frère du czar était enfermé dans la ville depuis le début de l'invasion.
Cette situation veut être précisée.
C'était un voyage d'une importance politique qui avait conduit le
grand-duc dans ces lointaines provinces de l'Asie orientale.
Le grand-duc, après avoir parcouru les principales cités sibériennes,
voyageant en militaire plutôt qu'en prince, sans aucun apparat,
accompagné de ses officiers, escorté d'un détachement de Cosaques,
s'était transporté jusqu'aux contrées transbaïkaliennes. Nikolaevsk, la
dernière ville russe qui soit située au littoral de la mer d'Okhotsk,
avait été honorée de sa visite.
Arrivé aux confins de l'immense empire moscovite, le grand-duc revenait
vers Irkoutsk, où il comptait reprendre la route de l'Europe, quand lui
arrivèrent les nouvelles de cette invasion aussi menaçante que subite.
Il se hâta de rentrer dans la capitale, mais, lorsqu'il y arriva, les
communications avec la Russie allaient être interrompues. Il reçut
encore quelques télégrammes de Pétersbourg et de Moscou, il put même y
répondre. Puis, le fil fut coupé dans les circonstances que l'on
connaît.
Irkoutsk était isolée du reste du monde.
Le grand-duc n'avait plus qu'à organiser la résistance, et c'est ce
qu'il fit avec cette fermeté et ce sang-froid dont il a donné, en
d'autres circonstances, d'incontestables preuves.
Les nouvelles de la prise d'Ichim, d'Omsk, de Tomsk parvinrent
successivement à Irkoutsk. Il fallait donc à tout prix sauver de
l'occupation cette capitale de la Sibérie. On ne devait pas compter sur
des secours prochains. Le peu de troupes disséminées dans les provinces
de l'Amour et dans le gouvernement d'Irkoutsk ne pouvaient arriver en
assez grand nombre pour arrêter les colonnes tartares. Or,
puisqu'Irkoutsk était dans l'impossibilité d'échapper à
l'investissement, ce qui importait avant tout, c'était de mettre la
ville en état de soutenir un siège de quelque durée.
Ces travaux furent commencés le jour où Tomsk tombait entre les mains
des Tartares. En même temps que cette dernière nouvelle, le grand-duc
apprenait que l'émir de Boukhara et les khans alliés dirigeaient en
personne le mouvement, mais ce qu'il ignorait, c'était que le lieutenant
de ces chefs barbares fût Ivan Ogareff, un officier russe qu'il avait
lui-même cassé de ses grades et qu'il ne connaissait pas.
Tout d'abord, ainsi qu'on l'a vu, les habitants de la province
d'Irkoutsk furent mis en demeure d'abandonner villes et bourgades. Ceux
qui ne se réfugièrent pas dans la capitale durent se reporter en
arrière, au delà du lac Baïkal, là où très-probablement l'invasion
n'étendrait pas ses ravages. Les récoltes en blé et en fourrages furent
réquisitionnées pour la ville, et ce dernier rempart de la puissance
moscovite dans l'extrême Orient fut mis à même de résister pendant
quelque temps.
Irkoutsk, fondée en 1611, est située au confluent de l'Irkout et de
l'Angara, sur la rive droite de ce fleuve. Deux ponts en bois, bâtis sur
pilotis, disposés de manière à s'ouvrir dans toute la largeur du chenal
pour les besoins de la navigation, réunissent la ville à ses faubourgs
qui s'étendent sur la rive gauche. De ce côté, la défense était facile.
Les faubourgs furent abandonnés, les ponts détruits. Le passage de
l'Angara, fort large en cet endroit, n'eût pas été possible sous le feu
des assiégés.
Mais le fleuve pouvait être franchi en amont et en aval de la ville, et,
par conséquent, Irkoutsk risquait d'être attaquée par sa partie est,
qu'aucun mur d'enceinte ne protégeait.
