Édouard III partit de Poissy pour s’avancer en Beauvaisis
et passa la Seine le 16 août, le lendemain de l’Assomption.
Philippe de Valois fut grossièrement dupe d’une feinte d’Édouard
III, auquel l’archevêque de Besançon vint apporter à Poissy
des lettres de défi de la part du roi de France. Ces lettres
de défi, datées de Saint-Denis le 14 août 1346, ne nous sont
connues que par une mauvaise traduction latine conservée à
Oxford; et elles ont été publiées par M. Kervyn de Letthenhove
(t. IV de son édition de Froissart, p. 496 et 497). Dans
ces lettres, Philippe de Valois proposait la bataille à son
adversaire, soit entre Saint-Germain-des-Prés et Vaugirard,
soit entre Francheville et Pontoise, pour le jeudi, le samedi,
le dimanche ou le mardi suivant. Le rusé monarque anglais,
voyant à qui il avait affaire, se contenta de répondre pour le
moment de vive voix qu’il se disposait à prendre le chemin de
Montfort (Montfort-l’Amaury, Seine-et-Oise, ar. Rambouillet), où
on pouvait le venir chercher. En même temps, pour donner plus
sûrement le change sur la direction qu’il était résolu à prendre,
l’habile stratégiste chargeait son fils le prince de Galles,
établi à Saint-Germain-en-Laye, de menacer l’ouest et même le sud
de Paris, comme si les Anglais eussent voulu passer la Bièvre et
la Seine en amont de Paris: de là les incursions à Saint-Cloud,
à Boulogne et à Bourg-la-Reine. Le roi de France tomba dans le
piége que son adversaire lui tendait: il alla se poster avec le
gros de ses forces au pont d’Antony pour défendre le passage
de la Bièvre au moment même où le roi anglais, exécutant, le
mercredi 16 août, un rapide mouvement rétrograde, franchissait la
Seine sur le pont refait de Poissy. Le lendemain jeudi 17 août,
quand le tour fut joué, Édouard III adressa de Grandvilliers une
hautaine et ironique réponse aux lettres de défi de Philippe de
Valois où il lui dit: «... nous ne sommes mie avisés d’estre
tailliés par vous, ne de prendre de vous lu et jour de bataille.»
Ces curieuses lettres d’Édouard III à Philippe de Valois, dont le
texte est, comme on le voit, en français, sont conservées dans
les Archives du collége de _Corpus Christi_, à Cambridge; elles
ont été publiées, d’après une copie de M. Snell, par M. Kervyn
de Lettenhove (t. IV de son édition de Froissart, p. 497 et
498). Une collation de ce document, faite par M. Riley, apporte
au texte de M. Kervyn d’importantes corrections (t. V de son
édition, p. 551). Cf. Grandes Chroniques, éd. in-12, t. V, p.
457, et le continuateur de Nangis, éd. de Géraud, t. II, p. 199.
[168] Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 77) et tous les
manuscrits de Froissart, à l’exception de celui de Rome,
appellent cette abbaye _Saint-Messien_. Cette leçon n’est pas
aussi absolument mauvaise qu’on pourrait le croire au premier
abord, car les restes de saint _Messien_ (sanctus _Maximianus_)
reposaient à côté de ceux de saint Lucien, son compagnon, dans
l’abbaye de ce nom, de l’ordre de Saint-Benoît, diocèse et ville
de Beauvais. En réalité, le feu ne fut mis qu’au faubourg de
l’Hôtel-Dieu et n’atteignit que très-faiblement l’abbaye de
Saint-Lucien.
[169] Oise, ar. Beauvais, c. Marseille-le-Petit.
[170] Cet évêque était le belliqueux Jean de Marigny, qui fut
promu l’année suivante à l’archevêché de Rouen. V. _Gallia
christ._, t. IX, col. 721.
[171] Oise, ar. Beauvais. D’après Michel de Northburgh (_Ibid._,
p. 137 et 138), un engagement fut livré à Grandvilliers entre
l’avant-garde de l’armée anglaise et des gens d’armes de la
maison du roi de Bohême. Les Anglais eurent d’abord le dessous et
perdirent Thomas Talbot; mais ils reprirent bientôt l’avantage
grâce à un renfort amené par le comte de Northampton. Les
Français eurent douze morts, huit blessés et furent poursuivis
jusqu’à deux lieues d’Amiens.
