Ce samedi au matin, le roi de France entend la messe [au prieuré] de

Saint-Pierre d’Abbeville; il ne met son armée en mouvement qu’après

soleil levant, et il ralentit sa marche pour donner le temps de le

rejoindre à ses gens dont les uns sont logés à Abbeville, les autres

à Saint-Riquier. Parvenu à environ deux lieues d’Abbeville[205], il

charge quatre chevaliers, Le Moine de Bazeilles, les seigneurs de

Noyers, de Beaujeu et d’Aubigny, de prendre les devants et d’aller

en reconnaissance pour se rendre compte de la position des Anglais.

Ces chevaliers rapportent que les ennemis ont pris les meilleures

dispositions et montrent beaucoup d’assurance; c’est pourquoi, ils

conseillent au roi de France, qui n’a pas encore été rejoint par tous

ses gens et dont les troupes, épuisées par une longue marche, ont

besoin de repos, d’attendre le lendemain pour livrer bataille. Le roi

de France approuve fort ce conseil et donne l’ordre à ses maréchaux

de le faire mettre sur-le-champ à exécution; mais les chevaliers qui

marchent en première ligne se font un point d’honneur de ne pas reculer

et de ne pas se laisser devancer par ceux qui les suivent: ils refusent

d’obéir aux maréchaux. D’un autre côté, il est malaisé de rétrograder,

toutes les routes entre Abbeville et Crécy étant encombrées de plus de

vingt mille bons hommes des Communes qui, à trois lieues de distance

des ennemis, brandissent déjà leurs épées en criant: «Mort, mort à ces

perfides Anglais! Il n’en retournera pas un en Angleterre.» P. 171 à

174, 410 à 415.

[205] D’après la tradition du pays, Philippe de Valois, trompé

par un faux rapport, se dirigea d’abord, en quittant Abbeville,

vers Noyelles, dans l’espérance d’acculer les Anglais au milieu

des marais de l’Authie. Ce ne fut qu’après avoir fait deux

lieues sur cette route qu’il acquit la certitude qu’Édouard se

trouvait à Crécy. Ce qui est certain, c’est que la route qui

conduit d’Abbeville à Noyelles, porte encore le nom de _Chemin de

Valois_; et il n’est pas un habitant du pays qui ne vous dise,

si vous l’interrogez, que cette désignation vient du passage de

Philippe de Valois. (V. _Itinéraire à Crécy_, par l’abbé Caron,

p. 18, et _Bataille de Crécy_, par le baron Seymour de Constant,

3e éd., p. 67).

«Aucun homme, eût-il assisté à la bataille, ne pourrait exactement

concevoir ce qui s’y passa, notamment en ce qui concerne les Français,

tant il y eut de confusion et de désordre de leur côté. Ce que j’en

sais, je l’ai appris en grande partie par les Anglais qui se rendirent

bien compte de la situation de leurs adversaires et aussi par les gens

de monseigneur Jean de Hainaut, qui se tint toute cette journée aux

côtés du roi de France[206].»

[206] Ce passage de la première rédaction (p. 174), supprimé

dans la seconde (p. 413 et 416), est emprunté presque

textuellement à Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 89); on le

retrouve dans la troisième rédaction (p. 415 et 416) modifié de

la manière suivante: «Ce que j’en ai écrit, je l’ai su par des

chevaliers anglais qui assistèrent à cette bataille et étudièrent

avec grand soin les mouvements des Français: ce furent Jean

Chandos et Barthélemy de Burghersh et, du côté des Français, le

sire de Montmorency et des chevaliers de la suite de monseigneur

Jean de Hainaut, car ces deux hauts barons tinrent pendant toute

cette journée la bride du cheval du roi de France.»

A l’approche des Français, les Anglais se lèvent en bon ordre et se

forment en trois batailles; celle du prince de Galles s’avance la

première, précédée des archers disposés en forme de herce; la seconde

bataille, sous les ordres des comtes de Northampton et d’Arundel, se

tient sur les ailes, prête à appuyer la première, si besoin est; enfin

la bataille du roi d’Angleterre est encore plus en arrière[207], et

Édouard III lui-même prend position sur la motte d’un moulin[208] à

vent d’où l’on domine tous les alentours. P. 174 et 175, 415 et 416.

