isolées, tantôt par groupes. Elles avaient le visage découvert, mais, de
temps en temps, elles ramenaient un voile léger sur leur figure, et on
eût dit qu'un nuage de gaze passait sur tous ces yeux éclatants, comme
une vapeur sur un ciel constellé. Quelques-unes de ces Persanes
portaient en écharpe un baudrier de cuir brodé de perles, auquel pendait
un sachet de forme triangulaire, la pointe en bas, et qu'elles ouvrirent
à un certain moment. De ces sachets, tissus d'un filigrane d'or, elles
tirèrent de longues et étroites bandes de soie écarlate, sur lesquelles
étaient brodés les versets du Koran. Ces bandes, qu'elles tendirent
entre elles, formèrent une ceinture sous laquelle d'autres danseuses se
glissèrent sans interrompre leurs pas, et, en passant devant chaque
verset, suivant le précepte qu'il contenait, ou elles se prosternaient
jusqu'à terre, ou elles s'envolaient par un bond léger, comme pour aller
prendre place parmi les houris du ciel de Mahomet.
Mais, ce qui était remarquable, ce dont fut frappé Alcide Jolivet, c'est
que ces Persanes se montrèrent plutôt indolentes que fougueuses. La
furia leur manquait, et, par le genre de leurs danses comme par
l'exécution, elles rappelaient plutôt les bayadères calmes et décentes
de l'Inde que les aimées passionnées de l'Egypte.
Lorsque ce premier divertissement fut achevé, une voix grave se fit
entendre qui disait:
«Regarde de tous tes yeux, regarde!»
L'homme qui répétait les paroles de l'émir, Tartare de haute taille,
était l'exécuteur des hautes œuvres de Féofar-Khan. Il avait pris place
derrière Michel Strogoff et tenait à la main un sabre à large lame
courbe, une de ces lames damassées qui ont été trempées par les célèbres
armuriers de Karschi ou d'Hissar.
Près de lui, des gardes avaient apporté un trépied sur lequel reposait
un réchaud où brûlaient, sans donner aucune fumée, quelques charbons
ardents. La buée légère qui les couronnait n'était due qu'à
l'incinération d'une substance résineuse et aromatique, mélange d'oliban
et de benjoin, que l'on projetait à leur surface.
Cependant, aux Persanes avait immédiatement succédé un autre groupe de
ballerines, de race très-différente, que Michel Strogoff reconnut
aussitôt.
Et il faut croire que les deux journalistes les reconnaissaient aussi,
car Harry Blount dit à son confrère:
«Ce sont les tsiganes de Nijni-Novgorod!
--Elles-mêmes! s'écria Alcide Jolivet. J'imagine que leurs yeux doivent
rapporter à ces espionnes plus d'argent que leurs jambes!»
En en faisant des agents au service de l'émir, Alcide Jolivet, on le
sait, ne se trompait pas.
Au premier rang des tsiganes figurait Sangarre, dans son superbe costume
étrange et pittoresque, qui rehaussait encore sa beauté.
Sangarre ne dansa pas, mais elle se posa comme une mime au milieu de ses
ballerines, dont les pas fantaisistes tenaient de tous ces pays que leur
race parcourt en Europe, de la Bohême, de l'Égypte, de l'Italie, de
l'Espagne. Elles s'animaient au bruit des cymbales qui cliquetaient à
leurs bras, et aux ronflements des «daïrés», sorte de tambours de
basque, dont leurs doigts éraillaient la peau stridente.
Sangarre, tenant un de ces daïrés qui frémissait entre ses mains,
excitait cette troupe de véritables corybantes.
Alors s'avança un tsigane, âgé de quinze ans au plus. Il tenait à la
main une doutare, dont il faisait vibrer les deux cordes par un simple
glissement de ses ongles. Il chanta. Pendant le couplet de cette chanson
d'un rhythme très-bizarre, une danseuse vint se placer près de lui et
demeura immobile, l'écoutant; mais chaque fois que le refrain revenait
aux lèvres du jeune chanteur, elle reprenait sa danse interrompue,
secouant près de lui son daïré et l'étourdissant du cliquetis de ses
crotales.
