sang-froid. N'ayant pu voir ses ennemis, il n'avait pu songer à se
défendre. Eût-il eu l'usage de ses yeux, il ne l'aurait pas tenté. C'eût
été courir au-devant d'un massacre. Mais, s'il ne voyait pas, il pouvait
écouter ce qu'ils disaient et le comprendre.
En effet, à leur langage, il reconnut que ces soldats étaient des
Tartares, et, à leurs paroles, qu'ils précédaient l'armée des
envahisseurs.
Voici, d'ailleurs, ce que Michel Strogoff apprit, autant par les propos
qui furent tenus en ce moment devant lui que par les lambeaux de
conversation qu'il surprit plus tard.
Ces soldats n'étaient pas directement sous les ordres de l'émir, retenu
encore en arrière de l'Yeniseï. Ils faisaient partie d'une troisième
colonne, plus spécialement composée de Tartares des khanats de Khokhand
et de Koundouze, avec laquelle l'armée de Féofar devait opérer
prochainement sa jonction aux environs d'Irkoutsk.
C'était sur les conseils d'Ivan Ogareff, et afin d'assurer le succès de
l'invasion dans les provinces de l'est, que cette colonne, après avoir
franchi la frontière du gouvernement de Sémipalatinsk et passé au sud du
lac Balkhach, avait longé la base des monts Altaï. Pillant et ravageant
sous la conduite d'un officier du khan de Koundouze, elle avait gagné le
haut cours de l'Yeniseï. Là, dans la prévision de ce qui s'était fait à
Krasnoiarsk par ordre du czar, et pour faciliter le passage du fleuve
aux troupes de l'émir, cet officier avait lancé au courant une flottille
de barques qui, soit comme embarcations, soit comme matériel de pont,
permettraient a Féofar de reprendre sur la rive droite la route
d'Irkoutsk. Puis, cette troisième colonne, après avoir contourné le pied
des montagnes, avait descendu la vallée de l'Yeniseï et rejoint cette
route à la hauteur d'Alsalevsk. De là, depuis cette petite ville,
l'effroyable accumulation de ruines, qui fait le fond des guerres
tartares. Nijni-Oudinsk venait de subir le sort commun, et les Tartares,
au nombre de cinquante mille, l'avaient déjà quittée pour aller occuper
les premières positions devant Irkoutsk. Avant peu, ils devraient avoir
été ralliés par les troupes de l'émir.
Telle était la situation à cette date,--situation des plus graves pour
cette partie de la Sibérie orientale, complètement isolée, et pour les
défenseurs, relativement peu nombreux, de sa capitale.
Voilà donc ce dont Michel Strogoff fut informé: arrivée devant Irkoutsk
d'une troisième colonne de Tartares, et jonction prochaine de l'émir et
d'Ivan Ogareff avec le gros de leurs troupes. Conséquemment,
l'investissement d'Irkoutsk, et, par suite, sa reddition n'étaient plus
qu'une affaire de temps, peut-être d'un temps très court.
On comprend de quelles pensées dut être assiégé Michel Strogoff! Qui
s'étonnerait si, dans cette situation, il eût enfin perdu tout courage,
tout espoir? Il n'en fut rien, cependant, et ses lèvres ne murmurèrent
pas d'autres paroles que celles-ci:
«J'arriverai!»
Une demi-heure après l'attaque des cavaliers tartares, Michel Strogoff,
Nicolas et Nadia entraient à Nijni-Oudinsk. Le fidèle chien les avait
suivis, mais de loin. Ils ne devaient pas séjourner dans la ville, qui
était en flammes et que les derniers maraudeurs allaient quitter.
Les prisonniers furent donc jetés sur des chevaux et entraînés
rapidement, Nicolas, résigné comme toujours, Nadia, nullement ébranlée
dans sa foi en Michel Strogoff, Michel Strogoff, indifférent en
apparence, mais prêt à saisir toute occasion de s'échapper.
