commencement de 1345, car les lettres patentes par lesquelles
Édouard III le prend sous sa protection et spéciale sauvegarde,
sont du 13 juin de cette année. V. Rymer, _Fœdera_, vol. III, p.
44.
Alliance étroite d’Édouard III et de Jacques d’Arteveld qui entreprend
de déshériter, non-seulement Louis, comte de Flandre, mais encore Louis
de Male, le jeune fils du dit comte, et de faire ériger le comté de
Flandre en duché au profit du prince de Galles[104], fils aîné du roi
d’Angleterre. Edouard III et son fils viennent à l’Écluse[105] avec
une flotte nombreuse pour mettre à exécution ce projet. Les tisserands
de Gand [excités sous main par Jean, duc de Brabant[106], qui veut
marier sa fille à Louis de Male], font alors de l’opposition à Jacques
d’Arteveld qui périt un jour dans une émeute de la main d’un tisserand
nommé Thomas Denis[107]. Édouard III est transporté de fureur en
apprenant la fin tragique de Jacques d’Arteveld; il quitte l’Écluse et
regagne son royaume[108]. Les bonnes villes de Flandre envoient alors
des députés à Londres pour se disculper et calmer le ressentiment du
roi anglais. Ces députés déclarent que le désir des Flamands est de
marier le jeune Louis de Male, héritier présomptif de leur comté, à
l’une des filles du roi d’Angleterre; celui-ci se tient pour satisfait
et rend aux bonnes villes de Flandre son amitié[109]. P. 97 à 105, 315
à 321.
[104] Des lettres patentes datées de l’Écluse (en flamand
Sluis) et conservées à Londres, au _Record Office_, que M.
Kervyn de Lettenhove a publiées pour la première fois (_Œuvres
de Froissart_, t. IV, p. 469 et 470), prouvent qu’Édouard III
_n’avait plus_, à la date de ces lettres, c’est-à-dire le 19
juillet 1345, le projet de faire du prince de Galles un duc
de Flandre; mais il serait peut-être téméraire d’en conclure,
à l’exemple de l’érudit belge, que le roi anglais et Jacques
d’Arteveld n’avaient jamais conçu le projet que leur prête
Froissart.
[105] Édouard III s’embarqua à Sandwich pour l’Écluse le
dimanche 3 juillet 1345 (Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 50). Nous
voyons par une lettre d’Édouard III au vicomte de Lancastre que
son voyage à l’Écluse avait été nécessité par les dangers qui
menaçaient ses alliés en Flandre: «... ordinato nuper propter
hoc passagio nostro supra mare, propter aliqua nova subita quæ
venerunt nobis, super procinctu dicti passagii, _de perditione
terræ nostræ Flandriæ et quorumdam alligatorum nostrorum_, nisi
illuc statim personaliter veniremus.» Rymer, ibid., vol. III,
p. 55.
[106] Le passage mis entre crochets appartient à la rédaction
de Rome, la seule qui mentionne (p. 317) le rôle actif joué par
le duc de Brabant dans le mouvement dont Jacques d’Arteveld
fut victime. Cette addition du texte de Rome est de tout point
conforme à la vérité historique. Une alliance intime, quoique
secrète, fut conclue en 1345 entre le comte de Flandre et le duc
de Brabant; et la main de ce dernier tendit habilement tous les
fils de la trame où le grand agitateur des communes flamandes
périt enveloppé.
[107] Ce Thomas Denis était sans doute de la même famille que
Gérard Denys, alors doyen du métier des tisserands. Deux lignes
des Comptes de la ville de Gand pour 1345, grattées avec soin et
peut-être de la main de Gérard Denys lui-même, constatent que ce
personnage distribua des sommes considérables aux ouvriers qui
se mirent avec lui en grève (la grève ou le _ledig-gang_ était
défendue par les lois de la commune). V. Kervyn de Lettenhove,
_Œuvres de Froissart_, t. IV, p. 472.
