n'était traînée que par un seul cheval à long poil, à longue queue, et
auquel son sang mongol assurait vigueur et courage.
Un jeune homme la conduisait, ayant un chien près de lui.
Nadia reconnut que ce jeune homme était Russe. Il avait une figure douce
et flegmatique qui inspirait la confiance. D'ailleurs, il ne paraissait
pas pressé le moins du monde. Il marchait d'un pas tranquille, pour ne
pas surmener son cheval, et, à le voir, on n'eût jamais cru qu'il
suivait une route que les Tartares pouvaient couper d'un moment à
l'autre.
Nadia, tenant Michel Strogoff par la main, s'était rangée de côté.
La kibitka s'arrêta, et le conducteur regarda la jeune fille en
souriant.
«Et où donc allez-vous comme cela?» lui demanda-t-il en faisant de bons
yeux tout ronds.
Au son de cette voix, Michel Strogoff se dit qu'il l'avait entendue
quelque part. Et, sans doute, elle suffit à lui faire reconnaître le
conducteur de la kibitka, car son front se rasséréna aussitôt.
«Eh bien, où donc allez-vous? répéta le jeune homme, en s'adressant plus
directement à Michel Strogoff.
--Nous allons à Irkoutsk, répondit celui-ci.
--Oh! petit père, tu ne sais donc pas qu'il y a encore bien des verstes
et des verstes jusqu'à Irkoutsk?
--Je le sais.
--Et tu vas à pied?
--A pied.
--Toi, bien! mais la demoiselle?....
--C'est ma sœur, dit Michel Strogoff, qui jugea prudent de redonner ce
nom à Nadia.
--Oui, ta sœur, petit père! Mais, crois-moi, elle ne pourra jamais
atteindre Irkoutsk!
--Ami, répondit Michel Strogoff en s'approchant, les Tartares nous ont
dépouillés, et je n'ai pas un kopek à t'offrir; mais si tu veux prendre
ma sœur près de toi, je suivrai ta voiture à pied, je courrai s'il le
faut, je ne te retarderai pas d'une heure....
--Frère, s'écria Nadia... je ne veux pas... je ne veux pas!--Monsieur,
mon frère est aveugle!
--Aveugle! répondit le jeune homme d'une voix émue.
--Les Tartares lui ont brûlé les yeux! répondit Nadia, en tendant ses
mains comme pour implorer la pitié.
--Brûlé les yeux? Oh! pauvre petit père! Moi, je vais a Krasnoiarsk. Eh
bien, pourquoi ne monterais-tu pas avec ta sœur dans la kibitka? En
nous serrant un peu, nous y tiendrons tous les trois. D'ailleurs, mon
chien ne refusera pas d'aller à pied. Seulement, je ne vais pas vite,
pour ménager mon cheval.
--Ami, comment te nommes-tu? demanda Michel Strogoff.
--Je me nomme Nicolas Pigassof.
--C'est un nom que je n'oublierai plus, répondit Michel Strogoff.
--Eh bien, monte, petit père aveugle. Ta sœur sera près de toi, au fond
de la charrette, moi devant pour conduire. Il y a de la bonne écorce de
bouleau et de la paille d'orge dans le fond. C'est comme un
nid.--Allons, Serko, fais-nous place!»
Le chien descendit sans se faire prier. C'était un animal de race
sibérienne, à poil gris, de moyenne taille, avec une bonne grosse tête
caressante, et qui semblait être très-attaché à son maître.
Michel Strogoff et Nadia, en un instant, furent installés dans la
kibitka. Michel Strogoff avait tendu ses mains comme pour chercher
celles de Nicolas Pigassof.
«Ce sont mes mains que tu veux serrer! dit Nicolas. Les voilà, petit
père! Serre-les tant que cela te fera plaisir!».
La kibitka se remit en marche. Le cheval, que Nicolas ne frappait
jamais, allait l'amble. Si Michel Strogoff ne devait pas gagner en
rapidité, du moins de nouvelles fatigues seraient-elles épargnées à
Nadia.
