«Pardieu! dit-il à Harry Blount, ces gens du Nord sont de rudes hommes!

Avouez que nous devons une réparation à notre compagnon de route!

Korpanoff ou Strogoff se valent! Belle revanche de l'affaire d'Ichim!

--Oui, revanche, en effet, répondit Harry Blount, mais Strogoff est un

homme mort. Dans son intérêt, il aurait peut-être mieux fait de ne pas

se souvenir encore!

--Et de laisser périr sa mère sous le knout!

--Croyez-vous qu'il lui ait fait un meilleur sort par son emportement, à

elle et à sa sœur?

--Je ne crois rien, je ne sais rien, répondit Alcide Jolivet, si ce

n'est que je n'aurais pas mieux fait à sa place! Quelle balafre! Eh! que

diable! Il faut bien bouillir quelquefois! Dieu nous aurait mis de l'eau

dans les veines et non du sang, s'il nous eût voulus toujours et partout

imperturbables!

--Joli incident pour une chronique! dit Harry Blount. Si Ivan Ogareff

voulait seulement nous communiquer cette lettre!...»

Cette lettre, Ivan Ogareff, après avoir étanché le sang qui lui couvrait

le visage, en avait brisé le cachet. Il la lut et la relut longuement,

comme s'il eût voulu se bien pénétrer de tout ce qu'elle contenait.

Puis, après avoir donné ses ordres pour que Michel Strogoff, étroitement

garrotté, fût dirigé sur Tomsk avec les autres prisonniers, il prit le

commandement des troupes campées à Zabédiero, et, au bruit assourdissant

des tambours et des trompettes, il se dirigea vers la ville, où

l'attendait l'émir.

CHAPITRE IV

L'ENTRÉE TRIOMPHALE.

Tomsk, fondée en 1604, presque au cœur des provinces sibériennes, est

l'une des plus importantes villes de la Russie asiatique. Tobolsk,

située au-dessus du soixantième parallèle, Irkoutsk, bâtie au delà du

centième méridien, ont vu Tomsk s'accroître à leurs dépens.

Et cependant Tomsk, on l'a dit, n'est pas la capitale de cette

importante province. C'est à Omsk que résident le gouverneur général de

la province et le monde officiel. Mais Tomsk est la plus considérable

ville de ce territoire qui confine aux monts Altaï, c'est-à-dire à la

frontière chinoise du pays des Khalkas. Sur les pentes de ces montagnes

roulent incessamment jusque dans la vallée du Tom le platine, l'or,

l'argent, le cuivre, le plomb aurifère. Le pays étant riche, la ville

l'est aussi, car elle est au centre d'exploitations fructueuses. Aussi,

le luxe de ses maisons, de ses ameublements, de ses équipages, peut-il

rivaliser avec celui des grandes capitales de l'Europe. C'est une cité

de millionnaires, enrichis par le pic et la pioche, et, si elle n'a pas

l'honneur de servir de résidence au représentant du czar, elle s'en

console en comptant au premier rang de ses notables le chef des

marchands de la ville, principal concessionnaire des mines du

gouvernement impérial.

Autrefois, Tomsk passait pour être située à l'extrémité du monde.

Voulait-on s'y rendre, c'était tout un voyage à faire. Maintenant, ce

n'est plus qu'une simple promenade, lorsque la route n'est pas foulée

par le pied des envahisseurs. Bientôt même sera construit le chemin de

fer qui doit la relier à Perm en traversant la chaîne de l'Oural.

Tomsk est-elle une jolie ville? Il faut convenir que les voyageurs ne

sont pas d'accord à cet égard. Mme de Bourboulon, qui y a demeuré

quelques jours pendant son voyage de Shang-Haï à Moscou, en fait une

localité peu pittoresque. A s'en rapporter à sa description, ce n'est

qu'une ville insignifiante, avec de vieilles maisons de pierre et de

brique, des rues fort étroites et bien différentes de celles qui percent

ordinairement les grandes cités sibériennes, de sales quartiers où

s'entassent plus particulièrement les Tartares, et dans laquelle

pullulent de tranquilles ivrognes, «dont l'ivresse elle-même est

apathique, comme chez tous les peuples du Nord!»

Le voyageur Henri Russel-Killough, lui, est absolument affirmatif dans

son admiration pour Tomsk. Cela tient-il à ce qu'il a vu en plein hiver,

sous son manteau de neige, cette ville, que Mme de Bourboulon n'a

visitée que pendant l'été? Cela est possible et confirmerait cette

opinion que certains pays froids ne peuvent être appréciés que dans la

saison froide, comme certains pays chauds dans la saison chaude.

