Le roi a été obligé de quitter Lille, hier, à trois heures après-midi.
Le maréchal Mortier contenait encore la garnison, quoiqu'elle fût déjà
entièrement à Bonaparte; mais sa présence a permis à Sa Majesté de
sortir de la ville, si ce n'est sans danger, du moins sans accident,
et elle est arrivée à Menin, escortée par un détachement, et suivie
par un piquet de chasseurs dont plusieurs n'ont pas voulu abandonner
le roi. La garde nationale de Lille qui est excellente comme celle de
Paris, comme celle de toutes les villes de France, a accompagné Sa
Majesté jusqu'aux portes de Menin, où elle a trouvé des troupes
anglaises qui probablement ne tarderont pas à passer la frontière.
Toute la population de la France se réunira aux armées qui viendront
pour rétablir l'autorité légitime; l'opinion des habitants s'est bien
prononcée à cet égard, mais la France entière est maîtrisée par les
soldats rebelles et vingt-six millions d'hommes sont maintenant
asservis par trente ou quarante mille soldats.
Le roi a couché cette nuit à Bruges; il compte aller ce soir à
Ostende; il y attendra des nouvelles de sa maison qui devait se
diriger sur Dunkerque, et Sa Majesté ira l'y rejoindre dès qu'elle y
sera réunie. On a jugé qu'il aurait été dangereux d'aller de Lille à
Dunkerque par Cassel ou par Saint-Omer, et je vous ai déjà dit que le
roi ne pouvait tenir plus longtemps à Lille, sans s'exposer aux plus
grands dangers.
Nous ne savons point ce que _Monsieur_ est devenu; il était resté,
ainsi que M. le duc de Berry, avec la maison de Sa Majesté, mais nous
avons lieu de croire qu'ils se sont embarqués à Dieppe, sans doute
pour passer dans le Midi où est déjà M. le duc d'Angoulême; ou dans
les provinces de l'ouest qui sont maintenant en mouvement et sous les
ordres de M. le duc de Bourbon[170].
[170] Dès la première nouvelle du débarquement de Napoléon, tous
les princes de la famille royale avaient été pourvus de
commandements militaires. Le comte d'Artois arriva le 8 mars à
Lyon. Mais la défection des troupes et l'approche de Napoléon le
forcèrent à partir le 10. Il revint à Paris et en repartit le 19 à
la tête de la maison du roi. Il arriva le 25 à Ypres en Belgique
et alla rejoindre le roi à Gand.--Le duc de Berry, resté auprès du
roi, reçut le commandement éventuel des forces que l'on cherchait
à rassembler entre Melun et Paris. Il suivit son père dans sa
retraite.--Le duc d'Angoulême se trouvait à Bordeaux au moment du
débarquement de Napoléon. Muni des pouvoirs les plus étendus, il
organisa et maintint quelque temps le pouvoir royal dans le Midi,
et rassembla des troupes à Nîmes et à Marseille. Mais il fut cerné
à Montélimart, et forcé de se rendre au général Grouchy (8 avril).
Il fut embarqué à Cette et gagna l'Espagne. Pendant ce temps, la
duchesse était restée à Bordeaux où, après de vains efforts pour
la cause royale, elle dut s'embarquer le 2 avril. Elle rejoignit
le roi à Gand.--Quant au duc de Bourbon, il fut nommé gouverneur
des départements de l'ouest, se rendit à Nantes, chercha à
provoquer un soulèvement général des Vendéens, mais, ne voyant
aucune chance de succès, il se réfugia en Espagne.
Dès que le roi aura pris une détermination quelconque, je
m'empresserai de vous en informer, et je vous tiendrai au courant de
tout ce qu'il est important que vous sachiez.
Le roi a reçu à Lille la lettre que vous lui avez adressée par M. le
général Ricard. La déclaration des puissances réunies à Vienne en
congrès a également été reçue à Lille par Sa Majesté qui en a été
extrêmement satisfaite, et qui attend les plus heureux résultats de
l'effet des mesures qu'elle annonce.
Je vous écrirai d'Ostende; je n'ai maintenant que le temps de vous
renouveler l'assurance de mon inviolable attachement et de ma haute
considération.