--Oui... je me souviens.... Mais il la méritait, ce misérable, qui

devait plus tard servir contre son pays et y conduire une invasion de

barbares!

--Sa Majesté le czar, répondit Ivan Ogareff, tenait surtout à ce que

vous fussiez prévenu des criminels projets d'Ivan Ogareff contre votre

personne.

--Oui... la lettre m'en informe....

--Et Sa Majesté me l'a dit elle-même en m'avertissant que, pendant mon

voyage à travers la Sibérie, j'eusse surtout à me méfier de ce traître.

--Tu l'as rencontré?

--Oui, Altesse, après la bataille de Krasnoiarsk. S'il avait pu

soupçonner que je fusse porteur d'une lettre adressée à Votre Altesse et

dans laquelle ses projets étaient dévoilés, il ne m'eût pas fait grâce.

--Oui, tu étais perdu! répondit le grand-duc. Et comment as-tu pu

t'échapper?

--En me jetant dans l'Irtyche.

--Et tu es entré à Irkoutsk?....

--A la faveur d'une sortie qui a été faite ce soir même pour repousser

un détachement tartare. Je me suis mêlé aux défenseurs de la ville, j'ai

pu me faire reconnaître, et l'on m'a aussitôt conduit devant Votre

Altesse.

--Bien, Michel Strogoff, répondit le grand-duc. Tu as montré du courage

et du zèle pendant cette difficile mission. Je ne t'oublierai

pas.--As-tu quelque faveur à me demander?

--Aucune, si ce n'est celle de me battre à côté de Votre Altesse,

répondit Ivan Ogareff.

--Soit, Michel Strogoff. Je t'attache dès aujourd'hui à ma personne, et

tu seras logé dans ce palais.

--Et si, conformément à l'intention qu'on lui prête, Ivan Ogareff se

présente à Votre Altesse sous un faux nom?....

--Nous le démasquerons, grâce à toi, qui le connais, et je le ferai

mourir sous le knout. Va.»

Ivan Ogareff salua militairement le grand duc, n'oubliant pas qu'il

était capitaine au corps des courriers du czar, et il se retira.

Ivan Ogareff venait donc de jouer avec succès son indigne rôle. La

confiance du grand-duc lui était accordée pleine et entière. Il pourrait

en abuser où et quand il lui conviendrait. Il habiterait ce palais même.

Il serait dans le secret des opérations de la défense. Il tenait donc la

situation dans sa main. Personne dans Irkoutsk ne le connaissait,

personne ne pouvait lui arracher son masque. Il résolut donc de se

mettre à l'œuvre sans retard.

En effet, le temps pressait. Il fallait que la ville fût rendue avant

l'arrivée des Russes du nord et de l'est, et c'était une question de

quelques jours. Les Tartares une fois maîtres d'Irkoutsk, il ne serait

pas facile de la leur reprendre. En tout cas, s'ils devaient

l'abandonner plus tard, ils ne le feraient pas sans l'avoir ruinée de

fond en comble, sans que la tête du grand-duc eût roulé aux pieds de

Féofar-Khan.

Ivan Ogareff, ayant toute facilité de voir, d'observer, d'agir, s'occupa

dès le lendemain de visiter les remparts. Partout il fut accueilli avec

de cordiales félicitations par les officiers, les soldats, les citoyens.

Ce courrier du czar était pour eux comme un lien qui venait de les

rattacher à l'empire. Ivan Ogareff raconta donc, avec un aplomb qui ne

se démentit jamais, les fausses péripéties de son voyage. Puis,

adroitement, sans trop y insister d'abord, il parla de la gravité de la

situation, exagérant, et les succès des Tartares, ainsi qu'il l'avait

fait en s'adressant au grand-duc, et les forces dont ces barbares

disposaient. A l'entendre, les secours attendus seraient insuffisants,

si même ils arrivaient, et il était à craindre qu'une bataille livrée

sous les murs d'Irkoutsk ne fût aussi funeste que les batailles de

Kolyvan, de Tomsk et de Krasnoiarsk.

Ces fâcheuses insinuations, Ivan Ogareff ne les prodiguait pas. Il

mettait une certaine circonspection à les faire pénétrer peu à peu dans

l'esprit des défenseurs d'Irkoutsk. Il semblait ne répondre que

lorsqu'il était trop pressé de questions, et comme à regret. En tout

cas, il ajoutait toujours qu'il fallait se défendre jusqu'au dernier

homme et faire plutôt sauter la ville que la rendre!