[207] «Tous les historiens, dit l’abbé Caron, tous les

chroniqueurs qui ont décrit la bataille de Crécy rapportent

qu’Édouard échelonna son armée sur la colline après l’avoir

divisée en trois corps distincts qui formaient trois lignes

ou, comme on disait alors, trois batailles, qu’il donna à son

fils, le prince de Galles, alors âgé de quinze ans seulement, le

commandement de la première bataille ou de la première ligne qui

occupait la partie inférieure de la colline, et qu’il se réserva

la direction de la troisième ligne située sur la partie la plus

élevée. A l’aspect des lieux, il est facile de reconnaître ces

dispositions de l’armée anglaise. Les trois lignes de bataille

sont encore tracées sur le terrain, et séparées les unes des

autres par des rideaux ou tertres de gazon qui se prolongent sur

toute l’étendue de la colline et que dans le pays on appelle

_raidillons_. On les a conservés intacts, et sans les mettre en

culture. Ils servent aujourd’hui à soutenir les terres du champ

de bataille qu’on cultive.» (_Itinéraire au champ de bataille de

Crécy_, p. 31.)

[208] Il existe encore entre le bois de Crécy-Grange et la

Vallée-aux-Clercs un moulin qui, d’après la tradition locale,

aurait servi de poste d’observation à Édouard pendant la

bataille. Ce moulin, du haut duquel la vue s’étend sur toute

l’étendue de la Vallée aux Clercs, «porte, dit un savant du pays

qui l’a visité, le cachet de la vétusté, et il est le seul des

environs d’une construction aussi solide, établi sur une embase

de grès taillés, désigné par l’histoire et par la tradition

comme le moulin d’Édouard» (_Bataille de Crécy_, par le baron

Seymour de Constant, 3e édit., Abbeville, 1851, p. 60).--«La tour

de ce moulin, dit M. l’abbé Caron, a cinq pieds d’épaisseur.»

(_Itinéraire au champ de bataille de Crécy_, Versailles, 1849,

p. 34.)

_Première et troisième rédactions_[209]. A la vue des Anglais rangés

en bataille, Philippe de Valois perd tout son sang-froid, tant est

violente la haine qu’ils lui inspirent; il ne peut se retenir de les

combattre, et dit à ses maréchaux: «Faites avancer nos Génois et

commencer la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur Saint-Denis!»

Les Génois, au nombre de quinze mille[210], qui marchent depuis le

matin avec leurs arbalètes sur le dos, déclarent qu’ils ont besoin d’un

instant de repos avant d’engager le combat. Ce qu’apprenant le comte

d’Alençon, transporté de fureur, s’écrie: «Regardez, on se doit bien

charger vraiment de telle ribaudaille! Ils ne sont bons qu’à manger.

Qu’on les tue tous[211]: ils nous portent plus d’obstacle que de

secours.» Sur ces entrefaites, survient une pluie d’orage accompagnée

d’éclairs et de tonnerre à laquelle succède un soleil éclatant dont les

rayons éblouissent les yeux des Français qui les reçoivent en face,

tandis qu’ils ne frappent les Anglais que de dos. P. 175 à 177, 418 et

419.

[209] Nous avons ici, comme l’a bien vu M. Rigollot (_Mém. de

la Soc. des Antiq. de Picardie_, t. III, p. 135, 180) la version

anglaise de la bataille de Crécy; la version française de cette

même bataille, empruntée presque textuellement à Jean le Bel,

n’est donnée que par le ms. d’Amiens ou seconde rédaction; nous

pensons seulement, à l’encontre du savant antiquaire d’Amiens,

que la version anglaise est antérieure à la version française (V.

notre introduction au premier livre, en tête du t. I de cette

édition). Si Froissart a reproduit de préférence sa première

version, malgré la couleur anglaise qui la distingue, dans le

manuscrit de Rome, c’est sans doute parce que le chroniqueur de

Valenciennes semble avoir composé sa troisième rédaction surtout

pour faire disparaître de son premier livre ses emprunts trop

textuels à Jean le Bel, ce que nous appellerions aujourd’hui ses

plagiats.

