Je dois avoir aujourd'hui l'honneur d'entretenir Votre Majesté de la
cérémonie célébrée ici ce matin.
J'en ai fait faire un récit circonstancié, mais simple, pour être
inséré dans le _Moniteur_, si Votre Majesté l'approuve[17]. J'ai cru
qu'il ne fallait que présenter les faits, et s'abstenir d'offrir en
même temps des réflexions qui viendront naturellement à l'esprit des
lecteurs et leur feront par cela même plus d'impression.
[17] Voir le _Moniteur_ du 30 janvier.
Dans ce récit se trouve compris le discours qui a été prononcé par le
curé de Sainte-Anne, Français de naissance. Ce n'est point une oraison
funèbre, ni un sermon; c'est un discours. On n'a eu que quelques jours
pour le faire, pour le rendre analogue à l'objet de la cérémonie et en
même temps aux circonstances présentes et à la qualité des principaux
d'entre les assistants; il était moins nécessaire d'y mettre de
l'éloquence que de la mesure; et ceux qui l'ont entendu ont trouvé
que, sous ce rapport, il ne laissait rien à désirer.
Rien n'a manqué à cette cérémonie, ni la pompe convenable à son objet,
ni le choix des spectateurs, ni la douleur que l'événement qu'elle
rappelait doit éternellement exciter. Elle devait, dans le souvenir
d'un grand malheur, offrir une grande leçon. Elle avait un but moral
et politique; les chefs des grandes légations et des personnes du
premier ordre, que j'ai eus à dîner _aujourd'hui_[18], m'ont donné
lieu de croire que ce but avait été atteint.
[18] Supprimé dans le texte des archives.
Je ne puis trop me louer de la prévenance et de la grâce que
l'empereur d'Autriche a mises à permettre ou à ordonner les
dispositions, qui pouvaient ajouter, soit au bon ordre, soit à la
dignité de la cérémonie. Seul de tous les souverains, il y a assisté
en noir; les autres étaient en uniforme.
J'ai été d'ailleurs parfaitement secondé, et particulièrement par M.
le comte Alexis de Noailles.
M. Moreau, architecte, chargé de tous les préparatifs, y a mis autant
d'intelligence que de zèle. La musique a été trouvée fort belle. Elle
est de M. Neukomm[19], qui en a dirigé l'exécution conjointement avec
le premier maître de chapelle de la cour, M. Salieri[20].
[19] Sigismond Neukomm, compositeur allemand, né à Salzbourg en
1778. Il était l'élève de Haydn. En 1804, il alla à Pétersbourg où
il fut nommé directeur de la musique du théâtre impérial. Il vint
ensuite à Vienne, puis à Paris en 1809; c'est alors qu'il fut
présenté à M. de Talleyrand qui l'admit dans sa société. Il vécut
à l'hôtel du prince jusqu'en 1814, l'accompagna à Vienne, et fit
exécuter le 21 janvier dans l'église Saint-Étienne de cette ville
par trois cents chanteurs un _requiem_ qu'il avait composé pour la
circonstance. En 1816, il accompagna le duc de Luxembourg à
Rio-de-Janeiro où il venait d'être accrédité. Revenu à Paris, il
reprit sa place auprès du prince de Talleyrand et le suivit à
Londres en 1830. Il mourut en 1857.
[20] Antonio Salieri, célèbre compositeur italien, né en 1750. Il
vint à Vienne en 1766 avec Gassmann, directeur de la chapelle
impériale à qui il succéda dans cette charge en 1775. Salieri vint
plusieurs fois à Paris et y fit représenter quelques opéras qui
eurent un succès éclatant. Il revint à Vienne en 1789 et se
consacra dès lors exclusivement à la musique d'église. Il mourut
en 1825.
Je supplie Votre Majesté de vouloir bien donner à ces trois artistes,
ainsi qu'à M. Isabey[21], qui a été d'un grand secours, un témoignage
de sa satisfaction, en me faisant adresser, pour eux, des décorations
de la Légion d'honneur.
[21] Jean-Baptiste Isabey, né à Nancy en 1767, se fit de bonne
heure un nom comme peintre. Il étudia sous la direction de David,
fut présenté à la cour et fit les portraits des ducs d'Angoulême
et de Berry. Il vécut à Paris pendant toute la durée de la
Terreur. Plus tard, il se lia avec Bonaparte dont il fit le
portrait en pied, et qui l'appela à diriger la décoration et même
le cérémonial des solennités de la cour des Tuileries. Il se
rendit à Vienne en 1814 et y fit un tableau célèbre où étaient
représentés réunis à l'issue d'une conférence tous les personnages
qui prirent part au congrès. Il vécut jusqu'en 1855.