[108] Édouard III était de retour en Angleterre et débarqua à
Sandwich le 26 juillet 1345. V. Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 53.
[109] L’alliance était redevenue étroite entre le roi
d’Angleterre et les bonnes villes de Flandre dès le 8 septembre
1345. En effet, à cette date, Édouard III conclut un traité
avec les communes flamandes sur la monnaie d’or dite _la Noble_
qui devait avoir cours en Flandre et même y être frappée à son
effigie (Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 59). Le 10 octobre de la
même année, il donne pleins pouvoirs à Guillaume de Stury, à
Thomas de Melcheburn et à Gilbert de Wendlynburgh, pour traiter
de la confirmation des anciens traités qui stipulaient l’hommage
de la Flandre à Édouard III, et en retour le devoir pour celui-ci
de la protéger envers et contre tous (Rymer, _ibid._, p. 61).
Siége et prise d’Utrech par Guillaume, comte de Hainaut. Ce prince
entreprend une expédition contre les Frisons; il est battu et tué à
Staveren[110]. «A la suite de ce désastre, les Frisons ne furent plus
inquiétés jusqu’en 1396.... En cette année, sur une marche qu’on dit le
Vieux Cloître, Guillaume, comte d’Ostrevant, fils du duc Aubert, vengea
grandement la mort de son grand oncle Guillaume de Hainaut; il alla
plus avant en Frise que personne ne fût allé auparavant, ainsi qu’il
vous sera raconté et déduit ci-après en l’histoire, si moi Froissart,
auteur et compilateur de ces Chroniques, puis avoir le temps, l’espace
et le loisir, et que je m’en puisse voir suffisamment informé[111].»
Après la mort du comte de Hainaut, Jeanne sa veuve, fille aînée du duc
Jean de Brabant, se retire dans la terre de Binche[112] qui forme son
douaire; et Jean de Hainaut, qui vient de s’échapper à grand peine des
mains des Frisons, gouverne le comté en attendant que Marguerite de
Hainaut, sœur du comte défunt et femme de l’empereur Louis de Bavière,
prenne possession[113] de l’héritage de son frère. P. 105 à 107, 321 à
324.
[110] Staveren ou Stavoren, ville de Hollande, à l’extrémité S.
O. de la province de Frise, ar. de Sneek, c. d’Hindelopen, sur le
Zuiderzée. D’après la seconde rédaction (p. 105), l’expédition
de Frise aurait commencé vers la Saint-Remi (1er octobre); et
d’après la troisième rédaction (p. 322), la bataille de Staveren
se serait livrée vers la Saint-Luc (18 octobre). Il résulte de
plusieurs documents authentiques et contemporains que l’affaire
de Staveren eut lieu en septembre 1345. V. Butkens, _Trophées de
Brabant_, t. I, p. 433.
[111] Cette addition appartient en propre à la troisième
rédaction et ne se trouve que dans le manuscrit de Rome (p. 323).
[112] Belgique, prov. Hainaut, ar. Charleroi, sur la rive droite
de la Haine. Jeanne se remaria en 1347 à Wenceslas, duc de
Luxembourg, frère de l’empereur Charles IV et fils de l’héroïque
Jean de Bohême; elle succéda à son père Jean III dans le duché de
Brabant en 1355. Lestinnes-au-Mont, dont Froissart fut curé grâce
à la protection de Wenceslas et de Jeanne, n’est qu’à une lieue
de Binche.
[113] Marguerite, impératrice des Romains, comtesse de Hainaut,
Hollande, Zélande et dame de Frise, n’avait pas encore pris
possession de son comté en mars 1346, car dans un acte qui porte
cette date, on expose à un personnage que l’on nomme _serenissime
domine_ (sans doute l’empereur Louis de Bavière), la nécessité de
faire arriver promptement l’impératrice Marguerite sa femme, pour
prendre possession des comtés de Hollande, de Zélande et de la
seigneurie des deux Frises (Archives du Nord, fonds de la Chambre
des Comptes de Lille, B 803).
