Le duc de Wellington est arrivé ici le 1er au soir. Le lendemain à dix
heures du matin l'empereur de Russie est allé le voir, et a débuté par
lui dire: «Tout va mal en France, n'est-ce pas?--Nullement, lui a
répondu le duc, le roi est très aimé, très respecté, et se conduit
avec une sagesse parfaite.--Vous ne sauriez, a répliqué l'empereur, me
rien dire qui me fasse autant de plaisir. Et l'armée?--Pour faire la
guerre au dehors, et contre quelque puissance que ce soit, a répondu
lord Wellington, l'armée est aussi excellente qu'elle ait jamais été;
mais dans des questions de politique intérieure, elle ne vaudrait
peut-être rien.» Ces réponses ont, à ce que m'a dit le prince Adam,
plus frappé l'empereur qu'il n'a voulu le témoigner. Elles ont
certainement influé sur la détermination qu'il était pressé de prendre
sur l'affaire de la Saxe, qui, lors de l'arrivée du duc de Wellington,
offrait encore bien des difficultés. On peut les regarder comme
aplanies.
Ce n'est point devant l'empereur de Russie seulement que le duc de
Wellington a loué Votre Majesté. Il répète partout ses éloges, ne se
bornant point à des termes généraux; mais, entrant dans des détails et
citant des faits, et ajoutant ainsi à la haute estime qu'inspirait ici
le caractère de Votre Majesté. Il a parlé de l'affaire de
Saint-Roch[51] comme d'une chose qui n'était rien. Les journaux
d'Allemagne l'avaient fort grossie. Il convient que tout n'est pas en
France ce qu'il serait à désirer qu'il fût, mais il ajoute qu'il le
deviendra avec le temps. Selon lui, ce qui y manque le plus, c'est un
ministère. Il y a, dit-il, des ministres, mais point de ministère.
[51] Il y avait eu du trouble et une espèce d'émeute à l'église
Saint-Roch, à l'occasion de l'enterrement d'une actrice,
mademoiselle Raucourt. (_Note de M. de Bacourt._)
Les conclusions que l'on peut tirer de son langage sont que, puisque
dans les questions de politique intérieure, l'armée ne serait pas
encore sûre, il faut éviter par-dessus toutes choses d'élever des
questions auxquelles elle pût prendre part; et que, quant à ce qui
peut rester encore d'agitation dans les esprits il ne faut pas s'en
étonner, ni s'en affliger. Une conversion trop subite serait suspecte.
C'est une réflexion que j'ai faite et dont tout le monde a reconnu la
justesse.
Samedi dernier, j'ai donné à lord Wellington un grand dîner. J'y avais
réuni tous les membres du congrès. J'étais bien aise que ce fût la
légation française qui les lui fît connaître.
Le projet autrichien, dont j'ai eu l'honneur d'entretenir Votre
Majesté dans ma dernière lettre, n'avait point satisfait les
Prussiens. Ils voulaient plus; ils voulaient surtout Leipzig. Le roi
de Prusse, dans une audience qu'il avait donnée à lord Castlereagh,
s'était exprimé avec beaucoup de chaleur, prétendant qu'après lui
avoir donné la Saxe et la lui avoir fait occuper, c'était lui faire
jouer un rôle avilissant que de vouloir qu'il n'en conservât qu'une
partie; qu'il avait conquis Leipzig; que tous les alliés, après le
gain de la bataille, avaient considéré cette ville comme lui
appartenant et l'en avaient complimenté.
Lord Castlereagh, toujours dans l'opinion que la Prusse doit être
forte et voulant avant tout éviter la guerre (lord Wellington est
lui-même d'avis que l'Angleterre ne la pourrait pas faire
actuellement, et que la France est la seule puissance qui pût la
faire), a soutenu que, pour calmer les Prussiens, il était nécessaire
de leur donner quelque chose de plus.