C'est donc à des travaux de fortification que les bras furent occupés
tout d'abord. On travailla jour et nuit. Le grand-duc trouva une
population zélée à la besogne, que, plus tard, il devait retrouver
courageuse à la défense. Soldats, marchands, exilés, paysans, tous se
dévouèrent au salut commun. Huit jours avant que les Tartares parussent
sur l'Angara, des murailles en terre avaient été élevées. Un fossé,
inondé par les eaux de l'Angara, était creusé entre l'escarpe et la
contre-escarpe. La ville ne pouvait plus être enlevée par un coup de
main. Il fallait l'investir et l'assiéger.
La troisième colonne tartare--celle qui venait de remonter la vallée de
l'Yeniseï--parut le 24 septembre en vue d'Irkoutsk. Elle occupa
immédiatement les faubourgs abandonnés, dont les maisons mêmes avaient
été détruites, afin de ne point gêner l'action de l'artillerie du
grand-duc, malheureusement insuffisante.
Les Tartares s'organisèrent donc en attendant l'arrivée des deux autres
colonnes, commandées par l'émir et ses alliés.
La jonction de ces divers corps s'opéra le 25 septembre, au camp de
l'Angara, et toute l'armée, sauf les garnisons laissées dans les
principales villes conquises, fut concentrée sous la main de
Féofar-Khan.
Le passage de l'Angara ayant été regardé par Ivan Ogareff comme
impraticable devant Irkoutsk, une forte partie des troupes traversa le
fleuve, à quelques verstes en aval, sur des ponts de bateaux qui furent
établis à cet effet. Le grand-duc ne tenta pas de s'opposer à ce
passage. Il n'eût pu que le gêner, non l'empêcher, n'ayant point
d'artillerie de campagne à sa disposition, et c'est avec raison qu'il
resta renfermé dans Irkoutsk.
Les Tartares occupèrent donc la rive droite du fleuve; puis, ils
remontèrent vers la ville, ils brûlèrent en passant la maison d'été du
gouverneur général, située dans les bois qui dominent de haut le cours
de l'Angara, et ils vinrent définitivement prendre position pour le
siège, après avoir entièrement investi Irkoutsk.
Ivan Ogareff, ingénieur habile, était très-certainement en état de
diriger les opérations d'un siège régulier; mais les moyens matériels
lui manquaient pour opérer rapidement. Aussi, avait-il espéré surprendre
Irkoutsk, le but de tous ses efforts.
On voit que les choses avaient tourné autrement qu'il ne comptait. D'une
part, marche de l'armée tartare retardée par la bataille de Tomsk; de
l'autre, rapidité imprimée par le grand-duc aux travaux de défense: ces
deux raisons avaient suffi à faire échouer ses projets. Il se trouva
donc dans la nécessité de faire un siège en règle.
Cependant, sous son inspiration, l'émir essaya deux fois d'enlever la
ville au prix d'un grand sacrifice d'hommes. Il jeta ses soldats sur les
fortifications en terre qui présentaient quelques points faibles; mais
ces deux assauts furent repoussés avec le plus grand courage. Le
grand-duc et ses officiers ne se ménagèrent pas en cette occasion. Ils
donnèrent de leur personne; ils entraînèrent la population civile aux
remparts. Bourgeois et moujiks firent remarquablement leur devoir. Au
second assaut, les Tartares étaient parvenus à forcer une des portes de
l'enceinte. Un combat eut lieu en tête de cette grande rue de Bolchaïa,
longue de deux verstes, qui vient aboutir aux rives de l'Angara. Mais
les Cosaques, les gendarmes, les citoyens, leur opposèrent une vive
résistance, et les Tartares durent rentrer dans leurs positions.
Ivan Ogareff pensa alors à demander à la trahison ce que la force ne
pouvait lui donner. On sait que son projet était de pénétrer dans la
ville, d'arriver jusqu'au grand-duc, de capter sa confiance, et, le
moment venu, de livrer une des portes aux assiégeants; puis, cela fait,
d'assouvir sa vengeance sur le frère du czar.