En considération de son gendre le comte Louis de Blois, neveu du
roi de France, et sur les instances des seigneurs de Fagneulles,
de Barbenchon, de Senzeilles et de Ligny, Jean de Hainaut renvoie
son hommage au roi d’Angleterre[114] et prête serment de fidélité à
Philippe de Valois[115]. Le roi de France lui assigne une pension[116]
pour le dédommager de la perte de celle qu’il touchait sur la cassette
d’Édouard III. P. 107 et 108, 324 et 325.
[114] Le 25 juin 1346 (Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 83),
Édouard III nomme Thierri, seigneur de Montjoye et de
Falkyngburgh (en français Fauquemont) son arbitre et le charge
de régler les difficultés qui menacent de s’élever (... cum
suboriri _timeatur_ materia quæstionis) au sujet de la succession
de Guillaume, comte de Hainaut, pour la part d’héritage qui
revient à la reine Philippe sa femme. Ces difficultés, où Jean
de Hainaut put prendre parti contre Édouard III, contribuèrent
peut-être à pousser le seigneur de Beaumont dans le parti
français. V. Rymer, _ibid._, p. 80.
[115] L’acte par lequel Jean de Hainaut, sire de Beaumont, se
reconnaît vassal du roi de France, à cause des biens donnés
par le dit roi en foi et hommage, est du 21 juillet 1346 (Cop.
parch., Archives du Nord, fonds de la Chambre des Comptes de
Lille, B 804).
[116] Par acte du 21 juillet 1346, Philippe, roi de France,
mande à ses receveurs en Vermandois de payer à Jean de Hainaut,
sire de Beaumont, une rente viagère à lui donnée en foi et
hommage (Orig. parch., Archives du Nord, B 804). La pension que
Jean de Hainaut toucha en Angleterre jusqu’à la fin de 1345,
était de mille marcs.
CHAPITRE LVII.
1346. EXPÉDITION DE JEAN, DUC DE NORMANDIE, EN GUIENNE.--SIÉGE
D’AIGUILLON[117] (§§ 241 à 253).
[117] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, chap. LXVIII et LXIX, p. 45
à 60.
A la nouvelle des succès du comte de Derby en Guyenne, Philippe
de Valois se prépare à la résistance; il met Jean son fils, duc de
Normandie, à la tête des forces chargées d’opérer au-delà de la Loire
contre les Anglais. Les plus grands seigneurs de France, notamment
les ducs de Bourgogne et de Bourbon, se rendent à l’appel de Philippe
de Valois. Jean, duc de Normandie, traverse l’Orléanais, le Berry,
l’Auvergne et arrive vers la fête de Noël 1345 à Toulouse[118],
rendez-vous général des forces françaises dont l’effectif s’élève
à six mille hommes d’armes et à quarante[119] mille gens d’armes à
lances et à pavais «qu’on nomme aujourd’hui _gros varlets_[120].»
Après la Noël, départ de Toulouse[121], prise de Miramont[122], de
Villefranche[123] et siége [d’Agen[124]] par le duc de Normandie.--Le
comte de Derby envoie à Aiguillon l’élite de ses chevaliers, Gautier
de Mauny entre autres, fait mettre le château dans le meilleur état
de défense et reprend Villefranche aux Français.--Pendant le siége
[d’Agen] par les Français, le sénéchal de Beaucaire, le duc de Bourbon
et une foule d’autres seigneurs partent un soir du camp et, après avoir
chevauché toute la nuit, arrivent au lever du jour devant un lieu nommé
_Anthenis_[125], nouvellement rendu aux Anglais, dont ils s’emparent,
grâce à une feinte du sénéchal de Beaucaire, ainsi que de six ou
huit cents têtes de gros bétail.--La nuit d’avant la Purification (2
février), Jean de Norwich, capitaine de la garnison anglaise [d’Agen],
menacé par la disette de vivres et instruit des dispositions favorables
des habitants pour les Français, demande et obtient du duc de Normandie
une trêve d’un jour en l’honneur de la fête de la sainte Vierge; il
profite de cette trêve pour traverser le camp des Français et se
réfugier, lui et les siens, avec armes et bagages, dans la forteresse
d’Aiguillon.--Le lendemain de la Purification (3 février[126] 1346),
les habitants [d’Agen] ouvrent leurs portes et font leur soumission au
fils du roi de France. Le duc de Normandie, poursuivant le cours de
ses succès, emporte d’assaut le château de Damazan[127], Tonneins[128]
sur la Garonne, Port-Sainte-Marie[129] et enfin met le siége devant la
forteresse d’Aiguillon. P. 108 à 120, 325 à 339.