Quoi qu'il en soit, M. Russel-Killough dit positivement que Tomsk est

non-seulement la plus jolie ville de la Sibérie, mais encore une des

plus jolies villes du monde, avec ses maisons à colonnades et à

péristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et régulières, et ses

quinze magnifiques églises que reflètent les eaux du Tom, plus large

qu'aucune rivière de France.

La vérité est entre les deux opinions. Tomsk, qui compte vingt-cinq

mille habitants, est pittoresquement étagée sur une longue colline dont

l'escarpement est assez raide.

Mais la plus jolie ville du monde en devient la plus laide, lorsque les

envahisseurs l'occupent. Qui eût voulu l'admirer à cette époque?

Défendue par quelques bataillons de Cosaques à pied qui y résident en

permanence, elle n'avait pu résister à l'attaque des colonnes de l'émir.

Une certaine partie de sa population, qui est d'origine tartare, n'avait

point fait mauvais accueil à ces hordes, tartares comme elle, et, pour

le moment, Tomsk ne semblait guère être ni plus russe ni plus sibérienne

que si elle eût été transportée au centre des khanats de Khokhand ou de

Boukhara.

C'était à Tomsk que l'émir allait recevoir ses troupes victorieuses. Une

fête avec chants, danses et fantasias, et suivie de quelque bruyante

orgie, devait être donnée en leur honneur.

Le théâtre choisi pour cette cérémonie, réglée suivant le goût

asiatique, était un vaste plateau situé sur une portion de la colline

qui domine d'une centaine de pieds le cours du Tom. Tout cet horizon,

avec sa longue perspective de maisons élégantes et d'églises aux

coupoles ventrues, les nombreux méandres du fleuve, les arrière-plans de

forêts noyés dans la brume chaude, tenait dans un admirable cadre de

verdure, que lui faisaient quelques superbes groupes de pins et de

cèdres gigantesques.

A la gauche du plateau, une sorte d'éblouissant décor représentant un

palais d'une architecture bizarre--quelque spécimen sans doute de ces

monuments boukhariens, semi-mauresques, semi-tartares--avait été

provisoirement élevé sur de larges terrasses. Au-dessus de ce palais, à

la pointe des minarets qui le hérissaient de toutes parts, entre les

hautes branches des arbres dont le plateau était ombragé, des cigognes

apprivoisées, venues de Boukhara avec l'armée tartare, tourbillonnaient

par centaines.

Ces terrasses avaient été réservées à la cour de l'émir, aux khans ses

alliés, aux grands dignitaires des khanats et aux harems de chacun de

ces souverains du Turkestan.

De ces sultanes, qui ne sont pour la plupart que des esclaves achetées

sur les marchés de la Transcaucasie et de la Perse, les unes avaient le

visage découvert, les autres portaient un voile qui les dérobait au

regard. Toutes étaient vêtues avec un luxe extrême. D'élégantes

pelisses, dont les manches relevées en arrière se rattachaient à la

façon du pouf européen, laissaient voir leurs bras nus, chargés de

bracelets réunis par des chaînes de pierres précieuses, et leurs petites

mains, dont les doigts étaient teints aux ongles du suc du «henneh». Au

moindre mouvement de ces pelisses, les unes en étoffes de soie,

comparables pour la finesse à des toiles d'araignée, les autres faites

d'un souple «aladja», qui est un tissu de coton à rayures étroites, il

se produisait ce frou-frou si agréable aux oreilles des Orientaux. Sous

ce premier vêtement chatoyaient des jupes de brocart, recouvrant le

pantalon de soie qui se rattachait un peu au-dessus de fines bottes,

gracieusement échancrées et brodées de perles. De celles de ces femmes

qu'aucun voile ne cachait, on eût admiré les longues nattes s'échappant

de turbans aux couleurs variées, les yeux admirables, les dents

magnifiques, le teint éblouissant, relevé encore par la noirceur de

leurs sourcils que reliait un léger trait tracé au collyre, et par

l'estompe de leurs paupières, touchées d'un peu de plombagine.

Au pied des terrasses abritées sous les étendards et les oriflammes,

veillaient les gardes particuliers de l'émir, double sabre recourbé au

flanc, poignard à la ceinture, lance longue de dix pieds au poing.

