Avouez que nous devons une réparation à notre compagnon de route!
Korpanoff ou Strogoff se valent! Belle revanche de l'affaire d'Ichim!
--Oui, revanche, en effet, répondit Harry Blount, mais Strogoff est un
homme mort. Dans son intérêt, il aurait peut-être mieux fait de ne pas
se souvenir encore!
--Et de laisser périr sa mère sous le knout!
--Croyez-vous qu'il lui ait fait un meilleur sort par son emportement, à
elle et à sa sœur?
--Je ne crois rien, je ne sais rien, répondit Alcide Jolivet, si ce
n'est que je n'aurais pas mieux fait à sa place! Quelle balafre! Eh! que
diable! Il faut bien bouillir quelquefois! Dieu nous aurait mis de l'eau
dans les veines et non du sang, s'il nous eût voulus toujours et partout
imperturbables!
--Joli incident pour une chronique! dit Harry Blount. Si Ivan Ogareff
voulait seulement nous communiquer cette lettre!...»
Cette lettre, Ivan Ogareff, après avoir étanché le sang qui lui couvrait
le visage, en avait brisé le cachet. Il la lut et la relut longuement,
comme s'il eût voulu se bien pénétrer de tout ce qu'elle contenait.
Puis, après avoir donné ses ordres pour que Michel Strogoff, étroitement
garrotté, fût dirigé sur Tomsk avec les autres prisonniers, il prit le
commandement des troupes campées à Zabédiero, et, au bruit assourdissant
des tambours et des trompettes, il se dirigea vers la ville, où
l'attendait l'émir.
CHAPITRE IV
L'ENTRÉE TRIOMPHALE.
Tomsk, fondée en 1604, presque au cœur des provinces sibériennes, est
l'une des plus importantes villes de la Russie asiatique. Tobolsk,
située au-dessus du soixantième parallèle, Irkoutsk, bâtie au delà du
centième méridien, ont vu Tomsk s'accroître à leurs dépens.
Et cependant Tomsk, on l'a dit, n'est pas la capitale de cette
importante province. C'est à Omsk que résident le gouverneur général de
la province et le monde officiel. Mais Tomsk est la plus considérable
ville de ce territoire qui confine aux monts Altaï, c'est-à-dire à la
frontière chinoise du pays des Khalkas. Sur les pentes de ces montagnes
roulent incessamment jusque dans la vallée du Tom le platine, l'or,
l'argent, le cuivre, le plomb aurifère. Le pays étant riche, la ville
l'est aussi, car elle est au centre d'exploitations fructueuses. Aussi,
le luxe de ses maisons, de ses ameublements, de ses équipages, peut-il
rivaliser avec celui des grandes capitales de l'Europe. C'est une cité
de millionnaires, enrichis par le pic et la pioche, et, si elle n'a pas
l'honneur de servir de résidence au représentant du czar, elle s'en
console en comptant au premier rang de ses notables le chef des
marchands de la ville, principal concessionnaire des mines du
gouvernement impérial.
Autrefois, Tomsk passait pour être située à l'extrémité du monde.
Voulait-on s'y rendre, c'était tout un voyage à faire. Maintenant, ce
n'est plus qu'une simple promenade, lorsque la route n'est pas foulée
par le pied des envahisseurs. Bientôt même sera construit le chemin de
fer qui doit la relier à Perm en traversant la chaîne de l'Oural.
Tomsk est-elle une jolie ville? Il faut convenir que les voyageurs ne
sont pas d'accord à cet égard. Mme de Bourboulon, qui y a demeuré
quelques jours pendant son voyage de Shang-Haï à Moscou, en fait une
localité peu pittoresque. A s'en rapporter à sa description, ce n'est
qu'une ville insignifiante, avec de vieilles maisons de pierre et de
brique, des rues fort étroites et bien différentes de celles qui percent
ordinairement les grandes cités sibériennes, de sales quartiers où
s'entassent plus particulièrement les Tartares, et dans laquelle
pullulent de tranquilles ivrognes, «dont l'ivresse elle-même est
apathique, comme chez tous les peuples du Nord!»
Le voyageur Henri Russel-Killough, lui, est absolument affirmatif dans
son admiration pour Tomsk. Cela tient-il à ce qu'il a vu en plein hiver,
sous son manteau de neige, cette ville, que Mme de Bourboulon n'a
visitée que pendant l'été? Cela est possible et confirmerait cette
opinion que certains pays froids ne peuvent être appréciés que dans la
saison froide, comme certains pays chauds dans la saison chaude.
