A huit heures du soir, ainsi que l'état du ciel l'avait fait pressentir,

une obscurité profonde enveloppa toute la contrée. La lune, étant

nouvelle, ne devait pas se lever sur l'horizon. Du milieu du fleuve, les

rives restaient invisibles. Les falaises se confondaient à une faible

hauteur avec ces nuages lourds qui se déplaçaient à peine. Par

intervalles, quelques souffles venaient de l'est et semblaient expirer

sur cette étroite vallée de l'Angara.

L'obscurité ne pouvait que favoriser dans une grande mesure les projets

des fugitifs. En effet, bien que les avant-postes tartares dussent être

échelonnés sur les deux rives, le radeau avait de sérieuses chances de

passer inaperçu. Il n'était pas vraisemblable, non plus, que les

assiégeants eussent barré le fleuve en amont d'Irkoutsk, puisqu'ils

savaient que les Russes ne pouvaient attendre aucun secours par le sud

de la province. Avant peu, d'ailleurs, la nature aurait elle-même établi

ce barrage, en cimentant par le froid les glaçons accumulés entre les

deux rives.

A bord du radeau régnait maintenant un absolu silence. Depuis qu'il

descendait le cours du fleuve, la voix des pèlerins ne se faisait plus

entendre. Ils priaient encore, mais leur prière n'était qu'un murmure

qui ne pouvait arriver jusqu'à la rive. Les fugitifs, étendus sur la

plate-forme, rompaient à peine par la saillie de leurs corps la ligne

horizontale des eaux. Le vieux marinier, couché à l'avant près de ses

hommes, s'occupait seulement d'écarter les glaçons, manœuvre qui se

faisait sans bruit.

C'était aussi une circonstance favorable, cette dérive des glaçons, si

elle ne devait pas opposer plus tard un insurmontable obstacle au

passage du radeau. En effet, cet appareil, isolé sur les eaux libres du

fleuve, aurait couru le risque d'être aperçu, même à travers l'ombre

épaisse, tandis qu'il se confondait alors avec ces masses mouvantes de

toutes grandeurs et de toutes formes, et le fracas, produit par le heurt

des blocs qui s'entre-choquaient, couvrait aussi tout autre bruit

suspect.

Un froid très-aigu se propageait à travers l'atmosphère, les fugitifs en

souffrirent cruellement, n'ayant d'autre abri que quelques branches de

bouleau. Ils se pressaient les uns contre les autres, afin de mieux

supporter l'abaissement de température, qui, pendant cette nuit, devait

atteindre dix degrés au-dessous de zéro. Le peu de vent qui arrivait,

après avoir effleuré les montagnes de l'est, tapissées de neige, piquait

vivement.

Michel Strogoff et Nadia, couchés à l'arrière, supportaient sans se

plaindre ce surcroît de souffrance. Alcide Jolivet et Harry Blount,

placés près d'eux, résistaient de leur mieux à ces premiers assauts de

l'hiver sibérien. Ni les uns ni les autres ne causaient maintenant, même

à voix basse. La situation, d'ailleurs, les absorbait tout entiers. A

chaque instant, un incident pouvait se produire, un danger, une

catastrophe même, dont ils ne se seraient pas tirés indemnes.

Pour un homme qui comptait atteindre bientôt son but, Michel Strogoff

semblait être singulièrement calme. D'ailleurs, dans les plus graves

conjonctures, son énergie ne l'avait jamais abandonné. Il entrevoyait

déjà le moment où il lui serait enfin permis de penser à sa mère, à

Nadia, à lui-même! Il ne craignait plus qu'une dernière et mauvaise

chance: c'était que le radeau ne fût absolument arrêté par un barrage de

glaçons avant d'avoir atteint Irkoutsk, il ne songeait qu'à cela, bien

décidé d'ailleurs, s'il le fallait, à tenter quelque suprême coup

d'audace.

