SIRE,

Je dois croire que Votre Majesté sait déjà, ou qu'elle aura appris,

avant de recevoir cette lettre, que Bonaparte[122] a quitté l'île

d'Elbe. Mais, à tout événement, je m'empresse de lui en transmettre la

nouvelle[123]. Je l'ai eue d'abord par un billet de M. de Metternich

auquel j'ai répondu que je voyais par les dates que cette évasion de

Bonaparte se trouvait liée à la demande que Murat avait faite à

l'Autriche de lui accorder pour ses troupes un passage par ses

provinces. Le duc de Wellington m'a ensuite communiqué une dépêche de

lord Burghersh[124], _ministre d'Angleterre à Florence_[125], dont

j'ai l'honneur de joindre ici la traduction ainsi que l'extrait d'une

lettre du vice-consul à Ancône, extrait que le duc de Wellington m'a

aussi communiqué.

[122] Variante: _Buonaparte_.

[123] La nouvelle était parvenue à Vienne le 6 mars. Elle ne fut

rendue publique que le 11 mars.

[124] John Fane, comte de Westmoreland (1784-1859), connu jusqu'à

la mort de son père (1841) sous le nom de lord Burghersh, entra

d'abord dans l'armée et servit en Sicile et en Portugal. En 1813,

il fut attaché à l'état-major de Schwarzenberg. En 1814, il fut

nommé ministre à Florence. En 1822, il devint conseiller privé et

fut ensuite envoyé comme ambassadeur à Naples (1825) puis à Berlin

(1841), où il demeura jusqu'en 1851, et enfin à Vienne. Il prit sa

retraite en 1855.

[125] Supprimé dans le texte des archives.

C'est le 26 février, à neuf heures du soir, que Bonaparte s'est

embarqué à Porto-Ferrajo. Il a emmené avec lui environ douze cents

hommes, dix pièces de canon, dont six de campagne, quelques chevaux,

et des provisions pour cinq ou six jours. Les Anglais qui s'étaient

chargés de surveiller ses mouvements l'ont fait avec une négligence

qu'ils auront peine à excuser.

La direction qu'il a prise, celle du nord, semble indiquer qu'il se

porte ou du côté de Gênes ou vers le midi de la France.

Je ne puis pas croire qu'il ose rien tenter sur nos provinces

méridionales. Il ne s'y hasarderait qu'à la faveur d'intelligences

qu'il n'est pas à supposer qu'il ait. Il n'en est pas moins nécessaire

de prendre des précautions de ce côté, et d'y mettre des hommes de

choix et parfaitement sûrs. Du reste, toute entreprise de sa part sur

la France serait celle d'un bandit.

C'est ainsi qu'il devrait être traité; et toute mesure permise contre

les brigands devrait être employée contre lui.

Il me paraît infiniment plus probable[126] qu'il veut agir dans le

nord de l'Italie. Le duc de Wellington me dit qu'il y a à Gênes deux

mille Anglais et trois mille Italiens qui ont fait la guerre

d'Espagne, et qui sont entrés au service du roi de Sardaigne. Il ne

doute pas que ces troupes, _qui ont fait la guerre d'Espagne_[127] et

qu'il dit excellentes, ne fassent leur devoir. Le roi de Sardaigne est

à Gênes en ce moment, et doit y avoir sa garde. Il y a aussi dans le

port trois frégates anglaises. Si donc Bonaparte faisait une tentative

sur Gênes avec ses douze cents hommes, il échouerait. Mais il est à

craindre qu'il ne se porte par les montagnes vers l'État de Parme et

la Lombardie, et que sa présence ne soit le signal d'une insurrection

préparée de longue main, que la mauvaise conduite des Autrichiens et

la fausse politique de leur cabinet n'ont que trop favorisée, et qui,

étant soutenue par les troupes de Murat, avec lequel il est probable

que Bonaparte est d'accord, mettrait l'Italie tout entière en

combustion. Le prince de Schwarzenberg et M. de Metternich m'ont dit

l'un et l'autre que, si Bonaparte arrivait dans le nord de l'Italie,

cela les mettrait dans le plus grand embarras, parce qu'ils ne se

sentent point encore en mesure. La nuit dernière des estafettes ont

été expédiées à tous les corps destinés pour l'Italie, afin de hâter

leur marche. Mais, quelque diligence que ces corps fassent, il leur

faut un mois, au moins, pour être rendus à leur destination, et un

mois peut amener bien des événements. Il paraît que le prince de

Schwarzenberg aura lui-même l'ordre de se rendre en Italie.