Et tel était l'épuisement de la jeune fille, que, bercée par le
mouvement monotone de la kibitka, elle tomba bientôt dans un sommeil qui
ressemblait à une complète prostration. Michel Strogoff et Nicolas la
couchèrent sur le feuillage de bouleau du mieux qu'il leur fut possible.
Le compatissant jeune homme était tout ému, et si pas une larme ne
s'échappa des yeux de Michel Strogoff, en vérité, c'est parce que le fer
incandescent avait brûlé la dernière!
«Elle est gentille, dit Nicolas.
--Oui, répondit Michel Strogoff.
--Ça veut être fort, petit père, c'est courageux, mais au fond, c'est
faible, ces mignonnes-là!--Est-ce que vous venez de loin?
--De très-loin.
--Pauvres jeunes gens!--Cela a dû te faire bien mal, quand ils t'ont
brûlé les yeux!
--Bien mal, répondit Michel Strogoff, en se tournant comme s'il eût pu
voir Nicolas.
--Tu n'as pas pleuré?
--Si.
--Moi aussi, j'aurais pleuré. Penser qu'on ne reverra plus ceux qu'on
aime! Mais enfin, ils vous voient. C'est peut-être une consolation!
--Oui, peut-être!--Dis-moi, ami, demanda Michel Strogoff, est-ce que tu
ne m'as jamais vu quelque part?
--Toi, petit père? Non, jamais.
--C'est que le son de ta voix ne m'est pas inconnu.
--Voyez-vous! répondit Nicolas en souriant. Il connaît le son de ma
voix! peut-être me demandes-tu cela pour savoir d'où je viens. Oh! je
vais te le dire. Je viens de Kolyvan.
--De Kolyvan? dit Michel Strogoff. Mais alors c'est là que je t'ai
rencontré. Tu étais au poste télégraphique?
--Cela se peut, répondit Nicolas. J'y demeurais. J'étais l'employé
chargé des transmissions.
--Et tu es resté à ton poste jusqu'au dernier moment?
--Eh! c'est surtout à ce moment-là qu'il faut y être!
--C'était le jour où un Anglais et un Français se disputaient, roubles
en main, la place à ton guichet, et où l'Anglais a télégraphié les
premiers verses de la Bible?
--Ça, petit père, c'est possible, mais je ne me le rappelle pas!
--Comment! tu ne te le rappelles pas?
--Je ne lis jamais les dépêches que je transmets. Mon devoir étant de
les oublier, le plus court est de les ignorer.»
Cette réponse peignait Nicolas Pigassof.
Cependant, la kibitka allait son petit train, que Michel Strogoff aurait
voulu rendre plus rapide. Mais Nicolas et son cheval étaient accoutumés
à une allure dont ils n'auraient pu se départir ni l'un ni l'autre. Le
cheval marchait pendant trois heures et se reposait pendant une,--cela
jour et nuit. Durant les haltes, le cheval paissait, les voyageurs de la
kibitka mangeaient en compagnie du fidèle Serko. La kibitka était
approvisionnée pour vingt personnes au moins, et Nicolas avait mis
généreusement ses réserves à la disposition de ses deux hôtes, qu'il
croyait frère et sœur.
Après une journée de repos, Nadia eut recouvré une partie de ses forces.
Nicolas veillait à ce qu'elle fût aussi bien que possible. Le voyage se
faisait dans des conditions supportables, lentement sans doute, mais
régulièrement. Il arrivait bien parfois que, pendant la nuit, Nicolas,
tout en conduisant, s'endormait et ronflait avec une conviction qui
témoignait du calme de sa conscience. Peut-être alors, en regardant
bien, eût-on vu la main de Michel Strogoff chercher les guides du cheval
et lui faire prendre une allure plus rapide, au grand étonnement de
Serko, qui ne disait rien cependant. Puis, ce trot revenait
immédiatement à l'amble, dès que Nicolas se réveillait, mais la Kibitka
n'en avait pas moins gagné quelques verstes sur sa vitesse
réglementaire.
