Le numéro 35 de mes lettres ne parviendra à Votre Majesté qu'après
celle que j'ai l'honneur de lui écrire aujourd'hui parce que le
courrier qui en est porteur passe par Zurich.
Quoique Bonaparte n'ait avec lui qu'une poignée d'hommes, j'ai pensé
qu'il pouvait être bon de lui enlever surtout ceux qui n'étant pas
Français et se trouvant loin de leur pays pourraient, par cette double
raison, lui être plus dévoués. J'ai en conséquence demandé que les
Polonais qui l'avaient suivi fussent rappelés par leur gouvernement.
Ma proposition a été accueillie avec empressement. L'ordre de retour a
été minuté de concert avec moi, et dressé sur-le-champ. Le courrier
que j'expédie en est porteur et j'ai l'honneur d'en joindre ici une
copie. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien donner les ordres
nécessaires pour qu'il soit fourni à ces troupes les feuilles de route
dont elles auront besoin. L'empereur de Russie et le prince
Czartoryski ont mis beaucoup de bonne grâce dans cette petite affaire.
Un courrier prussien, qui a précédé de douze heures celui qui m'a été
expédié le 8, avait apporté les nouvelles dont j'ai trouvé la
confirmation dans tout ce qui m'a été écrit de Paris. Ces nouvelles
qui n'ont point tardé à se répandre, ont excité ici une joie générale.
Tout le monde applaudit à la sagesse des mesures prises par Votre
Majesté. Tout le monde est persuadé que Bonaparte ne peut échapper au
châtiment et s'en réjouit.
M. de Jaucourt me parle du bon effet que produirait une déclaration du
congrès. Il m'en parle même de la part de Votre Majesté. Votre
Majesté sait déjà que ses vœux à cet égard ont été prévenus. J'ai
envoyé, par le courrier d'hier, des déclarations imprimées, pour les
répandre sur les frontières de la Suisse. J'ai l'honneur d'en adresser
aujourd'hui quelques exemplaires à Votre Majesté. La date de Vienne et
les caractères de l'imprimerie de la chancellerie autrichienne me
paraissent lui faire assez bien.
Les principes de légitimité qu'il a fallu retirer de dessous les
ruines sous lesquelles le renversement de tant de dynasties anciennes
et l'élévation de tant de dynasties nouvelles les avaient comme
ensevelis, qui ont été accueillis avec tant de froideur par les uns,
et repoussés par les autres, quand nous les avons produits, ont fini
par être mieux appréciés. Notre[148] constance à les défendre n'a pas
été perdue. L'honneur en est tout entier à Votre Majesté, et
l'unanimité avec laquelle les puissances se sont prononcées contre le
nouvel attentat de Bonaparte en est une conséquence.
[148] Variante: _Votre_.
J'ai souvent eu l'honneur de dire à Votre Majesté que, dans
l'origine, les alliés s'étaient arrangés pour nous rendre simples
spectateurs des opérations du congrès, mais je pensais qu'il n'y avait
entre eux, sur ce point, qu'un accord purement verbal, et je
n'imaginais pas qu'ils en fussent convenus par écrit. Les deux
protocoles que j'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté prouvent le
contraire, et ils font voir aussi combien notre situation actuelle
ressemble peu à celle où[149] ils avaient l'intention de nous tenir.
Ces deux protocoles sont copiés sur l'original que j'ai eu entre les
mains[150]. Certes, de ce qu'ils voulaient le 22 septembre, à la
déclaration que toutes les puissances viennent de faire, la distance
est immense. J'aurai, par l'un des prochains courriers l'honneur de
répondre à Votre Majesté, touchant les instructions qu'elle a bien
voulu me donner, par rapport aux arrangements de l'Italie. Je ne les
ai reçues que ce soir.
Je suis...
[149] Variante: ... _dans laquelle_.
[150] Voir page 198 du présent volume.
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No 37.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, le 16 mars 1815.