[118] Jean, duc de Normandie, ne paraît avoir fait qu’une courte
apparition en Languedoc en 1345. Le 2 août de cette année, il
était à Carcassonne (dom Vaissète, _Hist. de Languedoc_, t.
IV, p. 257). Le 8 août 1345, Philippe de Valois nomme Pierre
de Bourbon, comte de Clermont et de la Marche, son lieutenant
«en toutes les parties de la Langue d’oc et de Gascoigne»;
c’est ce Pierre de Bourbon qui apparaît à la tête des forces
françaises dans le Querci et l’Agenais depuis le 22 septembre
1345 (dom Vaissète, t. IV, p. 257) jusqu’à l’arrivée du duc de
Normandie. Pendant ce laps de temps, Jean, duc de Normandie, se
tient en Poitou, en Limousin, en Angoumois (à Angoulême depuis
le 24 octobre jusqu’au 7 novembre), en Touraine et en Berry. Le
22 décembre 1345, le duc de Normandie envoie Jean de Marigny,
évêque de Beauyais «... en Tholosain et ès parties de par delà
pour certaines et grosses besoignes.» Le duc de Normandie,
étant à Loches le 17 janvier 1346, charge l’évêque de Beauvais
de convoquer les États du Languedoc à Toulouse; et par lettres
circulaires datées de Toulouse le 27 janvier 1346, Jean de
Marigny les convoque dans cette ville pour le 17 février suivant
(dom Vaissète, t. IV, p. 257). Le duc de Normandie était encore à
Châtillon-sur-Indre (Arch. nat., JJ68, fº 475; JJ75, fº 294 vº;
JJ76, fº 246) et à Loches (JJ75, fº 248) dans les premiers jours
de février 1346.
[119] La première rédaction porte cet effectif à cent mille
hommes (p. 109), chiffre évidemment exagéré.
[120] Curieux détail d’histoire militaire fourni par la
rédaction de Rome (p. 327) qui remonte aux premières années du
XVe siècle.
[121] D’après Froissart (p. 109, 327 et 328), le duc de
Normandie part de Toulouse pour aller faire le siége de Miramont;
d’après Jean le Bel, au contraire (t. II, p. 46), il arrive du
Poitou, du Berry et du Limousin. La date de la Noël est une
erreur ajoutée par le chroniqueur de Valenciennes au récit de
Jean le Bel. Le duc de Normandie n’apparaît dans le Midi qu’en
mars 1346; il est à Montauban le 22 (Arch. nat., JJ76, fº 158) et
à Cahors le 13 de ce mois, d’après les _Chroniques manuscrites du
Querci_, par l’abbé de Foulhiac. V. Bertrandy, _Études_ etc., p.
288.
[122] L’objectif de Jean, duc de Normandie, dans cette campagne
est Aiguillon. Par conséquent, le Miramont dont il est ici
question doit être Miramont, Lot-et-Garonne, ar. Marmande, c.
Lauzun, beaucoup plus rapproché d’Aiguillon et plus important au
point de vue stratégique que le Miremont ou Miramont du Périgord
(aujourd’hui Mauzens-et-Miremont, Dordogne, ar. Sarlat, c. le
Bugue).
[123] Froissart prend soin de nous dire dans sa seconde
rédaction (p. 110) qu’il s’agit ici de Villefranche en Agenais
(aujourd’hui Villefranche-du-Queyran, Lot-et-Garonne, ar. Nérac,
c. Casteljaloux).