Le mal n'en eût pas été moins fait, s'il avait pu se faire. Mais la

garnison et la population d'Irkoutsk étaient trop patriotes pour se

laisser ébranler. De ces soldats, de ces citoyens enfermés dans une

ville isolée au bout du monde asiatique, pas un n'eût songé à parler de

capitulation. Le mépris du Russe pour ces barbares était sans bornes.

En tout cas, personne non plus ne soupçonna le rôle odieux que jouait

Ivan Ogareff, personne ne pouvait deviner que le prétendu courrier du

czar ne fût qu'un traître.

Une circonstance toute naturelle fit que, dès son arrivée à Irkoutsk,

des rapports fréquents s'établirent entre Ivan Ogareff et l'un des plus

braves défenseurs de la ville, Wassili Fédor.

On sait de quelles inquiétudes ce malheureux père était dévoré. Si sa

fille, Nadia Fédor, avait quitté la Russie à la date assignée par la

dernière lettre qu'il avait reçue de Riga, qu'était-elle devenue?

Essayait-elle maintenant encore de traverser les provinces envahies, ou

bien était-elle depuis longtemps déjà prisonnière? Wassili Fédor ne

trouvait quelque apaisement à sa douleur que lorsqu'il avait quelque

occasion de se battre contre les Tartares,--occasions trop rares à son

gré.

Or, quand Wassili Fédor apprit cette arrivée si inattendue d'un courrier

du czar, il eut comme un pressentiment que ce courrier pourrait lui

donner des nouvelles de sa fille. Ce n'était qu'un espoir chimérique,

probablement, mais il s'y rattacha. Ce courrier n'avait-il pas été

prisonnier, comme Nadia l'était peut-être alors?

Wassili Fédor alla trouver Ivan Ogareff, qui saisit cette occasion

d'entrer en relations quotidiennes avec le commandant. Ce renégat

pensait-il donc à exploiter cette circonstance? Jugeait-il tous les

hommes d'après lui? Croyait-il qu'un Russe, même un exilé politique, pût

être assez misérable pour trahir son pays?

Quoi qu'il en fût, Ivan Ogareff répondit avec un empressement habilement

feint aux avances que lui fit le père de Nadia. Celui-ci, le lendemain

même de l'arrivée du prétendu courrier, se rendit au palais du

gouverneur général. Là, il fit connaître à Ivan Ogareff les

circonstances dans lesquelles sa fille avait dû quitter la Russie

européenne et lui dit quelles étaient maintenant ses inquiétudes à son

égard.

Ivan Ogareff ne connaissait pas Nadia, bien qu'il l'eût rencontrée au

relais d'Ichim le jour où elle s'y trouvait avec Michel Strogoff. Mais

alors, il n'avait pas plus fait attention à elle qu'aux deux

journalistes qui étaient en même temps dans la maison de poste. Il ne

put donc donner aucune nouvelle de sa fille à Wassili Fédor.

«Mais à quelle époque, demanda Ivan Ogareff, votre fille a-t-elle dû

sortir du territoire russe?

--A peu près en même temps que vous, répondit Wassili Fédor,

--J'ai quitté Moscou le 15 juillet.

--Nadia a dû, elle aussi, quitter Moscou à cette époque. Sa lettre me le

disait formellement.

--Elle était à Moscou le 15 juillet? demanda Ivan Ogareff.

--Oui, certainement, à cette date.

--Eh bien!...» répondit Ivan Ogareff. Puis se reprenant:

«Mais non, je me trompe.... J'allais confondre les dates... ajouta-t-il.

Il est malheureusement trop probable que votre fille a dû franchir la

frontière, et vous ne pouvez avoir qu'un seul espoir, c'est qu'elle se

soit arrêtée en apprenant les nouvelles de l'invasion tartare!»

Wassili Fédor baissa la tête! Il connaissait Nadia, et il savait bien

que rien n'avait pu l'empêcher de partir.

Ivan Ogareff venait de commettre là, gratuitement, un acte de cruauté

véritable. D'un mot il pouvait rassurer Wassili Fédor. Bien que Nadia

eût passé la frontière sibérienne dans les circonstances que l'on sait,

Wassili Fédor, en rapprochant la date à laquelle sa fille se trouvait à

Nijni-Novgorod et la date de l'arrêté qui interdisait d'en sortir, en

eût sans doute conclu ceci: c'est que Nadia n'avait pas pu être exposée

aux dangers de l'invasion, et qu'elle était encore, malgré elle, sur le

territoire européen de l'empire.

