Marcheville et Wadicourt, qui longe la _Vallée-des-Clercs_,
s’appelle encore le _Chemin de l’armée_. L’écrasement dont parle
Froissart eut lieu sans doute au fond du ravin qui donne accès
dans la _Vallée des Clercs_ du côté de Wadicourt en un lieu-dit
nommé par les gens du pays le _Marché à Carognes_.
_Seconde rédaction._ La défaite des Français à Crécy eut quatre
causes principales: 1º par un orgueil déplacé, ils marchèrent au
combat sans obéir à aucun plan, sans observer aucune discipline et
contre la volonté même du roi qui fit de vains efforts, ainsi que Jean
de Hainaut, pour parvenir sur le lieu du combat; 2º une bonne partie
des combattants, du côté des Français, n’avaient ni bu ni mangé de la
journée, outre que, marchant depuis le matin, ils étaient accablés
de fatigue; 3º ils combattirent, ayant le soleil dans les yeux[230],
ce qui les incommodait beaucoup; 4º enfin, l’action s’engagea trop
tard, la nuit arriva tout de suite; les gens d’armes français qui
s’avançaient, n’y voyant plus assez pour reconnaître la bannière de
leurs seigneurs, ne se reconnaissant même plus les uns les autres,
allaient se jeter au milieu des ennemis. Du côté des Anglais, au
contraire, aucun homme d’armes ne bougea de la place qui lui avait
été assignée et n’empêcha les archers de lancer leurs traits.--Le roi
de France, qui se tient à une certaine distance de la bataille avec
Jean de Hainaut et les chevaliers de son escorte, apprend vers soleil
couchant que son armée vient d’être taillée en pièces par les Anglais.
A cette nouvelle, il est transporté de colère et, frappant son cheval
des éperons, il s’élance vers les ennemis. Les grands seigneurs qui
composent son escorte, Jean de Hainaut, Charles de Montmorency, les
seigneurs de Saint-Dizier et de Saint-Venant, le supplient de ne pas
exposer inutilement au danger en sa personne la noble Couronne de
France. Philippe de Valois se rend à leurs conseils et prend le chemin
de Labroye où il passe la nuit ainsi que les chevaliers de sa suite.
Charles de Bohême, dès lors roi d’Allemagne, fils du roi Jean de
Bohême, et le comte Guillaume de Namur, qui vient d’avoir un cheval tué
sous lui, quittent aussi le champ de bataille où Guillaume laisse mort
un de ses chevaliers nommé Louis de Jupeleu. Cette bataille se livre un
samedi, le lendemain de la Saint-Barthélemy, au mois d’août, l’an 1346.
Le roi d’Angleterre donne l’ordre de ne pas poursuivre les Français,
de laisser les morts à l’endroit où ils sont tombés et de ne pas les
dépouiller afin qu’on les puisse mieux reconnaître le lendemain matin;
il enjoint à ses gens de reposer tout armés, à ses maréchaux de faire
garder son camp par des sentinelles; puis il invite à souper tous les
comtes, barons et chevaliers de son armée. P. 426 à 428.
[230] Cette indication concorde bien avec la situation
topographique des deux armées. L’armée française, développant
ses lignes parallèlement au _Chemin de l’armée_ avec Crécy pour
objectif, avait la face tournée vers l’ouest; et comme le combat
commença vers quatre heures de l’après-midi, elle devait avoir le
soleil dans les yeux.
Le soir, Édouard III, qui n’a pas mis son bassinet de la journée,
descend de la hauteur où il s’est tenu pendant la bataille, vient vers
son fils, lui donne l’accolade et l’embrasse, en disant: «Beau fils,
Dieu vous garde! Vous êtes mon fils, car vous vous êtes bravement
conduit en ce jour: vous êtes digne de tenir terre.» A ces mots, le
prince s’incline tout bas et humblement devant le roi son père qu’il
comble des marques de son respect. Les Anglais passent la nuit en
actions de grâces et sans se livrer à aucuns divertissements, selon
l’ordre exprès du roi. P. 187 et 188, 428 et 429.