C'est ainsi que l'on traversa la rivière d'Ichimsk, les bourgades
d'Ichimskoë, Berikylskoë, Kuskoë, la rivière de Mariinsk, la bourgade du
même nom, Bogotowlskoë et enfin la Tchoula, petit cours d'eau qui sépare
la Sibérie occidentale de la Sibérie orientale. La route se développait
tantôt à travers d'immenses landes, qui laissaient un champ vaste aux
regards, tantôt sous d'épaisses et interminables forêts de sapins, dont
on croyait ne jamais sortir.
Tout était désert. Les bourgades étaient presque entièrement
abandonnées. Les paysans avaient fui au delà de l'Yeniseï, estimant que
ce large fleuve arrêterait peut-être les Tartares.
Le 22 août, la kibitka atteignit le bourg d'Atchinsk, à trois cent
quatre-vingts verstes de Tomsk. Cent vingt verstes la séparaient encore
de Krasnoiarsk. Aucun incident n'avait marqué ce voyage. Depuis six
jours qu'ils étaient ensemble, Nicolas, Michel Strogoff et Nadia étaient
restés les mêmes, l'un confit dans son calme inaltérable, les deux
autres inquiets, et songeant au moment où leur compagnon viendrait à se
séparer d'eux.
Michel Strogoff, on peut le dire, voyait le pays parcouru par les yeux
de Nicolas et de la jeune fille. A tour de rôle, tous deux lui
peignaient les sites en vue desquels passait la kibitka. Il savait s'il
était en forêt ou en plaine, si quelque hutte se montrait sur la steppe,
si quelque Sibérien apparaissait a l'horizon. Nicolas ne tarissait pas.
Il aimait à causer, et, quelle que fût sa façon d'envisager les choses,
on aimait à l'entendre.
Un jour, Michel Strogoff lui demanda quel temps il faisait.
«Assez beau, petit père, répondit-il, mais ce sont les derniers jours de
l'été. L'automne est court en Sibérie, et, bientôt, nous subirons les
premiers froids de l'hiver. Peut-être les Tartares songeront-ils à se
cantonner pendant la mauvaise saison?»
Michel Strogoff secoua la tête d'un air de doute.
«Tu ne le crois pas, petit père, répondit Nicolas. Tu penses qu'ils se
porteront sur Irkoutsk?
--Je le crains, répondit Michel Strogoff.
--Oui... tu as raison. Ils ont avec eux un mauvais homme qui ne les
laissera pas refroidir en route.--Tu as entendu parler d'Ivan Ogareff?
--Oui.
--Sais-tu que ce n'est pas bien de trahir son pays!
--Non... ce n'est pas bien... répondit Michel Strogoff, qui voulut
rester impassible.
--Petit père, reprit Nicolas, je trouve que tu ne t'indignes pas assez
lorsqu'on parle devant toi d'Ivan Ogareff! Tout cœur russe doit bondir,
quand on prononce ce nom!
--Crois-moi, ami, je le hais plus que tu ne pourras jamais le haïr, dit
Michel Strogoff.
--Ce n'est pas possible, répondit Nicolas, non, ce n'est pas possible!
Quand je songe à Ivan Ogareff, au mal qu'il fait à notre sainte Russie,
la colère me prend, et si je le tenais....
--Si tu le tenais, ami?....
--Je crois que je le tuerais.
--Et moi, j'en suis sûr,» répondit tranquillement Michel Strogoff.