Les Tartares n'avaient pas été sans s'apercevoir que l'un de leurs
prisonniers était aveugle, et leur barbarie naturelle les porta à se
faire un jeu de cet infortuné. On marchait vite. Le cheval de Michel
Strogoff, n'ayant d'autre guide que lui et allant au hasard, faisait
souvent des écarts qui portaient le désordre dans le détachement. De là,
des injures, des brutalités qui brisaient le cœur de la jeune fille et
indignaient Nicolas. Mais que pouvaient-ils faire? Ils ne parlaient pas
la langue de ces Tartares, et leur intervention fut impitoyablement
repoussée.
Bientôt même, ces soldats, par un raffinement de barbarie, eurent l'idée
d'échanger ce cheval que montait Michel Strogoff pour un autre qui était
aveugle. Ce qui motiva ce changement, ce fut la réflexion d'un des
cavaliers, auquel Michel Strogoff avait entendu dire:
«Mais il y voit peut-être, ce Russe là!»
Ceci se passait à soixante verstes de Nijni-Oudinsk, entre les bourgades
de Tatan et de Chibarlinskoë. On avait donc placé Michel Strogoff sur ce
cheval, en lui mettant ironiquement les rênes à la main. Puis, à coups
de fouet, à coups de pierres, en l'excitant par des cris, on le lança au
galop.
L'animal, ne pouvant être maintenu en droite ligne par son cavalier,
aveugle comme lui, tantôt se heurtait à quelque arbre, tantôt se jetait
hors de la route. De là, des chocs, des chutes même qui pouvaient être
extrêmement funestes.
Michel Strogoff ne protesta pas. Il ne fit pas entendre une plainte. Son
cheval tombait-il, il attendait qu'on vînt le relever. On le relevait,
en effet, et le cruel jeu continuait.
Nicolas, devant ces mauvais traitements, ne pouvait se contenir. Il
voulait courir au secours de son compagnon. On l'arrêtait, on le
brutalisait.
Enfin, ce jeu se fût longtemps prolongé, sans doute, et à la grande joie
des Tartares, si un accident plus grave n'y eût mis fin.
A un certain moment, dans la journée du 10 septembre, le cheval aveugle
s'emporta et courut droit à une fondrière, profonde de trente à quarante
pieds, qui bordait la route.
Nicolas voulut s'élancer! On le retint. Le cheval, n'étant pas guidé, se
précipita avec son cavalier dans cette fondrière.
Nadia et Nicolas poussèrent un cri d'épouvante!... Ils durent croire que
leur malheureux compagnon avait été broyé dans cette chute!
Lorsqu'on alla le relever, Michel Strogoff, ayant pu se jeter hors de
selle, n'avait aucune blessure, mais le malheureux cheval était rompu de
deux jambes et hors de service.
On le laissa mourir là, sans même lui donner le coup de grâce, et Michel
Strogoff, attaché à la selle d'un Tartare, dut suivre à pied le
détachement.
Pas une plainte encore, pas une protestation! Il marcha d'un pas rapide,
à peine tiré par cette corde qui le liait. C'était toujours «l'homme de
fer» dont le général Kissoff avait parlé au czar!
Le lendemain, 11 septembre, le détachement franchissait la bourgade de
Chibarlinskoë.
Alors un incident se produisit, qui devait avoir des conséquences
très-graves.
La nuit était venue. Les cavaliers tartares, ayant fait halte, s'étaient
plus ou moins enivrés. Ils allaient repartir.
Nadia, qui jusqu'alors, et comme par miracle, avait été respectée de ces
soldats, fut insultée par l'un d'eux.
Michel Strogoff n'avait pu voir ni l'insulte, ni l'insulteur, mais
Nicolas avait vu pour lui.
Alors, tranquillement, sans avoir réfléchi, sans peut-être avoir la
conscience de son action, Nicolas alla droit au soldat, et, avant que
celui-ci eût pu faire un mouvement pour l'arrêter, saisissant un
pistolet aux fontes de sa selle, il le lui déchargea en pleine poitrine.
