L'audience donnée par l'empereur d'Autriche à lord Castlereagh n'a eu
d'autre effet que de faire dire à celui-ci que l'empereur lui
paraissait plein de loyauté et de candeur. Du reste, lord Castlereagh
a été inébranlable dans son opinion qu'il fallait que la Prusse fût
grande et puissante, et qu'on devait lui donner une forte partie de la
Saxe et, en particulier la place de Torgau. Je voulais sauver cette
place; les Autrichiens le voulaient d'abord, et, selon leur usage, ont
fini par l'abandonner. En conséquence, ni l'un ni l'autre des deux
plans dont j'ai eu l'honneur d'entretenir Votre Majesté n'a prévalu.
On en a fait un troisième d'après lequel une population de sept cent
quatre-vingt-deux mille Saxons est abandonnée à la Prusse; et ce plan
des Autrichiens a été remis, en forme de projet, aux Prussiens, qui
l'ont pris _ad referendum_; ils n'y ont pas encore répondu.
Nous avions, dès le principe, annoncé que nous consentirions à ce
qu'on prît sur la Saxe de quatre à cinq cent mille âmes; lord
Castlereagh, après l'avoir d'abord abandonnée, et, parce qu'il l'avait
une fois abandonnée, voulait obstinément que l'on en prît un million.
Quoique fort mal soutenu par les Autrichiens, je suis venu à bout
d'obtenir que l'on s'arrêtât à peu près au terme moyen entre ces deux
nombres, et je m'étonne encore de l'avoir obtenu. Le ministre de Saxe,
qui est ici, avait dressé un tableau des parties du royaume qui
pouvaient n'être pas considérées comme absolument essentielles à son
existence. La population de ces parties s'élevait à sept cent
cinquante mille âmes. On n'en cède dans le projet que trente-deux
mille de plus, et, de ce qui est cédé, quelques portions doivent, par
des échanges, revenir aux maisons ducales de Saxe.
Les Prussiens sont dit-on, ou feignent d'être peu disposés à se
contenter de ce qui leur est offert. Ce n'est pas seulement pour eux
une question de territoire; c'en est encore une d'amour-propre. Après
avoir, et tout récemment encore, demandé toute la Saxe, après l'avoir
occupée, après que toutes les puissances, à l'exception de la France,
la leur avaient abandonnée, après avoir tant de fois déclaré qu'ils
n'y renonceraient jamais, il doit leur être pénible de renoncer aux
deux tiers de ce royaume. Mais ils ne lutteront point sans le
concours de la Russie, et l'empereur Alexandre qui a obtenu ce qu'il
voulait en Pologne, qui ne prend à l'affaire _de la Saxe_[45] qu'un
intérêt d'amour-propre, conseillera, selon toute apparence, aux
Prussiens d'accepter les propositions qui leur sont faites, et l'on
est fondé à croire qu'à très peu de changements près elles seront
acceptées.
[45] Supprimé dans le texte des archives.
Jamais le sort d'un pays ne put paraître plus irrévocablement fixé que
celui de la Saxe, au moment où nous arrivâmes ici. La Prusse la
demandait en totalité pour elle-même, et la Russie, pour la Prusse.
Lord Castlereagh l'avait abandonnée en totalité, et l'Autriche
pareillement, sauf quelques arrangements de frontières. Votre Majesté
seule a pris la défense du roi et du royaume de Saxe; seule, elle a
soutenu les principes. Elle avait à triompher de passions de tout
genre: de l'esprit de coalition qui subsistait dans toute sa force,
et, ce qui était plus difficile peut-être, de l'amour-propre de toutes
les grandes puissances qui, par leurs prétentions, leurs déclarations
et leurs concessions, s'étaient compromises au point de paraître ne
pas pouvoir reculer sans honte, et par la noble résistance de Votre
Majesté à une injustice déjà presque consommée, elle a eu la gloire de
vaincre tous ces obstacles; et, non seulement elle en a triomphé, mais
la coalition a été dissoute, et Votre Majesté est entrée avec deux des
plus grandes puissances dans un concert qui, plus tard, sauvera
peut-être l'Europe des dangers dont la menace l'ambition de quelques
États.
Le royaume de Saxe, qui était un État de troisième classe, continuera
de l'être. Sa population, jointe à celle des possessions ducales et
de celles des maisons de Reuss et de Schwarzbourg, qui se trouvent
enclavées dans le royaume, formeront encore une masse de deux millions
d'habitants, interposés entre la Prusse et l'Autriche et entre la
Prusse et la Bavière.
L'affaire de la Saxe terminée, je serai tout entier à celle de Naples
et j'y mettrai tout ce que je peux avoir d'activité et de savoir
faire. L'Angleterre ne nous y sera pas contraire, mais ne nous servira
point ouvertement et d'une manière décidée, attendu qu'elle s'est
compromise encore dans cette affaire, ainsi que Votre Majesté le verra
par la pièce que j'ai l'honneur de lui envoyer. Lord Castlereagh a
reçu à cet égard, de son gouvernement, des instructions données
d'après la lettre que je lui avais écrite, mais qui sont dans le sens
que je viens d'indiquer.
