Monsieur_, que le maréchal Macdonald s'était empressé de rejoindre,
ne s'en décida pas moins à tenir derrière des barricades que l'on
avait faites à la hâte. Cependant, à l'apparition des premiers dragons
qui précédaient Buonaparte, une défection générale se mit dans les
troupes de _Monsieur_. Toutes les remontrances du duc de Tarente
furent vaines; et alors, comme depuis, les forces rassemblées pour
résister au torrent ne firent que le grossir et en alimenter la
violence.
[197] Charles Huchet, comte de La Bédoyère, né en 1786, engagé
volontaire en 1806, aide de camp du prince Eugène (1809), colonel
en 1813. En 1815, il commandait le 7e de ligne en garnison à
Chambéry. Envoyé à Grenoble à la nouvelle de l'approche de
Napoléon, il fut un des premiers à se déclarer en sa faveur, et
lui amena son régiment à Vizille. Il devint général de brigade et
pair de France sous les Cent-jours. Le 4 août suivant, il fut
arrêté, traduit devant une commission militaire et fusillé (19
août).
»On apprit le 10, par une dépêche télégraphique, et par conséquent,
sans aucun détail, que Buonaparte était entré à Lyon ce même jour; le
retour de M. le duc d'Orléans, qui arriva à Paris le 12, et celui de
_Monsieur_ furent bientôt suivis des informations qui portèrent au
plus haut degré l'alarme que devait faire naître une suite aussi
rapide de désastres.
»Cependant, l'opinion agitée par tant de craintes et de défiances
cherchait ailleurs que dans l'ascendant fatal d'un homme détesté, la
cause de son déplorable succès. On ne voulait pas croire que la
séduction de sa présence eût produit un tel effet sur les troupes. Le
maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, avait été le dernier
à soutenir en France, les armes à la main, la cause déjà perdue de
Napoléon. On prétendit voir dans cette ancienne preuve de dévouement
l'indice d'une trahison. La voix publique éclata contre le maréchal,
et lui-même vint remettre entre les mains du roi sa démission et son
épée[198]. Sa Majesté, avec la confiance, qui ne l'a jamais
abandonnée, au milieu des plus horribles perfidies, fit appeler le duc
de Feltre, que l'estime publique indiquait à son choix et lui rendit
le portefeuille de la guerre qu'il avait eu sous Buonaparte, jusqu'à
l'époque de la Restauration. Cette pensée du roi a été pleinement
justifiée par la fidélité du duc de Feltre[199].
[198] La démission du maréchal est du 11 mars. Quelques jours
après, Napoléon le nommait pair de France et major général.
[199] Le duc de Feltre suivit le roi à Gand.
»On ne pouvait plus songer qu'à faire rétrograder les troupes qui, en
s'avançant vers l'ennemi, lui fournissaient presque partout des
auxiliaires. On se décida à former un corps d'armée devant Paris, en y
réunissant le plus de garde nationale et de volontaires qu'il serait
possible d'en rassembler. Dès le 11, M. le duc de Berry avait été
nommé général de cette armée. Le maréchal Macdonald, à son arrivée,
avait été chargé de la commander sous les ordres de ce prince.
»Cependant les ordres expédiés pour l'organisation des volontaires et
des colonnes mobiles de gardes nationales ne pouvaient parvenir à leur
destination, ne pouvaient s'exécuter de quelques jours, et chaque
instant enfantait un nouveau danger. Buonaparte marchait avec une
rapidité dont il sentait l'immense avantage, et plusieurs régiments
qui s'étaient trouvés inévitablement près de sa route, l'avaient
rejoint; quelques-uns même s'étaient emparés, en son nom, de plusieurs
villes de Bourgogne; l'un d'eux le devança dans Auxerre.