Puis, après le dernier refrain, les ballerines enlacèrent le tsigane
dans les mille replis de leurs danses.
En ce moment, une pluie d'or tomba des mains de l'émir et de ses alliés,
des mains de leurs officiers de tous grades et, au bruit des piécettes
qui frappaient les cymbales des danseuses, se mêlaient encore les
derniers murmures des doutares et des tambourins.
«Prodigues comme des pillards!» dit Alcide Jolivet à l'oreille de son
compagnon.
Et c'était bien l'argent volé, en effet, qui tombait à flots, car, avec
les tomans et les sequins tartares, pleuvaient aussi les ducats et les
roubles moscovites.
Puis le silence se fit un instant, et la voix de l'exécuteur, posant sa
main sur l'épaule de Michel Strogoff, redit ces paroles, que leur
répétition rendait de plus en plus sinistres:
«Regarde de tous tes yeux, regarde!»
Mais, cette fois, Alcide Jolivet observa que l'exécuteur ne tenait plus
son sabre nu à la main.
Cependant, le soleil s'abaissait déjà au-dessous de l'horizon. Une
demi-obscurité commençait à envahir les arrière-plans de la campagne. La
masse des cèdres et des pins se faisait de plus en plus noire, et les
eaux du Tom, obscurcies au lointain, se confondaient dans les premières
brumes. L'ombre ne pouvait tarder à se glisser jusqu'au plateau qui
dominait la ville.
Mais, en cet instant, plusieurs centaines d'esclaves, portant des
torches enflammées, envahirent la place. Entraînées par Sangarre,
tsiganes et Persanes réapparurent devant le trône de l'émir et firent
valoir, par le contraste, leurs danses de genres si divers. Les
instruments de l'orchestre tartare se déchaînèrent dans une harmonie
plus sauvage, accompagnée des cris gutturaux des chanteurs. Les
cerfs-volants, qui avaient été ramenés à terre, reprirent leur vol,
enlevant toute une constellation de lanternes multicolores, et, sous la
brise plus fraîche, leurs harpes vibrèrent avec plus d'intensité au
milieu de cette illumination aérienne.
Puis, un escadron de Tartares, dans leur uniforme de guerre, vint se
mêler aux danses, dont la furia allait croissant, et alors commença une
fantasia pédestre, qui produisit le plus étrange effet.
Ces soldats, armés de sabres nus et de longs pistolets, tout en
exécutant une sorte de voltige, firent retentir l'air de détonations
éclatantes, de mousquetades continues qui se détachaient sur le
roulement des tambourins, le ronflement des daïrés, le grincement des
doutares. Leurs armes, chargées d'une poudre colorée, à la mode
chinoise, par quelque ingrédient métallique, lançaient de longs jets
rouges, verts, bleus, et on eût dit alors que tous ces groupes
s'agitaient au milieu d'un feu d'artifice. Par certains côtés, ce
divertissement rappelait la cybistique des anciens, sorte de danse
militaire dont les coryphées manœuvraient au milieu de pointes d'épée
et de poignards, et il est possible que la tradition en ait été léguée
aux peuples de l'Asie centrale; mais cette cybistique tartare était
rendue plus bizarre encore par ces feux de couleurs qui serpentaient
au-dessus des ballerines, dont tout le paillon se piquait de points
ignés. C'était comme un kaléidoscope d'étincelles, dont les combinaisons
se variaient à l'infini à chaque mouvement des danseuses.
Si blasé que dût être un journaliste parisien sur ces effets que la mise
en scène moderne a portés loin. Alcide Jolivet ne put retenir un léger
mouvement de tête qui, entre le boulevard Montmartre et la Madeleine,
eut voulu dire: «Pas mal! pas mal!»