CHAPITRE VII
LE PASSAGE DE L'YENISEÏ
Le 23 août, à là tombée du jour, la kibitka arrivait en vue de
Krasnoiarsk. Le voyage depuis Tomsk avait duré huit jours. S'il ne
s'était pas accompli plus rapidement, quoi qu'eût pu faire Michel
Strogoff, cela tenait surtout à ce que Nicolas avait peu dormi. De là,
impossibilité d'activer l'allure de son cheval, qui, en d'autres mains,
n'eût mis que soixante heures à faire ce parcours.
Très-heureusement, il n'était pas encore question des Tartares. Aucun
éclaireur n'avait paru sur la route que venait de suivre la kibitka.
Cela devait sembler assez inexplicable, et il fallait évidemment qu'une
grave circonstance eût empêché les troupes de l'émir de sa porter sans
retard sur Irkoutsk.
Cette circonstance s'était produite, en effet. Un nouveau corps russe,
rassemblé en toute hâte dans le gouvernement d'Yeniseisk, avait marché
sur Tomsk afin d'essayer de reprendre la ville. Mais, trop faible contre
les troupes de l'émir, maintenant concentrées, il avait dû opérer sa
retraite. Féofar-Khan, en comprenant ses propres soldats et ceux des
khanats de Khokhand et de Koundouze, comptait alors sous ses ordres deux
cent cinquante mille hommes, auxquels le gouvernement russe ne pouvait
pas encore opposer de forces suffisantes. L'invasion ne semblait donc
pas devoir être enrayée de sitôt, et toute la masse tartare allait
pouvoir marcher sur Irkoutsk.
La bataille de Tomsk était du 22 août,--ce que Michel Strogoff
ignorait,--mais ce qui expliquait pourquoi l'avant-garde de l'émir
n'avait pas encore paru à Krasnoiarsk à la date du 25.
Toutefois, si Michel Strogoff ne pouvait connaître les derniers
événements qui s'étaient accomplis depuis son départ, du moins savait-il
ceci: c'est qu'il devançait les Tartares de plusieurs jours, c'est qu'il
ne devait pas désespérer d'atteindre avant eux la ville d'Irkoutsk,
distante encore de huit cent cinquante verstes (900 kilomètres).
D'ailleurs, à Krasnoiarsk, dont la population est de douze mille âmes
environ, il comptait bien que les moyens de transport ne pourraient lui
manquer. Puisque Nicolas Pigassof devait s'arrêter dans cette ville, il
serait nécessaire de le remplacer par un guide, et de changer la kibitka
pour un autre véhicule plus rapide. Michel Strogoff, après s'être
adressé au gouverneur de la ville et avoir établi son identité et sa
qualité de courrier du czar,--ce qui lui serait aisé,--ne doutait pas
qu'il ne fût mis à même d'atteindre Irkoutsk dans le plus court délai.
Il n'aurait plus alors qu'à remercier ce brave Nicolas Pigassof et à
partir immédiatement avec Nadia, car il ne voulait pas la quitter avant
de l'avoir remise entre les mains de son père.
Cependant, si Nicolas avait résolu de s'arrêter à Krasnoiarsk, c'était,
comme il le dit, «à la condition d'y trouver de l'emploi.»
En effet, cet employé modèle, après avoir tenu, jusqu'à la dernière
minute au poste de Kolyvan, cherchait à se mettre de nouveau à la
disposition de l'administration.
«Pourquoi toucherais-je des appointements que je n'aurais pas gagné?»
répétait-il.
Aussi, au cas où ses services ne pourraient pas être utilisés à
Krasnoiarsk, qui devait toujours se trouver en communication
télégraphique avec Irkoutsk, il se proposait d'aller soit au poste
d'Oudinsk, soit même jusqu'à la capitale de la Sibérie. Donc, dans ce
cas, il continuerait à voyager avec le frère et la sœur, et en qui
trouveraient-ils un guide plus sûr, un ami plus dévoué?