Le dimanche, au matin, le brouillard est si épais qu’on voit à
peine un arpent devant soi. Cinq cents hommes d’armes et deux mille
archers anglais vont en reconnaissance pour voir s’il reste encore dans
les environs quelque troupe d’ennemis à disperser; ils rencontrent les
milices bourgeoises des communautés de Rouen, de Beauvais, d’Amiens,
parties le matin d’Abbeville et de Saint-Riquier, sans rien savoir
du désastre de la veille. Les Anglais tombent à l’improviste sur ces
bonnes gens et en font un grand carnage; l’archevêque de Rouen[231] et
le grand prieur de France périssent dans la mêlée. P. 188 et 189, 428 à
430.
[231] Nicolas Roger, archevêque de Rouen, oncle du pape Clément
VI, ne fut pas tué à Crécy; il mourut à Avignon en 1347. (V.
_Gallia Christiana_, t. XI, col. 79.)
Édouard III charge deux chevaliers, Renaud de Cobham et Richard de
Stafford, d’aller sur le champ de bataille faire le recensement des
morts. Ces deux seigneurs se font accompagner de deux hérauts qui
reconnaissent les armes et de deux clercs[232] qui écrivent les noms;
une journée tout entière est employée à ce travail. On trouve gisants
sur le champ de bataille, du côté des Français, onze princes dont un
prélat[233], quatre-vingt chevaliers bannerets, douze cents chevaliers
d’un écu ou de deux et quinze ou seize mille[234], tant écuyers que
bourgeois, bidauds et Génois; du côté des Anglais, trois chevaliers
seulement et vingt archers. Le duc de Lorraine, les comtes d’Alençon,
de Blois, de Flandre, de Salm, de Harcourt, d’Auxerre, de Sancerre,
d’Aumale[235] et le grand prieur de France sont retrouvés parmi les
morts. Le roi d’Angleterre passe toute cette journée du dimanche sur
le champ de bataille. Le lundi au matin, des hérauts viennent demander
de la part du roi de France et obtiennent du roi anglais une trêve de
trois jours pour enterrer les morts. Ces hérauts se nomment Valois,
Alençon, Harcourt, Dampierre et Beaujeu. Édouard III fait déposer les
restes des princes, et notamment ceux du roi de Bohême[236] son cousin
germain, et ceux du comte de Harcourt, frère de Godefroi, [au prieuré]
de Maintenay[237] situé à quelque distance de Crécy. Ce même dimanche,
le comte de Savoie et son frère viennent rejoindre le roi de France à
la tête de mille lances; ils auraient pu prendre part à la bataille
si l’on avait suivi le sage conseil du Moine de Bazeilles; ils sont
au désespoir d’être arrivés trop tard. Toutefois, pour ne pas perdre
leur voyage, et se rendre utiles au roi de France qui leur a payé leurs
gages, ils passent au-dessus de l’armée victorieuse et vont se jeter
dans Montreuil pour y tenir garnison contre les Anglais. P. 190 et 191,
431 et 432.
otnote 232: La plaine, où s’était engagé le fort du combat, nommée
auparavant _Bulecamp_ ou _Bulincamp_, prit du recensement des morts
fait par ces clercs le nom de _Vallée-aux-Clercs_ qu’elle porte encore
aujourd’hui. On y voit deux larges fosses, l’une à l’angle formé par
cette vallée et celle de la Maye, l’autre près d’un ravin descendant
de la colline où se trouvaient les Anglais. (V. _Histoire généalogique
des comtes de Ponthieu et maieurs d’Abbeville_, par Jacques Sanson, en
religion frère Ignace, p. 334. Paris, 1657, in-fol. Cf. _Itinéraire_,
etc., par l’abbé Caron, p. 36, et _Notice historique sur Crécy_, par de
Cayrol, Compiègne, 1836, p. 6.)
[233] Nous ignorons quel est ce prélat. Michel de Northburgh
se trompe en rangeant parmi les morts l’évêque de Nîmes et
l’archevêque de Sens. (_Hist. Edw. III_, p. 139.)