Quelques-uns de ces Tartares portaient des bâtons blancs, d'autres

d'énormes hallebardes, ornées de houppes faites de fils d'argent et

d'or.

Tout autour, jusqu'aux arrière-plans de ce vaste plateau, sur les talus

escarpés dont le Tom baignait la base, se massait une foule cosmopolite,

composée de tous les éléments indigènes de l'Asie centrale. Les Usbecks

étaient là avec leurs grands bonnets de peau de brebis noire, leur barbe

rouge, leurs yeux gris, leur «arkalouk», sorte de tunique taillée à la

mode tartare. Là se pressaient des Turcomans, revêtus du costume

national, large pantalon de couleur voyante avec veste et manteau tissus

de poil de chameau, bonnets rouges coniques ou évasés, hautes bottes en

cuir de Russie, le briquet et le couteau suspendus à la taille par une

lanière; là, près de leurs maîtres, se montraient ces femmes turcomanes,

aux cheveux allongés par des ganses en poils de chèvre, la chemise

ouverte sous le «djouba», rayé de bleu, de pourpre, de vert, les jambes

lacées de bandelettes coloriées qui se croisaient jusqu'à leur socque de

cuir. Là aussi,--comme si toutes les populations de la frontière

russo-chinoise se fussent levées à la voix de l'émir,--on voyait des

Mandchoux, rasés au front et aux tempes, cheveux nattés, robes longues,

ceinture serrant la taille sur une chemise de soie, bonnets ovales de

satin cerise à bordure noire et frange rouge; puis, avec eux,

d'admirables types de ces femmes de la Mandchourie, coquettement

coiffées de fleurs artificielles que maintenaient des épingles d'or et

des papillons délicatement posés sur leurs cheveux noirs. Enfin des

Mongols, des Boukhariens, des Persans, des Chinois du Turkestan

complétaient cette foule conviée à la fête tartare.

Seuls, les Sibériens manquaient à cette réception des envahisseurs. Ceux

qui n'avaient pu fuir étaient confinés dans leurs maisons, avec la

crainte du pillage que Féofar-Khan allait peut-être ordonner, pour

terminer dignement cette cérémonie triomphale.

Ce fut à quatre heures seulement que l'émir fit son entrée sur la place,

au bruit des fanfares, des coups de tam-tam, des décharges d'artillerie

et de mousqueterie.

Féofar montait son cheval favori, qui portait sur la tête une aigrette

de diamant. L'émir avait conservé son costume de guerre. A ses côtés

marchaient les khans de Khokhand et de Koundouze, les grands dignitaires

des khanats, et il était accompagné d'un nombreux état-major.

A ce moment apparut sur la terrasse la première des femmes de Féofar, la

reine, si cette qualification pouvait être donnée aux sultanes des États

de Boukharie. Mais, reine ou esclave, cette femme, d'origine persane,

était admirablement belle. Contrairement à la coutume mahométane et par

un caprice de l'émir sans doute, elle avait le visage découvert. Sa

chevelure, divisée en quatre nattes, caressait ses épaules éblouissantes

de blancheur, à peine couvertes d'un voile de soie lamé d'or qui se

rajustait en arrière à un bonnet constellé de gemmes du plus haut prix.

Sous sa jupe de soie bleue, à larges rayures plus foncées, tombait le

«zir-djameh» en gaze de soie, et, au-dessus de sa ceinture, se

chiffonnait le «pirahn», chemise de même tissu, qui s'échancrait

gracieusement en remontant vers son cou. Mais, depuis sa tête jusqu'à

ses pieds, chaussés de pantoufles persanes, telle était la profusion des

bijoux, tomans d'or enfilés de fils d'argent, chapelets de turquoises,

«firouzehs» tirés des célèbres mines d'Elbourz, colliers de cornalines,

d'agates, d'émeraudes, d'opales et de saphirs, que son corsage et sa

jupe semblaient être tissus de pierres précieuses. Quant aux milliers de

diamants qui étincelaient à son cou, à ses bras, à ses mains, à sa

ceinture, à ses pieds, des millions de roubles n'en eussent pas payé la

valeur, et, à l'intensité des feux qu'ils jetaient, on eût pu croire

que, au centre de chacun d'eux, quelque courant allumait un arc

voltaïque fait d'un rayon de soleil.

L'émir et les khans mirent pied à terre, ainsi que les dignitaires qui

leur faisaient cortège. Tous prirent place sous une tente magnifique,

élevée au centre de la première terrasse. Devant la tente, comme

toujours, le Koran était déposé sur la table sacrée.

