Le ministre de Joachim[85] ici a reçu de son maître une note toute
faite, avec ordre de me l'adresser, après l'avoir communiquée à M. de
Metternich, auquel il l'a en effet communiquée.
[85] C'était le duc de Campo Chiaro, d'abord officier dans l'armée
napolitaine, puis conseiller d'État et ministre de la maison du
roi, sous le roi Joseph, enfin ministre de la police sous Murat.
Il fut à plusieurs reprises chargé de missions diplomatiques. Il
fut envoyé à Vienne en 1814 mais ne fut pas reconnu. Après la
Restauration, il fut écarté des affaires, devint un instant
ministre des affaires étrangères en 1820, mais dut se retirer peu
après.
L'objet de cette note est de demander des explications sur des
démarches que j'ai faites contre lui, dit-il, au congrès et une
déclaration qui fasse connaître si Votre Majesté se considère ou non
comme étant avec lui en état de paix.
Le ministre de Joachim, ne doutant point que cette note n'ait été
faite, et que l'ordre de me l'adresser ne lui ait été donné, qu'en
conséquence de nouvelles qu'il avait lui-même mandées, et dans la
supposition que l'on ne s'entendrait point sur les affaires de la Saxe
et que l'on aurait la guerre, a pensé qu'il n'en pouvait faire usage
aujourd'hui que cette supposition est détruite, sans compromettre les
intérêts de son maître au lieu de le servir. Il a donc pris sur lui de
la supprimer, et elle ne me sera point adressée.
J'ai su ces détails par le duc de Wellington, avec lequel j'ai
examiné le parti que l'on pouvait tirer de la communication que M. de
Metternich a reçue de la note.
Nous sommes demeurés d'accord d'engager M. de Metternich à en profiter
pour annoncer par une déclaration qui me sera adressée, aussi bien
qu'au duc de Campo Chiaro, que l'Autriche ne souffrira point qu'aucune
armée étrangère passe par son territoire, et à appuyer cette
déclaration par le rappel des troupes qui sont actuellement sur les
frontières de la Pologne _et de la Saxe_[86] et leur envoi en Italie.
[86] Supprimé dans le texte des archives.
Le duc de Wellington a parlé dans ce sens à M. de Metternich, que j'ai
vu après, et auquel j'ai tenu le même langage.
Le résultat en est que dès aujourd'hui l'empereur d'Autriche a donné
des ordres pour faire passer cent cinquante mille hommes en Italie, et
que la déclaration dont j'ai parlé plus haut nous sera remise demain.
Le grand prétexte de l'Autriche pour ajourner l'affaire de Naples
était qu'elle n'était point en mesure, et qu'il était à craindre que
Murat ne révolutionnât l'Italie. Cette objection n'était pas sans
force, et faisait impression sur les Anglais et sur les Russes. Mais
elle tombera dès l'instant où les Autrichiens auront en Italie des
forces considérables. C'est une obligation que nous aurons à la note
de Joachim, ce qui me la fait considérer comme un incident fort utile.
La circonstance de la non-réussite[87] de cette note, puisqu'elle
était intempestive et contraire aux intérêts de son auteur, depuis
que les affaires de la Saxe étaient arrangées, prouve que nous avons à
nous applaudir de ce qu'elles le sont; et, en effet, sans cela,
l'Autriche n'aurait pu faire passer de grandes forces en Italie.
[87] Variante: _non remise_.
Si je puis avoir une copie de la note par M. de Metternich, j'aurai
l'honneur de l'envoyer à Votre Majesté.
Dans cet état de choses, Votre Majesté ne jugerait-elle pas que
quelques rassemblements de troupes dans le midi de la France, sous un
prétexte quelconque, autre que le véritable, pourraient avoir de
l'avantage?
Les affaires de la Suisse seront, selon toutes probabilités, terminées
dans quelques jours, un seul point excepté, celui de la Valteline que
l'on paraît décidé à laisser en suspens; et toutefois, sauf
l'acquiescement des cantons aux propositions qui leur seront faites,
car on est convenu de leur proposer ce qui aura été jugé le plus
expédient, avant de prendre, si cela devient nécessaire, le parti de
le leur imposer.
L'Autriche et la Bavière sont en négociation sur les rétrocessions
demandées par l'Autriche des pays occupés par la Bavière, et sur les
compensations à donner à celle-ci. Comme ces deux puissances sont loin
de s'entendre, il a été proposé de prendre pour médiateurs la France
et l'Angleterre. Mais il me semble qu'en laissant à l'Angleterre seule
l'honneur de cette médiation, la France aura le moyen d'influer sur
l'arrangement sans se commettre vis-à-vis de l'une ou de l'autre des
deux puissances qu'elle a également intérêt de ménager.
M. de Metternich est venu me prier en très grand mystère de lui donner
répit pour les affaires d'Italie, jusqu'au 5 ou 6 mars, époque à
laquelle il suppose que j'aurai reçu les ordres qu'il aura plu à Votre
Majesté de me donner après avoir vu lord Castlereagh. Sans bien
démêler le motif de cette demande, il ne m'a pas paru possible de m'y
refuser[88]. Mais d'un autre côté, je verrais de l'inconvénient à ce
que l'Autriche eût arrangé tout ce qui l'intéresse hors de l'Italie,
et que les affaires de ce pays, qui sont celles qui nous touchent le
plus, restassent exposées à toutes les chances, et nous, à tous les
obstacles que l'Autriche pourrait vouloir nous susciter. Je désire
donc que les affaires de la Bavière ne soient pas conduites trop vite.
Ainsi, quoique mon impatience de me retrouver auprès de Votre Majesté
après une si longue absence n'ait pas besoin d'être accrue par l'ennui
dont la ville de Vienne semble être atteinte depuis l'ouverture du
congrès, je me trouve dans la nécessité de ne rien presser pour le
moment, de ralentir même, autant que cela dépend de moi, le mouvement,
et d'attendre.
[88] Voici l'explication de la conduite mystérieuse de M. de
Metternich. Vers le milieu de février, le congrès était tombé
d'accord sur la question de Parme. Ce duché devait faire retour à
l'ancienne dynastie. Quant à Marie-Louise, elle recevrait le duché
de Lucques, lequel, à sa mort, devait être réuni à la Toscane.
Mais l'impératrice refusa positivement Lucques et exigea Parme.
Metternich dut se plier à sa volonté. Il résolut alors de donner
Parme à l'impératrice et d'indemniser la reine d'Étrurie au moyen
de Lucques et de pensions. Mais, prévoyant une vive résistance de
la part de Talleyrand dont la situation personnelle exigeait une
fermeté opiniâtre sur les questions de légitimité, il préféra
s'adresser directement à Louis XVIII. Lord Castlereagh, qui
retournait à Londres, accepta de se charger de la négociation, à
son passage à Paris. Voilà pourquoi M. de Metternich demandait
quelques jours de répit pour laisser au ministre anglais le temps
d'intervenir (Voir ce que le roi dit de son entrevue avec lord
Castlereagh dans sa lettre du 3 mars.)
Je joins à cette lettre l'acte d'accession de la Hollande, qui vient
d'être signé. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien, après avoir
ratifié l'acte d'acceptation, ordonner qu'il me soit renvoyé par M. le
comte de Jaucourt.
Je suis...
* * * * *
No IV.--LE COMTE DE BLACAS D'AULPS AU PRINCE DE TALLEYRAND[89].
[89] Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil de M. Pallain.
Paris, le 25 février 1815.