La tsigane Sangarre, qui l'avait accompagné au camp de l'Angara, le
poussa à mettre ce projet à exécution.
En effet, il convenait d'agir sans retard. Les troupes russes du
gouvernement d'Irkoutsk marchaient sur Irkoutsk. Elles s'étaient
concentrées sur le cours supérieur de la Lena, dont elles remontaient la
vallée. Avant six jours, elles devaient être arrivées. Il fallait donc
qu'avant six jours Irkoutsk fût livrée par trahison.
Ivan Ogareff n'hésita plus.
Un soir, le 2 octobre, un conseil de guerre fut tenu dans le grand salon
du palais du gouverneur général. C'est là que résidait le grand-duc.
Ce palais, élevé à l'extrémité de la rue de Bolchaïa, dominait le cours
du fleuve sur un long parcours. A travers les fenêtres de sa principale
façade, on apercevait le camp tartare, et une artillerie assiégeante de
plus grande portée que celle des Tartares l'eût rendu inhabitable.
Le grand-duc, le général Voranzoff et le gouverneur de la ville, le chef
des marchands, auxquels s'étaient réunis un certain nombre d'officiers
supérieurs, venaient d'arrêter diverses résolutions.
«Messieurs, dit le grand-duc, vous connaissez exactement notre
situation. J'ai le ferme espoir que nous pourrons tenir jusqu'à
l'arrivée des troupes d'Irkoutsk. Nous saurons bien alors chasser ces
hordes barbares, et il ne dépendra pas de moi qu'ils ne payent chèrement
cet envahissement du territoire moscovite.
--Votre Altesse sait qu'elle peut compter sur toute la population
d'Irkoutsk, répondit le général Voranzoff.
--Oui, général, répondit le grand-duc, et je rends hommage à son
patriotisme. Grâce à Dieu, elle n'a pas encore été soumise aux horreurs
de l'épidémie ou de la famine, et j'ai lieu de croire qu'elle y
échappera, mais aux remparts, je n'ai pu qu'admirer son courage. Vous
entendez mes paroles, monsieur le chef des marchands, et je vous prierai
de les rapporter telles.
--Je remercie Votre Altesse au nom de la ville, répondit le chef des
marchands. Oserai-je lui demander quel délai extrême elle assigne à
l'arrivée de l'armée de secours?
--Six jours au plus, monsieur, répondit le grand-duc. Un émissaire
adroit et courageux a pu pénétrer ce matin dans la ville, et il m'a
appris que cinquante mille Russes s'avançaient à marche forcée sous les
ordres du général Kisselef. Ils étaient, il y a deux jours, sur les
rives de la Lena, à Kirensk, et, maintenant, ni le froid ni les neiges
ne les empêcheront d'arriver. Cinquante mille hommes de bonnes troupes,
prenant en flanc les Tartares, auront bientôt fait de nous dégager.
--J'ajouterai, dit le chef des marchands, que le jour où Votre Altesse
ordonnera une sortie, nous serons prêts à exécuter ses ordres.
--Bien, monsieur, répondit le grand-duc. Attendons que nos têtes de
colonnes aient paru sur les hauteurs, et nous écraserons les
envahisseurs.»
Puis, se retournant vers le général Voranzoff:
«Nous visiterons demain, dit-il, les travaux de la rive droite. L'Angara
charrie des glaçons, il ne tardera pas à se prendre, et, dans ce cas,
les Tartares pourraient peut-être le passer.
--Que Votre Altesse me permette de lui faire une observation, dit le
chef des marchands.
--Faites, monsieur.
--J'ai vu la température tomber plus d'une fois à trente et quarante
degrés au-dessous de zéro, et l'Angara a toujours charrié sans se
congeler entièrement. Cela tient sans doute à la rapidité de son cours.