Puis, soudain, comme à un signal, tous les feux de la fantasia
s'éteignirent, les danses cessèrent, les ballerines disparurent. La
cérémonie était terminée, et les torches seulement éclairaient ce
plateau, quelques instants auparavant si plein de lumières.
Sur un signe de l'émir, Michel Strogoff fut amené au milieu de la place.
«Blount, dit Alcide Jolivet a son compagnon, est-ce que vous tenez à
voir la fin de tout cela?
--Pas le moins du monde, répondit Henry Blount.
--Vos lecteurs du _Daily-Telegraph_ ne sont pas friands, je l'espère,
des détails d'une exécution à la mode tartare?
--Pas plus que votre cousine.
--Pauvre garçon! ajouta Alcide Jolivet, en regardant Michel Strogoff. Le
vaillant soldat eût mérité de tomber sur le champ de bataille!
--Pouvons-nous faire quelque chose pour le sauver? dit Harry Blount.
--Nous ne pouvons rien.»
Les deux journalistes se rappelaient la conduite généreuse de Michel
Strogoff envers eux, ils savaient maintenant par quelles épreuves,
esclave de son devoir, il avait dû passer, et, au milieu de ces
Tartares, auxquels toute pitié est inconnue, ils ne pouvaient rien pour
lui!
Peu désireux d'assister au supplice réservé à cet infortuné, ils
rentrèrent donc dans la ville.
Une heure plus tard, ils couraient sur la route d'Irkoutsk, et c'était
parmi les Russes qu'ils allaient tenter de suivre ce qu'Alcide Jolivet
appelait par anticipation «la campagne de la revanche».
Cependant, Michel Strogoff était debout, ayant le regard hautain pour
l'émir, méprisant pour Ivan Ogareff. Il s'attendait à mourir, et,
cependant, on eût vainement cherché en lui un symptôme de faiblesse.
Les spectateurs, restés aux abords de la place, ainsi que l'état-major
de Féofar-Khan, pour lesquels ce supplice n'était qu'un attrait de plus,
attendaient que l'exécution fût accomplie. Puis, sa curiosité assouvie,
toute cette horde sauvage irait se plonger dans l'ivresse.
L'émir fit un geste. Michel Strogoff, poussé par les gardes, s'approcha
de la terrasse, et alors, dans cette langue tartare qu'il comprenait,
Féofar lui dit:
«Tu es venu pour voir, espion des Russes. Tu as vu pour la dernière
fois. Dans un instant, tes yeux seront à jamais fermés à la lumière!»
Ce n'était pas de mort, mais de cécité, qu'allait être frappé Michel
Strogoff. Perte de la vue, plus terrible peut-être que la perte de la
vie! La malheureux était condamné à être aveuglé.
Cependant, en entendant la peine prononcée par l'émir, Michel Strogoff
ne faiblit pas. Il demeura impassible, les yeux grands ouverts, comme
s'il eût voulu concentrer toute sa vie dans un dernier regard. Supplier
ces hommes féroces, c'était inutile, et, d'ailleurs, indigne de lui. Il
n'y songea même pas. Toute sa pensée se condensa sur sa mission
irrévocablement manquée, sur sa mère, sur Nadia, qu'il ne reverrait
plus! Mais il ne laissa rien paraîtra de l'émotion qu'il ressentait.
Puis, le sentiment d'une vengeance à accomplir quand même envahit tout
son être. Il se retourna vers Ivan Ogareff.
«Ivan, dit-il d'une voix menaçante, Ivan le traître, la dernière menace
de mes yeux sera pour toi!»
Ivan Ogareff haussa les épaules.
Mais Michel Strogoff se trompait. Ce n'était pas en regardant Ivan
Ogareff que ses yeux allaient pour jamais s'éteindre.
Marfa Strogoff venait de se dresser devant lui.