[124] Nous identifions «la cité d’_Agolem_ ou d’_Agolent_» de
Jean le Bel (t. II, p 42, 46 à 51) avec Agen. Froissart nous
paraît s’être trompé en l’identifiant constamment avec Angoulême
que Jean le Bel écrit _Angolesme_ (V. t. II, p. 268), comme
l’exige l’étymologie. La paraphrase de «cité d’Agolant» pour
désigner Agen n’a rien d’étonnant sous la plume d’un chronTiqueur
du XIVe siècle, surtout quand il se complaît autant que Jean le
Bel dans tout ce qui se rattache de près ou de loin aux poëmes
de chevalerie (V. t. II, p. 54, 110 etc.). Or on sait que la
chronique dite du faux Turpin mentionne la prise d’Agen par
Agolant qui soutint dans cette ville un siége contre Charlemagne,
et cette mention a même passé du faux Turpin dans les Chroniques
de Saint-Denis «Ensi vint Agoulans à tout ses os jusques à une
cité de Gascoigne qui a non Agenes, et par force la prist...
Mès Kallemaine... vint près à quatre miles de la cité d’Agenes
où Agoulans et ses os estoit.» (Dom Bouquet, _Hist. de France_,
t. V, p. 288). _Agolant_ figure toujours, dit Fauriel, comme
_roi d’Agen_ dans la _Vie de saint Honorat_ ainsi que dans une
foule d’autres romans provençaux perdus (_Hist. litt._, t.
XXII, p. 238). Notre identification de la «cité d’Agolant» avec
Agen s’accorde, d’ailleurs, très-bien avec les circonstances
topographiques indiquées par Jean le Bel. La «cité d’Agolant» est
voisine de Villefranche, de Tonneins, de Damazan et d’Aiguillon
(t. II, p. 42, 46 et 47); elle est à une nuit de marche de
Tonneins (_ibid._, p. 48): personne n’ignore que toutes ces
localités, fort éloignées d’Angoulême, sont à une assez faible
distance d’Agen.
Si le siége d’Agen, succédant à la prise de Villefranche et de
Miramont, ne présente aucune impossibilité géographique, la
reddition de cette ville au duc de Normandie avant le siége
d’Aiguillon, c’est-à-dire avant le 10 avril 1346, ne paraît
pas plus fondée, au point de vue historique, que la reddition
d’Angoulême imaginée par Froissart; car le 5 avril 1346, les
consuls d’Agen, pressés de fournir un contingent au duc de
Normandie, pour le siége d’Aiguillon, motivent leur refus sur
ce que les Anglais occupent plusieurs localités de l’Agenais
menaçantes pour leur ville, et entre autres Castelsagrat (Arch.
comm. d’Agen (BB 1) citées par M. Bertrandy, _Études_ etc., p.
158).
[125] Le nom de cette localité est écrit _Anchenis_ ou
_Anthenis_ dans Froissart (V. p. 114, 332, 334 et 335), _Antenis_
dans Jean le Bel (V. t. II, p. 50 et 51). Comme cette localité,
d’après ce dernier chroniqueur, est située sur le bord de la
Gironde, à peu de distance de Monségur-Gironde, d’une part, et
d’Aiguillon, de l’autre (V. t. II, p. 51), comme de plus Jean le
Bel paraît ne faire de _Thonis_ pris par les Anglais (p. 42),
et de _Antenis_ repris par les Français (p. 48), qu’une seule
et même localité, il y a quelque raison d’identifier _Antenis_,
qui peut être une mauvaise lecture d’un copiste pour _Thonis_,
avec Tonneins, chef-lieu de canton du Lot-et-Garonne, ar. de
Marmande. Quant à Froissart, il fait évidemment d’_Anthenis_
et de _Thonis_ deux localités distinctes, puisque, après avoir
mentionné la prise d’_Anthenis_ par des gens du duc de Normandie
(p. 115 et 116), il raconte le siége et l’occupation de _Thonis_
(Tonneins) par ce même duc de Normandie (p. 119). A notre avis,
_Anthenis_, en tant que localité distincte de Tonneins, est
purement imaginaire, et Froissart n’a été conduit à en supposer
l’existence que par une corruption du texte de Jean le Bel.
