L'empereur Alexandre m'ayant fait dire hier de l'aller voir, je me
suis rendu ce matin au palais à onze heures. Depuis que je suis à
Vienne il n'a jamais été aussi aimable avec moi. «Il faut, m'a-t-il
dit, écarter les récriminations, _ne point revenir sur le passé_[172]
et s'occuper franchement et utilement de l'état présent, non pour en
rechercher les causes, mais pour y remédier.» Il m'a parlé avec
abondance, avec une sorte d'effusion, de son attachement pour Votre
Majesté. Il emploiera pour elle, si besoin est, jusqu'à son dernier
homme et son dernier écu. Il a même employé les expressions d'un
soldat vaillant qui ne craint d'aventurer ni ses membres, ni sa vie.
Il la sacrifierait plutôt que d'abandonner une cause où il sent que
son honneur est engagé. De mon côté, je lui ai témoigné la plus grande
confiance, et, depuis quelque temps, je lui en témoigne, par
l'intermédiaire de ceux qui l'approchent le plus, et avec lesquels je
suis lié. Si le secours des puissances étrangères nous devient
nécessaire, il nous convient que lui, qui ne peut avoir d'ambition aux
dépens de la France, ait le rôle principal.
[172] Supprimé dans le texte des archives.
Plusieurs fois il m'a répété: «Dites au roi que ce n'est pas ici le
temps de la clémence. Il défend les intérêts de l'Europe.» A
différentes reprises, il a loué Votre Majesté de s'être décidée à ne
pas quitter Paris.
Les forces mises en mouvement, dont il avait l'état, forment une masse
de huit cent soixante mille hommes.
Le traité de Chaumont dont on renouvelle les stipulations en donne
seul six cent mille, sans compter l'armée d'Italie qui sera de cent
cinquante mille, et les réserves russes et prussiennes.
Les Prussiens ont déjà sur le Rhin soixante-dix mille hommes
d'infanterie, sept mille de cavalerie, cinq mille d'artillerie. Ils
font marcher de plus cent cinquante-neuf mille hommes d'infanterie,
dix-neuf mille de cavalerie, six mille d'artillerie.
Les Russes commencent à se persuader qu'ils ne peuvent avoir une
entière confiance dans l'Autriche, tant que celle-ci ne se sera pas
compromise vis-à-vis de Murat. J'ai trouvé l'empereur très bien
disposé pour cette affaire.
On se réunit ce soir pour signer le traité de coopération.
Je proposai hier d'y insérer l'article suivant:
«Le présent traité ayant uniquement pour but de soutenir la France ou
tout autre pays contre les entreprises de Bonaparte et de ses
adhérents, Sa Majesté Très Chrétienne sera spécialement invitée à y
accéder et à faire connaître, dans le cas où elle devrait requérir les
forces stipulées en l'article... quels secours les circonstances lui
permettront de vouer à l'objet du présent traité.»
Quoique cet article n'ait point été définitivement adopté, j'ai tout
lieu de penser qu'il le sera.
Je suis...
* * * * *
No 46.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, 29 mars 1815.