«Ma mère! s'écria-t-il. Oui! oui! à toi mon suprême regard, et non à ce
misérable! Reste là, devant moi! Que je voie encore ta figure
bien-aimée! Que mes yeux se ferment en te regardant!....»
La vieille Sibérienne, sans prononcer une parole, s'avançait....
«Chassez cette femme!» dit Ivan Ogareff.
Deux soldats repoussèrent Marfa Strogoff. Elle recula, mais resta
debout, a quelques pas de son fils.
L'exécuteur parut. Cette fois, il tenait son sabre nu à la main, et ce
sabre, chauffé à blanc, il venait de le retirer du réchaud où brûlaient
les charbons parfumés.
Michel Strogoff allait être aveuglé suivant la coutume tartare, avec une
lame ardente, passée devant ses yeux!
Michel Strogoff ne chercha pas a résister. Plus rien n'existait à ses
yeux que sa mère, qu'il dévorait alors du regard! Toute sa vie était
dans cette dernière vision!
Marfa Strogoff, l'œil démesurément ouvert, les bras tendus vers lui, le
regardait!...
La lame incandescente passa devant les yeux de Michel Strogoff.
Un cri de désespoir retentit. La vieille Marfa tomba inanimée sur le
sol!
Michel Strogoff était aveugle.
Ses ordres exécutés, l'émir se retira avec toute sa maison. Il ne resta
bientôt plus sur cette place qu'Ivan Ogareff et les porteurs de torches.
Le misérable voulait-il donc insulter encore sa victime, et, après
l'exécuteur, lui porter le dernier coup?
Ivan Ogareff s'approcha lentement de Michel Strogoff, qui le sentit
venir et se redressa.
Ivan Ogareff tira de sa poche la lettre impériale, il l'ouvrit, et, par
une suprême ironie, il la plaça devant les yeux éteints du courrier du
czar, disant:
«Lis, maintenant, Michel Strogoff, lis, et va redire à Irkoutsk ce que
tu auras lu! Le vrai courrier du czar, c'est Ivan Ogareff!»
Cela dit, le traître serra la lettre sur sa poitrine. Puis, sans se
retourner, il quitta la place, et les porteurs de torches le suivirent.
Michel Strogoff resta seul, a quelques pas de sa mère, inanimée,
peut-être morte.
Ou entendait au loin les cris, les chants, tous les bruits de l'orgie.
Tomsk, illuminée, brillait comme une ville en fête.
Michel Strogoff prêta l'oreille. La place était silencieuse et déserte.
Il se traîna, en tâtonnant, vers l'endroit où sa mère était tombée. Il
la trouva de la main, il se courba sur elle, il approcha sa figure de la
sienne, il écouta les battements de son cœur. Puis, on eût dit qu'il
lui parlait tout bas.
La vieille Marfa vivait-elle encore, et entendit-elle ce que lui dit son
fils?
En tout cas, elle ne fit pas un mouvement.
Michel Strogoff baisa son front et ses cheveux blancs. Puis, il se
releva, et, tâtant du pied, cherchant à tendre ses mains pour se guider,
il marcha peu à peu vers l'extrémité de la place.
Soudain, Nadia parut.
Elle alla droit a son compagnon. Un poignard qu'elle tenait servit à
couper les cordes qui attachaient les bras de Michel Strogoff.
Celui-ci, aveugle, ne savait qui le déliait, car Nadia n'avait pas
prononcé une parole.
Mais cela fait:
«Frère! dit-elle.
--Nadia! murmura Michel Strogoff, Nadia!
--Viens! frère, répondit Nadia. Mes yeux seront tes yeux désormais, et
c'est moi qui te conduirai à Irkoutsk!»
CHAPITRE VI
UN AMI DE GRANDE ROUTE.
Une demi-heure après, Michel Strogoff et Nadia avaient quitté Tomsk.