»L'on conservait un faible espoir de maintenir dans le devoir les
troupes de la première division militaire et celles qui formaient la
garnison de Paris. Un péril imminent auquel on venait d'échapper par
la fidélité du commandant de La Fère, et l'arrestation des traîtres
d'Erlon et Lallemand, rendaient un peu de sécurité sur ce qui se
passerait dans les départements du Nord[200]. Le duc de Reggio,
abandonné par la vieille garde, était parvenu à maintenir dans le
devoir les autres troupes qui étaient sous ses ordres. On se décida à
former une armée de réserve à Péronne où les troupes étant réunies
seraient moins exposées à la séduction, et seraient surveillées par le
duc de Trévise, à qui on donna le commandement de ce corps d'armée. M.
le duc d'Orléans partit peu après pour s'y rendre.
[200] Un soulèvement militaire venait d'éclater en effet dans le
nord. Les généraux Lallemand à Laon, Drouet d'Erlon à Lille, et
Lefebvre-Desnouettes à Noyon, qui depuis quelque temps avaient
préparé un coup de main, voulurent rassembler des troupes, marcher
sur Paris et y retenir le roi prisonnier. Lefebvre-Desnouettes
donna le signal en cherchant à enlever le dépôt d'artillerie de La
Fère; mais il échoua devant la fermeté du général d'Aboville (9
mars). Les conjurés s'emparèrent ensuite de Chauny, mais, ayant
échoué à Compiègne, ils se dispersèrent et le mouvement n'eut pas
de suite. Sous la seconde Restauration, ces trois généraux furent
condamnés à mort par contumace.
»Ce fut alors que le roi, pénétré de la grandeur du péril mais
également sensible à l'étendue des devoirs que lui imposaient les
pénibles circonstances où il se trouvait, se rendit au milieu des
représentants de la nation, dont il avait voulu s'entourer à la
première approche du danger. Son discours aux deux Chambres assemblées
fit une grande impression dans la capitale dont les habitants n'ont
témoigné qu'un sentiment unanime de dévouement au roi et à la patrie;
mais la garde nationale, composée en grande partie de pères de
famille, ne put fournir un nombre de volontaires suffisant pour
donner quelque espoir de résistance, et le comte Dessolles[201], qui
la commandait, s'expliqua à cet égard de manière à ne laisser d'autre
idée sur ce point que celle d'amalgamer ces citoyens avec les troupes
de ligne pour contenir celles-ci dans le devoir. Tout autre plan de
défense était impraticable; l'on se vit donc encore réduit à regarder
comme principal moyen de résistance des troupes dont la fidélité plus
que douteuse serait raffermie par un petit nombre de volontaires
courageux et dévoués, auxquels se joindraient les corps de cavalerie
de la maison militaire du roi.
[201] Jean Dessolles né en 1767, engagé en 1792, général de
division et chef d'état-major de l'armée d'Italie en 1798,
conseiller d'État en 1801, vécut longtemps dans la retraite sous
l'empire, puis fut chef d'état-major du prince Eugène en 1812. En
1814, il fut nommé commandant général des gardes nationales par le
gouvernement provisoire. A la première Restauration il devint
ministre d'État, pair de France, major général des gardes
nationales. En 1818, il fut pendant quelques mois président du
conseil. Mort en 1828.
»Le 17, un avis foudroyant vint rendre ces préparatifs encore moins
rassurants. Le maréchal Ney, que l'on croyait à la poursuite des
rebelles, s'était joint à eux en publiant une proclamation qui était
faite pour propager de plus en plus la défection. Cette nouvelle avait
frappé de terreur les départements les plus voisins de la capitale. La
ville de Sens, où l'on avait cru retarder la marche de Napoléon, se
déclarait hors d'état de résister. L'ennemi allait être à
Fontainebleau, et les troupes de Paris, sur qui l'on avait épuisé tous
les moyens propres à exciter leur patriotisme, restaient muettes ou ne
trahissaient que le désir d'abandonner leurs drapeaux.