[210] Ce chiffre semble exagéré. Le nombre de six mille donné

par Villani, particulièrement bien informé quand il s’agit

des mercenaires italiens au service de la France, est plus

vraisemblable. D’après le chroniqueur florentin, on avait fait

venir ces Génois de Harfleur où ils formaient l’équipage de

trente-trois galées ancrées dans ce port; ils étaient sous les

ordres de Charles Grimaldi et d’Ayton Doria. L’arme des Génois

était l’arbalète à manivelle, machine pesante et d’un maniement

assez compliqué qui lançait des quarreaux ou viretons.

[211] Cet incident, rapporté aussi par les continuateurs des

Chroniques de Nangis et de Saint-Denis, mais passé sous silence

par Villani, n’est mentionné que dans les première et troisième

rédactions; Froissart l’a supprimé dans le manuscrit d’Amiens ou

seconde rédaction.

_Seconde rédaction_[212]. Les Génois et le maître des arbalétriers qui

les commande chevauchent jusqu’à ce qu’ils soient arrivés en face des

Anglais. Alors ils s’arrêtent, prennent leurs arbalètes et s’apprêtent

à commencer la bataille. Vers l’heure de vêpres, éclate un orage

avec éclairs, tonnerre et pluie abondante poussée par un très-grand

vent: les Français reçoivent cette pluie en plein visage, tandis que

les Anglais l’ont par derrière. Les Génois s’avancent au combat en

poussant des cris et des hurlements; les Anglais ne s’en émeuvent pas

et font détonner certains canons[213] qu’ils tiennent en réserve, pour

frapper les Génois de stupeur. Quand l’orage est passé, le maître des

arbalétriers donne l’ordre aux Génois de tirer de leurs arbalètes pour

rompre les rangs des ennemis; ces Génois sont bien vite battus par les

archers[214] anglais: ils cherchent à fuir, mais ils se trouvent pris

entre ceux qui les poursuivent et les batailles des grands seigneurs

français qui s’avancent dans le plus grand désordre. Poussés par les

fuyards ou atteints par les flèches anglaises, les chevaux des Français

refusent d’aller plus avant, se cabrent ou tombent les uns sur les

autres; la confusion est ainsi portée à son comble. Les fantassins

anglais en profitent et, se glissant dans la mêlée, tuent ces seigneurs

sans défense à coups de dagues, de haches ou avec de courtes massues.

La bataille, commencée dans l’après-midi, dure dans ces conditions

jusqu’à la tombée de la nuit. Le roi de France, de sa personne, ni

aucun de sa bannière ne peut parvenir jusqu’à l’endroit même où l’on se

bat; il en est ainsi des gens des Communes de France: seul le sire de

Noyers, ancien et preux chevalier qui porte l’oriflamme, la souveraine

bannière du roi, réussit à pénétrer jusqu’au milieu de la mêlée et y

trouve la mort[215]. P. 416 à 418.

[212] Ce passage du ms. d’Amiens, qui nous fournit la version

française de la bataille de Crécy, n’est que la reproduction

presque textuelle, sauf une addition relative à l’emploi de

canons par les Anglais, du texte de Jean le Bel (_Chron._, t. II,

p. 87 à 89). Le chroniqueur liégeois lui-même tenait ce récit de

Jean de Hainaut qui fut toute cette journée à la bride du cheval

du roi de France.

[213] Cette mention de l’emploi de canons par les Anglais à la

bataille de Crécy, qui ne se trouve que dans la seconde rédaction

de Froissart, est confirmée par le continuateur des Chroniques

de Saint-Denis et par Villani; ce dernier donne aux canons des

Anglais, au nombre de trois selon le chroniqueur de Saint-Denis,

le nom de _bombardes_. «Un des canons très-curieux, dit M.