L'officier qui commandait le détachement accourut aussitôt au bruit de
la détonation.
Les cavaliers allaient écharper le malheureux Nicolas, mais, à un signe
de l'officier, on le garrotta, on le mit en travers sur un cheval, et le
détachement repartit au galop.
La corde qui attachait Michel Strogoff, rongée par lui, se brisa dans
l'élan inattendu du cheval, et son cavalier, à demi ivre, emporté dans
une course rapide, ne s'en aperçut même pas.
Michel Strogoff et Nadia se trouvèrent seuls sur la route.
CHAPITRE IX
DANS LA STEPPE.
Michel Strogoff et Nadia étaient donc libres encore une fois, ainsi
qu'ils l'avaient été pendant le trajet de Perm aux rives de l'Irtyche.
Mais combien les conditions du voyage étaient changées! Alors, un
confortable tarentass, des attelages fréquemment renouvelés, des relais
de poste bien entretenus, leur assuraient la rapidité du voyage.
Maintenant, ils étaient à pied, dans l'impossibilité de se procurer
aucun moyen de locomotion, sans ressource, ne sachant même comment
subvenir aux moindres besoins de la vie, et il leur restait encore
quatre cents verstes à faire! Et, de plus, Michel Strogoff ne voyait
plus que par les yeux de Nadia.
Quant à cet ami que leur avait donné le hasard, ils venaient de le
perdre dans les plus funestes circonstances.
Michel Strogoff s'était jeté sur le talus de la route. Nadia, debout,
attendait un mot de lui pour se remettre en marche.
Il était dix heures du soir. Depuis trois heures et demie, le soleil
avait disparu derrière l'horizon. Il n'y avait pas une maison, pas une
hutte en vue. Les derniers Tartares se perdaient dans le lointain.
Michel Strogoff et Nadia étaient bien seuls.
«Que vont-ils faire de notre ami? s'écria la jeune fille. Pauvre
Nicolas! Notre rencontre lui aura été fatale!»
Michel Strogoff ne répondit pas.
«Michel, reprit Nadia, ne sais-tu pas qu'il t'a défendu lorsque tu étais
le jouet des Tartares, qu'il a risqué sa vie pour moi?»
Michel Strogoff se taisait toujours. Immobile, la tête appuyée sur ses
mains, à quoi pensait il? Bien qu'il ne lui répondit pas, entendait-il
même Nadia lui parler?
Oui! il l'entendait, car, lorsque la jeune fille ajouta:
«Où te conduirai-je, Michel?
--A Irkoutsk! répondit-il.
--Par la grande route?
--Oui, Nadia.»
Michel Strogoff était resté l'homme qui s'était juré d'arriver quand
même à son but. Suivre la grande route, c'était y aller par le plus
court chemin. Si l'avant-garde des troupes de Féofar-Khan apparaissait,
il serait temps alors de se jeter par la traverse.
Nadia reprit la main de Michel Strogoff, et ils partirent.
Le lendemain matin, 12 septembre, vingt verstes plus loin, au bourg de
Toulounovskoë, tous deux faisaient une courte halte. Le bourg était
incendié et désert. Pendant toute la nuit, Nadia avait cherché si le
cadavre de Nicolas n'avait pas été abandonné sur la route, mais ce fut
en vain qu'elle fouilla les ruines et qu'elle regarda parmi les morts.
Jusqu'alors, Nicolas semblait avoir été épargné. Mais ne le réservait-on
pas pour quelque cruel supplice, lorsqu'il serait arrivé au camp
d'Irkoutsk?
Nadia, épuisée par la faim, dont son compagnon souffrait cruellement
aussi, fut assez heureuse pour trouver dans une maison du bourg une
certaine quantité de viande sèche et de «soukharis», morceaux de pain
qui, desséchés par évaporation, peuvent conserver indéfiniment leurs
qualités nutritives. Michel Strogoff et la jeune fille se chargèrent de
tout ce qu'ils purent emporter. Leur nourriture était ainsi assurée pour
plusieurs jours, et, quant à l'eau, elle ne devait pas leur manquer dans
une contrée que sillonnent mille petits affluents de l'Angara.
