sur la berge et abandonnées comme toutes celles de Krasnoiarsk. Il n'y
avait qu'à en pousser les portes. C'étaient des cabanes de pauvres gens,
entièrement vides. Nicolas visitait l'une, Nadia parcourait l'autre.
Michel Strogoff, lui-même, entrait ça et là et cherchait à reconnaître
de la main quelque objet qui pût lui être utile.
Nicolas et la jeune fille, chacun de son côté, avaient vainement fureté
dans ces cabanes, et ils se disposaient à abandonner leurs recherches,
lorsqu'ils s'entendirent appeler.
Tous deux regagnèrent la berge et aperçurent Michel Strogoff sur le
seuil d'une porte.
«Venez!» leur cria-t-il.
Nicolas et Nadia allèrent aussitôt vers lui, et, à sa suite, ils
entrèrent dans la cabane.
«Qu'est-ce que cela? demanda Michel Strogoff, en touchant de la main
divers objets entassés au fond d'un cellier.
--Ce sont des outres, répondit Nicolas, et il y en a, ma foi, une
demi-douzaine!
--Elles sont pleines?...
--Oui, pleines de koumyss, et voilà qui vient à propos pour renouveler
notre provision!»
Le «koumyss» est une boisson fabriquée avec du lait de jument ou de
chamelle, boisson fortifiante, enivrante même, et Nicolas ne pouvait que
se féliciter de la trouvaille.
«Mets-en une à part, lui dit Michel Strogoff, mais vide toutes les
autres.
--A l'instant, petit père.
--Voilà qui nous aidera à traverser l'Yeniseï.
--Et le radeau?
--Ce sera la kibitka elle-même, qui est assez légère pour flotter.
D'ailleurs, nous la soutiendrons, ainsi que le cheval, avec ces outres.
--Bien imaginé, petit père, s'écria Nicolas, et, Dieu aidant, nous
arriverons à bon port.... peut-être pas en droite ligne, car le courant
est rapide!
--Qu'importe! répondit Michel Strogoff. Passons d'abord, et nous saurons
bien retrouver la route d'Irkoutsk au delà du fleuve.
--A l'ouvrage,» dit Nicolas, qui commença à vider les outres et à les
transporter jusqu'à la kibitka.
Une outre, pleine de koumyss, fut réservée, et les autres, refermées
avec soin après avoir été préalablement remplies d'air, furent employées
comme appareils flottants. Deux de ces outres, attachées au flanc du
cheval, étaient destinées à le soutenir à la surface du fleuve. Deux
autres, placées aux brancards de la kibitka, entre les roues, eurent
pour but d'assurer la ligne de flottaison de sa caisse, qui se
transformerait ainsi en radeau.
Cet ouvrage fut bientôt achevé.
«Tu n'auras pas peur, Nadia? demanda Michel Strogoff.
--Non, frère, répondit la jeune fille.
--Et toi, ami?
--Moi! s'écria Nicolas. Je réalise enfin un de mes rêves: naviguer en
charrette!»
En cet endroit, la berge, assez déclive, était favorable au lancement de
la kibitka. Le cheval la traîna jusqu'à la lisière des eaux, et bientôt
l'appareil et son moteur flottèrent à la surface du fleuve. Quant à
Serko, il s'était bravement mis à la nage.
Les trois passagers, debout sur la caisse, s'étaient déchaussés par
précaution, mais, grâce aux outres, ils n'eurent pas même d'eau
jusqu'aux chevilles.
Michel Strogoff tenait les guides du cheval, et, selon les indications
que lui donnait Nicolas, il dirigeait obliquement l'animal, mais en le
ménageant, car il ne voulait pas l'épuiser à lutter contre le courant.
Tant que la kibitka suivit le fil des eaux, cela alla bien, et, au bout
de quelques minutes, elle avait dépassé les quais de Krasnoiarsk. Elle
dérivait vers le nord, et il était déjà évident qu'elle n'accosterait
l'autre rive que bien en aval de la ville. Mais peu importait.
La traversée de l'Yeniseï se serait donc faite sans grandes difficultés,
même sur cet appareil imparfait, si le courant eut été établi d'une
manière régulière. Mais, très-malheureusement, plusieurs tourbillons se
creusaient à la surface des eaux tumultueuses, et, bientôt, la kibitka,
malgré toute la vigueur qu'employa Michel Strogoff à la faire dévier,
fut irrésistiblement entraînée dans un de ces entonnoirs.