[172] Oise, ar. Beauvais, c. Grandvilliers.
[173] Somme, ar. Amiens. Michel de Northburgh ne parle ni de
l’incendie de Saint-Lucien et des faubourgs de Beauvais ni de la
halte à Milly. D’après le clerc d’Édouard III (_Ibid._, p. 137),
le roi anglais passa à Poix le lendemain de son départ de Poissy
et n’y coucha point; cette place fut prise par l’arrière-garde
de son armée, malgré les efforts de trois cents Français qui
périrent en la défendant. D’après l’auteur de l’_Histoire des
maieurs d’Abbeville_ (p. 321), Oulphart de Ghistelles, chevalier
flamand au service d’Édouard III, commandait les Anglais qui
s’emparèrent du très-fort château de Poix.
[174] Somme, ar. Amiens, c. Molliens-Vidame, à trois lieues et
demie O. N. O. d’Amiens et à la même distance S. E. d’Abbeville.
[175] Aujourd’hui Nampty-Coppegueule, Somme, ar. Amiens, c.
Conty. Froissart reproduit un passage de Jean le Bel dont voici
le texte: «Il (Philippe de Valois), se loga en une ville qu’on
appelle _Copegueule, qui siet_ à trois lieues prez de la cité
d’Amiens...» Les copistes de Froissart prenant le premier _u_ de
_Copegueule_ pour un _n_, le second _u_ pour un _i_ ou un _y_,
et réunissant la dernière syllabe de ce mot: _le_, aux deux mots
qui suivent: _qui siet_, ont été conduits à forger un nom de
lieu imaginaire: _Copegney_ ou _Copegni le-qui-siet_, imprimé
d’ordinaire dans les éditions antérieures et aussi dans la
nôtre: _Copegni l’Equisiet_. _Copegny l’Equisiet_ est purement
fictif et ne provient que d’une mauvaise lecture de trois mots
de Jean le Bel: _Copegueule qui siet_; en réalité ce n’est pas
autre chose que Copegueule, localité placée, comme le dit Jean
le Bel, à environ trois lieues d’Amiens et à cinq ou six lieues
d’Airaines où campait Édouard III. Le nom de cette localité,
située précisément sur la route de Beauvais à Amiens que suivait
Philippe de Valois, est défiguré sur la carte de Cassini sous la
forme _Coppeguette_, mais il a été rétabli sous sa vraie forme
sur la carte de l’état-major (feuille de Montdidier), et il
s’est conservé jusqu’à nos jours dans le nom de la commune de
Nampty-Coppegueule.
Pendant que le roi d’Angleterre se tient à Airaines, il envoie
l’avant-garde de son armée, sous les ordres du comte de Warwick et de
Godefroi de Harcourt, tenter le passage de la Somme à Longpré[176],
à Pont-Remy[177], à Fontaine-sur-Somme[178], à Long-en-Ponthieu[179]
et à Picquigny[180]. Repoussés sur tous ces points par les Français
qu’ils trouvent partout en force pour garder les ponts et défendre le
passage de la rivière, les coureurs anglais retournent à Airaines.--Ce
même soir, le roi de France vient coucher à Amiens[181] à la tête d’une
armée de plus de cent mille hommes. P. 155 et 156, 388 à 390.
[176] Aujourd’hui Longpré-les-Corps-Saints, Somme, ar.
Abbeville, c. Hallencourt.
[177] Somme, ar. Abbeville, c. Ailly-le-Haut-Clocher. Le pont de
l’Étoile (Somme, ar. Abbeville, c. Picquiguy) ayant été rompu,
les Anglais essayèrent vainement de passer la Somme en amont
d’Abbeville à Hangest et à Pont-Remy, où ils furent repoussés
par le roi de Bohême. (_Histoire chronologique des maieurs
d’Abbeville_, p. 321.)
[178] Somme, ar. Abbeville, c. Hallencourt.
[179] Somme, ar. Abbeville, c. Ailly-le-Haut-Clocher.
[180] Somme, ar. Amiens.