Le lieutenant de Féofar ne se fit pas attendre, et avant cinq heures,

d'éclatantes fanfares annoncèrent son arrivée.

Ivan Ogareff,--le Balafré, comme on le nommait déjà,--portant, cette

fois, l'uniforme d'officier tartare, arriva à cheval devant la tente de

l'émir. Il était accompagné d'une partie des soldats du camp de

Zabédiero, qui se rangèrent sur les côtés de la place, au milieu de

laquelle il ne resta plus que l'espace réservé aux divertissements. On

voyait un large stigmate qui coupait obliquement la figure du traître.

Ivan Ogareff présenta à l'émir ses principaux officiers, et Féofar-Khan,

sans se départir de la froideur qui faisait le fond de sa dignité, les

accueillit de façon qu'ils fussent satisfaits de son accueil.

Ce fut ainsi du moins que l'interprétèrent Harry Blount et Alcide

Jolivet, les deux inséparables, associés maintenant pour la chasse aux

nouvelles. Après avoir quitté Zabédiero, ils avaient rapidement gagné

Tomsk. Leur projet bien arrêté était de fausser compagnie aux Tartares,

de rejoindre au plus tôt quelque corps russe, et, si cela était

possible, de se jeter avec lui dans Irkoutsk. Ce qu'ils avaient vu de

l'invasion, de ces incendies, de ces pillages, de ces meurtres, les

avait profondément écœurés, et ils avaient hâte d'être dans les rangs

de l'armée sibérienne.

Cependant, Alcide Jolivet avait fait comprendre à son confrère qu'il ne

pouvait quitter Tomsk sans avoir pris quelque crayon de cette entrée

triomphale des troupes tartares,--ne fût-ce que pour satisfaire la

curiosité de sa cousine,--et Harry Blount s'était décidé à rester

pendant quelques heures; mais, le soir même, tous deux devaient

reprendre la route d'Irkoutsk, et, bien montés, ils espéraient devancer

les éclaireurs de l'émir.

Alcide Jolivet et Harry Blount s'étaient donc mêlés à la foule et

regardaient, de manière à ne perdre aucun détail d'une fête qui devait

leur fournir cent bonnes lignes de chronique. Ils admirèrent donc

Féofar-Khan dans sa magnificence, ses femmes, ses officiers, ses gardes,

et toute cette pompe orientale, dont les cérémonies d'Europe ne peuvent

donner aucune idée. Mais ils se détournèrent avec mépris, lorsqu'Ivan

Ogareff se présenta devant l'émir, et ils attendirent, non sans quelque

impatience, que la fête commençât.

«Voyez-vous, mon cher Blount, dit Alcide Jolivet, nous sommes venus trop

tôt, comme de bons bourgeois qui en veulent pour leur argent! Tout cela,

ce n'est qu'un lever de rideau, et il eût été de meilleur goût de

n'arriver que pour le ballet.

--Quel ballet? demanda Harry Blount.

--Le ballet obligatoire, parbleu! Mais je crois que la toile va se

lever.»

Alcide Jolivet parlait comme s'il eût été à l'Opéra, et, tirant sa

lorgnette de son étui, il se prépara à observer en connaisseur «les

premiers sujets de la troupe de Féofar».

Mais une pénible cérémonie allait précéder les divertissements.

En effet, le triomphe du vainqueur ne pouvait être complet sans

l'humiliation publique des vaincus. C'est pourquoi plusieurs centaines

de prisonniers furent amenés sous le fouet des soldats. Ils étaient

destinés à défiler devant Féofar-Khan et ses alliés, avant d'être

entassés avec leurs compagnons dans les prisons de la ville.

Parmi ces prisonniers figurait au premier rang Michel Strogoff.

Conformément aux ordres d'Ivan Ogareff, il était spécialement gardé par

un peloton de soldats. Sa mère et Nadia étaient là aussi.

La vieille Sibérienne, toujours énergique quand il ne s'agissait que

d'elle, avait le visage horriblement pâle. Elle s'attendait à quelque

terrible scène. Ce n'était pas sans raison que son fils avait été

conduit devant l'émir. Aussi tremblait-elle pour lui. Ivan Ogareff,

frappé publiquement de ce knout levé sur elle, n'était pas homme à

pardonner, et sa vengeance serait sans merci. Quelque épouvantable

supplice, familier aux barbares de l'Asie centrale, menaçait

certainement Michel Strogoff. Si Ivan Ogareff l'avait épargné au moment

où ses soldats s'étaient jetés sur lui, c'est parce qu'il savait bien ce

qu'il faisait en le réservant à la justice de l'émir.