Ivan Ogareff, obéissant à sa nature, en homme que ne savaient plus

émouvoir les souffrances des autres, pouvait dire ce mot.... Il ne le

dit pas.

Wassili Fédor se retira le cœur brisé. Après cet entretien, son dernier

espoir venait de s'anéantir.

Pendant les deux jours qui suivirent, 3 et 4 octobre, le grand-duc

demanda plusieurs fois le prétendu Michel Strogoff et lui fit répéter

tout ce qu'il avait entendu dans le cabinet impérial du Palais-Neuf.

Ivan Ogareff, préparé à toutes ces questions, répondit sans jamais

hésiter. Il ne cacha pas, à dessein, que le gouvernement du czar avait

été absolument surpris par l'invasion, que le soulèvement avait été

préparé dans le plus grand secret, que les Tartares étaient déjà maîtres

de la ligne de l'Obi, quand les nouvelles arrivèrent à Moscou, et,

enfin, que rien n'était prêt dans les provinces russes pour jeter en

Sibérie les troupes nécessaires à repousser les envahisseurs.

Puis, Ivan Ogareff, entièrement libre de ses mouvements, commença à

étudier Irkoutsk, l'état de ses fortifications, leurs points faibles,

afin de profiter ultérieurement de ses observations, au cas où quelque

circonstance l'empêcherait de consommer son acte de trahison. Il

s'attacha plus particulièrement à examiner la porte de Bolchnïa, qu'il

voulait livrer.

Deux fois, le soir, il vint sur les glacis de cette porte. Il s'y

promenait, sans crainte de se découvrir aux coups des assiégeants, dont

les premiers postes étaient à moins d'une verste des remparts. Il savait

bien qu'il n'était pas exposé, et même qu'il était reconnu. Il avait

entrevu une ombre qui se glissait jusqu'au pied des terrassements.

Sangarre, risquant sa vie, venait essayer de se mettre en communication

avec Ivan Ogareff.

D'ailleurs, les assiégés, depuis deux jours, jouissaient d'une

tranquillité à laquelle les Tartares ne les avaient point habitués

depuis le début de l'investissement.

C'était par ordre d'Ivan Ogareff. Le lieutenant de Féofar-Khan avait

voulu que toutes tentatives pour emporter la ville de vive force fussent

suspendues. Aussi, depuis son arrivée à Irkoutsk, l'artillerie se

taisait-elle absolument. Peut-être--du moins il l'espérait--la

surveillance des assiégés se relâcherait-elle? En tout cas, aux

avant-postes, plusieurs milliers de Tartares se tenaient prêts à

s'élancer vers la porte dégarnie de ses défenseurs, lorsqu'Ivan Ogareff

leur aurait fait connaître l'heure d'agir.

Cela ne pouvait tarder, cependant. Il fallait en finir avant que les

corps russes arrivassent en vue d'Irkoutsk. Le parti d'Ivan Ogareff fut

pris, et ce soir-là, du haut des glacis, un billet tomba entre les mains

de Sangarre.

C'était le lendemain, dans la nuit du 5 au 6 octobre, à deux heures du

matin, qu'Ivan Ogareff avait résolu de livrer Irkoutsk.

CHAPITRE XIV

LA NUIT DU 5 AU 6 OCTOBRE.

Le plan d'Ivan Ogareff avait été combiné avec le plus grand soin, et,

sauf des chances improbables, il devait réussir. Il importait que la

porte de Bolchaïa fût libre au moment où il la livrerait. Aussi, à ce

moment, était-il indispensable que l'attention des assiégés fût attirée

sur un autre point de la ville. De là, une diversion convenue avec

l'émir.

Cette diversion devait s'opérer du côté du faubourg d'Irkoutsk, en amont

et en avant du fleuve, sur sa rive droite. L'attaque sur ces deux points

serait très-sérieusement conduite, et, en même temps, une tentative de

passage de l'Angara serait feinte sur la rive gauche. La porte de

Bolchaïa serait donc probablement abandonnée, d'autant plus que, de ce

côté, les avant-postes tartares, reportés en arrière, sembleraient avoir

été levés.

On était au 5 octobre. Avant vingt-quatre heures, la capitale de la

Sibérie orientale devait être entre les mains de l'émir, et le grand-duc

au pouvoir d'Ivan Ogareff.