Si donc les Tartares n'ont d'autre moyen de franchir le fleuve, je puis
garantir à Votre Altesse qu'ils n'entreront pas ainsi dans Irkoutsk.»
Le gouverneur général confirma l'assertion du chef des marchands.
«C'est une circonstance heureuse, répondit le grand-duc. Néanmoins, nous
nous tiendrons prêts à tout événement.»
Se retournant alors vers le maître de police:
«Vous n'avez rien à me dire, monsieur? lui demanda-t-il.
--J'ai à faire connaître à Votre Altesse, répondit le maître de police,
une supplique qui lui est adressée par mon intermédiaire.
--Adressée par....?
--Par les exilés de Sibérie, qui, Votre Altesse le sait, sont au nombre
de cinq cents dans la ville.»
Les exilés politiques, repartis dans toute la province, avaient été en
effet concentrés à Irkoutsk depuis le début de l'invasion. Ils avaient
obéi à l'ordre de rallier la ville et d'abandonner les bourgades où ils
exerçaient des professions diverses, ceux-ci médecins, ceux-là
professeurs, soit au Gymnase, soit à l'École japonaise, soit à l'École
de navigation. Dès le début, le grand-duc, se fiant, comme le czar, à
leur patriotisme, les avait armés, et il avait trouvé en eux de braves
défenseurs.
«Que demandent les exilés? dit le grand-duc.
--Ils demandent à Votre Altesse, répondit le maître de police,
l'autorisation de former un corps spécial et d'être placés en tête à la
première sortie.
--Oui, répondit le grand duc avec une émotion qu'il ne chercha point à
cacher, ces exilés sont des Russes, et c'est bien leur droit de se
battre pour leur pays!
--Je crois pouvoir affirmer à Votre Altesse, dit le gouverneur général,
qu'elle n'aura pas de meilleurs soldats.
--Mais il leur faut un chef, répondit le grand-duc. Quel sera-t-il?
--Ils voudraient faire agréer à Votre Altesse, dit le maître de police,
l'un d'eux qui s'est distingué en plusieurs occasions.
--C'est un Russe?
--Oui, un Russe des provinces baltiques.
--Il se nomme....?
--Wassili Fédor.»
Cet exilé était le père de Nadia.
Wassili Fédor, on le sait, exerçait à Irkoutsk la profession de médecin.
C'était un homme instruit et charitable, et aussi un homme du plus grand
courage et du plus sincère patriotisme. Tout le temps qu'il ne
consacrait pas aux malades, il l'employait à organiser le résistance.
C'est lui qui avait réuni ses compagnons d'exil dans une action commune.
Les exilés, jusqu'alors mêlés aux rangs de la population, s'étaient
comportés de manière à fixer l'attention du grand-duc. Dans plusieurs
sorties, ils avaient payé de leur sang leur dette à la sainte
Russie,--sainte, en vérité, et adorée de ses enfants! Wassili Fédor
s'était conduit héroïquement. Son nom avait été cité à plusieurs
reprises, mais il n'avait jamais demandé ni grâces ni faveurs, et
lorsque les exilés d'Irkoutsk eurent la pensée de former un corps
spécial, il ignorait même qu'ils eussent l'intention de le choisir pour
leur chef.
Lorsque le maître de police eut prononcé ce nom devant le grand-duc,
celui-ci répondit qu'il ne lui était pas inconnu.
«En effet, répondit le général Voranzoff, Wassili Fédor est un homme de
valeur et de courage. Son influence sur ses compagnons a toujours été
très-grande.
--Depuis quand est-il à Irkoutsk? demanda le grand-duc.
--Depuis deux ans.
--Et sa conduite....?
--Sa conduite, répondit le maître de police, est celle d'un homme soumis
aux lois spéciales qui le régissent.
--Général, répondit le grand-duc, général, veuillez me le présenter
immédiatement.»