[234] Ce chiffre est, selon toute vraisemblance, très-exagéré.
Northburgh porte le nombre des morts, pour le samedi 26, à 1542,
non compris les fantassins et gens des communes, pour le dimanche
27, à 2000; or le clerc d’Édouard III a dû augmenter plutôt
qu’atténuer les pertes des Français.
[235] Raoul, duc de Lorraine; Charles, comte du Perche et
d’Alençon; Louis de Châtillon, comte de Blois; Louis, dit de
Nevers et de Crécy, comte de Flandre; Jean IV, comte de Harcourt;
Jean II, comte d’Auxerre et de Tonnerre; Louis II, comte de
Sancerre; Simon, comte de Salm, succombèrent en effet à Crécy.
Jean V de Harcourt, comte d’Aumale, fut seulement blessé, comme
nous l’avons dit plus haut. En revanche, on peut ajouter à la
liste, donnée par Froissart, des grands seigneurs tués à Crécy,
Henri IV, comte de Vaudemont, gendre du roi de Bohême, et Jean V,
comte de Roucy.
[236] Il était dans la destinée de Jean de Bohême d’être aussi
errant après sa mort que pendant sa vie. Quoi qu’en aient dit
les auteurs de l’_Art de vérifier les dates_ (t. III, page 458,
note 1), le cœur seul de Jean de Luxembourg a dû être déposé dans
l’église des Dominicaines de Montargis, dont une tante de ce
prince était prieure et une autre religieuse. Les restes de ce
preux, déposés provisoirement dans l’abbaye de Valloires (auj.
couvent de la comm. d’Argoules, Somme, ar. Abbeville, c. Rue),
furent transportés, du vivant de l’empereur Charles son fils,
en grande pompe, à Luxembourg et inhumés dans la crypte des
Bénédictins d’Altmunster, près Luxembourg, puis dans l’église
des Récollets, ensuite dans celle de Munster au Grunt, d’où
le vandalisme révolutionnaire les fit passer dans le cabinet
d’antiquités de M. Buch Buchmann, propriétaire d’une faïencerie
près de Trèves; ils se trouvent aujourd’hui à Castel, à une lieue
et demie environ au sud de Saarburg (Prusse, prov. Bas-Rhin, rég.
Trèves). V. le beau livre de M. le professeur Schœtter, _Johan,
graf von Luxemburg und könig von Böhmen_. Luxemburg, Bück, 1865.
[237] Maintenay ou Maintenay-Roussent, Pas-de-Calais, ar.
Montreuil-sur-Mer, c. Campagne-lès-Hesdin, sur la rive droite de
l’Authie, à 13 kil. S. S. E. de Montreuil. Maintenay n’était pas
une abbaye, comme le dit Froissart, mais un prieuré du diocèse
d’Amiens.
Le lundi au matin, le roi d’Angleterre chevauche vers Montreuil-sur-Mer
et envoie ses maréchaux courir dans la direction de Hesdin[238].
Les Anglais brûlent Waben[239], mais tous leurs efforts échouent
devant le château de Beaurain[240]; ils sont aussi repoussés devant
Montreuil-sur-Mer, dont ils ne peuvent qu’incendier les faubourgs.
Édouard III couche le lundi soir sur le bord de la rivière de
Hesdin (la Canche) du côté de Blangy[241]. Le lendemain, il se
dirige vers Boulogne, met le feu sur sa route à Saint-Josse[242], à
Étaples[243] _le Delue_, à Neufchâtel[244] et passant entre la forêt
de Hardelot[245] et les bois de Boulogne, arrive au gros bourg de
Wissant[246] où il fait reposer ses gens tout un jour; il reprend sa
marche le jeudi et vient mettre le siége devant la forte ville de
Calais. P. 191 et 432.
[238] Aujourd’hui Vieil-Hesdin, Pas-de-Calais, ar.