Quoi qu'il en soit, M. Russel-Killough dit positivement que Tomsk est
non-seulement la plus jolie ville de la Sibérie, mais encore une des
plus jolies villes du monde, avec ses maisons à colonnades et à
péristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et régulières, et ses
quinze magnifiques églises que reflètent les eaux du Tom, plus large
qu'aucune rivière de France.
La vérité est entre les deux opinions. Tomsk, qui compte vingt-cinq
mille habitants, est pittoresquement étagée sur une longue colline dont
l'escarpement est assez raide.
Mais la plus jolie ville du monde en devient la plus laide, lorsque les
envahisseurs l'occupent. Qui eût voulu l'admirer à cette époque?
Défendue par quelques bataillons de Cosaques à pied qui y résident en
permanence, elle n'avait pu résister à l'attaque des colonnes de l'émir.
Une certaine partie de sa population, qui est d'origine tartare, n'avait
point fait mauvais accueil à ces hordes, tartares comme elle, et, pour
le moment, Tomsk ne semblait guère être ni plus russe ni plus sibérienne
que si elle eût été transportée au centre des khanats de Khokhand ou de
Boukhara.
C'était à Tomsk que l'émir allait recevoir ses troupes victorieuses. Une
fête avec chants, danses et fantasias, et suivie de quelque bruyante
orgie, devait être donnée en leur honneur.
Le théâtre choisi pour cette cérémonie, réglée suivant le goût
asiatique, était un vaste plateau situé sur une portion de la colline
qui domine d'une centaine de pieds le cours du Tom. Tout cet horizon,
avec sa longue perspective de maisons élégantes et d'églises aux
coupoles ventrues, les nombreux méandres du fleuve, les arrière-plans de
forêts noyés dans la brume chaude, tenait dans un admirable cadre de
verdure, que lui faisaient quelques superbes groupes de pins et de
cèdres gigantesques.
A la gauche du plateau, une sorte d'éblouissant décor représentant un
palais d'une architecture bizarre--quelque spécimen sans doute de ces
monuments boukhariens, semi-mauresques, semi-tartares--avait été
provisoirement élevé sur de larges terrasses. Au-dessus de ce palais, à
la pointe des minarets qui le hérissaient de toutes parts, entre les
hautes branches des arbres dont le plateau était ombragé, des cigognes
apprivoisées, venues de Boukhara avec l'armée tartare, tourbillonnaient
par centaines.
Ces terrasses avaient été réservées à la cour de l'émir, aux khans ses
alliés, aux grands dignitaires des khanats et aux harems de chacun de
ces souverains du Turkestan.
De ces sultanes, qui ne sont pour la plupart que des esclaves achetées
sur les marchés de la Transcaucasie et de la Perse, les unes avaient le
visage découvert, les autres portaient un voile qui les dérobait au
regard. Toutes étaient vêtues avec un luxe extrême. D'élégantes
pelisses, dont les manches relevées en arrière se rattachaient à la
façon du pouf européen, laissaient voir leurs bras nus, chargés de
bracelets réunis par des chaînes de pierres précieuses, et leurs petites
mains, dont les doigts étaient teints aux ongles du suc du «henneh». Au
moindre mouvement de ces pelisses, les unes en étoffes de soie,
comparables pour la finesse à des toiles d'araignée, les autres faites
d'un souple «aladja», qui est un tissu de coton à rayures étroites, il
se produisait ce frou-frou si agréable aux oreilles des Orientaux. Sous
ce premier vêtement chatoyaient des jupes de brocart, recouvrant le
pantalon de soie qui se rattachait un peu au-dessus de fines bottes,
gracieusement échancrées et brodées de perles. De celles de ces femmes
qu'aucun voile ne cachait, on eût admiré les longues nattes s'échappant
de turbans aux couleurs variées, les yeux admirables, les dents
magnifiques, le teint éblouissant, relevé encore par la noirceur de
leurs sourcils que reliait un léger trait tracé au collyre, et par
l'estompe de leurs paupières, touchées d'un peu de plombagine.
Au pied des terrasses abritées sous les étendards et les oriflammes,
veillaient les gardes particuliers de l'émir, double sabre recourbé au
flanc, poignard à la ceinture, lance longue de dix pieds au poing.
