SIRE,

Je n'ai pas besoin d'exprimer à Votre Majesté tout ce que me font

éprouver les événements désastreux qui viennent de se succéder avec

une si incroyable rapidité. Elle en jugera par mon attachement pour sa

personne, qui lui est aussi bien connu que mon zèle et mon dévouement.

Tout ce qu'il peut me rester de moyens pour la servir lui sera

toujours consacré. Je le lui dis en ce moment, et je ne le lui

répéterai plus.

Le traité de coopération a été signé le 25 au soir[173]. Il m'a été

officiellement communiqué le 27. J'ai l'honneur d'adresser ci-joint à

Votre Majesté la copie de ce traité et celles de la note que les

plénipotentiaires m'ont remise en même temps, et de la réponse que j'y

ai faite.

[173] Traité de la quadruple alliance entre la Grande-Bretagne,

l'Autriche, la Prusse et la Russie. La France y adhéra par une

note officielle de M. de Talleyrand du 27 mars.

Cette importante affaire terminée, le duc de Wellington n'a pas voulu

différer plus longtemps de se rendre à son armée. Il est parti de

Vienne, ce matin, à six heures.

Nous redoublons d'activité pour achever les affaires que le congrès

avait à régler. Selon mon opinion, il finira en avril. Je crois plus

que jamais important qu'il se termine par un acte solennel, parce que

cet acte prouvera à tout le monde que toutes les puissances sont

d'accord, et invariablement déterminées à maintenir l'ordre de choses

que l'entreprise de Bonaparte tend à renverser.

Comme Votre Majesté pourrait se trouver gênée en ce moment pour

subvenir aux dépenses de la chancellerie française, de son ambassade

au congrès, et d'envois de courriers et de personnes pour prendre des

informations, j'ai pris des arrangements avec l'Angleterre pour y

faire face. C'est donc un objet dont Votre Majesté n'aura pas à

s'occuper.

Je désire bien vivement d'avoir des nouvelles de Votre Majesté et

d'apprendre qu'elle est arrivée dans le lieu où elle a résolu de se

rendre. J'espère qu'elle aura emporté avec elle toutes les lettres que

j'ai eu l'honneur de lui écrire, et qu'elle aura ordonné à M. de

Jaucourt de prendre avec lui tout ce qui est relatif au congrès. Il y

a sûrement dans mes lettres des choses faites pour déplaire aux

puissances, qui aujourd'hui veulent être bien, mais qui, souvent,

depuis six mois, ont pu être jugées sévèrement.

Je garde auprès de moi deux courriers sûrs, pour communiquer avec le

lieu qu'aura choisi Votre Majesté. Ils n'entreront jamais en France

que par la frontière dont Votre Majesté sera sûre.

Je suis...

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 60 / 145 题