Louandre, dont les Anglais firent usage à Crécy, et qui était

conservé à la Tour de Londres, fut retrouvé presqu’entier parmi

les décombres, après l’incendie de cette Tour en 1841 (voir le

_Journal des Débats_ du 8 novembre 1841).» (_Hist. d’Abbeville_,

éd. de 1844, t. I, p. 236, en note.) D’un autre côté, on lit dans

le _Courrier de la Somme_ du 5 septembre 1850: «Samedi dernier,

M. Davergne, cultivateur, a trouvé en labourant sur le champ de

bataille de Crécy, un boulet en fonte du poids de 560 grammes,

d’une circonférence de 24 centimètres; il est tout détérioré par

la rouille.»

[214] L’arme des archers anglais était l’arc simple ou arc

à main qui lançait la flèche ou saiette (_sagitta_). D’après

Villani, les archers anglais, pour un quarreau d’arbalète que

les Génois avaient lancé, leur décochaient trois saiettes. Les

Anglais, au quatorzième siècle, s’étaient si bien approprié le

maniement de l’arc à main que Gaston Phœbus, comte de Foix, dans

son Traité de la chasse, l’appelle arc turquois ou _anglais_ et

renvoie à l’école des Anglais ceux qui veulent s’y perfectionner.

Dans les miniatures des manuscrits des _Chroniques_ de Froissart

où l’on a représenté la bataille de Crécy, notamment dans les

beaux mss. du quinzième siècle provenant de la collection du

seigneur de la Gruthuse, on a très-bien marqué la différence des

arbalètes à manivelle si massives des Génois et des arcs à main

si légers et si commodes des Anglais.

[215] Miles VI du nom, seigneur de Noyers et de Vendeuvre,

maréchal, porte-oriflamme et grand bouteiller de France, ne fut

pas tué à Crécy; il mourut fort âgé au mois de septembre 1350.

(V. Anselme, _Hist. généal._, t. VI, p. 648.)

Le vaillant et gentil Jean, roi de Bohême, comte de Luxembourg,

[sire de _Ammeries_ et de _Rainmes_[216], rebaptisé au dire de

quelques-uns sous le prénom de Charles[217]], demande à ses gens ce

qui se passe, car il est complétement aveugle. A la nouvelle de la

déroute des Génois, il invite les chevaliers de sa suite à le conduire

si avant dans la mêlée qu’il puisse frapper un coup d’épée. Le Moine

de Bazeilles[218] et les autres chevaliers, soit de Bohême, soit du

Luxembourg, qui composent l’escorte de ce vaillant prince, s’empressent

de se rendre à son désir, et, pour être plus sûrs de n’être pas séparés

les uns des autres ni du roi leur seigneur, ils attachent ensemble

leurs chevaux par les freins. Le roi de Bohême s’avance ainsi jusqu’au

plus fort du combat où il accomplit des prodiges de valeur et se fait

tuer avec tous les siens[219], sauf deux écuyers, Lambert d’Oupeye[220]

et Pierre d’Auvilliers, qui parviennent je ne sais comment à se sauver.

Le fils du roi de Bohême, Charles, élu depuis peu roi d’Allemagne[221],

loin de s’associer à l’héroïsme de son père, reprend le chemin

d’Amiens, dès qu’il voit que la victoire penche du côté des Anglais. P.

177 à 179, 420 à 422.

[216] Sans doute Raismes, Nord, ar. Valenciennes, c.

Saint-Amand-les-Eaux.

[217] Les qualifications mises entre crochets ne se trouvent

que dans le ms. de Rome (p. 420). On avait cru jusqu’à présent

que Froissart, en donnant à Jean de Bohême le prénom de Charles,

avait reproduit une erreur de Jean le Bel: le roi de Bohême

a-t-il été réellement rebaptisé sous le prénom de Charles, ainsi

qu’on le lit dans la rédaction de Rome; ou le chroniqueur de

Valenciennes a-t-il essayé de pallier après coup une erreur qu’il

avait commise? Nous laissons à des érudits plus complétement

renseignés que nous le soin de choisir entre cette alternative.