La kibitka n'était plus qu'à une demi-verste de Krasnoiarsk. On voyait à
droite et à gauche les nombreuses croix de bois qui se dressent sur le
chemin aux approches de la ville. Il était sept heures du soir. Sur le
ciel clair se dessinaient la silhouette des églises et le profil des
maisons construites sur la haute falaise de l'Yeniseï. Les eaux du
fleuve miroitaient sous les dernières lueurs éparses dans l'atmosphère.
La kibitka s'était arrêtée.
«Où sommes-nous, sœur? demanda Michel Strogoff.
--A une demi-verste au plus des premières maisons, répondit Nadia.
--Est-ce donc une ville endormie? reprit Michel Strogoff. Nul bruit
n'arrive à mon oreille.
--Et je ne vois pas une lumière briller dans l'ombre, pas une fumée
monter dans l'air, ajouta Nadia.
--La singulière ville! dit Nicolas. On n'y fait pas de bruit et on s'y
couche de bonne heure!»
Michel Strogoff eut l'esprit traversé d'un pressentiment de mauvais
augure. Il n'avait point dit à Nadia tout ce qu'il avait concentré
d'espérances sur Krasnoiarsk, où il comptait trouver les moyens
d'achever sûrement son voyage. Il craignait tant que son espoir ne fût
encore une fois déçu! Mais Nadia avait deviné sa pensée, bien qu'elle ne
comprit plus pourquoi son compagnon avait hâte d'arriver à Irkoutsk,
maintenant que la lettre impériale lui manquait. Un jour même, elle
l'avait pressenti à cet égard.
«J'ai juré d'aller à Irkoutsk,» s'était-il contenté de lui répondre.
Mais, pour accomplir sa mission, encore fallait-il qu'il trouvât à
Krasnoiarsk quelque rapide mode de locomotion.
«Eh bien, ami, dit-il a Nicolas, pourquoi n'avançons-nous pas?
--C'est que je crains de réveiller les habitants de la ville avec le
bruit de ma charrette!»
Et, d'un léger coup de fouet, Nicolas stimula son cheval. Serko poussa
quelques aboiements, et la kibitka descendit au petit trot la route qui
s'engageait dans Krasnoiarsk.
Dix minutes après, elle entrait dans la grande rue. Krasnoiarsk était
déserte! Il n'y avait plus un Athénien dans cette «Athènes du Nord»,
ainsi que l'appelle Mme de Bourboulon. Pas un de ses équipages, si
brillamment attelés, n'en parcourait les rues propres et larges. Pas un
passant ne suivait les trottoirs établis à la base de ses magnifiques
maisons de bois, d'un aspect monumental! Pas une élégante Sibérienne,
habillée aux dernières modes de France, ne se promenait au milieu de cet
admirable parc, taillé dans une forêt de bouleaux, qui se prolonge
jusqu'aux berges de l'Yeniseï! La grosse cloche de la cathédrale était
muette, les carillons des églises se taisaient, et il est rare,
cependant, qu'une ville russe ne soit pas emplie du son de ses cloches!
Mais, ici, c'était l'abandon complet. Il n'y avait plus un être vivant
dans cette ville, naguère si vivante!
Le dernier télégramme parti du cabinet du czar, avant la rupture du fil,
avait donné ordre au gouverneur, à la garnison, aux habitants, quels
qu'ils fussent d'abandonner Krasnoiarsk, d'emporter tout objet ayant
quelque valeur ou qui aurait pu être de quelque utilité aux Tartares, et
de se réfugier à Irkoutsk. Même injonction à tous les habitants des
bourgades de la province. C'était le désert que le gouvernement
moscovite voulait faire devant les envahisseurs. Ces ordres à la
Rostopschine, on ne songea pas à les discuter, même un instant. Ils
furent exécutés, et c'est pourquoi il ne restait plus un seul être
vivant à Krasnoiarsk.
Michel Strogoff, Nadia et Nicolas parcoururent silencieusement les rues
de la ville. Ils éprouvaient une involontaire impression de stupeur. Eux
seuls produisaient le seul bruit qui se fit alors dans cette cité morte.