Pour grossir leur lot, on a diminué celui de la Hollande, de cent
mille âmes, et celui du Hanovre de cinquante mille; on y a ajouté le
pays de Fulde. L'empereur de Russie, et c'est une justice à lui
rendre, a voulu aussi concourir à l'arrangement, et leur a restitué la
ville de Thorn; de sorte que l'affaire peut être considérée maintenant
comme réglée, quoiqu'elle ne le soit pas définitivement.
La Saxe sera réduite à moins de quinze cent mille âmes. Mais, outre
cette population, il faut compter encore celles des duchés de Saxe et
des États de Schwarzbourg et de Reuss, enclavés dans le royaume, et
qui, si celui-ci eût appartenu à la Prusse, se seraient trouvés lui
appartenir de fait. En ne consentant point à ce que le royaume de Saxe
fût réduit à moins de quinze cent mille âmes, il aurait fallu
protester. En protestant, on aurait compromis le principe de la
légitimité, qu'il était si important de sauver, et que nous n'avons
sauvé, pour ainsi dire, que par miracle. On aurait de fait donné à la
Prusse deux millions de sujets, qu'elle ne pourrait acquérir sans
danger pour la Bohême et pour la Bavière; on aurait prolongé,
peut-être indéfiniment, la captivité du roi qui va se trouver libre.
(J'ai demandé au prince de Hardenberg que le roi pût se rendre à
Prague, que les ordres fussent immédiatement donnés à cet effet; il y
a consenti et m'a[52] donné sa parole: demain, des ordres seront
envoyés à Berlin, et le roi pourra en partir.)
[52] Variante: _m'en a_.
La Saxe, quoique nous n'ayons pas obtenu pour elle tout ce que nous
voulions, reste puissance du troisième ordre. Si c'est un mal qu'elle
n'ait pas quelques centaines de mille âmes de plus, ce mal est
comparativement léger et peut n'être pas sans remède, au lieu que, si
la Saxe eût été sacrifiée en présence de l'Europe qui n'aurait pas
voulu ou n'aurait pas pu la sauver, le mal aurait été extrême et de la
plus dangereuse conséquence. Ce qui importait avant tout était donc de
la sauver, et Votre Majesté seule a la gloire de l'avoir fait. Il n'y
a personne qui ne le sente et qui ne le dise, et tout cela a été
obtenu sans nous brouiller avec personne, et même en acquérant des
appuis pour l'affaire de Naples.
Lord Castlereagh, à qui j'ai dit pour le flatter, que Votre Majesté me
faisait l'honneur de me mander qu'elle désirait le voir à son passage
à Paris, a été déterminé par là à prendre cette route; il avait
d'abord résolu d'aller par la Hollande, Lady Castlereagh désire qu'il
lui soit permis de voir Madame la duchesse d'Angoulême. Ils ne
pourront être à Paris que vingt-quatre heures. Leur projet est de
partir lundi 13, mais non pas sans que lord Castlereagh ait fait,
relativement à la question de Naples, des démarches qu'il m'a paru
utile de faire faire par lui. Le duc de Wellington est bien dans cette
question. J'espère que nous y aurons aussi de notre côté la Russie et
la Prusse. Cependant, j'entrevois plus d'une sorte de difficultés; et
je mettrai tout en œuvre pour les surmonter.
Ce serait compliquer cette affaire et la gâter que d'y mêler celle de
Bernadotte qui est d'une nature très différente.
Bernadotte n'est point arrivé en Suède par la conquête, mais par
l'adoption du roi régnant et le consentement du pays. Il n'est pas
roi; il n'est qu'héritier présomptif. On ne peut l'attaquer sans
attaquer le roi qui l'a adopté, roi que celui qu'il remplace tient
lui-même pour légitime, que toute l'Europe reconnaît comme tel, et que
Votre Majesté a aussi reconnu, ayant fait directement la paix avec
lui. Tant que le roi vit, Bernadotte n'a que des droits éventuels,
qui, relativement à l'Europe, sont comme non existants; et,
conséquemment, le litige dont ils seraient l'objet ne peut être de la
compétence de l'Europe ni du congrès.