Ils se remirent en route. Michel Strogoff allait d'un pas assuré et ne
le ralentissait que pour sa compagne. Nadia, ne voulant pas rester en
arrière, se forçait à marcher. Heureusement, son compagnon ne pouvait
voir à quel état misérable la fatigue l'avait réduite.
Cependant, Michel Strogoff le sentait.
«Tu es à bout de forces, pauvre enfant, lui disait-il quelquefois.
--Non, répondait elle.
--Quand tu ne pourras plus marcher, je te porterai, Nadia.
--Oui, Michel.»
Pendant cette journée, il fallut passer le petit cours d'eau de l'Oka,
mais il était guéable, et ce passage n'offrit aucune difficulté.
Le ciel était couvert, la température supportable. On pouvait craindre,
toutefois, que le temps ne tournât à la pluie, ce qui eût été un
surcroit de misère. Il y eut même quelques averses, mais elles ne
durèrent pas.
Ils allaient toujours ainsi, la main dans la main, parlant peu, Nadia
regardant en avant et en arrière. Deux fois par jour, ils faisaient
halte. Ils se reposaient six heures par nuit. Dans quelques cabanes,
Nadia trouva encore un peu de cette viande de mouton, si commune en ce
pays qu'elle ne vaut pas plus de deux kopeks et demi la livre.
Mais, contrairement à ce qu'avait peut-être espéré Michel Strogoff, il
n'y avait plus une seule bête de somme dans la contrée. Cheval, chameau,
tout avait été massacré ou pris. C'était donc à pied qu'il lui fallait
continuer à travers cette interminable steppe.
Les traces de la troisième colonne tartare, qui se dirigeait sur
Irkoutsk, n'y manquaient pas. Ici quelque cheval mort, là un chariot
abandonné. Les corps de malheureux Sibériens jalonnaient aussi la route,
principalement à l'entrée des villages. Nadia, domptant sa répugnance,
regardait tous ces cadavres!...
En somme, le danger n'était pas en avant, il était en arrière.
L'avant-garde de la principale armée de l'émir, que dirigeait Ivan
Ogareff, pouvait apparaître d'un instant à l'autre. Les barques,
expédiées de l'Yeniseï inférieur, avaient dû arriver à Krasnoiarsk et
servir aussitôt au passage du fleuve. Le chemin était libre alors pour
les envahisseurs. Aucun corps russe ne pouvait le barrer entre
Krasnoiarsk et le lac Baïkal. Michel Strogoff s'attendait donc à
l'arrivée des éclaireurs tartares.
Aussi, à chaque halte, Nadia montait sur quelque hauteur et regardait
attentivement du côté de l'ouest mais nul tourbillon de poussière ne
signalait encore l'apparition d'une troupe à cheval.
Puis, la marche était reprise, et lorsque Michel Strogoff sentait que
c'était lui qui traînait la pauvre Nadia, il allait d'un pas moins
rapide. Ils causaient peu, et seulement de Nicolas. La jeune fille
rappelait tout ce qu'avait été pour eux ce compagnon de quelques jours.
En lui répondant, Michel Strogoff cherchait à donner à Nadia quelque
espoir, dont on n'eût pas trouvé trace en lui-même, car il savait bien
que l'infortuné n'échapperait pas à la mort.
Un jour, Michel Strogoff dit à la jeune fille:
«Tu ne me parles jamais de ma mère, Nadia?»
Sa mère! Nadia ne l'eût pas voulu. Pourquoi renouveler ses douleurs? La
vieille Sibérienne n'était-elle pas morte? Son fils n'avait-il pas donné
le dernier baiser à ce cadavre étendu sur le plateau de Tomsk?
«Parle-moi d'elle, Nadia, dit cependant Michel Strogoff. Parle! Tu me
feras plaisir!»