Je supplie encore Votre Majesté de vouloir bien accorder la même
grâce à MM. Rouen[22], Formont[23], Damour, Saint-Mars[24] et Sers,
attachés à l'ambassade de Votre Majesté, de la conduite desquels j'ai
lieu d'être extrêmement satisfait, et qui, seuls de tous ceux qui sont
attachés aux ambassades au congrès, n'ont aucune décoration.
[22] M. Rouen, diplomate français, débuta en 1813 à Weimar, comme
attaché à la légation, suivit M. de Talleyrand à Vienne, fut
secrétaire à Turin en 1816, puis consul général en Grèce (1828) et
ministre à Rio-de-Janeiro en 1836.
[23] M. de Formont était employé au ministère des affaires
étrangères en 1814. Il fut attaché à l'ambassade française à
Vienne. Plus tard il devint consul général à Livourne.
[24] M. de Saint-Mars était traducteur au département des affaires
étrangères et attaché comme tel à l'ambassade de France. Il resta
ensuite à Vienne comme premier secrétaire.
Mercredi, je ferai partir un courrier, par lequel j'aurai l'honneur
d'écrire à Votre Majesté sur la question du mariage dont je sens bien
toute l'importance, et que je n'ai jamais perdue de vue[25].
Je suis...
[25] Variante: _P.-S. Le départ du général Pozzo paraît fixé pour
mardi 24._
* * * * *
No 26 _bis_.--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS,
AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, A PARIS.
Vienne, le 24 janvier 1815.
Monsieur le comte,
Nous avons l'honneur de vous transmettre le protocole de la conférence
des huit puissances tenue le 16 janvier. La question de la traite des
nègres a été modifiée depuis par l'effet d'une convention faite entre
lord Castlereagh et l'ambassadeur de Portugal. Ce dernier, au nom de
sa cour, a consenti à ce que le Portugal renonçât dès ce moment à la
traite au nord de l'équateur, et l'Angleterre accorde en retour trois
cent mille livres sterling pour indemnité des vexations éprouvées par
les croisières anglaises, cinq cent mille livres sterling sur un
emprunt que le Portugal avait à rembourser, et l'annulation du dernier
traité de commerce signé en 1810[26]. Le Portugal stipule enfin
qu'après huit années, la traite ne se ferait plus pour aucune de ses
possessions.
[26] Traité d'amitié, de commerce, et de navigation entre
l'Angleterre et le Portugal, signé à Rio-de-Janeiro le 19 février
1810. Ce traité, imposé par l'Angleterre, avait stipulé des
conditions onéreuses, surtout en ce qui regardait le commerce du
Brésil, alors colonie portugaise.
L'Espagne a persisté pour que ce terme déjà stipulé par ses traités
restât définitivement fixé.
La France est restée dans la situation où la mettait le traité de
Paris, toujours annonçant le découragement de la traite et fixant son
abolition à cinq années.
Vous verrez, monsieur le comte, par les avantages que fait
l'Angleterre au Portugal, combien elle est disposée à se prêter aux
arrangements qui pourront rendre immédiate l'abolition de la traite.
C'est à vous, à vous consulter avec le ministre de la marine sur cet
objet si, comme on le dit, nos négociants des ports ne faisaient point
d'armements pour aller chercher des noirs; il y aurait peut-être, sans
aucune perte pour la France, quelque bon accommodement à faire. Cette
idée, au reste, ne peut être présentée qu'avec beaucoup de
ménagements.
Les négociations pour les limites en Pologne et pour la Saxe ont
continué. D'ici à deux jours, le cabinet de Vienne doit remettre un
contre-projet. Les Prussiens paraissent se disposer à y répondre par
un _ultimatum_, et l'empereur de Russie laisse quelque espoir
d'interposer ses bons offices près de la cour de Berlin pour qu'elle
se désiste de la prétention de réunir à sa monarchie le royaume de
Saxe. Lord Castlereagh paraît toujours ne point vouloir se déterminer
à débattre cette question avec force, et il répète souvent qu'il
n'insisterait que pour protéger le principe de la conservation, mais
qu'il ne voulait ni ne pouvait engager la nation anglaise à faire
des sacrifices pour une simple question de plus ou moins de
population. Malgré cet obstacle, nous espérons cependant que si
la Saxe porte son sacrifice à cinq ou six cent mille âmes, elle
sera conservée, et avant huit jours, nous croyons pouvoir l'annoncer
définitivement.--L'Autriche qui devait récupérer le cercle de
Tarnopol, perdu en 1809 en Pologne, veut en faire le sacrifice, à
condition que la Russie cédera un territoire plus considérable à la
Prusse. Tout ceci nous conduit à la solution de cette première et
importante question qui entravait la marche du congrès.