Nadia, remise par ces quelques heures de repos, avait retrouvé cette

énergie physique, que la misère avait pu briser quelquefois, sans avoir

jamais ébranlé son énergie morale. Elle songeait aussi qu'au cas où

Michel Strogoff ferait un nouvel effort pour atteindre son but, elle

devrait être là pour le guider. Mais, en même temps qu'elle s'approchait

d'Irkoutsk, l'image de son père se dessinait plus nettement à son

esprit. Elle le voyait dans la ville investie, loin de ceux qu'il

chérissait, mais--car elle n'en doutait pas--luttant contre les

envahisseurs avec tout l'élan de son patriotisme. Avant quelques heures,

si le ciel les favorisait enfin, elle serait dans ses bras, lui

rapportant les dernières paroles de sa mère, et rien ne les séparerait

plus. Si l'exil de Wassili Fédor ne devait pas avoir de terme, sa fille

resterait exilée avec lui. Puis, par une pente naturelle, elle revenait

à celui auquel elle devrait d'avoir revu son père, à ce généreux

compagnon, à ce «frère», qui, les Tartares repoussés, reprendrait le

chemin de Moscou, qu'elle ne reverrait plus peut-être!...

Quant à Alcide Jolivet et à Harry Blount, ils n'avaient qu'une seule et

même pensée: c'est que la situation était extrêmement dramatique, et

que, bien mise en scène, elle fournirait une chronique des plus

intéressantes. L'Anglais songeait donc aux lecteurs du

_Daily-Telegraph_, et le Français à ceux de sa cousine Madeleine. Au

fond, ils n'étaient pas sans éprouver quelque émotion tous les deux.

«Eh! tant mieux! pensait Alcide Jolivet. Il faut être ému pour émouvoir!

Je crois même qu'il y a un vers célèbre à ce sujet, mais, du diable! si

je sais...»

Et avec ses yeux si exercés, il cherchait à percer l'ombre épaisse qui

enveloppait le fleuve.

Cependant, de grands éclats de lumière rompaient parfois ces ténèbres et

découpaient les divers massifs des rives sous un aspect fantastique.

C'était quelque forêt en feu, quelque village brûlant encore, sinistre

reproduction des tableaux du jour avec le contraste de la nuit en plus.

L'Angara s'illuminait alors d'une berge à l'autre. Les glaçons formaient

autant de miroirs qui, réverbérant la flamme sous tous les angles et

sous toutes les couleurs, se déplaçaient suivant les caprices du

courant. Le radeau, confondu au milieu de ces corps flottants, passait,

sans être aperçu.

Le danger n'était donc pas encore là.

Mais un péril d'une autre nature menaçait les fugitifs. Celui-là, ils ne

pouvaient le prévoir, et, surtout, ils ne pouvaient pas y parer. Ce fut

à Alcide Jolivet que le hasard le signala, et voici dans quelle

circonstance.

Alcide Jolivet, couché du côté droit du radeau, avait laissé sa main

pendre au fil de l'eau. Soudain, il fut surpris de l'impression que lui

causa le contact du courant à sa surface. Il semblait être de

consistance visqueuse, comme s'il eut été formé d'une huile minérale.

Alcide Jolivet, contrôlant alors le toucher par l'odorat, ne put s'y

tromper. C'était bien une couche de naphte liquide, qui surnageait à la

partie supérieure du courant de l'Angara et coulait avec lui!

Le radeau flottait-il donc réellement sur cette substance qui est si

éminemment combustible? D'où venait ce naphte? Était-ce un phénomène

naturel qui l'avait projeté à la surface de l'Angara, ou devait-il

servir comme un engin destructeur, mis en œuvre par les Tartares?

Ceux-ci voulaient-ils porter l'incendie jusque dans Irkoutsk par des

moyens que les droits de la guerre ne justifient jamais entre nations

civilisées?

Telles furent les deux questions que se posa Alcide Jolivet, mais de cet

incident il crut devoir n'instruire qu'Harry Blount, et tous deux furent

d'accord pour ne point alarmer leurs compagnons en leur révélant ce

nouveau danger.

On sait que le sol de l'Asie centrale est comme une éponge imprégnée de

carbures d'hydrogène liquides. Au port de Bakou, sur la frontière

persane, à la presqu'île d'Abchéron, sur la Caspienne, dans l'Asie

Mineure, en Chine, dans le Youg-Hyan, dans le Birman, les sources

d'huiles minérales sourdent par milliers à la surface des terrains.

C'est le «pays de l'huile», semblable à celui qui porte maintenant ce

nom dans le Nord-Amérique.

Durant certaines fêtes religieuses, principalement au port de Bakou, les

indigènes, adorateurs du feu, lancent à la surface de la mer le naphte

liquide, qui surnage, grâce à sa densité inférieure à celle de l'eau.