Les ordres du grand-duc furent exécutés, et une demi-heure ne s'était
pas écoulée, que Wassili Fédor était introduit en sa présence.
C'était un homme ayant quarante ans au plus, grand, la physionomie
sévère et triste. On sentait que toute sa vie se résumait dans ce mot:
la lutte, et qu'il avait lutté et souffert. Ses traits rappelaient
remarquablement ceux de sa fille Nadia Fédor.
Plus que tout autre, l'invasion tartare l'avait frappé dans sa plus
chère affection et ruiné la suprême espérance de ce père, exilé à huit
mille verstes de sa ville natale. Une lettre lui avait appris la mort de
sa femme, et, en même temps, le départ de sa fille, qui avait obtenu du
gouvernement l'autorisation de le rejoindre à Irkoutsk.
Nadia avait dû quitter Riga le 10 juillet. L'invasion était du 15
juillet. Si, à cette époque, Nadia avait passé la frontière,
qu'était-elle devenue au milieu des envahisseurs? On conçoit que ce
malheureux père fût dévoré d'inquiétudes, puisque, depuis cette époque,
il était sans aucune nouvelle de sa fille.
Wassili Fédor, en présence du grand duc, s'inclina et attendit d'être
interrogé.
«Wassili Fédor, lui dit le grand-duc, tes compagnons d'exil ont demandé
à former un corps d'élite. Ils n'ignorent pas que, dans ces corps, il
faut savoir se faire tuer jusqu'au dernier?
--Ils ne l'ignorent pas, répondit Wassili Fédor.
--Ils te veulent pour chef.
--Moi, Altesse?
--Consens-tu à te mettre à leur tête?
--Oui, si le bien de la Russie l'exige.
--Commandant Fédor, dit le grand-duc, tu n'es plus exilé.
--Merci, Altesse, mais puis-je commander à ceux qui le sont encore?
--Ils ne le sont plus!»
C'était la grâce de tous ses compagnons d'exil, maintenant ses
compagnons d'armes, que lui accordait le frère du czar!
Wassili Fédor serra avec émotion la main que lui tendit le grand-duc, et
il sortit.
Celui-ci, se retournant alors vers ses officiers:
«Le czar ne refusera pas d'accepter la lettre de grâce que je tire sur
lui! dit-il en souriant. Il nous faut des héros pour défendre la
capitale de la Sibérie, et je viens d'en faire.»
C'était, en effet, un acte de bonne justice et de bonne politique que
cette grâce si généreusement accordée aux exilés d'Irkoutsk.
La nuit était arrivée alors. A travers les fenêtres du palais brillaient
les feux du camp tartare, qui étincelaient au delà de l'Angara. Le
fleuve charriait de nombreux glaçons, dont quelques-uns s'arrêtaient aux
premiers pilotis des anciens ponts de bois. Ceux que le courant
maintenait dans le chenal dérivaient avec une extrême rapidité. Il était
évident, ainsi que l'avait fait observer le chef des marchands, que
l'Angara ne pouvait que très-difficilement se congeler sur toute sa
surface. Donc, le danger d'être assailli de ce côté n'était pas pour
préoccuper les défenseurs d'Irkoutsk.
Dix heures du soir venaient de sonner. Le grand-duc allait congédier ses
officiels et se retirer dans ses appartements, quand un certain tumulte
se produisit en dehors du palais.
Presque aussitôt, la porte du salon s'ouvrit, un aide de camp parut, et,
s'avançant vers le grand-duc:
«Altesse, dit-il, un courrier du czar!»
CHAPITRE XIII
UN COURRIER DU CZAR.
Un mouvement simultané porta tous les membres du conseil vers la porte
entr'ouverte. Un courrier du czar, arriva à Irkoutsk! Si ces officiers
eussent un instant réfléchi à l'improbabilité de ce fait, ils l'auraient
certainement tenu pour impossible.