Saint-Pol-sur-Ternoise, c. le Parcq, à une l. E. S. E. de la
ville moderne de Hesdin fondée, comme on sait, en 1554, par
Charles-Quint.
[239] Pas-de-Calais, ar. et c. Montreuil-sur-Mer.
[240] Aujourd’hui Beaurain-Château, hameau de la commune
de Beaurainville, Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c.
Campagne-lès-Hesdin.
[241] Aujourd’hui Blangy-sur-Ternoise, Pas-de-Calais, ar.
Saint-Pol-sur-Ternoise, c. le Parcq.
[242] Pas-de-Calais, ar. et c. Montreuil-sur-Mer.
[243] Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer.
[244] Pas-de-Calais, ar. Montreuil-sur-Mer, c. Samer.
[245] Aujourd’hui hameau et château de la commune de Condette,
Pas-de-Calais, ar. Boulogne-sur-Mer. La forêt de Hardelot,
marquée sur la carte de Cassini, contenait encore, en 1667, douze
cent vingt arpents et vingt verges; les bois de Boulogne-sur-Mer,
situés un peu plus au N. E., contenaient à la même époque quatre
mille quatre cents arpents environ. V. _Les forêts de la Gaule_,
par A. Maury, éd. de 1867, p. 177.
[246] Pas-de-Calais, ar. Boulogne-sur-Mer, c. Marquise.
Le roi de France, logé à l’abbaye du Gard[247] près d’Amiens, apprend
le dimanche au soir la mort du comte d’Alençon son frère, du comte de
Blois son neveu, du roi de Bohême son beau-frère et de tant d’autres
princes et seigneurs; dans sa colère, il veut faire pendre Godemar du
Fay, qu’il rend responsable du désastre de Crécy, pour avoir laissé
passer les Anglais à Blanquetaque, mais Jean de Hainaut prend la
défense de Godemar et parvient à le sauver. Philippe, après avoir fait
rendre à ses proches les derniers devoirs, quitte Amiens et retourne à
Paris. P. 192 et 193.
[247] Abbaye d’hommes de l’ordre de Cîteaux, au diocèse
d’Amiens, à trois l. N. O. de cette ville; aujourd’hui couvent
et château de la commune de Crouy, Somme, ar. Amiens, c.
Picquigny. Le célèbre manuscrit du premier livre des Chroniques
de Froissart, qui fait aujourd’hui partie de la bibliothèque
de la ville d’Amiens, le seul qui nous ait conservé la seconde
rédaction du premier livre de notre chroniqueur, provient de
l’abbaye du Gard.
[1] CHRONIQUES
DE J. FROISSART.
LIVRE PREMIER
§ =181=. Vous avés bien entendu en l’ystore chà
par devant comment li rois d’Engleterre avoit grans
guerres en pluiseurs marces et pays et par tout ses
gens et ses garnisons à grans coustages, c’est à
5 savoir en Pikardie, en Normendie, en Gascongne,
en Saintonge, en Poito, en Bretagne, en Escoce. Si
avés bien entendu ossi comment il avoit si ardamment
enamé par amours la belle et noble dame
ma dame Aelis, contesse de Sallebrin, qu’il ne s’en
10 pooit astenir, car amours l’en amonnestoit nuit et
jour telement et li representoit le biauté et le frice
arroi de li, si qu’il ne s’en savoit consillier. Et n’i
savoit que penser, comment que li contes de Salbrin
fust li plus privés de son conseil et li uns de chiaus
15 d’Engleterre qui plus loyaument l’avoit servi. Si
avint que, pour l’amour de la ditte dame et pour le
[2] grant desirier que il avoit de li veoir, il avoit fait
criier unes grandes festes de joustes à le moiienné
del mois d’aoust à estre en le bonne cité de Londres.