Puis, la nuit venue, lorsqu'une couche d'huile minérale s'est ainsi

répandue sur la Caspienne, ils l'enflamment et se donnent l'incomparable

spectacle d'un océan de feu qui ondule et déferle sous la brise.

Mais ce qui n'est qu'une réjouissance à Bakou eût été un désastre sur

les eaux de l'Angara. Que le feu fut mis par malveillance ou imprudence,

en un clin d'œil l'inflammation se fût propagée jusqu'au delà

d'Irkoutsk.

En tout cas, sur le radeau, aucune imprudence n'était à craindre; mais

tout était à redouter de ces incendies allumés sur les deux rives de

l'Angara, car il suffisait d'un brandon ou d'une étincelle, tombant dans

le fleuve, pour allumer ce courant de naphte.

Ce que furent les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, on

le comprend mieux qu'on ne peut le peindre. N'aurait-il pas été

préférable, en présence de ce nouveau péril, d'accoster l'une des rives,

d'y débarquer, d'attendre? Ils se le demandèrent.

«En tout cas, dit Alcide Jolivet, quel que soit le danger, je sais

quelqu'un qui ne débarquerait pas!»

Et il faisait allusion à Michel Strogoff

Cependant, le radeau dérivait rapidement au milieu des glaçons, dont les

rangs se pressaient de plus en plus.

Jusqu'alors, aucun détachement tartare n'avait été signalé sur les

berges de l'Angara, ce qui indiquait que le radeau n'était pas encore

arrivé à la hauteur de leurs avant-postes. Cependant, vers dix heures du

soir, Harry Blount crut voir de nombreux corps noirs qui se mouvaient à

la surface des glaçons. Ces ombres, sautant de l'un à l'autre, se

rapprochaient rapidement.

«Des Tartares!» pensa-t-il.

Et se glissant près du vieux marinier qui se tenait à l'avant, il lui

montra ce mouvement suspect.

Le vieux marinier regarda attentivement.

«Ce ne sont que des loups, dit-il. J'aime mieux ça que des Tartares.

Mais il faut se défendre, et sans bruit!»

En effet, les fugitifs eurent à lutter contre ces féroces carnassiers,

que la faim et le froid jetaient à travers la province. Les loups

avaient senti le radeau, et bientôt ils l'attaquèrent. De là, nécessité

pour les fugitifs d'engager la lutte, mais sans se servir d'armes à feu,

car ils ne pouvaient être éloignés des postes tartares. Les femmes et

les enfants se groupèrent au centre du radeau, et les hommes, les uns

armés de perches, les autres de leur couteau, la plupart de bâtons, se

mirent en mesure de repousser les assaillants. Ils ne faisaient pas

entendre un cri, mais les hurlements des loups déchiraient l'air.

Michel Strogoff n'avait pas voulu rester inactif. Il s'était étendu sur

le côté du radeau attaqué par la bande des carnassiers. Il avait tiré

son couteau, et, chaque fois qu'un loup passait à sa portée, sa main

savait le lui enfoncer dans la gorge. Harry Blount et Alcide Jolivet ne

chômèrent pas non plus, et ils firent une rude besogne. Leurs compagnons

les secondaient courageusement. Tout ce massacre s'accomplissait en

silence, bien que plusieurs des fugitifs n'eussent pu éviter de graves

morsures.

Cependant, la lutte ne semblait pas devoir se terminer de sitôt. La

bande de loups se renouvelait sans cesse, et il fallait que la rive

droite de l'Angara en fût infestée.

«Ça ne finira donc jamais!» disait Alcide Jolivet, en manœuvrant son

poignard, rouge de sang.

Et, de fait, une demi-heure après le commencement de l'attaque, les

loups couraient encore par centaines à travers les glaçons.

Les fugitifs, épuisés, faiblissaient visiblement alors. Le combat

tournait à leur désavantage. En ce moment, un groupe de dix loups de

haute taille, rendus féroces par la colère et la faim, les yeux brillant

dans l'ombre comme des braises, envahirent la plate-forme du radeau.

Alcide Jolivet et son compagnon se jetèrent au milieu de ces redoutables

animaux, et Michel Strogoff rampait vers eux, lorsqu'un changement de

front se produisit soudain.

En quelques secondes, les loups eurent abandonné non-seulement le

radeau, mais aussi les glaçons épars sur le fleuve. Tous ces corps noirs

se dispersèrent, et il fut bientôt constant qu'ils avaient en toute hâte

regagné la rive droite du fleuve.