Un certain nombre de prisonniers, cette nuit-là, purent aussi échapper
aux Tartares, car officiers ou soldats, tous plus ou moins abrutis,
s'étaient, inconsciemment relâchés de la surveillance sévère qu'ils
avaient maintenue jusqu'alors, soit au camp de Zabédiero, soit pendant
la marche des convois. Nadia, après avoir été emmenée tout d'abord avec
les autres prisonniers, avait donc pu fuir et revenir au plateau, au
moment où Michel Strogoff était conduit devant l'émir.
La, mêlée à la foule, elle avait tout vu. Pas un cri ne lui échappa
lorsque la lame, chauffée à blanc, passa devant les yeux de son
compagnon. Elle eut la force de rester immobile et muette. Une
providentielle inspiration lui dit de se réserver, libre encore, pour
guider le fils de Marfa Strogoff au but qu'il avait juré d'atteindre.
Son cœur, un moment, cessa de battre, lorsque la vieille Sibérienne
tomba inanimée, mais une pensée lui rendit toute son énergie.
«Je serai le chien de l'aveugle!» se dit-elle.
Après le départ d'Ivan Ogareff, Nadia s'était dissimulée dans l'ombre.
Elle avait attendu que la foule eût quitté le plateau. Michel Strogoff,
abandonné comme un misérable être dont on ne doit plus rien craindre,
était seul. Elle le vit se traîner jusqu'à sa mère, se courber sur elle,
la baiser au front, puis se relever, tâtonner pour fuir...
Quelques instants plus tard, elle et lui, la main dans la main, avaient
descendu le talus escarpé, et, après avoir suivi les berges du Tom
jusqu'à l'extrémité de la ville, ils franchissaient heureusement une
brèche de l'enceinte.
La route d'Irkoutsk était la seule qui s'enfonçât dans l'est, il n'y
avait pas à se tromper. Nadia entraîna rapidement Michel Strogoff. Il
était possible que dès le lendemain, après quelques heures d'orgie, les
éclaireurs de l'émir, se jetant de nouveau sur la steppe, coupassent
toute communication. Il importait donc de les devancer, d'atteindre
avant eux Krasnoiarsk, que cinq cents verstes (533 kilomètres)
séparaient de Tomsk, enfin de ne quitter que le plus tard possible la
grande route. Se lancer hors du chemin tracé, c'était l'incertain,
l'inconnu, c'était la mort à bref délai.
Comment Nadia put-elle supporter les fatigues de cette nuit du 16 au 17
août? Comment trouva-t-elle la force physique nécessaire à fournir une
si longue étape? Comment ses pieds, saignant d'une marche forcée,
purent-ils la porter jusque-là? c'est presque incompréhensible. Mais il
n'en est pas moins vrai que le lendemain matin, douze heures après leur
départ de Tomsk, Michel Strogoff et elle atteignaient le bourg de
Sémilowskoë, après une course de cinquante verstes.
Michel Strogoff n'avait pas prononcé une seule parole. Ce n'était pas
Nadia qui tenait sa main, ce fut lui qui tint celle de sa compagne
pendant toute cette nuit; mais, grâce à cette main qui le guidait rien
que par ses frémissements, il avait marché avec son allure ordinaire.
Sémilowskoë était presque entièrement abandonnée. Les habitants,
redoutant les Tartares, avaient fui dans la province d'Yeniseisk. A
peine deux ou trois maisons étaient elles encore occupées. Tout ce que
la ville contenait d'utile ou de précieux avait été enlevé sur des
charrettes.
Cependant, Nadia était dans la nécessité de faire là une halte de
quelques heures. Il leur fallait à tous deux nourriture et repos.
La jeune fille conduisit donc son compagnon à l'extrémité de la
bourgade. Une maison vide, la porte ouverte, était là. Ils y entrèrent.
Un mauvais banc de bois se trouvait au milieu de la chambre; près de ce
haut poêle commun à toutes les demeures sibériennes. Ils s'y assirent.