Quelques-uns de ces Tartares portaient des bâtons blancs, d'autres
d'énormes hallebardes, ornées de houppes faites de fils d'argent et
d'or.
Tout autour, jusqu'aux arrière-plans de ce vaste plateau, sur les talus
escarpés dont le Tom baignait la base, se massait une foule cosmopolite,
composée de tous les éléments indigènes de l'Asie centrale. Les Usbecks
étaient là avec leurs grands bonnets de peau de brebis noire, leur barbe
rouge, leurs yeux gris, leur «arkalouk», sorte de tunique taillée à la
mode tartare. Là se pressaient des Turcomans, revêtus du costume
national, large pantalon de couleur voyante avec veste et manteau tissus
de poil de chameau, bonnets rouges coniques ou évasés, hautes bottes en
cuir de Russie, le briquet et le couteau suspendus à la taille par une
lanière; là, près de leurs maîtres, se montraient ces femmes turcomanes,
aux cheveux allongés par des ganses en poils de chèvre, la chemise
ouverte sous le «djouba», rayé de bleu, de pourpre, de vert, les jambes
lacées de bandelettes coloriées qui se croisaient jusqu'à leur socque de
cuir. Là aussi,--comme si toutes les populations de la frontière
russo-chinoise se fussent levées à la voix de l'émir,--on voyait des
Mandchoux, rasés au front et aux tempes, cheveux nattés, robes longues,
ceinture serrant la taille sur une chemise de soie, bonnets ovales de
satin cerise à bordure noire et frange rouge; puis, avec eux,
d'admirables types de ces femmes de la Mandchourie, coquettement
coiffées de fleurs artificielles que maintenaient des épingles d'or et
des papillons délicatement posés sur leurs cheveux noirs. Enfin des
Mongols, des Boukhariens, des Persans, des Chinois du Turkestan
complétaient cette foule conviée à la fête tartare.
Seuls, les Sibériens manquaient à cette réception des envahisseurs. Ceux
qui n'avaient pu fuir étaient confinés dans leurs maisons, avec la
crainte du pillage que Féofar-Khan allait peut-être ordonner, pour
terminer dignement cette cérémonie triomphale.
Ce fut à quatre heures seulement que l'émir fit son entrée sur la place,
au bruit des fanfares, des coups de tam-tam, des décharges d'artillerie
et de mousqueterie.
Féofar montait son cheval favori, qui portait sur la tête une aigrette
de diamant. L'émir avait conservé son costume de guerre. A ses côtés
marchaient les khans de Khokhand et de Koundouze, les grands dignitaires
des khanats, et il était accompagné d'un nombreux état-major.
A ce moment apparut sur la terrasse la première des femmes de Féofar, la
reine, si cette qualification pouvait être donnée aux sultanes des États
de Boukharie. Mais, reine ou esclave, cette femme, d'origine persane,
était admirablement belle. Contrairement à la coutume mahométane et par
un caprice de l'émir sans doute, elle avait le visage découvert. Sa
chevelure, divisée en quatre nattes, caressait ses épaules éblouissantes
de blancheur, à peine couvertes d'un voile de soie lamé d'or qui se
rajustait en arrière à un bonnet constellé de gemmes du plus haut prix.
Sous sa jupe de soie bleue, à larges rayures plus foncées, tombait le
«zir-djameh» en gaze de soie, et, au-dessus de sa ceinture, se
chiffonnait le «pirahn», chemise de même tissu, qui s'échancrait
gracieusement en remontant vers son cou. Mais, depuis sa tête jusqu'à
ses pieds, chaussés de pantoufles persanes, telle était la profusion des
bijoux, tomans d'or enfilés de fils d'argent, chapelets de turquoises,
«firouzehs» tirés des célèbres mines d'Elbourz, colliers de cornalines,
d'agates, d'émeraudes, d'opales et de saphirs, que son corsage et sa
jupe semblaient être tissus de pierres précieuses. Quant aux milliers de
diamants qui étincelaient à son cou, à ses bras, à ses mains, à sa
ceinture, à ses pieds, des millions de roubles n'en eussent pas payé la
valeur, et, à l'intensité des feux qu'ils jetaient, on eût pu croire
que, au centre de chacun d'eux, quelque courant allumait un arc
voltaïque fait d'un rayon de soleil.