C'est qu'il fallait à ces loups les ténèbres pour agir, et qu'alors une

intense clarté éclairait tout le cours de l'Angara.

C'était la lueur d'un immense incendie. La bourgade de Poshkavsk brûlait

tout entière. Cette fois, les Tartares étaient là, accomplissant leur

œuvre. Depuis ce point, ils occupaient les deux rives jusqu'au delà

d'Irkoutsk. Les fugitifs arrivaient donc à la zone dangereuse de leur

traversée, et ils se trouvaient encore à trente verstes de la capitale.

Il était onze heures et demie du soir. Le radeau continuait à glisser

dans l'ombre au milieu des glaçons, avec lesquels il se confondait

absolument; mais de grandes plaques de lumière s'allongeaient parfois

jusqu'à lui. Aussi, les fugitifs, étendus sur la plate-forme, ne se

permettaient-ils pas un mouvement qui pût les trahir.

La conflagration de la bourgade s'opérait avec une violence

extraordinaire. Ces maisons, construites en sapin, flambaient comme des

résines. Elles étaient là cent cinquante qui brûlaient à la fois. Aux

crépitements de l'incendie se mêlaient les hurlements des Tartares. Le

vieux marinier, en prenant un point d'appui sur les glaçons voisins du

radeau, était parvenu à le repousser vers la rive droite, et une

distance de trois à quatre cents pieds le séparait alors des berges

flamboyantes de Poshkavsk.

Néanmoins, les fugitifs, éclairés par instants, auraient été

certainement aperçus, si les incendiaires n'eussent été trop occupés à

la destruction de la bourgade. Mais on comprendra quelles devaient être

alors les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, en songeant

à ce liquide combustible sur lequel le radeau flottait.

En effet, des gerbes d'étincelles s'échappaient des maisons qui

formaient autant de fournaises ardentes. Au milieu des volutes de fumée,

ces étincelles montaient dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents

pieds. Sur la rive droite, exposée de face à cette conflagration, les

arbres et les falaises apparaissaient comme enflammés. Or, il suffisait

d'une étincelle, tombant à la surface de l'Angara, pour que l'incendie

se propageât au fil des eaux et portât le désastre d'une rive à l'autre.

C'était, à bref délai, la destruction du radeau et de tous ceux qu'il

entraînait.

Mais, heureusement, les faibles brises de la nuit ne soufflaient pas de

ce côté. Elles continuaient à venir de l'est et rabattaient les flammes

vers la gauche. Il était donc possible que les fugitifs échappassent à

ce nouveau danger.

Et, en effet, la bourgade en flammes fut enfin dépassée. Peu à peu,

l'éclat de l'incendie s'affaiblit, ses crépitements diminuèrent, et les

dernières lueurs disparurent au delà des hautes falaises, qui se

dressaient à un coude brusque de l'Angara.

Il était environ minuit. L'ombre, redevenue épaisse, protégeait de

nouveau le radeau. Les Tartares étaient toujours là, qui allaient et

venaient sur les deux rives. On ne les voyait pas, mais on les

entendait. Les feux des postes avancés brillaient extraordinairement.

Cependant, il devenait nécessaire de manœuvrer avec plus de précision

au milieu des glaçons qui se resserraient.

Le vieux marinier se releva, et les moujiks reprirent leurs gaffes. Tous

avaient fort à faire, et la conduite du radeau devenait de plus en plus

difficile, car le lit du fleuve s'obstruait visiblement.

Michel Strogoff s'était glissé jusqu'à l'avant.

Alcide Jolivet l'avait suivi.

Tous deux écoutaient ce que disaient le vieux marinier et ses hommes.

«Veille sur la droite!

--Voilà les glaçons qui se prennent à gauche!

--Défends! défends avec ta gaffe!

--Avant une heure, nous serons arrêtés!...

--Si Dieu le veut! répondit le vieux marinier. Contre sa volonté, il n'y

a rien à faire.

--Vous les entendez, dit Alcide Jolivet.

--Oui, répondit Michel Strogoff, mais Dieu est avec nous!»

Cependant, la situation s'aggravait de plus en plus. Si la dérive du

radeau venait à être suspendue, non-seulement les fugitifs

n'arriveraient pas à Irkoutsk, mais ils seraient obligés d'abandonner

leur appareil flottant, qui, écrasé par les glaçons, ne tarderait pas à

manquer sous eux. Les cordes d'osier se briseraient alors, les troncs de

sapins, séparés violemment, s'engageraient sous la croûte durcie, et les

malheureux n'auraient plus d'autre refuge que les glaçons eux-mêmes. Or,

le jour venu, ils seraient aperçus des Tartares et massacrés sans pitié!