Pendant cette journée, un mouvement inaccoutumé se produisit au camp de

l'Angara. Des fenêtres du palais et des maisons de la rive droite, on

voyait distinctement des préparatifs importants se faire sur la berge

opposée. De nombreux détachements tartares convergeaient vers le camp et

venaient d'heure en heure renforcer les troupes de l'émir. C'était la

diversion convenue qui se préparait, et d'une manière très-ostensible.

D'ailleurs, Ivan Ogareff ne cacha point au grand-duc qu'il y avait

quelque attaque à craindre de ce côté. Il savait, disait-il, qu'un

assaut devait être donné, en amont et en aval de la ville, et il

conseilla au grand-duc de renforcer ces deux points plus directement

menacés.

Les préparatifs observés venant à l'appui des recommandations faites par

Ivan Ogareff, il était urgent d'en tenir compte. Aussi, après un conseil

de guerre qui se réunit au palais, des ordres furent donnés de

concentrer la défense sur la rive droite de l'Angara et aux deux

extrémités de la ville, où les terrassements venaient s'appuyer sur le

fleuve.

C'était précisément ce que voulait Ivan Ogareff. Il ne comptait

évidemment pas que la porte de Bolchaïa resterait sans défenseurs, mais

ceux-ci n'y seraient plus qu'en petit nombre. D'ailleurs, Ivan Ogareff

allait donner à la diversion une importance telle que le grand-duc

serait obligé d'y opposer toutes ses forces disponibles.

En effet, un incident d'une gravité exceptionnelle, imaginé par Ivan

Ogareff, devait aider puissamment à l'accomplissement de ses projets.

Lors même qu'Irkoutsk n'eût pas été attaquée sur des points éloignés de

la porte de Bolchaïa et par la rive droite du fleuve, cet incident

aurait suffi à attirer le concours de tous les défenseurs là où Ivan

Ogareff voulait précisément les amener. Il devait provoquer en même

temps une catastrophe épouvantable.

Toutes les chances étaient donc pour que la porte, libre à l'heure

indiquée, fût livrée aux milliers de Tartares qui attendaient sous

l'épais couvert des forêts de l'est.

Pendant cette journée, la garnison et la population d'Irkoutsk furent

constamment sur le qui-vive. Toutes les mesures que commandait une

attaque imminente des points jusqu'alors respectés avaient été prises.

Le grand-duc et le général Voranzoff visitèrent les postes, renforcés

par leurs ordres. Le corps d'élite de Wassili Fédor occupait le nord de

la ville, mais avec injonction de se porter où le danger serait le plus

pressant. La rive droite de l'Angara avait été garnie du peu

d'artillerie dont on avait pu disposer. Avec ces mesures, prises à

temps, grâce aux recommandations faites si à propos par Ivan Ogareff, il

y avait lieu d'espérer que l'attaque préparée ne réussirait pas. Dans ce

cas, les Tartares, momentanément découragés, remettraient sans doute à

quelques jours une nouvelle tentative contre la ville. Or, les troupes

attendues par le grand-duc pouvaient arriver d'une heure à l'autre. Le

salut ou la perte d'Irkoutsk ne tenait donc qu'à un fil.

Ce jour là, le soleil, qui s'était levé à six heures vingt minutes, se

couchait à cinq heures quarante, après avoir tracé pendant onze heures

son arc diurne au-dessus de l'horizon. Le crépuscule devait lutter

contre la nuit pendant deux heures encore. Puis, l'espace s'emplirait

d'épaisses ténèbres, car de gros nuages s'immobilisaient dans l'air, et

la lune, en conjonction, ne devait pas paraître.

Cette profonde obscurité allait favoriser plus complètement les projets

d'Ivan Ogareff.

Depuis quelques jours déjà, un froid extrêmement vif préludait aux

rigueurs de l'hiver sibérien, et, ce soir-là, il était plus sensible.