Là, le danger devint très-grand. La kibitka n'obliquait plus vers la
rive orientale, elle ne dérivait plus, elle tournait avec une extrême
rapidité, s'inclinant vers le centre du remous, comme un écuyer sur la
piste d'un cirque. Sa vitesse était extrême. Le cheval pouvait à peine
maintenir sa tête hors de l'eau et risquait d'être asphyxié dans le
tourbillon. Serko avait dû prendre un point d'appui sur la kibitka.
Michel Strogoff comprit ce qui se passait. Il se sentit entraîné suivant
une ligne circulaire qui se rétrécissait peu à peu et dont il ne pouvait
plus sortir. Il ne dit pas une parole. Ses yeux auraient voulu voir le
péril, pour mieux l'éviter.... Ils ne le pouvaient plus!
Nadia se taisait aussi. Ses mains, cramponnées aux ridelles de la
charrette, la soutenaient contre les mouvements désordonnés de
l'appareil, qui s'inclinait de plus en plus vers le centre de
dépression.
Quant à Nicolas, ne comprenait-il pas la gravité de la situation?
Était-ce chez lui flegme ou mépris du danger, courage ou indifférence?
La vie était-elle sans valeur à ses yeux, et, suivant l'expression des
Orientaux, «une hôtellerie de cinq jours», que, bon gré mal gré, il faut
quitter le sixième? En tout cas, sa souriante figure ne se démentit pas
un instant.
La kibitka restait donc engagée dans ce tourbillon, et le cheval était à
bout d'efforts. Tout à coup, Michel Strogoff, se défaisant de ceux de
ses vêtements qui pouvaient le gêner, se jeta à l'eau; puis, empoignant
d'un bras vigoureux la bride du cheval effaré, il lui donna une telle
impulsion, qu'il parvint à le rejeter hors du rayon d'attraction, et,
reprise aussitôt par le rapide courant, la kibitka dériva avec une
nouvelle vitesse.
«Hurrah!» s'écria Nicolas.
Deux heures seulement après avoir quitté le port d'embarquement, la
kibitka avait traversé le grand bras du fleuve et venait accoster la
berge d'une île, à plus de six verstes au-dessous de son point de
départ.
Là, le cheval remonta la charrette sur la rive, et une heure de repos
fut donnée au courageux animal. Puis, l'île ayant été traversée dans
toute sa largeur sous le couvert de ses magnifiques bouleaux, la kibitka
se trouva au bord du petit bras de l'Yeniseï.
Cette traversée se fit plus facilement. Aucun tourbillon ne rompait le
cours du fleuve dans ce second lit, mais le courant y était tellement
rapide, que la kibitka n'accosta la rive droite qu'à cinq verstes en
aval. C'était, en tout, onze verstes dont elle avait dérivé.
Ces grands cours d'eau du territoire sibérien, sur lesquels aucun pont
n'est jeté encore, sont de sérieux obstacles à la facilité des
communications. Tous avaient été plus ou moins funestes à Michel
Strogoff. Sur l'Irtyche, le bac qui le portait avec Nadia avait été
attaqué par les Tartares. Sur l'Obi, après que son cheval eut été frappé
d'une balle, il n'avait échappé que par miracle aux cavaliers qui le
poursuivaient. En somme, c'était encore ce passage de l'Yeniseï qui
s'était opéré le moins malheureusement.
«Cela n'aurait pas été si amusant, s'écria Nicolas en se frottant les
mains, lorsqu'il débarqua sur la rive droite du fleuve, si cela n'avait
pas été si difficile!
--Ce qui n'a été que difficile pour nous, ami, répondit Michel Strogoff,
sera peut-être impossible aux Tartares!»
CHAPITRE VIII
UN LIÈVRE QUI TRAVERSE LA ROUTE.
Michel Strogoff pouvait enfin croire que la route était libre jusqu'à
Irkoutsk. Il avait devancé les Tartares, retenus à Tomsk, et lorsque les
soldats de l'émir arriveraient à Krasnoiarsk, ils ne trouveraient plus
qu'une ville abandonnée. Là, aucun moyen de communication immédiat entre
les deux rives de l'Yeniseï. Donc, retard de quelques jours, jusqu'au
moment où un pont de bateaux, difficile à établir, leur livrerait
passage.
Pour la première fois depuis la funeste rencontre d'Ivan Ogareff à Omsk,
le courrier du czar se sentit moins inquiet et put espérer qu'aucun
nouvel obstacle ne surgirait entre le but et lui.