L'émir et les khans mirent pied à terre, ainsi que les dignitaires qui
leur faisaient cortège. Tous prirent place sous une tente magnifique,
élevée au centre de la première terrasse. Devant la tente, comme
toujours, le Koran était déposé sur la table sacrée.
Le lieutenant de Féofar ne se fit pas attendre, et avant cinq heures,
d'éclatantes fanfares annoncèrent son arrivée.
Ivan Ogareff,--le Balafré, comme on le nommait déjà,--portant, cette
fois, l'uniforme d'officier tartare, arriva à cheval devant la tente de
l'émir. Il était accompagné d'une partie des soldats du camp de
Zabédiero, qui se rangèrent sur les côtés de la place, au milieu de
laquelle il ne resta plus que l'espace réservé aux divertissements. On
voyait un large stigmate qui coupait obliquement la figure du traître.
Ivan Ogareff présenta à l'émir ses principaux officiers, et Féofar-Khan,
sans se départir de la froideur qui faisait le fond de sa dignité, les
accueillit de façon qu'ils fussent satisfaits de son accueil.
Ce fut ainsi du moins que l'interprétèrent Harry Blount et Alcide
Jolivet, les deux inséparables, associés maintenant pour la chasse aux
nouvelles. Après avoir quitté Zabédiero, ils avaient rapidement gagné
Tomsk. Leur projet bien arrêté était de fausser compagnie aux Tartares,
de rejoindre au plus tôt quelque corps russe, et, si cela était
possible, de se jeter avec lui dans Irkoutsk. Ce qu'ils avaient vu de
l'invasion, de ces incendies, de ces pillages, de ces meurtres, les
avait profondément écœurés, et ils avaient hâte d'être dans les rangs
de l'armée sibérienne.
Cependant, Alcide Jolivet avait fait comprendre à son confrère qu'il ne
pouvait quitter Tomsk sans avoir pris quelque crayon de cette entrée
triomphale des troupes tartares,--ne fût-ce que pour satisfaire la
curiosité de sa cousine,--et Harry Blount s'était décidé à rester
pendant quelques heures; mais, le soir même, tous deux devaient
reprendre la route d'Irkoutsk, et, bien montés, ils espéraient devancer
les éclaireurs de l'émir.
Alcide Jolivet et Harry Blount s'étaient donc mêlés à la foule et
regardaient, de manière à ne perdre aucun détail d'une fête qui devait
leur fournir cent bonnes lignes de chronique. Ils admirèrent donc
Féofar-Khan dans sa magnificence, ses femmes, ses officiers, ses gardes,
et toute cette pompe orientale, dont les cérémonies d'Europe ne peuvent
donner aucune idée. Mais ils se détournèrent avec mépris, lorsqu'Ivan
Ogareff se présenta devant l'émir, et ils attendirent, non sans quelque
impatience, que la fête commençât.
«Voyez-vous, mon cher Blount, dit Alcide Jolivet, nous sommes venus trop
tôt, comme de bons bourgeois qui en veulent pour leur argent! Tout cela,
ce n'est qu'un lever de rideau, et il eût été de meilleur goût de
n'arriver que pour le ballet.
--Quel ballet? demanda Harry Blount.
--Le ballet obligatoire, parbleu! Mais je crois que la toile va se
lever.»
Alcide Jolivet parlait comme s'il eût été à l'Opéra, et, tirant sa
lorgnette de son étui, il se prépara à observer en connaisseur «les
premiers sujets de la troupe de Féofar».
Mais une pénible cérémonie allait précéder les divertissements.
En effet, le triomphe du vainqueur ne pouvait être complet sans
l'humiliation publique des vaincus. C'est pourquoi plusieurs centaines
de prisonniers furent amenés sous le fouet des soldats. Ils étaient
destinés à défiler devant Féofar-Khan et ses alliés, avant d'être
entassés avec leurs compagnons dans les prisons de la ville.
Parmi ces prisonniers figurait au premier rang Michel Strogoff.
Conformément aux ordres d'Ivan Ogareff, il était spécialement gardé par
un peloton de soldats. Sa mère et Nadia étaient là aussi.