Nadia regarda alors bien en face son compagnon aveugle, et comme elle ne
l'avait jamais regardé jusqu'alors. Il y avait plus que de la
reconnaissance, plus que de la pitié dans son regard. Si Michel Strogoff
avait pu la voir, il aurait lu dans ce beau regard désolé l'expression
d'un dévouement et d'une tendresse infinis.
Les paupières de l'aveugle, rougies par la lame incandescente,
recouvraient à demi ses yeux, absolument secs. La sclérotique en était
légèrement plissée et comme raccornie, la pupille singulièrement
agrandie; l'iris semblait d'un bleu plus foncé qu'il n'était auparavant;
les cils et les sourcils étaient en partie brûlés; mais, en apparence du
moins, le regard si pénétrant du jeune homme ne semblait avoir subi
aucun changement. S'il n'y voyait plus, si sa cécité était complète,
c'est que la sensibilité de la rétine et du nerf optique avait été
radicalement détruite par l'ardente chaleur de l'acier.
En ce moment, Michel Strogoff étendit les mains. «Tu es là, Nadia?
demanda-t-il.
--Oui, répondit la jeune fille, je suis près de toi, et je ne te
quitterai plus, Michel.»
A son nom, prononcé par Nadia pour la première fois, Michel Strogoff
tressaillit. Il comprit que sa compagne savait tout, ce qu'il était,
quels liens l'unissaient à la vieille Marfa.
«Nadia, reprit-il, il va falloir nous séparer!
--Nous séparer? Pourquoi cela, Michel?
--Je ne veux pas être un obstacle à ton voyage! Ton père t'attend à
Irkoutsk! Il faut que tu rejoignes ton père!
--Mon père me maudirait, Michel, si je t'abandonnais, après ce que tu as
fait pour moi!
--Nadia! Nadia! répondit Michel Strogoff, en pressant la main que la
jeune fille avait posée sur la sienne, tu ne dois penser qu'à ton père!
--Michel, reprit Nadia, tu as plus besoin de moi que mon père! Dois-tu
donc renoncer à aller à Irkoutsk?
--Jamais! s'écria Michel Strogoff d'un ton qui montrait qu'il n'avait
rien perdu de son énergie.
--Cependant, tu n'as plus cette lettre!....
--Cette lettre qu'Ivan Ogareff m'a volée!... Eh bien! je saurai m'en
passer, Nadia! Ils m'ont traité comme un espion! J'agirai comme un
espion! J'irai dire à Irkoutsk tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai
entendu, et, j'en jure par la Dieu vivant! le traître me retrouvera un
jour face à face! Mais il faut que j'arrive avant lui à Irkoutsk.
--Et tu parles de nous séparer, Michel?
--Nadia, les misérables m'ont tout pris!
--Il me reste quelques roubles, et mes yeux! Je puis y voir pour toi,
Michel, et te conduire là où tu ne peux plus aller seul!
--Et comment irons-nous?
--A pied.
--Et comment vivrons-nous?
--En mendiant.
--Partons, Nadia!
--Viens, Michel.»
Les deux jeunes gens ne se donnaient plus le nom de frère et de sœur.
Dans leur misère commune, ils se sentaient plus étroitement unis encore
l'un à l'autre. Tous deux quittèrent la maison, après avoir pris une
heure de repos. Nadia, courant les rues de la bourgade, s'était procuré
quelques morceaux de «tchorne-khleb», sorte de pain fait avec de l'orge,
et un peu de cet hydromel connu sous le nom de «méod» en Russie. Cela ne
lui avait rien coûté, car elle avait commencé son métier de mendiante.
Ce pain et cet hydromel avaient, tant bien que mal, apaisé la faim et la
soif de Michel Strogoff. Nadia lui avait réservé la plus grande portion
de cette insuffisante nourriture. Il mangeait les morceaux de pain que
sa compagne lui présentait l'un après l'autre. Il buvait à la gourde
qu'elle portait à ses lèvres.