Et l’avoit fait criier et à savoir par deça le mer
5 en Flandres, en Haynau, en Braibant et en France,
et donnoit à tous chevaliers et escuiers, de quel pays
qu’il fuissent, sauf alant et sauf revenant. Et avoit
mandet par tout son royaume, si acertes comme il
pooit, que tout signeur, baron, chevalier et escuier,
10 dames et damoiselles y venissent, si chier qu’il
avoient l’amour de lui sans nulle escusance. Et commanda
especialment au dit conte de Sallebrin qu’il
ne laissast nullement que ma dame sa femme y fust
et [qu’elle[248]] amenast toutes les dames et damoiselles
15 que elle pooit avoir entour li. Li contes li ottria
moult volentiers, car il n’i pensa nulle villonnie; et
la bonne dame ne l’osa escondire, mès elle y vint
moult à envis, car elle pensoit bien pour quoi c’estoit,
et si ne l’osoit descouvrir à son mari, car elle
20 se sentoit bien si avisée et si attemprée que pour
oster le roy de ceste oppinion. Et devés savoir que
là fu la contesse de Montfort, car jà estoit arrivée et
venue en Engleterre, et avoit fait sa complainte au
roy moult destroitement. Et li rois li avoit couvent
25 de renforcier son confort, et le faisoit sejourner
dalès ma dame la royne sa femme, pour attendre le
feste et le parlement qui seroit à Londres.
[248] Mss. B 4, 3, fº 87 vº.--Ms. B 1: «que ne.»
Mauvaise leçon.
§ =182=. Ceste feste fu grande et noble, ossi noble
que on n’avoit mies en devant veu plus noble en
[3] Engleterre. Et y furent li contes Guillaumes de Haynau
et messires Jehans de Haynau ses oncles et grant
fuison de baronnie et chevalerie de Haynau. Et eut
à le ditte feste douze contes, huit cens chevaliers,
5 cinq cens dames et pucelles, toutes de hault linage;
et fu bien dansée et bien joustée par l’espasse de
quinze jours, sauf tant que uns moult gentilz nobles
et jones bacelers y fu tués à jouster, qui eut grant
plainte: che fu messires Jehans, ainnés filz à monsigneur
10 Henri, visconte de Byaumont d’Engleterre,
biau chevalier, jone et hardi, et portoit d’asur [semet
de fleurs de lis d’or[249],] à un lyon d’or rampant à un
baston de geules parmi l’escut. Toutes les dames et
les damoiselles furent de si rice atour que estre
15 pooient, cescune selonch son estat, excepté ma dame
Aelis, la contesse de Salebrin. Celle y vint et fu le
plus simplement atournée que elle peut, par tant
que elle ne voloit que li rois s’abandonnast trop de
li regarder, car elle n’avoit pensée ne volenté de
20 obeir au roy en nul villain cas qui peuist tourner à
le deshonneur de lui ne de son mari. Or vous nommerai
les contes d’Engleterre qui furent à ceste feste:
premierement messires Henris au Tors Col, conte
de Lancastre, messires Henris ses filz contes Derbi,
25 messires Robers d’Artois contes de Richemont, li
contes de Norenton et de Clocestre, li contes de
Warvich, li contes de Sallebrin, li contes de Pennebruch,
li contes de Herfort, li contes d’Arondiel,
li contes de Cornuaille, li contes de Kenfort, li contes
30 de Sufforch, le baron de Stanfort et moult d’autres
[4] barons et chevaliers que je ne puis mies tous
nommer.
[249] Mss. B 4, 3, fº 87 vº.--Ms. B 1 (lacune).