Lord Castlereagh ne restera ici que huit jours avec lord Wellington.
J'ai dû croire, par des communications qu'il m'a faites de dépêches
qu'il a reçues de sa cour, que sa partialité pour la Prusse et sa
ténacité sur la question saxonne devaient être imputées à lord
Liverpool[46] autant qu'à lui. Lord Bathurst lui mande qu'il faut être
très libéral envers la Prusse, et qu'après s'être avancé au point où
on l'avait fait relativement à la Saxe, il est de l'honneur du
gouvernement anglais de ne point[47] rétrograder.
[46] Robert Jenkinson, comte de Liverpool, né en 1770, fut élu
député aux Communes en 1790 et devint commissaire du bureau de
l'Inde, maître de la Monnaie et membre du conseil privé. Il entra
dans le cabinet Addington comme secrétaire d'État aux affaires
étrangères (1801), puis dans celui de Pitt, comme ministre de
l'intérieur (1804). Il conserva cette charge jusqu'en 1808, passa
de là au département de la guerre et enfin devint premier lord de
la Trésorerie (1812). Il demeura à la tête des affaires jusqu'en
1827 et mourut l'année suivante.
[47] Variante: _trop_ rétrograder.
Du reste, on approuve entièrement le traité qu'il a conclu, et on lui
annonce que les ratifications lui seront envoyées par le premier
courrier.
Il s'est étendu sur le désir qu'il a de voir la meilleure intelligence
régner entre la France et l'Angleterre. Il ne se fait point illusion
au point de croire que le résultat des arrangements qui seront faits
ici puisse être une paix de longue durée; il désire seulement que la
guerre n'ait point lieu avant deux ans. Son vœu est que, si elle a
lieu, la France, l'Angleterre et l'Autriche soient amies[48]; et,
comme il lui paraît nécessaire de se tenir toujours en mesure et de se
concerter d'avance, il se propose d'entretenir une correspondance
directe avec moi. Mais il regarde comme désirable un changement de
ministère en Autriche, où le ministère est bien faible, pour ne rien
dire de plus.
[48] Variante: soient _unies_.
J'ai été en général content des dispositions qu'il m'a montrées.
Il se propose, à son passage à Paris, de solliciter une audience de
Votre Majesté.
Je suis...
* * * * *
No 21 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
Paris, ce 4 février 1815.
Mon cousin,
J'ai reçu vos numéros 23 et 24. Je n'ai pas répondu tout de suite au
premier qui ne traitait pas d'affaires, mais je n'en ai pas été moins
satisfait ni moins touché de son contenu. Saint-Denis, ni aucune des
églises de Paris, excepté Saint-Thomas-d'Aquin, où le prédicateur n'a
fait autre chose que de lire le testament du roi martyr, n'ont retenti
d'un discours qui approchât de celui qui a été prononcé à
Saint-Étienne, et je désire que vous en fassiez connaître mon opinion
à l'auteur[49]. J'ai été pareillement fort content du morceau de M. de
Gentz, que j'ai sur-le-champ fait insérer dans le _Moniteur_. Enfin,
j'ai donné mes ordres au comte de Jaucourt, au sujet des marques de
satisfaction que vous me demandez pour les artistes qui ont coopéré à
la cérémonie du 21.
[49] Le comte Alexis de Noailles, l'un des plénipotentiaires au
congrès, et qui avait écrit le discours lu à la cérémonie du 21
janvier, à Saint-Étienne, par le prédicateur. (_Note de M. de
Bacourt._)
La cession d'Erfurt à la Prusse me touche peu, mais je ne verrais pas
sans regret raser les fortifications de Dresde, surtout si Torgau
demeure au roi de Prusse. Je désire du moins que l'empereur François
donne la préférence au premier plan, et l'ait fait adopter à lord
Castlereagh, lequel, au reste, n'est peut-être plus à Vienne en ce
moment. Vous savez combien le duc de Wellington a été pressant ici
pour l'abolition de la traite; vous aurez bientôt connaissance
du rapport que M. Beugnot m'a fait au conseil de lundi sur
Saint-Domingue. J'avoue que je commence à me réconcilier avec l'idée
des avantages qui peuvent résulter de l'abandon à peu près instantané
d'un commerce qu'il me paraît bien difficile de conserver, par delà
l'époque fixée par le traité.
Le maréchal Soult vous écrit au sujet de Bouillon; il s'agit ici de
protection, et non de possession, et, par cette raison, il est
important que ce duché demeure au prince de Rohan qui, d'ailleurs,
nonobstant la protection que l'Angleterre accorde à son antagoniste,
a cent fois le bon droit pour lui[50]. Sur quoi je prie Dieu qu'il
vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.