[126] Variante: _vraisemblable_.

[127] Supprimé dans le texte des archives.

Dans toute hypothèse, Votre Majesté jugera sûrement nécessaire de

réunir des forces suffisantes dans le Midi, pour agir suivant les

circonstances.

Les suites de cet événement ne sauraient être encore prévues. Mais il

en peut avoir d'heureuses, si l'on en sait tirer parti. Je ferai tout

ce qui sera en moi pour qu'ici l'on ne s'endorme pas, et pour faire

prendre par le congrès une résolution qui fasse tout à fait descendre

Bonaparte du rang que, par une inconcevable faiblesse, on lui avait

conservé, et le mette enfin hors d'état de préparer de nouveaux

désastres à l'Europe.

On a délibéré sur la manière de faire connaître au roi de Saxe les

cessions que les puissances sont convenues qu'il ferait à la Prusse et

pour lesquelles son consentement est nécessaire. On est convenu

d'extraire du protocole général les articles qui contiennent les

cessions et d'en former un protocole particulier, que, pour plus

d'égards, nous remettrons au roi, le duc de Wellington, le prince de

Metternich et moi. Nous irons, à cet effet, tous les trois à Presbourg

après-demain. La résistance du roi de Saxe serait inutile pour lui et

très fâcheuse pour tout le monde, surtout dans un moment où il importe

de pouvoir réunir tous les esprits et toutes les opinions contre les

entreprises de l'homme de l'île d'Elbe. Nous ferons donc tout ce qui

sera nécessaire pour que le roi de Saxe se soumette de bonne grâce à

ce qu'exige la nécessité des conjonctures.

On est d'accord sur les affaires de la Suisse. Les Russes, forcés de

renoncer à l'idée d'exclure le canton de Berne du nombre des cantons

directoriaux, ont demandé que, du moins, il fût invité à modifier sa

constitution en y introduisant une partie représentative. Toutes les

puissances ont adhéré à cette demande qui est dans les idées du temps,

et la France n'a pas dû s'y refuser, les lettres de M. de

Watteville[128] et de Mülinen[129] faisant connaître que cette demande

n'est point de nature à éprouver à Berne de difficultés sérieuses.

C'est aussi l'avis de l'envoyé bernois, M. de Zerleder.

Je suis...

[128] Nicolas-Rodolphe de Watteville, homme d'État suisse, né en

1760, membre du grand conseil en 1795, membre de la députation

suisse envoyée à Paris en 1802, landamann en 1804, en 1810 et

1815. Il mourut en 1832.

[129] Frédéric de Mülinen, né en 1760, était membre du grand

conseil avant la Révolution. En 1802, il fut un des chefs du

mouvement insurrectionnel et vint à Paris comme membre de la

députation, entra de nouveau au grand conseil et fut nommé avoyer.

Il devint plus tard président de la confédération et mourut en

1833.

* * * * *

No 25 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 7 mars 1815.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 30. Je crois que la déclaration de M. de

Metternich dont je serais fort peu satisfait dans toute autre

circonstance, s'explique par ce que je vous mandais l'autre jour et

par les pièces ci-jointes. L'instruction vous fait assez connaître mes

intentions pour qu'il soit superflu d'y rien ajouter ici.

Je me proposais de revenir aujourd'hui avec vous sur la convention du

11 avril dernier. Bonaparte[130] m'en épargne la peine. Avant de

recevoir cette dépêche, vous serez sans doute instruit de son

audacieuse entreprise. J'ai pris sur-le-champ les mesures que j'ai

jugées les plus propres à l'en faire repentir, et je compte avec

confiance sur leur succès.

[130] Variante: _Buonaparte_.

Ce matin, j'ai reçu les ambassadeurs, et m'adressant à tous à la fois,

je les ai priés de mander à leurs cours qu'ils m'avaient vu n'étant

nullement inquiet des nouvelles que j'ai reçues et bien persuadé que

ceci n'altérera pas plus la tranquillité de l'Europe que celle de mon

âme. Ma goutte a fait, depuis l'autre jour, des progrès sensibles en

mieux. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte

et digne garde.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 3 · 第 40 / 145 题