La vieille Sibérienne, toujours énergique quand il ne s'agissait que
d'elle, avait le visage horriblement pâle. Elle s'attendait à quelque
terrible scène. Ce n'était pas sans raison que son fils avait été
conduit devant l'émir. Aussi tremblait-elle pour lui. Ivan Ogareff,
frappé publiquement de ce knout levé sur elle, n'était pas homme à
pardonner, et sa vengeance serait sans merci. Quelque épouvantable
supplice, familier aux barbares de l'Asie centrale, menaçait
certainement Michel Strogoff. Si Ivan Ogareff l'avait épargné au moment
où ses soldats s'étaient jetés sur lui, c'est parce qu'il savait bien ce
qu'il faisait en le réservant à la justice de l'émir.
D'ailleurs, ni la mère ni le fils n'avaient pu se parler depuis la
funeste scène du camp de Zabédiero. On les avait impitoyablement séparés
l'un de l'autre. Dure aggravation de leurs misères, car c'eût été un
adoucissement pour eux que d'être réunis pendant ces quelques jours de
captivité! Marfa Strogoff aurait voulu demander pardon à son fils de
tout le mal qu'elle lui avait involontairement causé, car elle
s'accusait de n'avoir pu maîtriser ses sentiments maternels! Si elle
avait su se contenir à Omsk, dans cette maison de poste, lorsqu'elle se
trouva face à face avec lui, Michel Strogoff passait sans avoir été
reconnu, et que de malheurs eussent été évités!
Et, de son côté, Michel Strogoff pensait que si sa mère était là, si
Ivan Ogareff l'avait mise en sa présence, c'était pour qu'elle souffrit
de son propre supplice, peut-être aussi parce que quelque épouvantable
mort lui était réservée à elle comme à lui!
Quant à Nadia, elle se demandait ce qu'elle pourrait faire pour les
sauver l'un et l'autre, comment venir en aide au fils et à la mère. Elle
ne savait qu'imaginer, mais elle sentait vaguement qu'elle devait avant
tout éviter d'attirer l'attention sur elle, qu'il fallait se dissimuler,
se faire petite! Peut-être alors pourrait-elle ronger les mailles qui
emprisonnaient le lion. En tout cas, si quelque occasion d'agir lui
était donnée, elle agirait, dût-elle se sacrifier pour le fils de Maria
Strogoff.
Cependant, la plupart des prisonniers venaient de passer devant l'émir,
et, en passant, chacun d'eux avait dû se prosterner, le front dans la
poussière, en signe de servilité. C'était l'esclavage qui commençait par
l'humiliation! Lorsque ces infortunés étaient trop lents à se courber,
la rude main des gardes les jetait violemment à terre.
Alcide Jolivet et son compagnon ne pouvaient assister à un pareil
spectacle sans éprouver une véritable indignation.
«C'est lâche! Partons! dit Alcide Jolivet.
--Non! répondit Harry Blount. Il faut tout voir!
--Tout voir!... Ah! s'écria soudain Alcide Jolivet, en saisissant le
bras de son compagnon.
--Qu'avez-vous? lui demanda celui-ci.
--Regardez, Blount! C'est elle!
--Elle?
--La sœur de notre compagnon de voyage! Seule et prisonnière! Il faut
la sauver....
--Contenez-vous, répondit froidement Harry Blount. Notre intervention en
faveur de cette jeune fille pourrait lui être plus nuisible qu'utile.»
Alcide Jolivet, prêt à s'élancer, s'arrêta, et Nadia, qui ne les avait
pas aperçus, étant à demi voilée par ses cheveux, passa à son tour
devant l'émir sans attirer son attention.
Cependant, après Nadia, Marfa Strogoff était arrivée, et, comme elle ne
se jeta pas assez promptement dans la poussière, les gardes la
poussèrent brutalement.
Marfa Strogoff tomba.
Son fils eut un mouvement terrible que les soldats qui le gardaient
purent à peine maîtriser.
Mais la vieille Marfa se releva, et on allait l'entraîner, lorsqu'Ivan
Ogareff intervint, disant:
«Que cette femme reste!»
Quant à Nadia, elle fut rejetée dans la foule des prisonniers. Le regard
d'Ivan Ogareff ne s'était pas arrêté sur elle.
Michel Strogoff fut alors amené devant l'émir, et là, il resta debout,
sans baisser les yeux.
«Le front à terre! lui cria Ivan Ogareff.
--Non!» répondit Michel Strogoff.
Deux gardes voulurent le contraindre à se courber, mais ce furent eux
qui furent couchés sur le sol par la main du robuste jeune homme.