Les soldats, postés sur la rive droite de l'Angara, forcés de dissimuler

leur présence, n'avaient point allumé de feux. Ils souffraient donc

cruellement de ce redoutable abaissement de la température. A quelques

pieds au-dessous d'eux, passaient les glaçons qui suivaient le courant

du fleuve. Pendant toute cette journée, on les avait vus, en rangs

pressés, dériver rapidement entre les deux rives. Cette circonstance,

observée par le grand-duc et ses officiers, avait été considérée comme

heureuse. Il était évident, en effet, que si le lit de l'Angara était

obstrué, le passage deviendrait tout à fait impraticable. Les Tartares

ne pourraient manœuvrer ni radeaux ni barques. Quant à admettre qu'ils

pussent franchir le fleuve sur ces glaçons, au cas où le froid les

aurait agrégés, ce n'était pas possible. Le champ, nouvellement cimenté,

n'eût pas offert de consistance suffisante au passage d'une colonne

d'assaut.

Mais cette circonstance, par cela même qu'elle paraissait être favorable

aux défenseurs d'Irkoutsk, Ivan Ogareff aurait dû regretter qu'elle se

fût produite. Il n'en fut rien, cependant! C'est que le traître savait

bien que les Tartares ne chercheraient pas à passer l'Angara, et que, de

ce côté du moins, leur tentative ne serait qu'une feinte.

Toutefois, vers dix heures du soir, l'état du fleuve se modifia

sensiblement, à l'extrême surprise des assiégés et maintenant à leur

désavantage. Le passage, impraticable jusqu'alors, devint possible tout

à coup. Le lit de l'Angara se refit libre. Les glaçons, qui avaient

dérivé en grand nombre depuis quelques jours, disparurent en aval, et

c'est à peine si cinq ou six occupèrent alors l'espace compris entre les

deux rives. Ils ne présentaient même plus la structure de ceux qui se

forment dans les conditions ordinaires et sous l'influence d'un froid

régulier. Ce n'étaient que de simples morceaux, arrachés à quelque

ice-field, dont les brisures, nettement coupées, ne se relevaient pas en

bourrelets rugueux.

Les officiers russes, qui constatèrent cette modification dans l'état du

fleuve, la firent connaître au grand-duc. Elle s'expliquait, d'ailleurs,

par ce motif que, dans quelque portion rétrécie de l'Angara, les glaçons

avaient dû s'accumuler de manière à former un barrage.

On sait qu'il en était ainsi.

Le passage de l'Angara était donc ouvert aux assiégeants. De là,

nécessité pour les Russes de veiller avec plus d'attention que jamais.

Aucun incident ne se produisit jusqu'à minuit. Du côté de l'est, au delà

de la porte de Bolchaïa, calme complet. Pas un feu dans ce massif des

forêts qui se confondaient à l'horizon avec les basses nuées du ciel.

Au camp de l'Angara, agitation assez grande, attestée par le fréquent

déplacement des lumières.

A une verste en amont et en aval du point où l'escarpe venait s'appuyer

aux berges de la rivière, il se faisait un sourd murmure, qui prouvait

que les Tartares étaient sur pied, attendant un signal quelconque.

Une heure s'écoula encore. Rien de nouveau.

Deux heures du matin allaient sonner au clocher de la cathédrale

d'Irkoutsk, et pas un mouvement n'avait encore trahi chez les

assiégeants d'intentions hostiles.

Le grand-duc et ses officiers se demandaient s'ils n'avaient pas été

induits en erreur, s'il entrait réellement dans le plan des Tartares

d'essayer de surprendre la ville. Les nuits précédentes n'avaient pas

été aussi calmes, à beaucoup près. La fusillade éclatait dans la

direction des avant-postes, les obus sillonnaient l'air, et, cette fois,

rien.

Le grand-duc, le général Voranzoff, leurs aides de camp, attendaient

donc, prêts à donner leurs ordres suivant les circonstances.

On sait qu'Ivan Ogareff occupait une chambre du palais. C'était une

assez vaste salle, située au rez-de-chaussée et dont les fenêtres

s'ouvraient sur une terrasse latérale. Il suffisait de faire quelques

pas sur cette terrasse pour dominer le cours de l'Angara.

Une profonde obscurité régnait dans cette salle.

Ivan Ogareff, debout près d'une fenêtre, attendait que l'heure d'agir

fût arrivée. Évidemment, le signal ne pouvait venir que de lui. Une fois

ce signal donné, lorsque la plupart des défenseurs d'Irkoutsk auraient

été appelés aux points attaqués ouvertement, son projet était de quitter

le palais et d'aller accomplir son œuvre.

Il attendait donc, dans les ténèbres, comme un fauve prêt à s'élancer

sur une proie.