Ançois que ceste grande et noble feste fust departie,
li rois Edowars eut et rechut pluiseurs lettres
5 qui venoient de pluiseurs seigneurs et de divers pays
de Gascongne, de Bayone, de Bretagne, de Flandres
de par d’Artevelle son grant ami; et des marces
d’Escoce, dou signeur de Ros et dou signeur de
Persi et de monsigneur Edowart de Bailluel, capitaine
10 de Bervich, qui li segnefioient que li Escoçois tenoient
assés foiblement les triewes qui acordées avoient esté
l’anée passée entre yaulz et les Englès et faisoient
une grande assamblée et semonse, mais il ne savoient
pour ù c’estoit à traire de certain. Ossi li saudoiier
15 qu’il tenoit en Poito, en Saintonge, en le Rocelle
et en Bourdelois si escrisoient que li François
s’apparilloient durement de guerriier, car les triewes
devoient fallir entre France et Engleterre, qui avoient
esté données à Arras apriès le departement dou
20 siège de Tournay. Ensi eut li rois mestier d’avoir
bon avis et conseil, car moult de guerres li apparoient
de tous lès. Si en respondi as dis messages
bien et à point, et voloit briefment, toutes aultres
coses mises jus, secourir et conforter la contesse de
25 Montfort.
Si pria à son chier cousin monsigneur Robert
d’Artois qu’il presist à se volenté des gens d’armes
et des arciers, et se partesist d’Engleterre et se mesist
en mer pour retourner en Bretagne avoech la ditte
30 contesse de Montfort. Messires Robers li acorda
liement, et se apparilla au plus tost qu’il peut, et fist
se carge de gens d’armes et d’arciers; et s’en vinrent
[5] assambler en le ville de Hantonne sus mer. Et furent
là un grant temps, ançois qu’il euissent vent à leur
volenté. Si se partirent environ Paskes, et entrèrent
en leurs vaissiaus et montèrent en mer. Avoech
5 monsigneur Robert d’Artois estoient des barons
d’Engleterre li contes de Sallebrin, li contes de Sufforch,
li contes de Pennebruc, li contes de Kenfort,
le baron de Stanfort, le signeur Despensier, le signeur
de Boursier et pluiseur aultre. Or lairons un
10 petit à parler d’yaus, et parlerons dou roy englès qui
fist un grant mandement parmi son royaume pour
estre à Paskes en le cité de Evruich ou pays de
Northombreland, sus l’intention que pour aler en
Escoce et tout destruire le pays, je vous dirai pour
15 quel raison.
§ =183=. En ce temps que li parlement estoient à
Londres des barons et signeurs d’Engleterre dessus
dis sus l’estat que vous avés oy, consillièrent li
prince au roy en bonne foy, consideret les grosses
20 besongnes qu’il avoit à faire, qu’il envoiast l’evesque
de Lincolle à son serourge le roy d’Escoce pour
acorder une triewe ferme et estable, se il pooit, à
durer deux ans ou trois. Li rois à ce conseil s’acorda
moult à envis. Et li sambla grans blasmes de requerre
25 son adversaire de triewes, selonch ce que on
li avoit fait de nouviel. Li signeur d’Engleterre li
disent, sauve sa grasce, que non estoit, selonch che
qu’il avoit tout gasté le royaume d’Escoce, et selonch
che qu’il avoit à faire en tant de fors [et divers[250]] pays.
[6] Et disent que on tenoit à grant sens d’un signeur,
quant il a pluiseurs guerres en un temps, et il en poet
l’une atriewer, l’autre apaisier et le tierce guerroiier.
Tant li moustrèrent de raisons qu’il s’i acorda et pria
5 au prelat dessus dit qu’il y volsist aler. Li evesques
ne li volt mies escondire, ains se mist au chemin et
en ala celle part, mais il perdi sa voie et revint en arrière
sans riens faire. Si raporta au roy d’Engleterre
que li rois David d’Escoce n’avoit point de conseil
10 de donner triewes ne souffrance, ne de faire pais ne
acord, sans le gret et le consent dou roy Phelippe de
France. De ce raport eut li rois englès plus grant
despit que devant; si dist tout hault que ce seroit
amendet temprement, et qu’i[l] atourroit telement le
15 royaume d’Escoce que jamais ne seroit recouvret. Si
manda par tout son royaume que cescuns fust à
Evruich à le feste de Paskes, apparilliés d’aler là où
il les vorroit mener, excepté chiaus qui s’en devoient
aler en Bretagne avoecques monsigneur Robert d’Artois
20 et la contesse de Montfort.
[250] Ms. B 3, fº 90 vº.--Mss. B 1, 4 (lacune).
