Le duc de Saxe-Teschen[110], qui était allé jusqu'à Brünn au-devant du
roi de Saxe, est revenu ici ce matin. Le roi s'arrête aujourd'hui à
deux postes de Vienne, et ira attendre à Presbourg le départ des deux
souverains du Nord, qui seraient sûrement embarrassés de sa présence
ici, et que lui-même, très probablement, ne se soucie guère de
rencontrer. On a trouvé qu'à Brünn il serait trop loin; on n'avait
point à lui offrir, sur la route de Brünn à Vienne, de séjour
convenable; c'est ce qui a fait préférer Presbourg, nonobstant les
raisons dont j'ai eu l'honneur d'entretenir Votre Majesté dans une de
mes précédentes lettres.
[110] Albert, duc de Saxe-Teschen, fils d'Auguste II, électeur de
Saxe et roi de Pologne, était par conséquent l'oncle de Louis
XVIII et du roi Frédéric-Auguste. Né en 1738, il épousa en 1766
l'archiduchesse Marie-Christine, fille de l'empereur François Ier.
Il fut nommé gouverneur des Pays-Bas, commanda les armées
autrichiennes dans ce pays en 1792, et mit le siège devant Lille.
Il devint feld-maréchal et mourut en 1822.
L'empereur de Russie parle de son départ dont on fait même les
préparatifs. On l'a dit fixé au 14 de ce mois, puis au 17; aujourd'hui
on parle du 20. L'empereur a promis d'être chez lui pour la Pâque
russe; et je crois que de tant de promesses qu'il a faites, c'est la
seule qu'il tiendra, parce qu'il verrait de l'inconvénient pour lui à
ne la pas tenir. Lui parti, les autres souverains ne resteront pas.
De son côté, l'empereur d'Autriche qui médite depuis longtemps un
voyage dans ses provinces d'Italie, voudrait ne pas le remettre plus
loin que le mois d'avril. Ainsi, ce besoin ou ce désir que tout le
monde a de s'en aller, hâtera la conclusion des affaires.
Je laisse dormir celles d'Italie, ainsi que je l'ai promis à M. de
Metternich, jusqu'à ce que j'aie des nouvelles du passage de lord
Castlereagh à Paris, et de son arrivée à Londres.
L'Autriche et la Bavière sont d'accord à un point près, celui de
Salzbourg, que l'Autriche voudrait avoir entier, et dont la Bavière
veut conserver une partie. J'ai exhorté séparément les deux
négociateurs à tâcher de s'entendre, pour ne point donner lieu à
l'intervention de la Russie et de la Prusse, que l'on ne pourrait
éviter, s'ils ne s'entendaient pas. Je crois que mon conseil ne sera
pas sans fruit, et je l'ai donné pour échapper à la nécessité de me
prononcer en faveur de l'un des deux, ce qui ne pourrait[111] guère se
faire, sans mécontenter l'autre, tandis que nous avons presque un égal
besoin d'être bien avec tous deux.
[111] Variante: _pouvait_.
Les affaires de Suisse sont ou vont être en état d'être portées, de la
commission où elles ont été préparées, à la conférence où elles
doivent être arrêtées. Il n'est plus question de tenir le Porentruy en
réserve; on le donne, avec le reste de l'évêché de Bâle, comme nous le
désirions, au canton de Berne. Le sort de la Valteline restera seul en
suspens, jusqu'à l'arrangement des affaires d'Italie. Les Russes mêmes
en sont d'accord.
Le philosophe de La Harpe qui croit n'avoir jamais fait assez de mal
aux Bernois, s'était mis dans l'esprit d'exclure le canton de Berne du
directoire de la confédération[112]; et il avait fait goûter cette
folle idée à son illustre élève[113]. En conséquence, un ministre
russe est allé chez l'un des ministres de Ferdinand IV qu'il ne
connaissait pas, et lui a dit: «Tâchez d'obtenir le consentement de la
France à ce que le canton de Berne ne soit pas au nombre des cantons
directeurs, et l'empereur Alexandre qui tient singulièrement à être
satisfait sur ce point sera très bien dans vos affaires.» Le même
ministre est allé le même jour chez M. de Metternich, auquel il a dit:
«L'empereur Alexandre n'est point encore décidé dans l'affaire de
Murat. Il vous aidera à le soutenir, comme vous le désirez, si vous
voulez concourir à ce que le canton de Berne ne soit pas du nombre des
cantons directeurs.» M. de Metternich a répondu que ce qu'on
proposait[114] n'était pas faisable. J'avais, de mon côté, rejeté la
proposition dès les premiers mots qui m'avaient été dits. Les Russes
ont en conséquence renoncé à leur projet et n'ont retiré de leur
tentative que la honte attachée à une duplicité si grossière, qu'ils
prennent vraisemblablement pour une finesse diplomatique des plus
admirables.
[112] L'acte de médiation de 1803 avait décidé que la diète
helvétique se réunirait tour à tour à Fribourg, Berne, Soleure,
Bâle, Zurich et Lucerne. Les cantons, dont ces villes sont les
chefs-lieux, devenaient alors _cantons directeurs_ pour une année.
L'_avoyer_ ou bourgmestre du canton directeur devenait de droit
_landamann_ de la Suisse pour une année. Il avait charge de garder
le sceau de la confédération. C'est auprès de lui qu'étaient
accrédités les ministres étrangers. Il avait un droit de haute
police sur les autres cantons et celui de requérir les troupes. La
Harpe prétendait enlever à Berne, le droit d'être à son tour
canton directeur.
[113] On se rappelle que M. de La Harpe avait été précepteur de
l'empereur Alexandre.
[114] Variante: _que ce que l'on demandait_.