[181] D’après Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 80 et 81), le
roi de France alla directement de _Coppegueule_ (aujourd’hui
Nampty-Coppegueule) à Airaines, sans passer par Amiens.
Le lendemain, dès le matin, Édouard III part d’Airaines et chevauche
à travers le Vimeu[182] en se dirigeant vers Abbeville. Incendie
d’Aumale[183], de Senarpont[184], du château et de _l’abbaye_ de
Mareuil[185] par les Anglais; les flammes de ces incendies volent
jusqu’à Abbeville[186]; engagement près d’Oisemont entre les Anglais
et les gens d’armes de tout le pays de Vimeu ayant à leur tête le
sire de Boubers, chevalier banneret. Défaite des Français. Le sire de
Boubers est pris par Jean Chandos; et les seigneurs de Brimeux, de
Sains, de Louville et de Sempy sont aussi faits prisonniers par les
Anglais. Édouard III entre dans Oisemont et y passe la nuit dans le
«grand hôpital[187].» Ce même jour, Godefroi de Harcourt est repoussé
de Saint-Valery[188] par le comte de Saint-Pol et Jean de Ligny,
capitaines de la garnison. Pendant ce temps, Philippe de Valois, qui
désire acculer les Anglais entre son armée et la Somme, charge Godemar
du Fay d’aller par la rive droite avec douze mille hommes garder les
ponts et les passages de cette rivière depuis Abbeville jusqu’au Crotoy
et notamment le passage de Blanquetaque[189] situé en aval d’Abbeville;
lui-même prend le chemin d’Airaines d’où les Anglais sont partis le
matin et où il arrive à midi. Le roi d’Angleterre, voyant que son armée
ne peut passer la Somme ni à Saint-Valery ni à Abbeville, promet cent
nobles à qui lui fera connaître un gué entre ces deux villes; c’est
alors qu’un habitant de Mons en Vimeu, fait prisonnier par les Anglais,
nommé Gobin Agache, pour recouvrer sa liberté et gagner la récompense
promise, indique à Édouard III le gué de Blanquetaque. P. 156 à 160,
390 à 395.
[182] Le Vimeu, ancien _pagus Vimnaus_, s’étendait entre la
Somme et la Brêle; Saint-Valery-sur-Somme en était la ville
principale.
[183] Aujourd’hui hameau de la comm. d’Offoy, Somme, ar.
Péronne, c. Ham.
[184] Somme, ar. Amiens, c. Oisemont.
[185] Aujourd’hui Mareuil-Caubert, Somme, ar. et c. Abbeville.
Cette localité est à quelque distance de la rive gauche de
la Somme, à une demi-lieue au sud d’Abbeville; il n’y avait
pas d’abbaye proprement dite, comme l’indique Froissart, mais
seulement un prieuré dépendant de l’abbaye de Breteuil. L’église
de Saint-Christophe de Mareuil figure en 1164 au nombre des
biens, situés dans le diocèse d’Amiens, dont l’évêque Thierri
confirme la possession à l’abbaye de Breteuil, au diocèse de
Beauvais. V. le _Gallia Christiana_, t. X, _Instrumenta_, col.
263.
[186] Une attaque fut aussi dirigée contre Abbeville par
le comte de Warwick et Godefroi de Harcourt, mais elle fut
vigoureusement repoussée par le mayeur Colard Le Ver, V. _Hist.
d’Abbeville_, par F. C. Louandre, éd. de 1844, t. I, p. 222 et
223.
[187] Somme, ar. Amiens, à quatre lieues au sud d’Abbeville.
Le _grant hospital_ dont parle Froissart était une commanderie
de Saint-Jean de Jérusalem. M. Joachim Ambert, auteur d’une
assez volumineuse dissertation sur la bataille de Crécy (Paris,
1845, petit in-8 de 144 pages avec une carte) croyant que ces
mots: _grant hospital_ désignent un hospice, croit retrouver cet
hospice dans un enclos situé à Vismes qui porte aujourd’hui le
nom de _Maladrerie_ (V. p. 71 de son mémoire). On est exposé à
ces méprises quand on croit pouvoir interpréter les textes en
ancien français sans avoir appris suffisamment cette langue.