»A peine étaient-elles en route pour se rendre au point de rendez-vous
qui leur avait été assigné, que ces mauvaises dispositions
dégénérèrent en sédition ouverte. Dans la matinée du 19, l'on sut
qu'il n'y avait pas en avant de Paris un seul régiment qui ne fût
atteint par cette contagieuse défection. Ainsi, rien ne pouvait plus
arrêter la marche de Buonaparte, et le seul parti que le roi eût à
prendre était de se retirer avec sa maison militaire, la seule troupe
fidèle sur laquelle il put désormais compter. Sa Majesté, qui avait
envoyé M. le duc de Bourbon dans les départements de l'Ouest, et qui
avait adressé à M. le duc d'Angoulême les pouvoirs nécessaires pour
diriger les armements des provinces méridionales, pensa qu'elle devait
se porter de préférence vers les départements du Nord pour tâcher d'y
conserver les places fortes qui s'y trouvent et leur faire servir de
point d'appui aux rassemblements de sujets fidèles que l'on y
formerait. Le roi partit le 19 à minuit et fut suivi, une heure après,
par sa maison militaire, conduite par _Monsieur_ et par M. le duc de
Berry.
»Arrivé à Abbeville le 20, à cinq heures de l'après-midi, le roi qui
comptait y attendre les troupes de sa maison, y resta le lendemain;
mais le maréchal Macdonald ayant rejoint Sa Majesté le 21 à midi,
démontra au roi la nécessité de s'éloigner davantage, et, d'après son
rapport, Sa Majesté prit la résolution de se renfermer à Lille, et
envoya à sa maison militaire l'ordre de l'y rejoindre par la route
d'Amiens.
»Le 22, à une heure après midi, le roi, précédé par le duc de Tarente,
entra dans Lille, où il fut accueilli par les plus vives
démonstrations de l'amour et de la fidélité des habitants. Sa Majesté
y avait été devancée par M. le duc d'Orléans et par le duc de Trévise
qui avait cru devoir y faire rentrer la garnison. Cette dernière
circonstance dont le roi n'était pas instruit, pouvait déconcerter les
plans de résistance qui venaient d'être formés. Si les troupes
n'étaient point rentrées, les gardes nationales et la maison
militaire du roi, secondées par le patriotisme des Lillois, pouvaient
assurer au roi ce dernier asile sur le territoire français. Avec une
garnison nombreuse et mal disposée, ce dessein paraissait de
l'exécution la plus difficile.
»Sa Majesté persista toutefois à en faire la tentative. Déjà sa
présence avait porté à son comble l'enthousiasme du peuple. Une foule
empressée se portait sur ses pas, en faisant tous ses efforts pour
émouvoir les soldats, et répétant sans cesse devant eux le cri chéri
de _Vive le Roi!_ Ceux-ci, mornes et glacés, gardaient un morne
silence, présage alarmant de leur prochaine défection. En effet, le
maréchal Mortier déclara franchement au roi qu'il ne pouvait répondre
de la garnison. Questionné sur les expédients extrêmes qu'il serait
possible d'employer, il déclara pareillement qu'il ne serait point en
son pouvoir de faire sortir les troupes de la place.
»Sur ces entrefaites, la déclaration publiée à Vienne le 13 mars, au
nom de toutes les puissances européennes réunies en congrès, parvint à
Lille. Le roi l'y fit soudain répandre et placarder, espérant, mais
inutilement, éclairer les troupes sur les funestes résultats dont leur
trahison allait être suivie, et sur les malheurs inévitables qu'elle
attirerait sur leur patrie.
»Le 23, Sa Majesté sut que le duc de Bassano, nommé ministre de
l'intérieur, avait envoyé au préfet de Lille des ordres de Buonaparte.
Ce même jour, à une heure après midi, le maréchal Mortier vint dire au
ministre de la maison du roi que, sur le bruit qui s'était répandu que
M. le duc de Berry allait arriver avec la maison militaire et deux
régiments suisses, toute la garnison était prête à se soulever; qu'il
conjurait le roi de partir pour éviter le plus affreux malheur; qu'en
escortant lui-même Sa Majesté hors des portes de la ville, il espérait
imposer encore aux soldats, ce qui lui deviendrait impossible, si l'on
différait le départ d'un seul instant.
