Me trouvant dans l'obligation d'envoyer encore aujourd'hui un courrier
à Paris pour y porter l'ordre qui rappelle les Polonais qui sont avec
Bonaparte, et qui, par mégarde, n'a pas été joint à l'expédition de la
nuit dernière, j'en profite pour avoir l'honneur de dire à Votre
Majesté, combien je désire d'être tenu, le plus exactement possible,
au courant de tout ce qui passe en France, et combien cela est
nécessaire.
Quelque bonnes que soient les dispositions des souverains et même
celles du peuple de Vienne, ce serait un prodige qu'il ne se trouvât
point ici quelques hommes malintentionnés, prêts à donner des
nouvelles alarmantes, et beaucoup d'hommes crédules, prompts à les
accueillir et à les répandre. Il importe donc que la légation de Votre
Majesté soit toujours en mesure de les rectifier.
La nouvelle de l'entrée de Bonaparte en France a fait ici baisser les
fonds. La déclaration du congrès les a fait remonter. J'espère qu'elle
produira le même effet en France. Peut-être qu'une nouvelle, parvenue
ce matin, les fera retomber encore.
La régence de Genève a écrit le 8 au gouvernement fédéral à Zurich,
qu'elle avait appris le matin qu'un régiment envoyé contre Bonaparte
s'étant joint à lui, il était entré à Grenoble le sept à huit heures
du soir, et que la ville avait été illuminée. La régence demandait, en
conséquence, des secours pour le cas où Genève se trouverait menacée
par quelque tentative de Bonaparte. Le roi de Wurtemberg a fait
parvenir cette nouvelle par estafette à l'empereur Alexandre[151].
J'oppose des raisons au moins probables, pour la combattre, mais elles
ne suffisent pas pour détruire une impression qui, à ce que je crois,
est donnée par la peur des Genevois.
Je suis...
[151] Variante: _Tout son monde la colportait ce matin._
* * * * *
No 38.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, le 17 mars 1815.