[218] Le savant Sinner, dans son _Catalogus codicum mss.

bibliothecæ Bernensis_ (t. II, Berne, 1770, p. 220 à 241),

décrivant le ms. donné en 1697, à la bibliothèque de Berne, par

le comte Alexandre de Dohna, et trouvant dans ce ms. le nom de ce

chevalier écrit: _le Moyne de Bascle_, avait émis l’opinion qu’il

appartenait à une illustre maison de Bâle, en Suisse, appelée _le

Moyne_; mais la forme _Bascle_ n’est donnée que par une dizaine

de manuscrits de la même famille; ce nom est écrit: _Basèle_,

_Baselle_ et même _Baselée_ dans tous les autres manuscrits (_V_.

p. 412). Il est aujourd’hui démontré que l’habile et courageux

chevalier dont les sages conseils, si on les eût suivis, auraient

sauvé l’armée française à Crécy, était originaire de l’ancien

comté de Luxembourg. Un Alard de _Basailles_ (en latin: de

_Basellis_) figure en 1307 parmi les feudataires de Henri, comte

de Luxembourg, auquel il prête serment de foi et hommage en

promettant de le servir envers et contre tous, excepté l’évêque

de Liége (Bibl. nat., dép. des mss., fonds latin, nº 10163, fº 67

vº). Il y avait au moyen âge deux seigneuries et deux châteaux

de Bazeilles, l’un sur l’Otain (Meuse, ar. et c. Montmédy),

l’autre sur la rive droite de la Meuse à 3 kil. E. S. E. de Sedan

(Ardennes, ar. et c. Sedan). L’héroïque compagnon d’armes de Jean

de Luxembourg à Crécy devait tirer son nom et son origine du

Bazeilles voisin de Sedan, car un «Obertin de _Baseilles_» est

cité dans un acte du 11 juin 1359 parmi les hommes de fief de la

châtellenie de Bouillon. (V. _Table chronologique des chartes

de l’ancien comté de Luxembourg_, par Fr. X. Wurth-Paquet,

Luxembourg, 1869, in-4º, p. 65.) D’après M. Jeantin, cité par M.

Kervyn (t. V de son édition des _Chroniques_ de Froissart, p.

475 et 476), les seigneurs de Bazeilles devaient ce surnom de

_moine_ à leur cimier qui portait un moine ou un hermite tenant

un chapelet. Le nom du petit village de Bazeilles se trouve ainsi

associé d’une manière glorieuse à deux des plus grands désastres

de notre histoire.

[219] Une croix, nommée dans le pays _Croix de Bohême_, sise à

Fontaine-sur-Maye, sur le _Chemin de l’Armée_, rappelle l’endroit

où est mort Jean de Bohême.

[220] L’écuyer dont il s’agit ici est Lambert IV de Dammartin de

Warfusée, seigneur d’Oupeye, dont le père, Lambert III, maréchal

de l’évêque et prince de Liége, était mort le 1er janvier 1346

(n. st.). On voit par un acte du 11 juin 1359 que Lambert

d’Oupeye était prévôt de Bouillon. (V. _Table chronol. des

chartes du Luxembourg_, in-4º, 1869, p. 65.)

[221] Charles IV, fils de Jean de Luxembourg, roi de Bohême,

avait été élu roi des Romains le 11 juillet 1346.