La kibitka, après être redescendue obliquement vers le sud-est pendant
une quinzaine de verstes, retrouva et reprit la longue voie tracée à
travers la steppe.
La route était bonne, et même cette portion du chemin, qui s'étend entre
Krasnoiarsk et Irkoutsk, est considérée comme la meilleure de tout le
parcours. Moins de cahots pour les voyageurs, de vastes ombrages qui les
protègent contre les ardeurs du soleil, quelquefois des forêts de pins
ou de cèdres qui couvrent un espace de cent verstes. Ce n'est plus
l'immense steppe dont la ligne circulaire se confond à l'horizon avec
celle du ciel. Mais ce riche pays était vide alors. Partout des
bourgades abandonnées. Plus de ces paysans sibériens, parmi lesquels
domine le type slave. C'était le désert, et, comme on le sait, le désert
par ordre.
Le temps était beau, mais déjà l'air, rafraîchi pendant les nuits, ne se
réchauffait que plus difficilement aux rayons du soleil. En effet, on
arrivait aux premiers jours de septembre, et dans cette région, élevée
en latitude, l'arc diurne se raccourcit visiblement au dessus de
l'horizon. L'automne y est de peu de durée, bien que cette portion du
territoire sibérien ne soit pas située au-dessus du cinquante-cinquième
parallèle, qui est celui d'Édimbourg et de Copenhague. Quelque-fois
même, l'hiver succède presque inopinément à l'été. C'est qu'ils doivent
être précoces, ces hivers de la Russie asiatique, pendant lesquels la
colonne thermométrique s'abaisse jusqu'au point de congélation du
mercure [Environ 42 degrés au-dessous de zéro], et où l'on considère
comme une température supportable des moyennes de vingt degrés
centigrades au-dessous de zéro.
Le temps favorisait donc les voyageurs. Il n'était ni orageux ni
pluvieux. La chaleur était modérée, les nuits fraîches. La santé de
Nadia, celle de Michel Strogoff se maintenaient, et, depuis qu'ils
avaient quitté Tomsk, ils s'étaient peu à peu remis de leurs fatigues
passées.
Quant à Nicolas Pigassof, il ne s'était jamais mieux porté. C'était une
promenade pour lui que ce voyage, une excursion agréable, à laquelle il
employait ses vacances de fonctionnaire sans fonction.
«Décidément, disait-il, cela vaut mieux que de rester douze heures par
jour, perché sur une chaise, à manœuvrer un manipulateur!»
Cependant, Michel Strogoff avait pu obtenir de Nicolas qu'il imprimât à
son cheval une allure plus rapide. Pour arriver à ce résultat, il lui
avait confié que Nadia et lui allaient rejoindre leur père, exilé à
Irkoutsk, et qu'ils avaient grande hâte d'être rendus. Certes, il ne
fallait pas surmener ce cheval, puisque très-probablement on ne
trouverait pas à l'échanger pour un autre; mais, en lui ménageant des
haltes assez fréquentes,--par exemple à chaque quinzaine de verstes,--on
pouvait franchir aisément soixante verstes par vingt-quatre heures.
D'ailleurs, ce cheval était vigoureux et, par sa race même, très-apte a
supporter les longues fatigues. Les gras pâturages ne lui manquaient pas
le long de la route, l'herbe y était abondante et forte. Donc,
possibilité de lui demander un surcroît de travail.
Nicolas s'était rendu a ces raisons. Il avait été très-ému de la
situation de ces deux jeunes gens qui allaient partager l'exil de leur
père. Rien ne lui paraissait plus touchant. Aussi, avec quel sourire il
disait à Nadia:
«Bonté divine! quelle joie éprouvera M. Korpanoff, lorsque ses yeux vous
apercevront, quand ses bras s'ouvriront pour vous recevoir! Si je vais
jusqu'à Irkoutsk,--et cela me paraît bien probable maintenant,--me
permettrez-vous d'être présent a cette entrevue! Oui, n'est-ce pas?»
Puis, se frappant le front:
«Mais, j'y pense, quelle douleur aussi, quand il s'apercevra que son
pauvre grand fils est aveugle! Ah! tout est bien mêlé en ce monde!»
Enfin, de tout cela, il était résulté que la kibitka marchait plus vite,
et, suivant les calculs de Michel Strogoff, elle faisait maintenant dix
à douze verstes à l'heure.
Il s'ensuit donc que, le 28 août, les voyageurs dépassaient le bourg de
Balaisk, à quatre-vingts verstes de Krasnoiarsk, et le 29, celui de
Ribinsk, à quarante verstes de Balaisk.