Charles V, accordant en novembre 1372 certains priviléges à
Oisemont en Vimeu, dit qu’il lui a été exposé «par nostre amé et
féal conseiller le prieur et les frères de l’ordre de l’ospittal
de Saint-Jehan de Jherusalem ou prieuré de France, et leurs
hommes et subgiés les habitants de la ville d’Oysemont en Vimeu,
que, _vint et six ans_ a ou environ, ladite ville, laquelle
estoit lors moult notable et bien peuplée, et y avoit bon marchié
deux jours chascune sepmaine, et en laquelle nostre prevost de
Vimeu tient son siège et ses plais deux fois la semaine, _fut
pieça, quant les Anglois ennemis de nostre royaume chevauchèrent
par ledit pais en venant de Normandie à Calais.... arse, gastée
et destruite, et pluseurs des habitans d’icelle les aucuns mors,
et les autres prins et raenconnès par les dis ennemis_.» (Arch.
nat., JJ103, fº 142 vº, p. 304.)
[188] Saint-Valery-sur-Somme, Somme, ar. Abbeville.
[189] Passage de la Somme situé entre Abbeville et Saint-Valery,
à une lieue et demie de l’une et l’autre de ces villes, en face
des communes de Noyelles-sur-Mer et de Port-le-Grand, sur la
rive droite, de Mons et de Saigneville, sur la rive gauche.
Ce passage, autrefois le seul guéable en aval d’Abbeville,
tire son nom, d’après Froissart, d’un amas de marne blanche
qui forme à marée basse un atterrissement au milieu du cours
de la rivière; il a été appelé quelquefois par corruption
_Blanquetade_. «Cassini s’est trompé, dit M. F. C. Louandre,
en plaçant le gué de Blanquetaque à l’embouchure de la Somme,
au-dessus du Crotoy. Ce que les marins nomment Blanquetaque,
c’est-à-dire tache blanche, est le point le plus apparent de
la falaise crayeuse qui forme, au-dessus de Port-le-Grand, une
longue bande de couleur blanche. C’est donc à douze ou quinze
cents mètres environ, à l’aval de ce village, que nous devons
placer l’endroit où se trouvait ce passage. Sur tous les points
de la Somme, depuis Port-le-Grand jusqu’au Crotoy, le fond de
la rivière est mobile comme ses flots: chaque marée le creuse
ou l’exhausse alternativement; mais le gué de Blanquetaque
n’a jamais varié. Dans les longues guerres du moyen âge, il a
toujours servi de passage aux nombreuses armées qui ravagèrent
le pays. Aujourd’hui, comme au temps de Gobin Agache, ce gué
«est à gravier de blanche marle, fort et dur, sur quoi on peut
fermement charrier.» Mais maintenant le fleuve est entièrement
guéable depuis Port-le-Grand jusqu’à Noyelles.» (_Dissertation
sur la bataille de Crécy_, par F. C. Louandre, dans la _Revue
anglo-française_, t. III, p. 248). Le rédacteur des _Grandes
Chroniques_ est d’accord avec la tradition immémoriale du
pays sur la position du gué de Blanquetaque: «il (le roi
d’Angleterre) laissa son disner et s’en desparti et s’en ala à
_Saigneville_, au lieu qui _est dit Blanchetache_» (éd. in-12,
t. V, p. 459 et 460); Saigneville (Somme, ar. Abbeville, c.
Saint-Valery-sur-Somme) est situé sur la rive gauche de la Somme,
précisément en face de Noyelles et de Port-le-Grand.
Édouard III part le jeudi[190] à une heure du matin d’Oisemont et
arrive vers le lever du soleil au gué de Blanquetaque; ayant trouvé
la marée haute, il est obligé d’en attendre le reflux jusqu’après
prime (six heures du matin). Godemar du Fay, qui se tient de l’autre
côté, sur la rive droite de la Somme, à la tête de douze mille
hommes, la plupart gens d’Abbeville, de Saint-Riquier[191], de
Saint-Esprit-de-Rue[192], de Montreuil[193] et du Crotoy[194], après
avoir disputé de toutes ses forces[195] le passage aux Anglais, voit
les siens fuir dans toutes les directions; atteint lui-même d’une
blessure[196], il se replie sur Saint-Riquier.--Ce même jour, le roi
de France, parti le matin d’Airaines, arrive à Oisemont à l’heure
de tierce (9 heures du matin) et après y avoir fait halte une heure
seulement, il se remet à la poursuite des Anglais dans la direction
de Blanquetaque, situé à environ cinq lieues d’Oisemont, lorsqu’il
apprend, en passant à Mons, que le corps d’armée de Godemar du Fay
a été taillé en pièces et qu’Édouard III vient de passer la Somme:
ne pouvant plus dès lors traverser cette rivière que sur le pont
d’Abbeville, il y va coucher le soir même. P. 160 à 163, 395 à 399,
403.