Philippe de Valois est au désespoir et frémit de colère en voyant une

aussi puissante armée que la sienne taillée en pièces par une poignée

d’Anglais. Jean de Hainaut console le roi de France et l’engage à

quitter le champ de bataille: la nuit est proche et l’obscurité sera

telle bientôt qu’en s’avançant le roi courrait grand risque de se

jeter au milieu des ennemis. Cependant, Philippe, qui a la rage et le

désespoir au cœur, chevauche un peu en avant comme pour rejoindre les

comtes d’Alençon et de Flandre qui sont descendus d’un tertre qu’ils

occupaient et soutiennent sans reculer tout l’effort du prince de

Galles et de sa bataille.--Le matin de cette journée, le roi de France

avait donné à Jean de Hainaut un magnifique coursier noir que monte

un chevalier de Hainaut nommé Thierri de Senzeilles, porte-bannière

du sire de Beaumont: cheval et cavalier sont réduits au milieu des

hasards du combat à se frayer de vive force un passage à travers les

rangs de l’armée anglaise qu’ils parviennent à fendre sans que la

hampe de la bannière se détache un seul instant des _buhos_[222] où

elle est fixée. Thierri de Senzeilles, se trouvant ainsi séparé de son

maître et ne pouvant revenir sur ses pas, chevauche à toute bride dans

la direction de Doullens et d’Arras; il arrive le dimanche à Cambrai

où il apporte la bannière de son seigneur. Jean de Hainaut et Charles

de Montmorency, qui se tiennent au frein du cheval du roi de France,

entraînent celui-ci, comme malgré lui, loin du champ de bataille; mais

un chevalier de Hainaut, appelé Henri de Houffalize[223], sire de

Wargnies-le-Petit[224], attaché au chapeau et au frein du seigneur de

Montmorency, ne veut pas, à l’exemple de son maître, quitter le champ

de bataille: éperonnant son cheval, il s’élance en pleine mêlée et se

bat jusqu’à ce qu’il ait trouvé la mort. P. 179 à 181, 422 à 423.

[222] _Buhot_ est un mot de l’ancien français, qui s’est

conservé dans divers patois et notamment dans le patois normand,

et qui désigne ici une sorte d’étui où reposait l’extrémité de la

hampe.

[223] Auj. Belgique, prov. Luxembourg, ar. Bastogne.

[224] Nord. ar. Avesnes, c. Quesnoy.

Cette bataille, livrée le samedi 26 août entre Labroye[225] et Crécy,

est encore plus sanglante que chevaleresque. D’ailleurs, la plupart

des grands faits d’armes de la journée sont restés inconnus, car

elle s’engage fort tard dans l’après-midi. Cette circonstance porte

surtout préjudice aux Français, dont beaucoup, se trouvant séparés de

leurs seigneurs à la tombée de la nuit et errant à l’aventure dans

l’obscurité, vont se jeter au milieu de leurs ennemis. Les Anglais les

tuent sans merci, le mot d’ordre ayant été donné le matin de ne prendre

personne à quartier à cause de l’immense multitude des Français.

Ceux-ci, toutefois, aidés de leurs auxiliaires allemands et savoisiens,

ayant réussi à rompre les archers de la bataille du prince de Galles,

entreprennent une lutte corps à corps avec les gens d’armes anglais et

déploient un courage héroïque. Sur ces entrefaites, la seconde bataille

des Anglais, sous les ordres des comtes de Northampton, d’Arundel et

de l’évêque de Durham, vient renforcer la première que commande le

prince de Galles en personne; Renaud de Cobham et Jean Chandos font des

prodiges de valeur. Néanmoins, la lutte est assez acharnée pendant un

moment pour que les comtes de Warwick, de Hereford et Renaud de Cobham,

auxquels a été confiée la garde du prince, envoient un chevalier

demander du secours au roi d’Angleterre, qui, de la motte d’un moulin à

vent, suit toutes les péripéties de la bataille. «Mon fils est-il mort

ou blessé mortellement?» demande Édouard III au messager nommé Thomas

de Norwich.--«Non, monseigneur,» répond celui-ci.--«Retournez alors,

reprend le roi, dire à ceux qui vous ont envoyé de ne me point requérir

tant que mon fils sera en vie; qu’ils laissent donc l’enfant gagner ses

éperons: cette journée est sienne, et je veux qu’il en ait l’honneur.»