Le lendemain, trente-cinq verstes au delà, elle arrivait à Kamsk,
bourgade plus considérable, arrosée par la rivière du même nom, petit
affluent de l'Yeniseï, qui descend des monts Sayansk. Ce n'est qu'une
ville peu importante, dont les maisons de bois sont pittoresquement
groupées autour d'une place; mais elle est dominée par le haut clocher
de sa cathédrale, dont la croix dorée resplendissait au soleil.
Maisons vides, église déserte. Plus un relais, plus une auberge habitée.
Pas un cheval aux écuries. Pas un animal domestique dans la steppe. Les
ordres du gouvernement moscovite avaient été exécutés avec une rigueur
absolue. Ce qui n'avait pu être emporté avait été détruit.
Au sortir de Kamsk, Michel Strogoff apprit à Nadia et à Nicolas qu'ils
ne trouveraient plus qu'une petite ville de quelque importance,
Nijni-Oudinsk, avant Irkoutsk. Nicolas répondit qu'il le savait d'autant
mieux qu'une station télégraphique existait dans cette bourgade. Donc,
si Nijni Oudinsk était abandonnée comme Kamsk, il serait bien obligé
d'aller chercher quelque occupation jusqu'à la capitale de la Sibérie
orientale.
La kibitka put traverser à gué, et sans trop de mal, la petite rivière
qui coupe la route au delà de Kamsk. D'ailleurs, entre l'Yeniseï et l'un
de ses grands tributaires, l'Angara, qui arrose Irkoutsk, il n'y avait
plus à redouter l'obstacle de quelque considérable cours d'eau, si ce
n'est peut-être le Dinka. Le voyage ne pourrait donc être retardé de ce
chef.
De Kamsk à la bourgade prochaine, l'étape fut très-longue, environ cent
trente verstes. Il va sans dire que les haltes réglementaires furent
observées, «sans quoi, disait Nicolas, on se serait attiré quelque juste
réclamation de la part du cheval.» Il avait été convenu avec cette
courageuse bête qu'elle se reposerait après quinze verstes, et, quand on
contracte, même avec des animaux, l'équité veut qu'on se tienne dans les
termes du contrat.
Après avoir franchi la petite rivière de Biriousa, la kibitka atteignit
Biriousinsk dans la matinée du 4 septembre.
Là, très-heureusement, Nicolas, qui voyait s'épuiser ses provisions,
trouva dans un four abandonné une douzaine de «pogatchas», sorte de
gâteaux préparés avec de la graisse de mouton, et une forte provision de
riz cuit à l'eau. Ce surcroît alla rejoindre à propos la réserve de
koumyss, dont la kibitka était suffisamment approvisionnée depuis
Krasnoiarsk.
Après une halte convenable, la route fut reprise dans l'après-dînée du 8
septembre. La distance jusqu'à Irkoutsk n'était plus que de cinq cents
verstes. Rien en arrière ne signalait l'avant-garde tartare. Michel
Strogoff était donc fondé à penser que son voyage ne serait plus
entravé, et que dans huit jours, dans dix au plus, il serait en présence
du grand-duc.
En sortant de Biriousinsk, un lièvre vint à traverser le chemin, à
trente pas en avant de la kibitka.
«Ah! fit Nicolas.
--Qu'as-tu, ami? demanda vivement Michel Strogoff, comme un aveugle que
le moindre bruit tient en éveil.
--Tu n'as pas vu?....» dit Nicolas, dont la souriante figure s'était
subitement assombrie.
Puis il ajouta:
«Ah! non! tu n'as pu voir, et c'est heureux pour toi, petit père!
--Mais je n'ai rien vu, dit Nadia.
--Tant mieux! tant mieux! Mais moi... j'ai vu!....
--Qu'était-ce donc? demanda Michel Strogoff.
--Un lièvre qui vient de croiser notre route!» répondit Nicolas.
En Russie, lorsqu'un lièvre croise la route d'un voyageur, la croyance
populaire veut que ce soit le signe d'un malheur prochain.
Nicolas, superstitieux comme le sont la plupart des Russes, avait arrêté
la kibitka.
Michel Strogoff comprit l'hésitation de son compagnon, bien qu'il ne
partageât aucunement sa crédulité a l'endroit des lièvres qui passent,
et il voulut le rassurer.
«Il n'y a rien à craindre, ami, lui dit-il.