Michel Strogoff ne laissa rien paraître de ce qu'il ressentait alors,
mais il dut éprouver comme un mouvement de rage contre la mauvaise
chance qui le poursuivait, car ses espérances étaient encore une fois
trompées.
«Bon Dieu! s'écria Nicolas, jamais je ne gagnerai mes appointements dans
ce désert!
--Ami, dit Nadia, il faut reprendre avec nous la route d'Irkoutsk.
--Il le faut, en vérité! répondit Nicolas. Le fil doit encore
fonctionner entre Oudinsk et Irkoutsk, et la... Partons-nous, petit
père?
--Attendons à demain, répondit Michel Strogoff.
--Tu as raison, répondit Nicolas. Nous avons l'Yeniseï à traverser, et
il est nécessaire d'y voir!....
--Y voir!» murmura Nadia, en songeant à son compagnon aveugle.
Nicolas l'avait entendue, et, se retournant vers Michel Strogoff:
«Pardon, petit père, dit-il. Hélas! la nuit et le jour, il est vrai que
c'est tout un pour toi!
--Ne te reproche rien, ami, répondit Michel Strogoff, qui passa sa main
sur ses yeux. Avec toi pour guide, je puis agir encore. Prends donc
quelques heures de repos. Que Nadia se repose aussi. Demain, il fera
jour!»
Michel Strogoff, Nadia et Nicolas n'eurent pas à chercher longtemps pour
trouver un lieu de repos. La première maison dont ils poussèrent la
porte était vide, aussi bien que toutes les autres. Il ne s'y trouvait
que quelques bottes de feuillage. Faute de mieux, le cheval dut se
contenter de cette maigre nourriture. Quant aux provisions de la
kibitka, elles n'étaient pas épuisées, et chacun en prit sa part. Puis,
après s'être agenouillés devant une modeste image de la Panaghia
suspendue a la muraille, et que la dernière flamme d'une lampe éclairait
encore, Nicolas et la jeune fille s'endormirent, tandis que veillait
Michel Strogoff, sur qui le sommeil ne pouvait avoir prise.
Le lendemain, 26 août, avant l'aube, la kibitka, réattelée, traversait
le parc de bouleaux pour atteindre la berge de l'Yeniseï.
Michel Strogoff était vivement préoccupé. Comment ferait-il pour
traverser le fleuve, si, ce qui était probable, toute barque ou bac
avaient été détruits afin de retarder la marche des Tartares? Il
connaissait l'Yeniseï, l'ayant déjà franchi plusieurs fois. Il savait
que sa largeur est considérable, que les rapides sont violents dans le
double lit qu'il s'est creusé entre les îles. En des circonstances
ordinaires, au moyen de ces bacs spécialement établis pour le transport
des voyageurs, des voitures et des chevaux, le passage de l'Yeniseï
exige un laps de trois heures, et ce n'est qu'au prix d'extrêmes
difficultés que ces bacs atteignent sa rive droite. Or, en l'absence de
toute embarcation, comment la kibitka irait-elle d'une rive à l'autre?
«Je passerai quand même!» répéta Michel Strogoff.
Le jour commençait à se lever, lorsque la kibitka arriva sur la rive
gauche, la même où aboutissait une des grandes allées du parc. En cet
endroit, les berges dominaient d'une centaine de pieds le cours de
l'Yeniseï. On pouvait donc l'observer sur une vaste étendue.
«Voyez-vous un bac? demanda Michel Strogoff, en portant avidement ses
yeux d'un côté et de l'autre, par une habitude machinale, sans doute, et
comme s'il eût pu voir lui-même.
--Il fait à peine jour, frère, répondit Nadia. La brume est encore
épaisse sur le fleuve, et on ne peut en distinguer les eaux.
--Mais je les entends mugir?» répondit Michel Strogoff.