Le grand-duc avait vivement marché vers son aide de camp.
«Ce courrier!» dit-il.
Un homme entra. Il avait l'air épuisé de fatigue. Il portait un costume
de paysan sibérien, usé, déchiré même, et sur lequel on voyait quelques
trous de balle. Un bonnet moscovite lui couvrait la tête. Une balafre,
mal cicatrisée, lui coupait la figure. Cet homme avait évidemment suivi
une longue et pénible route. Ses chaussures, en mauvais état, prouvaient
même qu'il avait dû faire à pied une partie de son voyage.
«Son Altesse le grand-duc?» s'écria-t-il en entrant.
Le grand-duc alla à lui:
«Tu es courrier du czar? demanda-t-il.
--Oui, Altesse.
--Tu viens....?
--De Moscou.
--Tu as quitté Moscou....?
--Le 15 juillet.
--Tu te nommes....?
--Michel Strogoff.»
C'était Ivan Ogareff. Il avait pris le nom et la qualité de celui qu'il
croyait réduit à l'impuissance. Ni le grand-duc, ni personne ne le
connaissait à Irkoutsk, et il n'avait pas même eu besoin de déguiser ses
traits. Comme il était en mesure de prouver sa prétendue identité, nul
ne pourrait douter de lui. Il venait donc, soutenu par une volonté de
fer, précipiter par la trahison et par l'assassinat le dénouement du
drame de l'invasion.
Après la réponse d'Ivan Ogareff, le grand-duc fit un signe, et tous ses
officiers se retirèrent.
Le faux Michel Strogoff et lui restèrent seuls dans le salon.
Le grand-duc regarda Ivan Ogareff pendant quelques instants, et avec une
extrême attention. Puis:
«Tu étais, le 15 juillet, à Moscou? lui demanda-t-il.
--Oui, Altesse, et, dans la nuit du 14 au 15, j'ai vu Sa Majesté le czar
au Palais Neuf.
--Tu as une lettre du czar?
--La voici.»
Et Ivan Ogareff remit au grand-duc la lettre impériale, réduite à des
dimensions presque microscopiques.
«Cette lettre t'a été donnée dans cet état? demanda le grand-duc.
--Non, Altesse, mais j'ai dû en déchirer l'enveloppe, afin de mieux la
dérober aux soldats de l'émir.
--As-tu donc été prisonnier des Tartares?
--Oui, Altesse, pendant quelques jours, répondit Ivan Ogareff. De là
vient que, parti le 15 juillet de Moscou, comme l'indique la date de
cette lettre, je ne suis arrivé à Irkoutsk que le 2 octobre, après
soixante-dix-neuf jours de voyage.»
Le grand-duc prit la lettre. Il la déplia et reconnut la signature du
czar, précédée de la formule sacramentelle, écrite de sa main. Donc, nul
doute possible sur l'authenticité de cette lettre, ni même sur
l'identité du courrier. Si sa physionomie farouche avait d'abord inspiré
une méfiance dont le grand-duc ne laissa rien voir, cette méfiance
disparut tout à fait.
Le grand-duc resta quelques instants sans parler. Il lisait lentement la
lettre, afin de bien en pénétrer le sens.
Reprenant ensuite la parole:
«Michel Strogoff, tu connais le contenu de cette lettre? demanda-t-il.
--Oui, Altesse. Je pouvais être forcé de la détruire pour qu'elle ne
tombât pas entre les mains des Tartares, et, le cas échéant, je voulais
en rapporter exactement le texte à Votre Altesse.
--Tu sais que cette lettre nous enjoint de mourir à Irkoutsk plutôt que
de rendre la ville?
--Je le sais.
--Tu sais aussi qu'elle indique les mouvements des troupes qui ont été
combinés pour arrêter l'invasion?
--Oui, Altesse, mais ces mouvements n'ont pas réussi.
--Que veux-tu dire?
