SIRE,

J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté une lettre que j'ai reçue, ce

matin, du ministre de Murat ici. Je l'envoie en original, pour n'en

pas retarder l'envoi, et parce que je n'en ai pas besoin ici. Le duc

de Campo-Chiaro a fait la même communication au duc de Wellington. Il

l'a renouvelée à la cour de Vienne au ministre de laquelle elle avait

déjà été faite[152] à Naples. Cette démarche, jointe aux nouvelles qui

sont parvenues aujourd'hui ici, et le langage des plénipotentiaires

des grandes puissances me font prévoir que, si l'approche de

Bonaparte vers Paris a lieu, et si les puissances font réunir leurs

troupes sur nos frontières, il sera, à peu près impossible, non

seulement d'obtenir que le congrès se prononce contre Murat, en faveur

de Ferdinand IV, mais encore d'amener l'Autriche, et peut-être

l'Angleterre, à prendre contre lui un engagement actuel et positif. Je

dois donc prier Votre Majesté de vouloir bien me donner, à cet égard,

ses derniers ordres. Il faut penser à nous avant de penser aux autres.

[152] Variante: ... _elle était déjà faite_.

Les nouvelles reçues aujourd'hui l'ont été par M. de Metternich et

sont venues par la voie de Milan. Elles annoncent la défection de deux

régiments et l'entrée de Bonaparte à Grenoble, et son départ de

Grenoble le 8 pour Lyon. Elles ajoutent que l'esprit des provinces

qu'il a traversées est très mauvais.

Ces nouvelles ont paru assez graves pour motiver une conférence

_extraordinaire_[153] entre les légations d'Autriche, d'Angleterre, de

Russie, de Prusse et de France. On y a posé et mis en délibération les

questions suivantes:

1º Quel parti politique les puissances prendront-elles dans le cas où

Bonaparte parviendrait à se rétablir à Paris?

2º Quels sont les moyens militaires actuellement disponibles?

3º Quels sont les moyens à préparer[154]?

[153] Supprimé dans le texte des archives.

[154] Variante: _proposer_.

Le parti politique est déjà décidé par la déclaration du congrès.

C'est à cela que l'on s'en tiendra.

Une commission militaire a été nommée pour examiner les deux autres

questions.

Elle est composée de:

Schwarzenberg,

Wellington,

Wolkonsky (Russe),

Knesebeck[155] (Prussien).

[155] Charles-Frédéric, baron de Knesebeck, né en 1768, fit dans

l'armée prussienne les campagnes de 1792 et 1794 et ensuite celle

de 1806. Ennemi acharné de la France, il prit du service en 1809

en Autriche, reçut en 1811 une mission secrète en Russie, et fit

comme général les campagnes de 1813 et 1814. Il devint plus tard

feld-maréchal général et mourut en 1848.

La commission se réunira ce soir. L'empereur de Russie veut y

assister. Si ce soir je sais ce qui y aura été arrêté, je n'attendrai

pas à demain pour expédier à Votre Majesté un nouveau courrier. Le

voyage qu'a fait ici M. Anatole de Montesquiou en apparence pour voir

madame sa mère[156], ayant été soupçonné par les Autrichiens d'avoir

un motif d'une tout autre nature, et de n'avoir point été sans une

intention politique, je viens de l'inviter à retourner immédiatement

en France.

[156] Anatole, comte de Montesquiou-Fezensac, né en 1788,

s'engagea en 1808, devint en 1809 officier d'ordonnance de

l'empereur, puis colonel en 1814. Sous les Cent-jours, il vint

rejoindre à Vienne sa mère qui avait accompagné le roi de Rome

dont elle était la gouvernante; soupçonné, non sans raison, de

vouloir enlever le jeune prince, il reçut l'ordre de s'éloigner.

D'abord proscrit à la deuxième Restauration, il rentra en grâce et

fut attaché à la maison du duc d'Orléans. En 1830, il fut chargé

de diverses missions diplomatiques, et devint maréchal de camp

puis pair de France. Il mourut en 1867.

Je suis fondé à croire que l'empereur d'Autriche prendra sous peu de

jours auprès de lui, et logera dans son palais le fils de Bonaparte

pour qu'on ne puisse l'enlever. On a été jusqu'à supposer que le

voyage de M. Anatole avait cet enlèvement pour objet. Le langage de

madame sa mère, recueilli par la surveillance autrichienne établie

auprès d'elle, permettrait de le croire.

Je suis...

* * * * *

No 39.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.

Vienne, le 19 mars 1815.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 48 / 145 题