P. 181 à 183, 423 à 425.

[225] Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c. Hesdin. Labroye,

par où le roi de France vaincu se replia sur Amiens, est un peu

à l’est de Crécy. L’armée anglaise était adossée au petit bois

de Crécy-Grange, appuyant sa droite au bourg de Crécy et à la

Maye, son centre au fameux moulin à vent, sa gauche à Wadicourt;

son front dominait la _Vallée des Clercs_, principal théâtre de

l’action. L’armée française tournait le dos à Labroye, sa gauche

formée par les Génois en avant de Fontaine, vis-à-vis la _Vallée

des Clercs_, son centre à Estrées, sa droite à la ferme de

Branlicourt voisine de Labroye. C’est ce qui explique pourquoi,

lorsque la gauche et le centre de l’armée française, c’est-à-dire

les Génois et le comte d’Alençon, eurent été mis en déroute par

le prince de Galles et les archers anglais, Philippe de Valois,

qui commandait la droite, opéra sa retraite par le château de

Labroye.

Le comte de Harcourt, frère, et le comte d’Aumale[226], neveu de

Godefroi de Harcourt, sont tués; averti du danger qu’ils courent,

Godefroi arrive trop tard pour leur sauver la vie. Le comte Charles

d’Alençon, frère de Philippe de Valois, le comte Louis de Blois, neveu

du roi de France, le duc de Lorraine, les comtes de Flandre, d’Auxerre,

de Saint-Pol[227] et le grand prieur de France trouvent aussi la mort

en combattant les Anglais. P. 424, 183 et 184.

[226] Jean V de Harcourt, comte d’Aumale, fils de Jean IV, comte

de Harcourt tué à Crécy, fut seulement blessé dans la bataille du

26 août 1346: le roi Jean le fit décapiter en 1355.

[227] D’après l’_Art de vérifier les dates_ (t. II, p. 778) Jean

de Châtillon, comte de Saint-Paul, serait mort avant 1344, et son

fils et successeur Gui V était trop jeune en 1346 pour se battre

à Crécy.

_Première rédaction._ Philippe de Valois quitte le champ de bataille

à la tombée du jour; escorté de cinq chevaliers seulement, Jean de

Hainaut, les seigneurs de Montmorency, de Beaujeu, d’Aubigny et de

Montsaut, il arrive au milieu de la nuit devant le château de Labroye

dont le châtelain[228], s’entendant appeler, demande qui frappe à sa

porte à une heure aussi avancée: «Ouvrez, ouvrez, châtelain, répond

Philippe, c’est l’infortuné roi de France.» Le roi reste à Labroye

jusqu’à minuit, y prend quelques rafraîchissements et se fait donner

des guides pour le conduire; il entre à Amiens au point du jour et s’y

arrête pour savoir ce que sont devenus ses gens. P. 184 et 185.

[228] Ce châtelain, nommé Jean Lessopier, dit _Grand-Camp_,

était entièrement dévoué à Philippe de Valois.

Il y eut beaucoup de morts du côté des Français, et si les Anglais

les avaient poursuivis, comme ils firent à Poitiers, il en serait

resté encore davantage sur le champ de bataille y compris le roi de

France lui-même; mais les vainqueurs se contentèrent de défendre leurs

positions et de repousser les attaques. Le roi de France fut redevable

de son salut à cette circonstance, car il resta fort tard sur le

théâtre de l’action; et lorsqu’il s’en éloigna, il n’avait pas à ses

côtés plus de soixante hommes. Il avait eu déjà un cheval tué sous

lui lorsque Jean de Hainaut, saisissant par la bride le coursier sur

lequel Philippe était remonté, entraîna le roi pour ainsi dire de force

loin du champ de bataille. Les archers anglais contribuèrent surtout

au succès de cette journée, car ce furent eux qui mirent les Génois en

déroute, et la déroute des Génois causa celle des chevaliers français,

en quelque sorte écrasés, eux et leurs chevaux, sous cette masse de

fuyards[229]. Ajoutez à cela que les gens d’armes et archers anglais

étaient suivis de pillards et de ribauds, du pays de Galles et de

Cornouaille, armés de grands coutelas, qui, profitant du désordre des

ennemis, se jetaient à l’improviste sur les seigneurs français, comtes,

barons et chevaliers, et les tuaient sans faire de quartier à personne:

ce dont Édouard se montra très-irrité. P. 186 et 187.

Chroniques de J. Froissart, tome 03/13 · 第 6 / 45 段