Dans le principe, lorsque l'empereur Alexandre demandait la plus
grande partie du duché de Varvovie, c'était, disait-il, pour en former
un royaume afin de consoler les Polonais par cette image de leur
ancienne existence politique, et pour réparer, autant qu'il était
possible, l'outrage fait à la morale par le partage. Ensuite, il
abandonna cette idée, et annonça[115] qu'il donnerait à la partie du
duché de Varsovie qu'il obtiendrait, une constitution particulière, et
maintenant il balance même à cet égard. Le prince Adam Czartoryski,
dont la pénétration n'égale pas à beaucoup près la loyauté, commence à
s'apercevoir qu'il s'était bercé d'une espérance chimérique; il se
plaint. Il est probable que l'empereur Alexandre se tirera d'affaire
avec les Polonais, en ne restant qu'un moment à Varsovie; et avec le
prince Czartoryski, en se séparant froidement et évitant les
explications.
[115] Variante: _mais il annonça_.
Votre Majesté pourra juger des regrets que l'empereur laissera ici,
par ce qui lui est arrivé ces jours derniers.
Dans l'embarras de savoir comment passer le temps, depuis que l'on ne
danse plus et pour tromper l'ennui dont chacun se sent consumé, on a
recours à toutes sortes de divertissements et de jeux. Un de ceux
qu'on a mis à la mode est de faire dans les différentes réunions des
loteries. Chaque personne de la société y porte un lot; ainsi, tout le
monde contribue et tout le monde gagne. On faisait avant hier chez la
princesse Marie Esterhazy[116] une loterie de ce genre. Par trop
d'attention, et cela a été jugé sévèrement, elle avait voulu arranger
les choses, de manière que les quatre principaux lots tombassent aux
femmes particulièrement distinguées par l'empereur de Russie et par le
roi de Prusse, qui s'y trouvaient l'un et l'autre. Mais cette
combinaison a été dérangée par la jeune Metternich, fille du ministre,
qui s'est approchée de la corbeille où étaient les billets et qui en a
tiré un hors de son tour. Son billet s'est trouvé lui donner droit au
lot le plus magnifique que l'empereur de Russie avait apporté.
L'empereur n'a pas pu cacher son mécontentement, et tout ce qui était
présent s'en est fort amusé (Votre Majesté se rappellera que
l'empereur n'allait plus dans ces derniers temps aux bals de M. de
Metternich et ne lui parlait plus[117] quand il le rencontrait
ailleurs). Tout a été malheureux pour l'empereur dans cette soirée. Un
lot qui avait été apporté par la jeune princesse d'Auersperg, que
l'empereur a l'air de préférer, a été gagné par un aide de camp du roi
de Prusse. L'empereur lui a fait proposer de le changer; l'aide de
camp a refusé. L'empereur a insisté; il a même voulu indiquer que ce
lot lui était destiné; l'aide de camp a répondu qu'il lui était trop
précieux pour que jamais il le donnât. Cela a fait plaisir à tout le
monde et assez pour que l'empereur commence à trouver que les soirées
de Vienne ne sont plus d'aussi bon goût qu'au moment de son arrivée.
[116] Marie-Joséphine de Liechtenstein, née en 1768, mariée en
1783 à Nicolas, prince Esterhazy de Galantha, feld-zeugmeister
autrichien.
[117] Variante: _pas_.
Je viens d'avoir l'état des troupes qui marchent vers l'Italie. Il y a
cent vingt bataillons et quatre-vingt-quatre escadrons, le tout au
complet et formant cent vingt-neuf mille hommes d'infanterie et
quinze mille hommes de cavalerie. Les généraux qui commandent ces
forces sont: Bianchi[118], Radetzky[119], Frimont[120] et Jérôme
Colloredo[121]. Il y a de plus une réserve de cinquante mille hommes
en Carinthie, Styrie...
[118] Bianchi (1768-1855) était en 1815 feld-maréchal lieutenant.
En 1813 il avait commandé un corps autrichien à Leipzig, et en
1814, il fut mis à la tête des troupes chargées d'agir contre
Lyon. En 1815, il dirigea la campagne contre Murat, et s'empara de
Naples. En 1815, il devint gouverneur de la Galicie.
[119] Le général Radetzky, né en 1766, entré à l'armée en 1788,
était en 1814 chef d'état-major du prince de Schwarzenberg. En
1831, il fut mis à la tête des forces autrichiennes en Lombardie,
demeura longtemps dans ce pays, et eut à réprimer les
insurrections de 1848-1849. Il prit sa retraite en 1857, et mourut
l'année suivante. Il était feld-maréchal depuis 1836.
[120] Jean-Philippe, comte de Frimont, prince d'Antrodocco, né en
1756 en Belgique, appartenait à une famille française. Il servit
d'abord en France, émigra en 1791, et rejoignit l'armée de Condé.
Il passa ensuite au service autrichien et devint feld-maréchal
lieutenant. En 1812, il commanda un corps autrichien auxiliaire de
la grande armée. Il fit ensuite les campagnes de 1813 et 1814, et
commanda l'armée d'occupation en France jusqu'en 1818. En 1821, il
fut chargé de réprimer l'insurrection dans le royaume de Naples.
Il mourut en 1831.
[121] Jérôme, comte de Colloredo, deuxième fils du ministre de
l'empereur Léopold II, né en 1775, se distingua particulièrement
en 1813. Il commanda un corps autrichien à Dresde, et remporta la
victoire de Kulm. Après la guerre, il devint feld-zeugmeister et
commandant général de la Bohême.
Le général Pozzo attend un dernier paquet de l'empereur pour partir.
Je suis...
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No 32--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, le 7 mars 1815.