Cependant, quelques minutes avant deux heures, le grand-duc demanda que

Michel Strogoff--c'était le seul nom qu'il pût donner à Ivan

Ogareff--lui fût amené. Un aide de camp vint jusqu'à sa chambre, dont la

porte était fermée. Il l'appela....

Ivan Ogareff, immobile près de la fenêtre et invisible dans l'ombre, se

garda bien de répondre.

On rapporta donc au grand-duc que le courrier du czar n'était pas en ce

moment au palais.

Deux heures sonnèrent. C'était le moment de provoquer la diversion

convenue avec les Tartares, disposés pour l'assaut.

Ivan Ogareff ouvrit la fenêtre de sa chambre, et il alla se poster à

l'angle nord de la terrasse latérale.

Au-dessous de lui, dans l'ombre, passaient les eaux de l'Angara, qui

mugissaient en se brisant aux arêtes des piliers.

Ivan Ogareff tira une amorce de sa poche, il l'enflamma, et il alluma un

peu d'étoupe, imprégnée de pulvérin, qu'il lança dans le fleuve....

C'était par ordre d'Ivan Ogareff que des torrents d'huile minérale

avaient été lancés à la surface de l'Angara!

Des sources de naphte étaient exploitées au-dessus d'Irkoutsk, sur la

rive droite, entre la bourgade de Poshkavsk et la ville. Ivan Ogareff

avait résolu d'employer ce moyen terrible de porter l'incendie dans

Irkoutsk. Il s'empara donc des immenses réservoirs qui renfermaient le

liquide combustible. Il suffisait de démolir un pan de mur pour en

provoquer l'écoulement à grands flots.

C'est ce qui avait été fait dans cette nuit, quelques heures auparavant,

et c'est pourquoi le radeau qui portait le vrai courrier du czar, Nadia

et les fugitifs, flottait sur un courant d'huile minérale. A travers les

brèches de ces réservoirs, contenant des millions de mètres cubes, le

naphte s'était précipité comme un torrent, et, suivant les pentes

naturelles du sol, il s'était répandu à la surface du fleuve, où sa

densité le fit surnager.

Voilà comment Ivan Ogareff entendait la guerre! Allié des Tartares, il

agissait comme un Tartare, et contre ses propres compatriotes!

L'étoupe avait été lancée sur les eaux de l'Angara. En un instant, comme

si le courant eût été fait d'alcool, tout le fleuve s'enflamma, en amont

et en aval, avec une rapidité électrique. Des volutes de flammes

bleuâtres couraient entre les deux rives. De grosses vapeurs

fuligineuses se tordaient au-dessus. Les quelques glaçons qui s'en

allaient en dérive, saisis par le liquide igné, fondaient comme de la

cire à la surface d'une fournaise, et l'eau vaporisée s'échappait dans

l'air en sifflets assourdissants.

A ce moment même, la fusillade éclata au nord et au sud de la ville. Les

batteries du camp de l'Angara tirèrent à toute volée. Plusieurs milliers

de Tartares se précipitèrent à l'assaut des terrassements. Les maisons

des berges, construites en bois, prirent feu de toutes parts. Une

immense clarté dissipa les ombres de la nuit.

«Enfin!» dit Ivan Ogareff.

Et il pouvait s'applaudir à bon droit! La diversion qu'il avait imaginée

était terrible. Les défenseurs d'Irkoutsk se voyaient entre l'attaque

des Tartares et les désastres de l'incendie. Les cloches sonnèrent, et

tout ce qui était valide dans la population se porta aux points attaqués

et aux maisons dévorées par le feu, qui menaçait de se communiquer à la

ville entière.

La porte de Bolchaïa était presque libre. C'est à peine si l'on y avait

laissé quelques défenseurs. Et même, sous l'inspiration du traître, et

pour que l'événement accompli put s'expliquer en dehors de lui et par

des haines politiques, ces rares défenseurs avaient-ils été choisis dans

le petit corps des exilés.

Ivan Ogareff rentra dans sa chambre, alors brillamment éclairée par les

flammes de l'Angara, qui dépassaient la balustrade des terrasses. Puis,

il se disposa à sortir.

Mais, à peine avait-il ouvert la porte, qu'une femme se précipitait dans

cette chambre, les vêtements trempés, les cheveux en désordre.

«Sangarre!» s'écria Ivan Ogareff, dans le premier moment de surprise, et

n'imaginant pas que ce pût être une autre femme que la tsigane.

Ce n'était pas Sangarre, c'était Nadia.

Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk · 第 25 / 26 段