Les affaires d'Italie n'ont point avancé, elles s'arrêtent toutes dans
les bureaux de M. le prince de Metternich.
Celles de Suisse vont être discutées dans la conférence des huit
puissances. D'après les nouvelles que nous avons de Berne, le député
de ce canton a reçu l'autorisation d'accepter l'évêché de Bâle en
indemnité de ses pertes, sous la condition qu'on le donnerait en
entier et qu'on n'exigerait pas pour ses habitants des privilèges, qui
ne s'accorderaient pas avec ceux dont l'ancien canton de Berne
jouissait autrefois. Les Bernois nous ont exprimé en même temps leur
reconnaissance des sacrifices généreux que Sa Majesté avait voulu
faire pour leur procurer la restitution de leur ancien territoire.
Nous croyons que le roi aura en eux les alliés les plus fidèles et les
plus dévoués.
Il nous reste, monsieur le comte, à vous parler de l'effet qu'a
produit sur les esprits la cérémonie du 21 janvier. Nous avions pensé
qu'un des moyens les plus efficaces de consacrer les principes, que
nous nous efforçons d'établir, était d'y appeler les souverains et les
plénipotentiaires.
La résolution de célébrer cet anniversaire a été prise dès les
premiers jours de janvier. Les ambassadeurs du roi se sont empressés
de faire part de leur dessein à la cour d'Autriche et aux légations
d'Angleterre, d'Espagne, de Portugal... et ont cherché, par les
préparatifs qu'ils ont ordonnés pour cette cérémonie, à lui donner le
plus grand éclat.
Quoiqu'il fût dans l'intérêt de tous les souverains d'honorer les
souvenirs que cet anniversaire nous retrace, les ambassadeurs du roi
connaissaient trop bien les impressions funestes que la Révolution a
inspirées, pour ne pas croire qu'un hommage universel pût être obtenu
sans y apporter tous leurs soins.
La veille de cette cérémonie, l'empereur de Russie affirmait encore
qu'elle n'avait aucun but utile et son envoyé près la cour d'Autriche
avait allégué des prétextes pour ne pas y assister.
Vous voyez, monsieur le comte, que nous sommes parvenus à
triompher de ces obstacles, et que les souverains, les envoyés
et le peuple de Vienne ont assisté à ce service avec un profond
sentiment de respect.
La légation s'est occupée de faire rédiger un discours qui manque de
ce mouvement que d'aussi grands souvenirs devaient inspirer, mais où
on est parvenu à établir les meilleurs principes et à présenter la
situation de la France, ses regrets et son amour pour son roi, sans
accuser ni citer un seul coupable.
Il n'a pas suffi aux ambassadeurs du roi de faire proclamer ces
principes dans la chaire; M. le prince de Talleyrand a excité M. de
Gentz à rédiger un article qui, en fixant l'opinion de l'Europe sur
cette cérémonie, vous prouvera que nous avons atteint le but que nous
nous étions proposés. Il se trouve dans l'_Observateur de Vienne_ du
23 janvier[27].
[27] Voir le _Moniteur_ du 2 février.
Vous aurez jugé, monsieur le comte, par notre premier rapport, déjà
communiqué au roi, du sentiment général que cette cérémonie a inspiré,
de l'émotion qui a été ressentie et des souvenirs qu'elle laissera
dans ce pays.
Le même jour, les personnes les plus distinguées parmi les étrangers
et les habitants de Vienne se sont empressées d'apporter à M. le
prince de Talleyrand leurs compliments de condoléance.
L'empereur d'Autriche a ordonné qu'une fête qui avait été préparée
pour le 21 fût remise au lendemain, et il vous paraîtrait peut-être
convenable que dans les principales gazettes, le récit de la fête du
22 fût précédé par ces mots: «Les divertissements interrompus, par
ordre de l'empereur, à cause du 21 janvier, ont recommencé[28]....»
[28] Voir également le _Moniteur_ du 2 février.
Le catafalque est resté exposé dans l'église cathédrale depuis le jour
du service. Le peuple n'a pas encore cessé de s'y porter avec un
profond sentiment de vénération.
Agréez...
* * * * *
No 24.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, le 25 janvier 1815.