Et, alors, Nadia fit ce qu'elle n'avait pas fait jusque-là. Elle raconta
tout ce qui s'était passé entre Marfa et elle depuis leur rencontre à
Omsk, où toutes deux s'étaient vues pour la première fois. Elle dit
comment un inexplicable instinct l'avait poussée vers la vieille
prisonnière sans la connaître, quels soins elle lui avait donnés, quels
encouragements elle en avait reçus. A cette époque, Michel Strogoff
n'était encore pour elle que Nicolas Korpanoff.
«Ce que j'aurais dû toujours être!» répondit Michel Strogoff, dont le
front s'assombrit.
Puis, plus tard, il ajouta:
«J'ai manqué à mon serment, Nadia. J'avais juré de ne pas voir ma mère!
--Mais tu n'as pas cherché à la voir, Michel! répondit Nadia. Le hasard
seul t'a mis en sa présence!
--J'avais juré, quoi qu'il arrivât, de ne point me trahir!
--Michel, Michel! A la vue du fouet levé sur Marfa Strogoff, pouvais-tu
résister? Non! Il n'y a pas de serment qui puisse empêcher un fils de
secourir sa mère!
--J'ai manqué à mon serment, Nadia, répondit Michel Strogoff. Que Dieu
et le Père me le pardonnent!
--Michel, dit alors la jeune fille, j'ai une question à te faire. Ne me
réponds pas, si tu ne crois pas devoir me répondre. De toi, rien ne me
blessera.
--Parle, Nadia.
--Pourquoi, maintenant que la lettre du czar t'a été enlevée, es-tu si
pressé d'arriver à Irkoutsk?»
Michel Strogoff serra plus fortement la main de sa compagne, mais il ne
répondit pas.
«Connaissais-tu donc le contenu de cette lettre avant de quitter Moscou?
reprit Nadia.
--Non, je ne le connaissais pas.
--Dois-je penser, Michel, que le seul désir de me remettre entre les
mains de mon père t'entraîne vers Irkoutsk?
--Non, Nadia, répondit gravement Michel Strogoff. Je te tromperais, si
je te laissais croire qu'il en est ainsi. Je vais là où mon devoir
m'ordonne d'aller! Quant à te conduire à Irkoutsk, n'est-ce pas toi,
Nadia, qui m'y conduit maintenant? N'est-ce pas par tes yeux que je
vois, n'est-ce pas ta main qui me guide? Ne m'as-tu pas rendu au
centuple les services que j'ai pu d'abord te rendre? Je ne sais si le
sort cessera de nous accabler, mais le jour où tu me remercieras de
t'avoir remise entre les mains de ton père, je te remercierai, moi, de
m'avoir conduit à Irkoutsk!
--Pauvre Michel! répondit Nadia tout émue. Ne parle pas ainsi! Ce n'est
pas la réponse que je te demande. Michel, pourquoi, maintenant, as-tu
tant de hâte d'atteindre Irkoutsk?
--Parce qu'il faut que j'y sois avant Ivan Ogareff! s'écria Michel
Strogoff.
--Même encore?
--Même encore, et j'y serai!»
Et, en prononçant ces derniers mots, Michel Strogoff ne parlait pas
seulement par haine du traître. Mais Nadia comprit que son compagnon ne
lui disait pas tout, et qu'il ne pouvait pas tout lui dire.
Le 15 septembre, trois jours plus tard, tous deux atteignaient la
bourgade de Kouitounskoë, à soixante-dix verstes de Toulounovskoë. La
jeune fille ne marchait plus sans d'extrêmes souffrances. Ses pieds
endoloris pouvaient à peine la soutenir. Mais elle résistait, elle
luttait contre la fatigue, et sa seule pensée était celle-ci:
«Puisqu'il ne peut pas me voir, j'irai jusqu'à ce que je tombe!»
D'ailleurs, nul obstacle sur cette partie de la route, nul danger non
plus, dans cette période du voyage, depuis le départ des Tartares.