§ =184=. Li jours de le Paske et li termes vint. Li
rois Edowars tint une grant court à Evruic. Tout li
prince et li signeur et li chevalier d’Engleterre, qui
pour le temps y estoient, y furent et ossi grant fuison
25 de le communauté dou pays. Et furent là par l’espasse
de trois sepmainnes sans chevaucier plus
avant, car bonnes gens s’ensonniièrent entre le roy
englès et le roy d’Escoce, par quoi il n’i ot adonc
point de guerre. Et fu une triewe prise, jurée et
30 acordée à tenir deux ans, et le fisent li Escot contremer
deu roy de France. Par ensi se deffist ceste
[7] grosse chevaucie, et departi li rois englès ses gens et
leur donna congiet de raler en leurs hostelz. Et il
meismes s’en revint à Windesore et envoia adonc
monsigneur Thumas de Hollandes et monsigneur
5 Jehan de Hartecelle à Bayone à tout deux cens armeures
de fer et quatre cens arciers, pour garder les
frontières contre les François.
Or vous parlerons de l’armée monsigneur Robert
d’Artois [et de sa compaignie[251]], et comment il arrivèrent
10 en Bretagne. En ce temps escheirent les Paskes
si hault que, environ closes Paskes, on eut l’entrée
dou mois de may. De quoi, en le moiiené de ce mois,
la triewe de monsigneur Charles de Blois et de la contesse
de Montfort devoit fallir. Si estoit bien messires
15 Charles de Blois enfourmés dou pourcach que la contesse
de Montfort avoit fait en Engleterre et de l’ayde
et confort que li rois li devoit faire. Dont messires
Loeis d’Espagne, messires Charles Grimaus, messires
Othon Doriie estoient establi sus le mer à l’encontre
20 de Grenesie, à trois mille Geneuois et mille hommes
d’armes en trente deus gros vaissiaulz espagnolz tous
armés et tous fretés, et waucroient sus le mer attendans
leur revenue. D’autre part, messires Gautiers
de Mauni et li signeur de Bretagne et d’Engleterre,
25 qui dedens Hembon se tenoient, estoient durement
esmervilliet de leur contesse de ce que elle demoroit
tant, et si n’en ooient nulles certainnes nouvelles.
Nompourquant moult bien supposoient que elle ne
sejournoit mies trop bien à se grant aise, et ne se
30 doubtoient de aultre cose que elle n’euist aucun dur
[8] encontre sus mer de ses ennemis; se n’en savoient
que penser.
[251] Mss. B 4, 3, fº 88 vº.--Ms. B 1, fº 133 vº
(lacune).
§ =185=. Ensi que messires Robers d’Artois, li
contes de Pennebruc, li contes de Salebrin et li
5 aultre signeur et chevalier d’Engleterre et leurs gens,
avoech la contesse de Montfort, nagoient par mer au
lès devers Bretagne et avoient vent à souhet, au departement
de l’isle de Grenesie, à l’eure de relevée,
il perchurent le grosse navie des Geneuois dont
10 messires Loeis d’Espagne estoit chiés. Dont disent
leur maronnier: «Signeur, armés vous et ordenés,
car veci Geneuois et Espagnolz qui viennent et qui
vous approcent.» Lors sonnèrent li Englès leurs
trompètes et misent leurs pennons et leurs estramières
15 armoiies de leurs armes et de Saint Jorge.
Et s’ordonnèrent bien et sagement et s’encloirent de
leurs arciers; et puis nagièrent à plain voile, ensi
que li tamps l’aportoit. Et pooient estre environ quarante
six vaissiaus, que grans que petis. Mais [nuls[252]]
20 si grans ne si fors de trop n’en y avoit que messires
Loeis d’Espagne en avoit neuf; et entre ces neuf
avoit trois galées qui se remoustroient dessus tous les
aultres. Et en cescune de ces trois galées qui se
remoustroient dessus tous les aultres estoient li troi
25 corps des signeurs, messires Loeis, messires Charles
et messires Othes.
[252] Ms. B 4, fº 88 vº.--Mss. B 1, 3, fº 134 (lacune).