»Le roi jugea devoir alors envoyer à sa maison militaire l'ordre de se
porter sur Dunkerque, ordre qui malheureusement n'est point parvenu.
Quant à lui, ne pouvant se rendre directement dans cette ville, il se
dirigea sur Ostende. Sa Majesté partit de Lille à trois heures,
accompagnée du maréchal Mortier et suivie de M. le duc d'Orléans. Au
bas du glacis, le duc de Trévise se crut obligé de rentrer pour
prévenir les désordres que pourrait commettre la garnison pendant son
absence. M. le duc d'Orléans rentra dans la place et n'en repartit que
plusieurs heures après. Le maréchal Macdonald n'a quitté le roi qu'aux
portes de Menin, et, jusqu'au dernier moment, a donné à Sa Majesté,
ainsi que le duc de Trévise, la preuve consolante que la religion du
serment et la foi de l'homme d'honneur n'étaient point dédaignées par
tous les braves dont l'armée française s'enorgueillit.
»Un piquet de la garde nationale de Lille, un détachement des
cuirassiers et des chasseurs du roi ont suivi Sa Majesté jusqu'à la
frontière; quelques-uns de ces derniers, ainsi que plusieurs
officiers, n'ont pas voulu l'abandonner, et l'ont accompagnée sur le
territoire de la Belgique. Le roi est arrivé à Ostende, espérant se
rendre à Dunkerque, dès que cette ville serait occupée par sa maison
militaire.
»Pendant ce temps, cette malheureuse maison, à laquelle s'étaient
joints un grand nombre de volontaires de tout âge et de tout état,
avait suivi la même route que le roi avait prise pour se rendre à
Lille. _Monsieur_ et M. le duc de Berry, toujours à la tête de cette
brave élite et en partageant les fatigues, avaient eu sujet d'en
admirer l'héroïque constance. Des jeunes gens, qui pour la première
fois avaient chargé leurs bras d'une arme pesante, des vieillards
faisant à pied des marches forcées dans des chemins qu'une pluie
abondante et continuelle avait rendus presque impraticables, s'étaient
associés à cette troupe fidèle, et n'ont été découragés ni par les
privations, ni par l'incertitude plus cruelle encore d'une marche
subordonnée à des avis que la défection des garnisons voisines pouvait
rendre de la nature la plus désastreuse.
»Dans l'absence des ordres que le roi n'avait pu faire parvenir, et à
la nouvelle que Sa Majesté était sortie de Lille, la colonne se porta
directement sur la frontière; mais ne pouvant défiler assez
promptement pour suivre en entier le maréchal Marmont qui la
dirigeait, sous les ordres des princes, avec un zèle et une activité
dignes d'un meilleur succès, engagée dans un terrain fangeux d'où les
chevaux ne pouvaient sortir qu'avec une extrême difficulté, une partie
de ces infortunés a été forcée de rester en arrière, où _Monsieur_,
craignant que leur dévouement ne leur fît courir des périls inutiles,
les a laissés libres de se retirer. Mais bientôt surpris et renfermés
dans Béthune par des ordres reçus de Paris, ils n'ont pu même tous se
disperser, et ils n'ont laissé à _Monsieur_ que l'espoir de réunir
successivement auprès de lui tous ceux qu'il pourrait recueillir sur
la frontière où il est resté dans ce dessein.
»C'est le 25, à huit heures du soir, que le roi a su _Monsieur_ arrivé
à Ypres et que la nouvelle du sort qu'éprouvait sa maison militaire
est venue ajouter au fardeau des sentiments douloureux dont il était
accablé.
»Au milieu de cet affreux désastre, Sa Majesté a reçu d'éclatants
témoignages de fidélité, mais ils doivent, en quelque sorte, aggraver
encore ses regrets. C'est un peuple bon, sensible, qu'il laisse en
proie à tous les excès d'une soldatesque égarée, ce sont des
serviteurs dévoués, courageux, qu'il n'a pu même rassembler autour de
lui; ce sont des traits de constance inébranlable dans plusieurs des
chefs les plus distingués de cette armée que le roi voudrait nommer la
sienne, auxquels il ne peut encore offrir d'autre récompense que le
prix d'estime et d'éloges que la France et la postérité leur
décerneront un jour.