«Manges-tu, Nadia? lui demanda-t-il à plusieurs reprises.
--Oui, Michel,» répondit toujours la jeune fille, qui se contentait des
restes de son compagnon.
Michel et Nadia quittèrent Sémilowskoë et reprirent cette pénible route
d'Irkoutsk. La jeune fille résistait énergiquement à la fatigue. Si
Michel Strogoff l'eût vue, peut-être n'aurait-il pas eu le courage
d'aller plus loin. Mais Nadia ne se plaignait pas, et Michel Strogoff,
n'entendant pas un soupir, marchait avec une hâte qu'il n'était pas
maître de réprimer. Et pourquoi? Pouvait-il donc espérer de devancer
encore les Tartares? Il était à pied, sans argent, il était aveugle, et
si Nadia, son seul guide, venait à lui manquer, il n'aurait plus qu'à se
coucher sur un des côtés de la route et à y mourir misérablement! Mais
enfin, si, à force d'énergie, il arrivait à Krasnoiarsk, tout n'était
peut-être pas perdu, puisque le gouverneur, auquel il se ferait
connaître, n'hésiterait pas à lui donner les moyens d'atteindre
Irkoutsk.
Michel Strogoff allait donc, parlant peu, absorbé dans ses pensées. Il
tenait la main de Nadia. Tous deux étaient en communication incessante.
Il leur semblait qu'ils n'avaient plus besoin de la parole pour échanger
leurs pensées. De temps en temps, Michel Strogoff disait:
«Parle-moi, Nadia.
--A quoi bon, Michel? Nous pensons ensemble!» répondait la jeune fille,
et elle faisait en sorte que sa voix ne décelât aucune fatigue.
Mais quelquefois, comme si son cœur eût cessé de battre un instant, ses
jambes fléchissaient, son pas se ralentissait, son bras se tendait, elle
restait en arrière. Michel Strogoff s'arrêtait alors, il fixait ses yeux
sur la pauvre fille, comme s'il eût essayé de l'apercevoir à travers
cette ombre qu'il portait en lui. Sa poitrine se gonflait; puis,
soutenant plus vivement sa compagne, il reprenait sa marche en avant.
Cependant, au milieu de toutes ces misères sans trêve, ce jour-là, une
circonstance heureuse allait se produire, qui devait leur épargner bien
des fatigues à tous les deux.
Ils avaient quitté Sémilowskoë depuis deux heures environ, lorsque
Michel Strogoff s'arrêta.
«La route est déserte? demanda-t-il.
--Absolument déserte, répondit Nadia.
--Est-ce que tu n'entends pas quelque bruit en arrière?
--En effet.
--Si ce sont les Tartares, il faut nous cacher. Regarde bien.
--Attends, Michel!» répondit Nadia en remontant le chemin, qui se
coudait à quelques pas sur la droite.
Michel Strogoff resta un instant seul, tendant l'oreille.
Nadia revint presque aussitôt et dit:
«C'est une charrette. Un jeune homme la conduit.
--Il est seul?
--Seul.»
Michel Strogoff hésita un instant. Devait-il se cacher? Devait-il, au
contraire, tenter la chance de trouver place dans ce véhicule, sinon
pour lui, du moins pour elle? Lui, il se contenterait de s'appuyer d'une
main à la charrette, il la pousserait au besoin, car ses jambes
n'étaient pas près de lui manquer, mais il sentait bien que Nadia,
traînée à pied depuis le passage de l'Obi, c'est-à-dire depuis plus de
huit jours, était à bout de forces.
Il attendit.
La charrette arriva bientôt au tournant de la route.
C'était un véhicule fort délabré, pouvant à la rigueur contenir trois
personnes, ce qu'on appelle dans le pays une kibitka.