[190] D’après Michel de Northburgh (_Hist. Ed. III_, p. 138),
Édouard III passa la Somme le jour de la Saint-Barthélemy (24
août) 1346.
[191] Somme, ar. Abbeville, c. Ailly-le-Haut-Clocher.
[192] Somme, ar. Abbeville. Rue, sur la rive gauche de la
Maye, se composait de deux paroisses, l’une sous le titre du
Saint-Esprit, et l’autre sous celui de Saint-Wulphy.
[193] Aujourd’hui Montreuil-sur-Mer, chef-lieu d’arrondissement
du Pas-de-Calais.
[194] Somme, ar. Abbeville, c. Rue.
[195] D’après Michel de Northburgh, le roi de France avait
ordonné cinq cents hommes d’armes et trois mille gens des
Communes pour garder le passage. Le combat fut acharné, puisque
deux mille gens d’armes furent tués du côté des Français;
en outre, beaucoup de chevaliers et d’écuyers furent faits
prisonniers, et ceux qui parvinrent à s’échapper furent
poursuivis jusqu’aux portes d’Abbeville.
[196] La rédaction d’Amiens ou seconde rédaction est la seule,
comme l’a fait remarquer M. Rigollot, qui mentionne (p. 398)
cette blessure de Godemar du Fay (V. _Mémoires de la Société des
antiquaires de Picardie_, t. III, p. 140). Godemar du Fay, qui
avait sous ses ordres Jean de Picquigny, le sire de Caumont et
Jean du Cange, trésorier des guerres, paraît avoir recommencé
le combat entre Noyelles-sur-Mer et Sailly-le-Sec (Somme, ar.
Abbeville, c. Nouvion-en-Ponthieu), sur la route d’Abbeville,
où l’on découvre encore journellement, disait M. Seymour de
Constant en 1831, des sarcophages entourés d’une grande quantité
d’ossements épars. (V. _Mémoire sur le plan et la position des
deux armées à la bataille de Crécy_, par le baron Seymour de
Constant, p. 12. Abbeville, 1831, in-18 de 46 pages, avec une
carte). Jean du Cange, que nous voyons chargé de défendre avec
Godemar du Fay les passages de la Somme, devait connaître à
fond le pays, car l’abbé de Corbie ayant demandé la permission
d’établir un système de ventailles (écluses) en certains relais
de la Somme et de faire payer un droit aux navires profitant de
ces écluses, Philippe de Valois enjoignit en mars 1343 «à son amé
vallet Jehan du Cange» de faire une enquête (Arch. nat., JJ74,
p. 427, fº 246). L’insuccès de l’affaire de Blanquetaque ne fit
encourir aucune disgrâce à Jean du Cange, qui était trésorier
des guerres et gouverneur du comté de Ponthieu en décembre 1346
(Arch. nat., JJ100, fº 51, p. 151.)