Beaucoup de fatigue seulement.
Pendant trois jours, ce fut ainsi. Il était visible que la troisième
colonne d'envahisseurs gagnait rapidement dans l'est. Cela se
reconnaissait aux ruines qu'ils laissaient après eux, aux cendres qui ne
fumaient plus, aux cadavres déjà décomposés qui gisaient sur le sol.
Dans l'ouest, rien non plus. L'avant-garde de l'émir ne paraissait pas.
Michel Strogoff en arrivait à faire les suppositions les plus
invraisemblables pour expliquer ce retard. Les Russes, en forces
suffisantes, menaçaient-ils directement Tomsk ou Krasnoiarsk?
La troisième colonne, isolée des deux autres, risquait-elle donc d'être
coupée? S'il en était ainsi, il serait facile au grand-duc de défendre
Irkoutsk, et, du temps gagné contre une invasion, c'est un acheminement
à la repousser.
Michel Strogoff se laissait aller parfois à ces espérances, mais bientôt
il comprenait tout ce qu'elles avaient de chimérique, et il ne comptait
plus que sur lui-même, comme si le salut du grand-duc eût été dans ses
seules mains!
Soixante verstes séparent Kouitounskoë de Kimilteiskoë, petite bourgade
située à peu de distance du Dinka, tributaire de l'Angara. Michel
Strogoff ne songeait pas sans appréhension à l'obstacle que cet affluent
d'une certaine importance plaçait sur sa route. De bacs ou de barques,
il ne pouvait être question d'en trouver, et il se souvenait, pour
l'avoir déjà traversé en des temps plus heureux, qu'il était
difficilement guéable. Mais, ce cours d'eau une fois franchi, aucun
fleuve, aucune rivière n'interromprait plus la route qui rejoignait
Irkoutsk à deux cent trente verstes de là.
Il ne fallut pas moins de trois jours pour atteindre Kimilteiskoë. Nadia
se traînait. Quelle que fût son énergie morale, la force physique allait
lui manquer. Michel Strogoff ne le savait que trop!
S'il n'eût pas été aveugle, Nadia lui aurait dit sans doute:
«Va, Michel, laisse-moi dans quelque hutte! Gagne Irkoutsk! Accomplis ta
mission! Vois mon père! Dis-lui où je suis! Dis-lui que je l'attends, et
tous deux, vous saurez bien me retrouver! Pars! Je n'ai pas peur! Je me
cacherai des Tartares! Je me conserverai pour lui, pour toi! Va, Michel!
Je ne peux plus aller!...»
Plusieurs fois, Nadia fut forcée de s'arrêter. Michel Strogoff la
prenait alors dans ses bras, et n'ayant pas à penser à la fatigue de la
jeune fille du moment où il la portait, il marchait plus rapidement et
de son pas infatigable.
Le 18 septembre, à dix heures du soir, tous deux atteignirent enfin
Kimilteiskoë. Du haut d'une colline, Nadia aperçut une ligne un peu
moins sombre à l'horizon. C'était le Dinka. Quelques éclairs se
réfléchissaient dans ses eaux, éclairs sans tonnerre qui illuminaient
l'espace.
Nadia conduisit son compagnon à travers la bourgade ruinée. La cendre
des incendies était froide. Il y avait au moins cinq ou six jours que
les derniers Tartares étaient passés.
Arrivée aux dernières maisons de la bourgade, Nadia se laissa tomber sur
un banc de pierre.
«Nous faisons halte? lui demanda Michel Strogoff.
--La nuit est venue, Michel, répondit Nadia. Ne veux-tu pas te reposer
quelques heures?
--J'aurais voulu passer le Dinka, répondit Michel Strogoff, j'aurais
voulu le mettre entre nous et l'avant-garde de l'émir. Mais tu ne peux
plus même te traîner, ma pauvre Nadia!
--Viens, Michel,» répondit Nadia, qui saisit la main de son compagnon et
l'entraîna.