--Je veux dire qu'Ichim, Omsk, Tomsk, pour ne parler que des villes
importantes des deux Sibéries, ont été successivement occupées par les
soldats de Féofar-Khan.
--Mais y a-t-il eu combat? Nos Cosaques se sont-ils rencontrés avec les
Tartares?
--Plusieurs fois, Altesse.
--Et ils ont été repoussés?
--Ils n'étaient pas en forces suffisantes.
--Où ont eu lieu les rencontres dont tu parles?
--A Kolyvan, à Tomsk....»
Jusqu'ici, Ivan Ogareff n'avait dit que la vérité; mais, dans le but
d'ébranler les défenseurs d'Irkoutsk en exagérant les avantages obtenus
par les troupes de l'émir, il ajouta:
«Et une troisième fois en avant de Krasnoiarsk.
--Et ce dernier engagement?.... demanda le grand-duc, dont les lèvres
serrées laissaient à peine passer les paroles.
--Ce fut plus qu'un engagement, Altesse, répondit Ivan Ogareff, ce fut
une bataille.
--Une bataille?
--Vingt mille Russes, venus des provinces de la frontière et du
gouvernement de Tobolsk, se sont heurtés contre cent cinquante mille
Tartares, et, malgré leur courage, ils ont été anéantis.
--Tu mens! s'écria le grand-duc, qui essaya, mais vainement, de
maîtriser sa colère.
--Je dis la vérité, Altesse, répondit froidement Ivan Ogareff. J'étais
présent à cette bataille de Krasnoiarsk, et c'est là que j'ai été fait
prisonnier!»
Le grand-duc se calma, et, d'un signe, il fit comprendre à Ivan Ogareff
qu'il ne doutait pas de sa véracité.
«Quel jour a eu lieu cette bataille de Krasnoiarsk? demanda-t-il.
--Le 2 septembre.
--Et maintenant toutes les troupes tartares sont concentrées autour
d'Irkoutsk?
--Toutes.
--Et tu les évalues....?
--A quatre cent mille hommes.»
Nouvelle exagération d'Ivan Ogareff dans l'évaluation des armées
tartares, et tendant toujours au même but.
«Et je ne dois attendre aucun secours des provinces de l'ouest? demanda
le grand-duc.
--Aucun, Altesse, du moins avant la fin de l'hiver.
--Eh bien, entends ceci, Michel Strogoff. Aucun secours ne dût-il jamais
m'arriver ni de l'ouest ni de l'est, et ces barbares fussent-ils six
cent mille, je ne rendrai pas Irkoutsk!»
L'œil méchant d'Ivan Ogareff se plissa légèrement. Le traître semblait
dire que le frère du czar comptait sans la trahison.
Le grand-duc, d'un tempérament nerveux, avait grand'peine à conserver
son calme en apprenant ces désastreuses nouvelles. Il allait et venait
dans le salon, sous les yeux d'Ivan Ogareff, qui le couvaient comme une
proie réservée à sa vengeance. Il s'arrêtait aux fenêtres, il regardait
les feux du camp tartare, il cherchait à percevoir les bruits, dont la
plupart provenaient du choc des glaçons entraînés par le courant de
l'Angara.
Un quart d'heure se passa sans qu'il fit aucune autre question. Puis,
reprenant la lettre, il en relut un passage et dit:
«Tu sais, Michel Strogoff, qu'il est question dans cette lettre d'un
traître dont j'aurai à me méfier?
--Oui, Altesse.
--Il doit essayer d'entrer dans Irkoutsk sous un déguisement, de capter
ma confiance, puis, l'heure venue, de livrer la ville aux Tartares.
--Je sais tout cela, Altesse, et je sais aussi qu'Ivan Ogareff a juré de
se venger personnellement du frère du czar.
--Pourquoi?
--On dit que cet officier a été condamné par le grand-duc à une
dégradation humiliante.