En effet, des couches inférieures de ce brouillard sortait un sourd
tumulte de courants et de contre-courants qui s'entrechoquaient. Les
eaux, très-hautes à cette époque de l'année, devaient couler avec une
torrentueuse violence. Tous trois écoutaient, attendant que le rideau de
brumes se levât. Le soleil montait rapidement au-dessus de l'horizon, et
ses premiers rayons n'allaient pas tarder à pomper ces vapeurs.
«Eh bien? demanda Michel Strogoff.
--Les brumes commencent à rouler, frère, répondit Nadia, et le jour les
pénètre déjà.
--Tu ne vois pas encore le niveau du fleuve, sœur?
--Pas encore.
--Un peu de patience, petit père, dit Nicolas. Tout cela va se fondre!
Tiens! voilà le vent qui souffle! Il commence à dissiper ce brouillard.
Les hautes collines de la rive droite montrent déjà leurs rangées
d'arbres! Tout s'en va! Tout s'envole! Les bons rayons du soleil ont
condensé cet amas de brumes! Ah! que c'est beau, mon pauvre aveugle, et
quel malheur pour toi de ne pas pouvoir contempler un tel spectacle!
--Vois-tu un bateau? demanda Michel Strogoff.
--Je n'en vois aucun, répondit Nicolas.
--Regarde bien, ami, sur cette rive et sur la rive opposée, aussi loin
que puisse aller ta vue! Un bateau, une barque, un canot d'écorce!»
Nicolas et Nadia, se retenant aux derniers bouleaux de la falaise,
s'étaient penchés au-dessus du fleuve. Le champ offert à leurs regards
était immense alors. L'Yeniseï, en cet endroit, ne mesure pas moins
d'une verste et demie, et forme deux bras, d'importance inégale, que les
eaux suivaient avec rapidité. Entre ces bras reposent plusieurs îles,
plantées d'aunes, de saules et de peupliers, qui semblaient être autant
de navires verdoyants, ancrés dans le fleuve. Au delà s'étageaient les
hautes collines de la rive orientale, couronnées de forêts dont les
cimes s'empourpraient alors de lumière. En amont et en aval, l'Yeniseï
s'enfuyait à perte de vue. Tout cet admirable panorama s'arrondissait
pour le regard sur un périmètre de cinquante verstes.
Mais, pas une embarcation, ni sur la rive gauche, ni sur la rive droite,
ni à la berge des îles. Toutes avaient été emmenées ou détruites par
ordre. Très-certainement, si les Tartares ne faisaient pas venir du sud
le matériel nécessaire à l'établissement d'un pont de bateaux, leur
marche vers Irkoutsk serait arrêtée pendant un certain temps devant
cette barrière de l'Yeniseï.
«Je me souviens, dit alors Michel Strogoff. Il y a plus haut, aux
dernières maisons de Krasnoiarsk, un petit port d'embarquement. C'est là
que les bacs accostent. Ami, remontons le cours du fleuve, et vois si
quelque barque n'a pas été oubliée sur la rive.»
Nicolas s'élança dans la direction indiquée. Nadia avait pris Michel
Strogoff par la main et le guidait d'un pas rapide. Une barque, un
simple canot assez grand pour porter la kibitka, ou, à son défaut, ceux
qu'elle avait amenés jusqu'ici, et Michel Strogoff n'hésiterait pas à
tenter le passage!
Vingt minutes après, tous trois avaient atteint le petit port
d'embarquement, dont les dernières maisons s'abaissaient au niveau du
fleuve. C'était une sorte de village placé au bas de Krasnoiarsk.
Mais il n'y avait pas une embarcation sur la grève, pas un canot à
l'estacade qui servait d'embarcadère, rien même dont on pût construire
un radeau suffisant pour trois personnes.
Michel Strogoff avait interrogé Nicolas, et celui-ci lui avait fait
cette décourageante réponse que la traversée du fleuve lui semblait être
absolument impraticable.
«Nous passerons,» répondit Michel Strogoff.