C'était à deux ou trois verstes de là que le Dinka coupait la route
d'Irkoutsk. Ce dernier effort que lui demandait son compagnon, la jeune
fille voulut le tenter. Tous deux marchèrent donc à la lueur des
éclairs. Ils traversaient alors un désert sans limites, au milieu duquel
se perdait la petite rivière. Pas un arbre, pas un monticule ne faisait
saillie sur cette vaste plaine, qui recommençait la steppe sibérienne.
Pas un souffle ne traversait l'atmosphère, dont le calme eût laissé le
moindre son se propager à une distance infinie.
Soudain, Michel Strogoff et Nadia s'arrêtèrent, comme si leurs pieds
eussent été saisis dans quelque crevasse du sol.
Un aboiement avait traversé la steppe.
«Entends-tu?» dit Nadia.
Puis, un cri lamentable lui succéda, un cri désespéré, comme le dernier
appel d'un être humain qui va mourir.
«Nicolas! Nicolas!» s'écria la jeune fille, poussée par quelque sinistre
pressentiment.
Michel Strogoff, qui écoutait, secoua la tête.
«Viens, Michel, viens,» dit Nadia.
Et elle, qui tout à l'heure se traînait à peine, recouvra soudain ses
forces sous l'empire d'une violente surexcitation.
«Nous avons quitté la route? dit Michel Strogoff, sentant qu'il foulait,
non plus un sol poudreux, mais une herbe rase.
--Oui... il le faut!, répondit Nadia. C'est de là, sur la droite, que le
cri est venu!»
Quelques minutes après, tous deux n'étaient plus qu'à une demi-verste de
la rivière.
Un second aboiement se fit entendre, mais, quoique plus faible, il était
certainement plus rapproché.
Nadia s'arrêta.
«Oui! dit Michel. C'est Serko qui aboie!... Il a suivi son maître!
--Nicolas!» cria la jeune fille. Son appel resta sans réponse.
Quelques oiseaux de proie seulement s'enlevèrent et disparurent dans les
hauteurs du ciel.
Michel Strogoff prêtait l'oreille. Nadia regardait cette plaine,
imprégnée d'effluves lumineuses, qui miroitait comme une glace, mais
elle ne vit rien.
Et, cependant, une voix s'éleva encore, qui, cette fois, murmura d'un
ton plaintif: «Michel!...»
Puis, un chien, tout sanglant, bondit jusqu'à Nadia. C'était Serko.
Nicolas ne pouvait être loin! Lui seul avait pu murmurer ce nom de
Michel! Où était-il? Nadia n'avait même plus la force de l'appeler.
Michel Strogoff, rampant sur le sol, cherchait de la main.
Soudain, Serko poussa un nouvel aboiement et s'élança vers un
gigantesque oiseau qui rasait la terre.
C'était un vautour. Lorsque Serko se précipita vers lui, il s'enleva,
mais, revenant à la charge, il frappa le chien! Celui-ci bondit encore
vers le vautour!... Un coup du formidable bec s'abattit sur sa tête, et,
cette fois, Serko retomba sans vie sur le sol.
En même temps, un cri d'horreur échappait à Nadia!
«Là... là!» dit-elle.
Une tête sortait du sol! Elle l'eût heurtée du pied, sans l'intense
clarté que le ciel jetait sur la steppe.
Nadia tomba, à genoux, près de cette tête.
Nicolas, enterré jusqu'au cou, suivant l'atroce coutume tartare, avait
été abandonné dans la steppe, pour y mourir de faim et de soif, et
peut-être sous la dent des loups ou le bec des oiseaux de proie.
Supplice horrible pour cette victime que le sol emprisonne, que presse
cette terre qu'elle ne peut rejeter, ayant les bras attachés et collés
au corps, comme ceux d'un cadavre dans son cercueil! Le supplicié,
vivant dans ce moule d'argile qu'il est impuissant à briser, n'a plus
qu'à implorer la mort, trop lente à venir!