J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer le 7 de ce
mois, et, dans les témoignages de bonté qu'elle renferme, j'ai trouvé
de nouveaux motifs de dévouement et de courage. Je n'ai l'honneur
d'écrire aujourd'hui à Votre Majesté que pour ne pas mettre trop
d'intervalle entre mes lettres, car je n'ai aucun nouveau résultat à
lui offrir.
Les affaires avancent peu; cependant nous ne sommes pas oisifs.
L'accession de la Bavière à la triple alliance se fait. Celles du
Hanovre et de la Hollande viendront après. Le grand-duc de Darmstadt
se lie pour la même fin à la Bavière et promet six mille hommes.
On travaille dans les commissions pour les affaires d'Italie, de
Suisse et de statistique. Ma lettre au ministère, qui sera mise sous
les yeux de Votre Majesté, lui fera connaître où en sont les choses à
cet égard, les obstacles qu'on rencontre, et ce qui fait qu'on ne peut
tout arranger comme il serait à désirer.
L'Autriche, l'Angleterre, la Bavière, la Hollande, le Hanovre, et à
peu près toute l'Allemagne, sont d'accord avec nous, sur la
conservation du roi et d'un royaume de Saxe. Une Saxe sera donc
conservée, quoique le prince de Hardenberg, dans un plan de
reconstruction de la monarchie prussienne, qu'il a remis récemment,
ait osé demander encore la Saxe tout entière. M. de Metternich doit
répondre à ce plan, et j'attendais sa réponse pour expédier mon
courrier; mais elle n'est pas faite encore; j'en ai vu seulement les
éléments, qui sont tous très bons. Il résulte d'ailleurs de la seule
inspection du plan prussien, que l'on peut rendre à la Prusse ce
qu'elle avait en 1805, et qui est tout ce qu'elle a à demander, et
conserver à la Saxe, quinze cent mille sujets. Mais la Prusse prétend
qu'elle en doit avoir six cent mille de plus qu'en 1805, sous le
prétexte des agrandissements obtenus par la Russie et l'Autriche.
Ce qui touche le principe de la légitimité étant convenu entre lord
Castlereagh, M. de Metternich et moi, il nous reste, pour pouvoir
faire une proposition commune, à nous entendre sur ce qui tient à
l'équilibre. C'est de quoi nous sommes occupés journellement; et,
encore aujourd'hui, j'ai eu avec eux une conférence sur ce sujet. M.
de Metternich s'était d'abord montré prêt à faire des concessions sans
mesure. Je l'ai ramené, en lui faisant envisager les conséquences
qu'aurait pour lui-même une facilité qui mettrait sa monarchie en
danger. Il défend maintenant avec chaleur ce qu'il aurait[13] voulu
abandonner. Je lui ai conseillé d'amener à nos conférences
quelques-uns des militaires autrichiens les plus instruits, pour
donner leur opinion et les motifs de leur opinion; et, pour le porter
à suivre ce conseil, je lui ai dit que, s'il ne le suivait pas, je
dirais que je le lui avais donné. Il s'est décidé à le suivre. Le
prince de Schwarzenberg aura une conférence avec lord Stewart, et
viendra ensuite, avec quelques-uns de ses officiers, à une conférence
que nous aurons après-demain. Malheureusement, lord Castlereagh, outre
un reste de son ancien penchant pour la Prusse, outre la crainte qu'il
a de compromettre ce qu'il appelle son _character_, si, après avoir
abandonné la Saxe entière par sa note du 11 octobre, il n'en veut plus
laisser aujourd'hui à la Prusse qu'une faible portion, a, sur tout ce
qui est topographie militaire, et même sur la simple géographie
continentale, des notions si imparfaites, et je puis dire si nulles,
qu'en même temps qu'il est nécessaire de le convaincre des plus
petites choses, il est extrêmement difficile de l'en convaincre. On
raconte qu'un Anglais, qui se trouvait ici du temps du prince de
Kaunitz, débita devant lui force extravagances sur les États
d'Allemagne, et que le prince de Kaunitz, _au lieu de s'amuser à le
réfuter_[14] s'écria avec le ton du plus grand étonnement: «C'est
prodigieux tout ce que les Anglais ignorent!» Combien de fois ai-je eu
l'occasion de faire intérieurement la même exclamation dans mes
conférences avec lord Castlereagh.
[13] Variante: ce qu'il _avait_.
[14] Supprimé dans le texte des archives.
Dans l'arrangement qui se prépare pour les affaires d'Italie, nous
avons quelque motif d'espérer que l'archiduchesse Marie-Louise sera
réduite à une pension considérable. Je dois dire à Votre Majesté que
je mets à cela un grand intérêt, parce que décidément le nom de
Bonaparte[15] serait par ce moyen, et pour le présent, et pour
l'avenir, rayé de la liste des souverains, l'île d'Elbe n'étant à
celui qui la possède, que pour sa vie, et le fils de l'archiduchesse
ne devant pas posséder d'État indépendant.
[15] Variante: _Buonaparte_.
Les préparatifs pour la cérémonie du 21 sont presque achevés.
L'empressement d'y assister est si grand qu'il nous sera difficile d'y
répondre, et que l'église Saint-Étienne, la plus grande de Vienne, ne
pourra contenir tous ceux qui y voudraient être.
Tous les souverains ont été prévenus de cette cérémonie; tous, à
l'exception de l'empereur et de l'impératrice de Russie qui n'ont
point encore répondu, ont fait connaître qu'ils y assisteraient.
L'impératrice d'Autriche, à qui sa santé ne permet pas d'y aller, a
désiré d'être excusée auprès de Votre Majesté; ce sont les expressions
dont elle s'est servie. Madame l'archiduchesse Béatrix, sa mère, y
assistera.
Les femmes seront toutes en voile. C'est le signe du plus grand deuil.
Le général Pozzo attend toujours ses instructions. On lui dit d'être
prêt, et il l'est depuis plus d'une semaine. Mais les instructions
n'arrivent point.
Le général Andreossy[16] a passé ici en revenant de Constantinople.
Son langage est très bon. Il m'a fait une profession de foi telle que
je pouvais la désirer. C'est un homme d'esprit, qui a occupé des
places considérables, et qui est susceptible d'être employé.
Je suis...
[16] Antoine-François, comte Andreossy, né en 1761, était
lieutenant d'artillerie en 1789, devint général de brigade en
1797. Il accompagna Bonaparte en Égypte et revint avec lui en
1799, le seconda au 18 brumaire et devint peu après inspecteur
général d'artillerie. Il fut ambassadeur à Londres en 1802, puis à
Vienne et à Constantinople en 1809. Il fut rappelé en 1814. En
1815, Andreossy fut l'un des commissaires envoyés au-devant des
armées étrangères. Il se retira de la vie publique après la
seconde Restauration et mourut en 1828.
* * * * *
No 23.--LE PRINCE DE TALLEYRAND AU ROI LOUIS XVIII.
Vienne, le 21 janvier 1815.