Édouard III, une fois parvenu sur la rive droite de la Somme, s’étend
dans la direction de Noyelles[197], qu’il épargne en considération
de la comtesse d’Aumale, [fille[198]] de Robert d’Artois; mais ses
maréchaux chevauchent jusqu’au port du Crotoy[199] qu’ils pillent
et brûlent et où ils trouvent quantité de navires chargés de vins
du Poitou et d’autres vivres et denrées dont ils s’emparent pour
l’approvisionnement de l’armée[200]. Le lendemain matin (vendredi 25
août), le roi d’Angleterre s’avance avec le gros de ses gens vers
Crécy-en-Ponthieu[201], tandis que ses deux maréchaux chevauchent,
l’un dans la direction de Rue pour couvrir la gauche, l’autre dans
la direction d’Abbeville et de Saint-Riquier, pour couvrir la
droite de l’armée; le roi anglais vient camper le soir assez près
de Crécy. Arrivé là en plein Ponthieu, pays qui doit lui appartenir
comme ayant été donné en mariage à sa mère, il prend la résolution
d’attendre les Français le lendemain pour leur livrer bataille et fait
occuper à ses troupes une position très-avantageuse choisie par ses
maréchaux.--Pendant ce temps, le roi de France, arrivé à Abbeville le
jeudi soir, passe la journée du vendredi à concentrer ses troupes;
informé le soir par ses maréchaux du changement survenu dans l’attitude
des Anglais, il réunit à souper les princes et hauts seigneurs de sa
suite, heureux de leur annoncer une bataille pour le lendemain.--Le
vendredi soir, le roi d’Angleterre donne aussi à souper aux comtes et
barons de son armée. P. 163 à 168, 399 à 405.
[197] Aujourd’hui Noyelles-sur-Mer, Somme, ar. Abbeville, c.
Nouvion-en-Ponthieu. Noyelles est à deux lieues et demie N. O.
d’Abbeville. D’après M. F. C. Louandre (_Hist. d’Abbeville_,
éd. de 1844, t. I, p. 227), la plaine entre Noyelles et Port
s’appelle encore aujourd’hui Blanquetaque.
[198] Froissart, en disant que la comtesse d’Aumale était
sœur de Robert d’Artois, reproduit une erreur de Jean le Bel
(_Chron._, t. II, p. 84). Catherine d’Artois, qui, dans un
vidimus du 12 février 1347 où elle confirme la charte de commune
de Ponthoile, prend le titre de «_dame de Noyelles_ et de
Pontoilles,» veuve en 1342 de Jean II de Castille-Ponthieu, comte
d’Aumale, était fille, et non sœur, de Robert d’Artois. Blanche
sa fille, mariée en 1340 à Jean de Harcourt, était nièce de
Godefroi de Harcourt. (Bibl. nat., dép. des mss., collection de
dom Grenier, vol. 214, fº 250.)
[199] Michel de Northburgh parle en ces termes de la prise et du
pillage du Crotoy: «Et mesmes le jour (jeudi 24 août) mounsignour
Hugues le Despenser prist la ville de Crotoie, et luy et sa gent
tuèrent illesques quatre cens hommes d’armes et tendrent la ville
et trouvèrent graunt plenté du vituailles» (V. Robert d’Avesbury,
_Hist. Ed. III_, p. 138). Les archives du Crotoy ne furent
pas plus épargnées que les habitants, car Philippe de Valois,
confirmant en décembre 1346 une charte de priviléges octroyée en
1209 par Guillaume, comte de Ponthieu et de Montreuil, motive
ainsi cette confirmation: «comme par souffiants relation nous
soit apparu que les lettres et priviléges de Crotoy et de Maioc
aient esté arses ou perdues par la venue du roi d’Angleterre
nostre ennemi ou de ses gens, ou mois d’aoust derrain passé.»
Arch. nat., JJ100, fº 51, p. 151.
[200] D’après Michel de Northburgh, Édouard III se tint sur le
bord de la Somme pendant toute la journée du jeudi 24 août, et
même il y coucha dans la nuit du 24 au 25, afin d’être en mesure
d’empêcher le roi de France qui le suivait de passer à son tour
au gué de Blanquetaque; mais Philippe de Valois n’osa tenter le
passage en face de toute l’armée anglaise et prit la direction
d’Abbeville.
[201] D’après le clerc d’Edouard III, le roi anglais passa
la journée du vendredi dans la forêt de Crécy; il y a donc
lieu de penser que passant par l’ancien chemin Vert et par
Forest-l’Abbaye (Somme, ar. Abbeville, c. Nouvion-en-Ponthieu) il
traversa la forêt de Crécy dans la partie comprise entre le Titre
et la vieille ferme sise à Crécy qu’on nomme le _Donjon_.
CHAPITRE LX.
BATAILLE DE CRÉCY[202] (§§ 274 à 287).