--Rien pour toi, ni pour elle, je le sais, petit père, répondit Nicolas,
mais pour moi!»
Et reprenant:
«C'est la destinée,» dit-il.
Et il remit son cheval au trot.
Cependant, en dépit du fâcheux pronostic, la journée s'écoula sans aucun
accident.
Le lendemain, 6 septembre, à midi, la kibitka fit halte au bourg
d'Alsalevsk, aussi désert que l'était toute la contrée environnante.
Là, sur le seuil d'une maison, Nadia trouva deux de ces couteaux à lame
solide, qui servent aux chasseurs sibériens. Elle en remit un à Michel
Strogoff, qui le cacha sous ses vêtements, et elle garda l'autre pour
elle. La kibitka n'était plus qu'à soixante-quinze verstes de
Nijni-Oudinsk.
Nicolas, pendant ces deux journées, n'avait pu reprendre sa bonne humeur
habituelle. Le mauvais présage l'avait affecté plus qu'on ne le pourrait
croire, et lui, qui jusqu'alors n'était jamais resté une heure sans
parler, tombait parfois dans de longs mutismes dont Nadia avait peine à
le tirer. Ces symptômes étaient véritablement ceux d'un esprit frappé,
et cela s'explique, quand il s'agit de ces hommes appartenant aux races
du Nord, dont les superstitieux ancêtres ont été les fondateurs de la
mythologie hyperboréenne.
A partir d'Ekaterinbourg, la route d'Irkoutsk suit presque parallèlement
le cinquante-cinquième degré de latitude, mais, en sortant de
Biriousinsk, elle oblique franchement vers le sud-est, de manière à
couper de biais le centième méridien. Elle prend le plus court pour
atteindre la capitale de la Sibérie orientale, en franchissant les
dernières rampes des monts Sayansk. Ces montagnes ne sont elles-mêmes
qu'une dérivation de la grande chaîne des Altaï; qui est visible à une
distance de deux cents verstes.
La kibitka courait donc sur cette route. Oui, courait! On sentait bien
que Nicolas ne songeait plus à ménager son cheval, et que lui aussi
avait maintenant hâte d'arriver. Malgré toute sa résignation un peu
fataliste, il ne se croirait plus en sûreté que dans les murs
d'Irkoutsk. Bien des Russes eussent pensé comme lui, et plus d'un,
tournant les guides de son cheval, fût revenu en arrière, après le
passage du lièvre sur sa route!
Cependant, quelques observations qu'il fit, et dont Nadia contrôla la
justesse en les transmettant a Michel Strogoff, donneront a croire que
la série des épreuves n'était peut-être pas close pour eux.
En effet, si le territoire avait été depuis Krasnoiarsk respecté dans
ses productions naturelles, ses forêts portaient maintenant trace du feu
et du fer, les prairies qui s'étendaient latéralement à la route étaient
dévastées, et il était évident que quelque troupe importante avait passé
par là.
Trente verstes avant Nijni-Oudinsk, les indices d'une dévastation
récente ne purent plus être méconnus, et il était impossible de les
attribuer à d'autres qu'aux Tartares.
En effet, ce n'étaient plus seulement des champs foulés du pied des
chevaux, des forêts entamées à la hache. Les quelques maisons éparses au
long de la route n'étaient pas seulement vides: les unes avaient été en
partie démolies, les autres à demi incendiées. Des empreintes de balles
se voyaient sur leurs murs.
On conçoit quelles furent les inquiétudes de Michel Strogoff. Il ne
pouvait plus douter qu'un corps de Tartares n'eût récemment franchi
cette partie de la route, et, cependant, il était impossible que ce
fussent les soldats de l'émir, car ils n'auraient pu le devancer sans
qu'il s'en fût aperçu. Mais alors quels étaient donc ces nouveaux
envahisseurs, et par quel chemin détourné de la steppe avaient-ils pu
rejoindre la grande route d'Irkoutsk? A quels nouveaux ennemis le
courrier du czar allait-il se heurter encore?
Ces appréhensions, Michel Strogoff ne les communiqua ni à Nicolas, ni à
Nadia, ne voulant pas les inquiéter. D'ailleurs, il était résolu à
continuer sa route, tant qu'un infranchissable obstacle ne l'arrêterait
pas. Plus tard, il verrait ce qu'il conviendrait de faire.
Pendant la journée suivante, le passage récent d'une importante troupe
de cavaliers et de fantassins s'accusa de plus en plus. Des fumées
furent aperçues au-dessus de l'horizon. La kibitka marcha avec
précaution. Quelques maisons des bourgades abandonnées brûlaient encore,
et, certainement, l'incendie n'y avait pas été allumé depuis plus de
vingt-quatre heures.