C'est sans doute un mal, et un mal très grand, que cet homme ait été
appelé à succéder au trône de Suède. Mais c'est un mal pour lequel,
s'il n'est pas sans remède, on n'en peut attendre que du temps et des
événements que le temps peut amener.
La guerre, que personne n'a envie de faire, et que presque personne
n'est en état de faire, n'aura très probablement pas lieu. On ne sera
donc pas dans le cas de proposer à la Suède une alliance, ni la Suède
de demander une garantie que Votre Majesté craindrait de donner.
Le général Ricard est arrivé; mais j'espère à présent que son voyage
sera inutile.
Le général Pozzo ne part pas encore. Je l'ai même engagé à ne faire
aucune démarche qui pût hâter son départ. Je me sers utilement de lui,
pour des choses que je suis bien aise de faire arriver autour de
l'empereur de Russie.
J'apprends que c'est à Presbourg que le roi de Saxe doit se rendre, et
rester jusqu'à la conclusion des affaires.
Dans une conférence tenue aujourd'hui, l'affaire des noirs a été
réglée. L'Espagne et le Portugal cesseront définitivement la traite
dans huit ans. Huit ans pour ces deux pays sont beaucoup moins que
cinq ne l'étaient pour nous, attendu l'immense différence des
possessions respectives et surtout de l'état des lumières. Nous
n'avons rien cédé et cependant les Anglais sont contents de nous. Lord
Castlereagh m'a remercié dans la conférence publique de l'assistance
que je lui ai donnée.
Une autre conférence a eu lieu ce soir, dans laquelle les Prussiens
ont répondu aux propositions qui leur avaient été faites. Le fond de
leur réponse est qu'ils acceptent. Ils n'auront ni Luxembourg ni
Mayence. Les instructions de Votre Majesté nous prescrivaient de faire
en sorte qu'ils n'eussent pas la seconde de ces deux places; ils
n'auront pas non plus l'autre.
Ces jours-ci vont être employés à faire la rédaction, en articles
signés et insérés au protocole, des arrangements convenus pour la
Pologne, la Prusse et la Saxe.
Je suis...
* * * * *
No 22 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
Paris, ce 11 février 1815.
Mon cousin,
J'ai reçu votre numéro 25. L'éloge que lord Castlereagh a fait de
l'empereur d'Autriche serait flatteur pour un particulier, mais donné
à un souverain qui vient de montrer une grande faiblesse, il ressemble
à de l'ironie. Quant à moi, je dois sûrement être satisfait, vu l'état
où étaient les choses, il y a trois[53] mois, du sort du roi de Saxe;
mais j'avais espéré mieux de l'empereur François; et je serai inquiet
jusqu'à ce que je voie du moins son dernier plan définitivement
adopté.
[53] Variante: _quatre_.
La pièce jointe à votre dépêche n'est rien moins que rassurante pour
le roi de Naples, auquel je prends un bien autre intérêt qu'à celui de
Saxe; mais quoiqu'elle dévoile les secrets de la politique la plus
dégoûtante dont jamais on ait ouï parler, elle ne me décourage point;
et je reste persuadé qu'avec l'inébranlable ténacité dont je ne me
départirai jamais, nous finirons par détruire le danger et le scandale
de Murat.
Je suis étonné que le duc de Wellington ne fût pas encore arrivé à
Vienne, le 1er de ce mois; mais j'imagine qu'il n'aura pas tardé.
Ainsi je suppose que lord Castlereagh sera ici vers la fin de la
semaine prochaine. A dire le vrai je ne suis pas très édifié de sa
conduite au congrès; mais je suis avec trop de raison attaché à
l'union que je viens de former, pour ne pas faire en sorte qu'il
reparte content de moi. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon
cousin, en sa sainte et digne garde.