[126] Comme rien n’autorise à supposer qu’Agen soit jamais tombé
au pouvoir de Derby dans cette campagne, cette ville n’a pu être
reprise par les Français; mais, dans tous les cas, elle aurait
été reprise avant le 3 février 1346, puisque dom Vaissète (_Hist.
gén. de Languedoc_, t. IV, p. 258) analyse le contenu de lettres
données par le duc de Bourbon _à Agen le_ 1er _février_ 1346 (n.
st.).
[127] Lot-et-Garonne, ar. Nérac.
[128] Lot-et-Garonne, ar. Marmande.
[129] Lot-et-Garonne, ar. Agen. Nous ne connaissons aucun
document qui mentionne l’occupation de Port-Sainte-Marie par
les Anglais et par conséquent sa reprise par les Français à
cette date. Au contraire, le duc de Normandie, par acte daté
d’Agen au mois d’août 1346, exempte de toute espèce de tailles
les habitants du Port-Sainte-Marie, en considération de leur
fidélité: «... habitatores ville Portus Sancte Marie, in
fronteriis inimicorum existentis, tanquam fideles et obedientes,
fideliter, legaliter et diligenter servierint...» (Arch.
nat., JJ76, p. 239.) Une autre charte du mois de décembre
1347 mentionne une tentative de trahison aux Anglais réprimée
impitoyablement par les habitants eux-mêmes. Arch. nat., JJ76, p.
238.
Les Français, au nombre de cinq[130] mille hommes d’armes,
établissent leur camp le long de la Garonne et commencent le plus beau
siége que l’on eût jamais vu; il dura depuis l’entrée [d’avril[131]]
jusqu’à la fin du mois d’août[132]. Les Français parviennent, malgré
deux sorties vigoureuses des assiégés, à faire un pont qui leur
permet de passer la rivière et de serrer de plus près le château
d’Aiguillon.--Le duc de Normandie, pour attaquer sans cesse l’ennemi
avec des troupes fraîches, répartit son armée en quatre corps dont
chacun doit tous les jours, à tour de rôle, prendre part à l’assaut: du
matin à prime, c’est le tour des Espagnols, des Génois, des Provençaux,
des Savoisiens et des Bourguignons; de prime à midi, entrent en
lice les gens d’armes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers,
de Montréal[133], de Fougax[134], de Limoux, de Capestang et de
Carcassonne; de midi à vêpres, reprennent les gens d’armes de Toulouse,
du Rouergue, du Querci, de l’Agénois et du Bigorre; de vêpres à la nuit
combattent les gens du Limousin, du Vélay, du Gévaudan, de l’Auvergne,
du Poitou et de la Saintonge.--Les Français, dont tous les assauts
sont repoussés par les assiégés, font venir de Toulouse huit machines
de guerre, les plus puissantes qu’on peut trouver.--Gautier de Mauny,
qui fait souvent des sorties pour chercher des vivres et ravitailler
la garnison, rencontre dans une de ces sorties Charles de Montmorency,
maréchal de l’host du duc de Normandie, et le met en déroute.--Les
assiégeants s’emparent, à la suite d’un combat acharné, du pont-levis
qui donne accès à la porte du château[135].--Deux maîtres ingénieurs du
duc de Normandie établissent sur quatre gros navires quatre puissantes
machines de guerre appelées chats; mais au moment où les navires qui
portent ces machines s’approchent des murs du château, les assiégés se
mettent à lancer, au moyen de quatre martinets, des pierres énormes qui
brisent l’une de ces machines et forcent les assiégeants à renoncer à
se servir des autres.--Malgré le découragement des siens, le duc de
Normandie est décidé à continuer le siége. Alors les seigneurs français
chargent les comtes de Blois, de Guines et le [sire] de Tancarville
de se rendre en France pour renseigner le roi sur ce qui vient de se
passer. Philippe de Valois approuve la résolution de son fils et lui
enjoint de maintenir le siége jusqu’à ce que, par la famine ou de vive
force, Aiguillon ait capitulé. P. 120 à 128, 340 à 351.