Ivan Ogareff s'avança vers Michel Strogoff.
«Tu vas mourir! dit-il.
--Je mourrai, répondit fièrement Michel Strogoff, mais ta face de
traître, Ivan, n'en portera pas moins et à jamais la marque infamante du
knout!»
Ivan Ogareff, à cette réponse, pâlit affreusement.
«Quel est ce prisonnier? demanda l'émir de cette voix qui était d'autant
plus menaçante qu'elle était calme.
--Un espion russe,» répondit Ivan Ogareff.
En faisant de Michel Strogoff un espion, il savait que la sentence
prononcée contre lui serait terrible.
Michel Strogoff avait marché sur Ivan Ogareff.
Les soldats l'arrêtèrent.
L'émir fit alors un geste devant lequel se courba toute la foule. Puis,
il désigna de la main le Koran, qui lui fut apporté. Il ouvrit le livre
sacré et posa son doigt sur une des pages.
C'était le hasard, ou plutôt, dans la pensée de ces Orientaux, Dieu même
qui allait décider du sort de Michel Strogoff. Les peuples de l'Asie
centrale donnent le nom de «fal» à cette pratique. Après avoir
interprété le sens du verset touché par le doigt du juge, ils appliquent
la sentence, quelle qu'elle soit.
L'émir avait laissé son doigt appuyé sur la page du Koran. Le chef des
ulémas, s'approchant alors, lut à haute voix un verset qui se terminait
par ces mots:
«Et il ne verra plus les choses de la terre.»
«Espion russe, dit Féofar-Khan, tu es venu pour voir ce qui se passe au
camp tartare! Regarde donc de tous tes yeux, regarde!»
CHAPITRE V
REGARDE DE TOUS TES YEUX, REGARDE!
Michel Strogoff, les mains liées, fut maintenu en face du trône de
l'émir, au pied de la terrasse.
Sa mère, vaincue enfin par tant de tortures physiques et morales,
s'était affaissée, n'osant plus regarder, n'osant plus écouter.
«Regarde de tous tes yeux! regarde!» avait dit Féofar-Khan, en tendant
sa main menaçante vers Michel Strogoff.
Sans doute, Ivan Ogareff, au courant des mœurs tartares, avait compris
la portée de cette parole, car ses lèvres s'étaient un instant
desserrées dans un cruel sourire. Puis, il avait été se placer auprès de
Féofar-Khan.
Un appel de trompettes se fit aussitôt entendre. C'était le signal des
divertissements.
«Voilà le ballet, dit Alcide Jolivet à Harry Blount, mais, contrairement
à tous les usages, ces barbares le donnent avant le drame!»
Michel Strogoff avait ordre de regarder. Il regarda.
Une nuée de danseuses fit alors irruption sur la place. Divers
instruments tartares, la «doutare», mandoline au long manche en bois de
mûrier, à deux cordes de soie tordue et accordées par quarte, le
«kobize», sorte de violoncelle ouvert à sa partie antérieure, garni de
crins de cheval mis en vibration au moyen d'un archet, la «tschibyzga»,
longue flûte de roseau, des trompettes, des tambourins, des tams-tams,
unis à la voix gutturale des chanteurs, formèrent une harmonie étrange.
Il convient d'y ajouter aussi les accords d'un orchestre aérien, composé
d'une douzaine de cerfs-volants, qui, tendus de cordes à leur partie
centrale, résonnaient sous la brise comme des harpes éoliennes.
Aussitôt les danses commencèrent.
Ces ballerines étaient toutes d'origine persane. Elles n'étaient point
esclaves et exerçaient leur profession en liberté. Autrefois, elles
figuraient officiellement dans les cérémonies à la cour de Téhéran; mais
depuis l'événement au trône de la famille régnante, bannies ou à peu
près du royaume, elles avaient dû chercher fortune ailleurs. Elles
portaient le costume national, et des bijoux les ornaient à profusion.
De petits triangles d'or et de longues pendeloques se balançaient à
leurs oreilles, des cercles d'argent niellés s'enroulaient à leur cou,
des bracelets formés d'un double rang de gemmes enserraient leurs bras
et leurs jambes, des pendants, richement entremêlés de perles, de
turquoises et de cornalines, frémissaient à l'extrémité de leurs longues
nattes. La ceinture qui les pressait à la taille était fixée par une
brillante agrafe, ressemblant à la plaque des grand croix européennes.