[202] Cf. Jean le Bel, _Chron._, t. II, chap, LXXII, p. 85 à
93. Aux études spéciales sur la bataille de Crécy déjà citées
dans les notes qui précèdent, nous croyons utile d’ajouter
l’indication des ouvrages suivants qui nous ont été obligeamment
communiqués par notre confrère M. A. Demarsy:
1º Une troisième édition de la brochure déjà citée de M. le baron
Seymour de Constant, augmentée de quelques observations sur un
mémoire récemment publié par M. Ambert. Abbeville, Jeunet; Paris,
Dumoulin; 1851, in-18 de 95 pages.
2º _Notice historique sur Crécy_, par M. de Cayrol; extrait des
_Mémoires de la Société d’Émulation d’Abbeville_, 1836 et 1837.
3º _Itinéraire au Champ de bataille de Crécy_, lu à la _Société
des Sciences morales_ le 2 décembre 1836 par l’abbé Caron et
publié après sa mort par le docteur Boucher. Versailles, 1849,
in-8.
4º _Études historiques sur Édouard III, Philippe de Valois et
la guerre de 1346_, par de Pongerville; articles publiés dans
le _Journal de l’instruction publique_ et reproduits dans la
_Picardie_, nº du 15 septembre 1855.
Le samedi matin 26 août, Édouard III et le prince de Galles son fils
entendent la messe, se confessent et reçoivent la communion. Par
l’ordre du roi anglais, on établit un grand parc près d’un bois[203]
derrière l’armée; tous les hommes d’armes mettent pied à terre ainsi
que les archers, et l’on enferme tous les chevaux et les chariots dans
le dit parc qui n’a qu’une entrée. Édouard III divise son armée en
trois batailles dont deux sont commandées par lui et son fils; il les
passe en revue, enjoignant à chacun sous les peines les plus sévères de
rester à son rang et de ne jamais l’abandonner sans son ordre exprès,
quoi qu’il arrive[204]; puis, après avoir fait bien boire et bien
manger tous ses gens, il les invite à se reposer assis par terre, leurs
bassinets et leurs arcs devant eux, afin d’être plus frais et plus
dispos en attendant l’attaque des Français. P. 168 à 170, 405 à 410.
[203] Ce bois est celui de Crécy-Grange qui figure encore
aujourd’hui au Dictionnaire des Postes comme écart de la commune
de Crécy-en-Ponthieu; il est situé un peu au nord du bourg de
Crécy et de la commune de Wadicourt, à égale distance de ces
deux localités. «Après avoir laissé la forêt de Crécy sur la
gauche, l’armée anglaise avait pris position sur une hauteur, en
appuyant son aile droite à Crécy et étendant sa gauche du côté
de Wadicourt. Elle dominait ainsi, devant son front, un ravin
en pente douce, nommé la _Vallée des Clercs_; cette excellente
position militaire, défendue, du côté de Crécy, par plusieurs
rideaux placés l’un sur l’autre, en escalier, devient un peu
plus accessible en s’éloignant de ce bourg, et peut être tournée
du côté de Wadicourt. Afin d’obvier à cet inconvénient, le roi
d’Angleterre barricada sa gauche avec des palissades et des
chariots, laissant néanmoins une ouverture pour sortir et entrer
quand il serait temps; plaça son bagage derrière lui, dans le
bois, à gauche du chemin qui conduit de Crécy à Ligescourt;
fortifia ce bois avec des abatis, et fit ainsi de son poste un
vaste camp retranché que protégeait encore la petite rivière de
Maie qui coule dans la vallée de Crécy.» (_Hist. d’Abbeville_,
par F. C. Louandre, t. I, p. 229.) Dans cette position, l’armée
anglaise était retranchée sur sa droite, sur sa gauche et sur ses
derrières. Édouard III ayant son extrême gauche un peu au delà de
Wadicourt, à cheval sur l’ancienne chaussée Brunehaut d’Abbeville
à Hesdin qui depuis la bataille du 26 août a reçu dans le pays le
nom de _Chemin de l’armée_, Édouard III pouvait en cas d’échec
opérer sa retraite par ce chemin en allant passer l’Authie à
Ponche.
[204] La mention de cet ordre, empruntée à Jean le Bel (p. 91),
ne se trouve que dans le manuscrit d’Amiens (p. 406).