[130] Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 53) dit «cent mille
hommes» et l’on retrouve ce chiffre, évidemment exagéré, dans la
première rédaction (p. 340), ainsi que dans un certain nombre de
manuscrits de la seconde (p. 120). La troisième rédaction réduit
l’effectif des assiégeants à «soixante mille hommes» (p. 344).
Nous avons préféré comme le plus vraisemblable le chiffre de
cinq mille fourni par le plus grand nombre des manuscrits de la
première rédaction (p. 340).
[131] Tout en adoptant comme la plus exacte, relativement à la
durée du siége d’Aiguillon, la version de la troisième rédaction
(p. 344), nous avons substitué comme date du commencement de ce
siége le mois d’avril au mois de mars, car nous avons des lettres
de Jean, duc de Normandie, datées _de Montauban le 22 mars_
(Arch. nat., JJ76, fº 158), et d’autres lettres du même prince
données _en ses tentes devant Aiguillon en avril_ 1345 (Arch.
nat., JJ68, fº 448); or comme Pâques en 1346 tomba le 16 avril,
et qu’à partir de ce jour on commença à faire usage du millésime
1346, on peut en conclure que les Français mirent le siége devant
Aiguillon entre le 22 mars et le 15 avril.
[132] D’après Jean le Bel, le siége d’Aiguillon dura _jusques au
temps de wahin_ (t. II, p. 53), c’est-à-dire jusqu’à l’automne.
Froissart, dans ses deux premières rédactions (p. 120 et 340) le
fait durer jusqu’à la Saint-Remi (1er octobre). La rédaction de
Rome se rapproche davantage de la vérité. Il résulte des lettres
de Derby, publiées par Robert d’Avesbury (_Hist. Ed. III_, éd.
de 1720, p. 142), que le siége d’Aiguillon fut levé «la dismenge
proschein devaunt le feste de seint Barthum,» c’est-à-dire le
20 août. D’un autre côté, la dernière charte donnée par le duc
de Normandie _in nostris tentis ante Aculeonem_, qui est une
prorogation de l’acte d’hommage dû au roi de France par le comte
de Foix, est datée du 19 août 1346 (Bibl. nat., mss. Doat,
189, fº 260). V. Dacier, éd. de Froissart, p. 275, note 2, et
Bertrandy, _Études_ etc., p. 345, note 1.
[133] Sans doute Montréal-de-l’Aude, ar. Carcassonne.
[134] Aujourd’hui Fougax-en-Barrineuf, Ariége, ar. Foix, c.
Lavelanet.
[135] C’est sans doute à l’assaut de ce pont qu’un chevalier
gascon du parti anglais, Alexandre de Caumont, fut fait
prisonnier par Robert d’Augerans. Par lettres du 7 juillet 1346,
confirmées par Philippe de Valois le 19 septembre 1347, le duc
de Normandie fit un don de 500 livres à Robert d’Augerans,
chevalier «en récompense de ses services, et que, de sa franche
volonté, il bailla et delivra au dit duc, Alexandre de Caumont,
chevalier, ennemi du roy, lequel il avoit pris à l’assaut du pont
d’Aguillon, et duquel il euist eu grant raençon.» Bibl. nat.,
Mss., Cabinet des Titres. V. Bertrandy, _Études_ etc., p. 326.
CHAPITRE LVIII.
1346, 12 JUILLET-13 AOÛT.--ÉDOUARD III EN NORMANDIE[136] (§§ 254 à
263).
[136] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap, LXX et LXXI,
p. 61 à 75.