»Parmi les souvenirs qu'ont gravés d'une manière ineffaçable dans le
cœur du roi les honorables sentiments dont il a recueilli les preuves
les plus sensibles, il met au premier rang ceux qui lui restent de la
conduite du maréchal Mortier. Depuis l'arrivée de Sa Majesté à
Ostende, elle a su par M. le duc d'Orléans[202] que l'ordre de
l'arrêter, ainsi que tous les princes, était parvenu au maréchal. Un
officier d'état-major porteur d'une dépêche du maréchal Davoust, où
était renfermé le même ordre, est arrivé ensuite à Lille lorsque le
roi en était déjà sorti, mais le duc de Trévise a fait en sorte que
rien ne transpirât à ce sujet avant le départ de M. le duc d'Orléans.
[202] .... Je me décidai donc à partir (_de Lille_) dans la
nuit.--Ce ne fut que lorsque j'eus pris cette résolution que
j'appris par le maréchal duc de Trévise (ce qu'il avait eu
l'extrême délicatesse de me cacher ainsi qu'au roi) qu'une dépêche
télégraphique lui avait été transmise de quinze lieues, par
laquelle il lui était enjoint d'arrêter le roi et tous les
Bourbons qui pouvaient être à Lille. Il me dit en outre que depuis
le départ du roi, un aide de camp du maréchal Davoust s'était
présenté aux portes, qu'il se l'était fait amener, et qu'il
l'avait trouvé porteur d'ordres dont l'objet était de faire
arrêter le roi ainsi que moi. Il ajouta qu'il s'était assuré de
cet aide de camp, et me priant de n'avoir aucun égard à ce qu'il
venait de m'apprendre, il me demanda de rester à Lille aussi
longtemps que je l'aurais fait si je n'en avais pas eu
connaissance. J'appréciais déjà toutes les qualités du maréchal
duc de Trévise pour qui j'avais une amitié sincère et je n'avais
pas besoin de ce nouveau trait de loyauté pour rendre justice à la
noblesse de son caractère». (_Mon journal. Événements de 1815_,
par Louis-Philippe d'Orléans, t. I, p. 256).
»Cette relation succincte des principaux faits que présente la courte
et malheureuse époque dont le tableau vient d'être retracé, peut faire
juger des subites et innombrables difficultés dont le roi s'est vu
environné. Jamais événements plus inopinés et plus rapides n'ont
changé la face d'une vaste monarchie; mais jamais opposition plus
marquante entre l'esprit du soldat et du citoyen n'a plus complètement
paralysé le patriotisme, énervé l'autorité, et investi d'une terreur
magique l'homme qui, paraissant presque seul sur le territoire
français, y disposait deux jours après d'une foule de bras armés
contre un peuple sans défense.
»Au reste, cette défection simultanée et générale de l'armée, n'a été,
comme on le voit, fondée sur aucun motif qui puisse l'attacher
longtemps au sort de l'homme qui a repris sur elle un trop funeste
ascendant. Le pacte tacite qu'il a fait avec elle sera bientôt rompu
par les revers qui l'attendent. Ce n'est point Buonaparte proscrit,
rejeté, et bientôt accablé par l'Europe entière que cette soldatesque
crédule a voulu suivre; c'est le dévastateur du monde qu'elle a vu,
prêt à lui en rendre les dépouilles. Le prestige détruit, Buonaparte
perdrait bientôt sa force empruntée. C'est cet instant, c'est la
réflexion qui suit l'ivresse d'une grande erreur, que le roi attend
avec toute l'impatience que lui donnent les heureux résultats qu'il en
espère.
* * * * *
No 50.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, le 13 avril 1815.