Michel Strogoff revint à l'arrière, là où Nadia l'attendait. Il

s'approcha de la jeune fille, il lui prit la main et lui posa cette

invariable question: «Nadia, es-tu prête?» à laquelle elle répondit

comme toujours:

«Je suis prête!»

Pendant quelques verstes encore, le radeau continua de dériver au milieu

des glaces flottantes. Si l'Angara se resserrait, il se formerait un

barrage, et, conséquemment, il y aurait impossibilité de suivre le

courant. Déjà la dérive se faisait beaucoup plus lentement. A chaque

instant, c'étaient des chocs ou des détours. Ici, un abordage à éviter,

là, une passe à prendre. Enfin, retards très-inquiétants.

En effet, il n'y avait plus que quelques heures de nuit. Si les fugitifs

n'atteignaient pas Irkoutsk avant cinq heures du matin, ils devaient

perdre tout espoir d'y entrer jamais.

Or, à une heure et demie, malgré tous les efforts qui furent tentés, la

radeau vint buter contre un épais barrage et s'arrêta définitivement.

Les glaçons, qui dérivaient en amont, se jetèrent sur lui, le pressèrent

contre l'obstacle et l'immobilisèrent, comme s'il eût été échoué sur un

récif.

En cet endroit, l'Angara se resserrait, et son lit était réduit à la

moitié de sa largeur normale. De là, accumulation des glaces, qui

s'étaient peu à peu soudées les unes aux autres sous la double influence

de la pression, qui était considérable, et du froid, dont l'intensité

redoublait. Cinq cents pas en aval, le lit du fleuve s'élargissait de

nouveau, et les glaçons, se détachant peu à peu du bord inférieur de ce

champ, continuaient à dériver vers Irkoutsk. Donc il est probable que,

sans ce resserrement des rives, le barrage ne se fût pas formé, et que

le radeau aurait pu continuer à descendre le courant. Mais le malheur

était irréparable, et les fugitifs devaient renoncer à tout espoir

d'atteindre leur but.

S'ils avaient eu à leur disposition les outils qu'emploient

ordinairement les baleiniers pour s'ouvrir des canaux à travers les

ice-fields, s'ils avaient pu couper ce champ jusqu'à l'endroit où

s'élargissait la rivière, peut-être le temps ne leur eût-il pas manqué?

Mais pas une scie, pas un pic, rien qui permît d'entamer cette croûte,

que l'extrême froid rendait dure comme du granit.

Quel parti prendre?

En ce moment, des coups de fusil éclatèrent sur la rive droite de

l'Angara. Une pluie de balles fut dirigée sur le radeau. Les malheureux

avaient-ils donc été aperçus. Évidemment, car d'autres détonations

retentirent sur la rive gauche. Les fugitifs, pris entre deux feux,

devinrent le point de mire des tireurs tartares. Quelques-uns furent

blessés par ces balles, bien que, au milieu de cette obscurité, elles

n'arrivassent qu'au hasard.

«Viens, Nadia,» murmura Michel Strogoff à l'oreille de la jeune fille.

Sans faire une seule observation, «prête à tout», Nadia prit la main de

Michel Strogoff.

«Il s'agit de traverser le barrage, lui dit-il tout bas. Guide-moi, mais

que personne ne nous voie quitter le radeau!»

Nadia obéit. Michel Strogoff et elle se glissèrent rapidement à la

surface du champ, au milieu de cette profonde obscurité que déchiraient

ça et là les coups de feu.

Nadia rampait en avant de Michel Strogoff. Les balles tombaient autour

d'eux comme une grêle violente et crépitaient sur les glaces. La surface

du champ, raboteuse et sillonnée d'arêtes vives, leur mit les mains en

sang, mais ils avançaient toujours.

Dix minutes plus tard, le bord inférieur du barrage était atteint. Là,

les eaux de l'Angara redevenaient libres. Quelques glaçons, détachés peu

à peu du champ, reprenaient le courant et descendaient vers la ville.

Nadia comprit ce que voulait tenter Michel Strogoff. Elle vit un de ces

glaçons qui ne tenait plus que par une étroite langue.