Enfin, dans la journée du 8 septembre, la kibitka s'arrêta. Le cheval
refusait d'avancer. Serko aboyait lamentablement.
«Qu'y a-t-il? demanda Michel Strogoff.
--Un cadavre!» répondit Nicolas, qui se jeta hors de la kibitka.
Ce cadavre était celui d'un moujik, horriblement mutilé et déjà froid.
Nicolas se signa. Puis, aidé de Michel Strogoff, il transporta ce
cadavre sur le talus de la route. Il aurait voulu lui donner une
sépulture décente, l'enterrer profondément, afin que les carnassiers de
la steppe ne pussent s'acharner sur ses misérables restes, mais Michel
Strogoff ne lui en laissa pas le temps.
«Partons, ami, partons! s'écria-t-il. Nous ne pouvons nous retarder,
même d'une heure!»
Et la kibitka reprit sa marche.
D'ailleurs, si Nicolas eût voulu rendre les derniers devoirs à tous les
morts qu'il allait maintenant rencontrer sur la grande route sibérienne,
il n'aurait pu y suffire! Aux approches de Nijni-Oudinsk, ce fut par
vingtaines que l'on trouva de ces corps, étendus sur le sol.
Il fallait pourtant continuer à suivre ce chemin jusqu'au moment où il
serait manifestement impossible de le faire, sans tomber entre les mains
des envahisseurs. L'itinéraire ne fut donc pas modifié, et pourtant,
dévastations et ruines s'accumulaient à chaque bourgade. Tous ces
villages, dont les noms indiquent qu'ils ont été fondés par des exilés
polonais, avaient été livrés aux horreurs du pillage et de l'incendie.
Le sang des victimes n'était pas même encore complètement figé. Quant à
savoir dans quelles conditions ces funestes événements venaient d'être
accomplis, on ne le pouvait. Il ne restait plus un être vivant pour le
dire.
Ce jour-là, vers quatre heures du soir, Nicolas signala à l'horizon les
hauts clochers des églises de Nijni-Oudinsk. Ils étaient couronnés de
grosses volutes de vapeurs qui ne devaient pas être des nuages.
Nicolas et Nadia regardaient et communiquaient à Michel Strogoff le
résultat de leurs observations. Il fallait prendre un parti. Si la ville
était abandonnée, on pouvait la traverser sans risque, mais si, par un
mouvement inexplicable, les Tartares l'occupaient, on devait à tout prix
la tourner.
«Avançons prudemment, dit Michel Strogoff, mais avançons!»
Une verste fut encore parcourue.
«Ce ne sont pas des nuages, ce sont des fumées! s'écria Nadia. Frère, on
incendie la ville!»
Ce n'était que trop visible, en effet. Des lueurs fuligineuses
apparaissaient au milieu des vapeurs. Ces tourbillons devenaient de plus
en plus épais et montaient dans le ciel. Aucun fuyard, d'ailleurs. Il
était probable que les incendiaires avaient trouvé la ville abandonnée
et qu'ils la brûlaient. Mais étaient-ce des Tartares qui agissaient
ainsi? Étaient-ce des Russes qui obéissaient aux ordres du grand-duc? Le
gouvernement du czar avait-il voulu que depuis Krasnoiarsk, depuis
l'Yeniseï, pas une ville, pas une bourgade ne pût offrir un refuge aux
soldats de l'émir? En ce qui concernait Michel Strogoff, devait-il
s'arrêter, devait-il continuer sa route?
Il était indécis. Toutefois, après avoir pesé le pour et le contre, il
pensa que, quelles que fussent les fatigues d'un voyage à travers la
steppe, sans chemin frayé, il ne devait pas risquer de tomber une
seconde fois entre les mains des Tartares. Il allait donc proposer à
Nicolas de quitter la route et, s'il le fallait absolument, de ne la
reprendre qu'après avoir tourné Nijni-Oudinsk, lorsqu'un coup de feu
retentit sur la droite. Une balle siffla, et le cheval de la kibitka,
frappé à la tête, tomba mort.
Au même instant, une douzaine de cavaliers se jetaient sur la route, et
la kibitka était entourée. Michel Strogoff, Nadia et Nicolas, sans même
avoir eu le temps de se reconnaître, étaient prisonniers et entraînés
rapidement vers Nijni-Oudinsk.