«Viens,» dit Nadia.

Et tous deux se couchèrent sur ce morceau de glace, qu'un léger

balancement dégagea du barrage.

Le glaçon commença à dériver. Le lit du fleuve s'élargissant, la route

était libre.

Michel Strogoff et Nadia écoutaient les coups de feu, les cris de

détresse, les hurlements de Tartares qui se faisaient entendre en

amont... Puis, peu à peu, ces bruits de profonde angoisse et de joie

féroce s'éteignirent dans l'éloignement.

«Pauvres compagnons!» murmura Nadia.

Pendant une demi-heure, le courant entraîna rapidement le glaçon qui

portait Michel Strogoff et Nadia. A tout moment, ils pouvaient craindre

qu'il ne s'effondrât sous eux. Pris dans le fil des eaux, il suivait le

milieu du fleuve, et il ne serait nécessaire de lui imprimer une

direction oblique que lorsqu'il s'agirait d'accoster les quais

d'Irkoutsk.

Michel Strogoff, les dents serrées, l'oreille au guet, ne prononçait pas

une seule parole. Jamais il n'avait été si près du but. Il sentait qu'il

allait l'atteindre!...

Vers deux heures du matin, une double rangée de lumières étoila le

sombre horizon dans lequel se confondaient les deux rives de l'Angara.

A droite, c'étaient les lueurs jetées par Irkoutsk. A gauche, les feux

du camp tartare.

Michel Strogoff n'était plus qu'à une demi-verste de la ville.

«Enfin!» murmura-t-il.

Mais, soudain, Nadia poussa un cri.

A ce cri, Michel Strogoff se redressa sur le glaçon, qui vacillait. Sa

main se tendit vers le haut de l'Angara. Sa figure, tout éclairée de

reflets bleuâtres, devint effrayante à voir, et alors, comme si ses yeux

se fussent rouverts à la lumière:

«Ah! s'écria-t-il, Dieu lui-même est donc contre nous!»

CHAPITRE XII

IRKOUTSK.

Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale, est une ville peuplée, en

temps ordinaire, de trente mille habitants. Une berge assez élevée, qui

se dresse sur la rive droite de l'Angara, sert d'assise à ses églises,

que domine une haute cathédrale, et à ses maisons, disposées dans un

pittoresque désordre.

Vue d'une certaine distance, du haut de la montagne qui se dresse à une

vingtaine de verstes sur la grande route sibérienne, avec ses coupoles,

ses clochetons, ses flèches élancées comme des minarets, ses dômes

ventrus comme des potiches japonaises, elle prend un aspect quelque peu

oriental. Mais cette physionomie disparaît aux yeux du voyageur, dès

qu'il y a fait son entrée. La ville, moitié byzantine, moitié chinoise,

redevient européenne par ses rues macadamisées, bordées de trottoirs,

traversées de canaux, plantées de bouleaux gigantesques, par ses maisons

de briques et de bois, dont quelques-unes ont plusieurs étages, par les

équipages nombreux qui la sillonnent, non-seulement tarentass et

télègues, mais coupés et calèches, enfin par toute une catégorie

d'habitants très-avancés dans les progrès de la civilisation et auxquels

les modes les plus nouvelles de Paris ne sont point étrangères.

A cette époque, Irkoutsk, refuge de Sibériens de la province, était

encombrée. Les ressources en toutes choses y abondaient. Irkoutsk, c'est

l'entrepôt de ces innombrables marchandises qui s'échangent entre la

Chine, l'Asie centrale et l'Europe. On n'avait donc pas craint d'y

attirer les paysans de la vallée d'Angara, des Mongols-Khalkas, des

Toungouzes, des Bourets, et de laisser s'étendre le désert entre les

envahisseurs et la ville.

Irkoutsk est la résidence du gouverneur général de la Sibérie orientale.

Au-dessous de lui fonctionnent un gouverneur civil, aux mains duquel se

concentre l'administration de la province, un maître de police, fort

occupé dans une ville où les exilés abondent, et enfin un maire, chef

des marchands, personnage considérable par son immense fortune et pour

l'influence qu'il exerce sur ses administrés.

La garnison d'Irkoutsk se composait alors d'un régiment de Cosaques à

pied, qui comptait environ deux mille hommes, et d'un corps de gendarmes

sédentaires, portant le casque et l'uniforme bleu galonné d'argent.

Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk · 第 23 / 26 段