D'ailleurs, ni la mère ni le fils n'avaient pu se parler depuis la

funeste scène du camp de Zabédiero. On les avait impitoyablement séparés

l'un de l'autre. Dure aggravation de leurs misères, car c'eût été un

adoucissement pour eux que d'être réunis pendant ces quelques jours de

captivité! Marfa Strogoff aurait voulu demander pardon à son fils de

tout le mal qu'elle lui avait involontairement causé, car elle

s'accusait de n'avoir pu maîtriser ses sentiments maternels! Si elle

avait su se contenir à Omsk, dans cette maison de poste, lorsqu'elle se

trouva face à face avec lui, Michel Strogoff passait sans avoir été

reconnu, et que de malheurs eussent été évités!

Et, de son côté, Michel Strogoff pensait que si sa mère était là, si

Ivan Ogareff l'avait mise en sa présence, c'était pour qu'elle souffrit

de son propre supplice, peut-être aussi parce que quelque épouvantable

mort lui était réservée à elle comme à lui!

Quant à Nadia, elle se demandait ce qu'elle pourrait faire pour les

sauver l'un et l'autre, comment venir en aide au fils et à la mère. Elle

ne savait qu'imaginer, mais elle sentait vaguement qu'elle devait avant

tout éviter d'attirer l'attention sur elle, qu'il fallait se dissimuler,

se faire petite! Peut-être alors pourrait-elle ronger les mailles qui

emprisonnaient le lion. En tout cas, si quelque occasion d'agir lui

était donnée, elle agirait, dût-elle se sacrifier pour le fils de Maria

Strogoff.

Cependant, la plupart des prisonniers venaient de passer devant l'émir,

et, en passant, chacun d'eux avait dû se prosterner, le front dans la

poussière, en signe de servilité. C'était l'esclavage qui commençait par

l'humiliation! Lorsque ces infortunés étaient trop lents à se courber,

la rude main des gardes les jetait violemment à terre.

Alcide Jolivet et son compagnon ne pouvaient assister à un pareil

spectacle sans éprouver une véritable indignation.

«C'est lâche! Partons! dit Alcide Jolivet.

--Non! répondit Harry Blount. Il faut tout voir!

--Tout voir!... Ah! s'écria soudain Alcide Jolivet, en saisissant le

bras de son compagnon.

--Qu'avez-vous? lui demanda celui-ci.

--Regardez, Blount! C'est elle!

--Elle?

--La sœur de notre compagnon de voyage! Seule et prisonnière! Il faut

la sauver....

--Contenez-vous, répondit froidement Harry Blount. Notre intervention en

faveur de cette jeune fille pourrait lui être plus nuisible qu'utile.»

Alcide Jolivet, prêt à s'élancer, s'arrêta, et Nadia, qui ne les avait

pas aperçus, étant à demi voilée par ses cheveux, passa à son tour

devant l'émir sans attirer son attention.

Cependant, après Nadia, Marfa Strogoff était arrivée, et, comme elle ne

se jeta pas assez promptement dans la poussière, les gardes la

poussèrent brutalement.

Marfa Strogoff tomba.

Son fils eut un mouvement terrible que les soldats qui le gardaient

purent à peine maîtriser.

Mais la vieille Marfa se releva, et on allait l'entraîner, lorsqu'Ivan

Ogareff intervint, disant:

«Que cette femme reste!»

Quant à Nadia, elle fut rejetée dans la foule des prisonniers. Le regard

d'Ivan Ogareff ne s'était pas arrêté sur elle.

Michel Strogoff fut alors amené devant l'émir, et là, il resta debout,

sans baisser les yeux.

«Le front à terre! lui cria Ivan Ogareff.

--Non!» répondit Michel Strogoff.

Deux gardes voulurent le contraindre à se courber, mais ce furent eux

qui furent couchés sur le sol par la main du robuste jeune homme.

Ivan Ogareff s'avança vers Michel Strogoff.

«Tu vas mourir! dit-il.

--Je mourrai, répondit fièrement Michel Strogoff, mais ta face de

traître, Ivan, n'en portera pas moins et à jamais la marque infamante du

knout!»

Ivan Ogareff, à cette réponse, pâlit affreusement.

«Quel est ce prisonnier? demanda l'émir de cette voix qui était d'autant

plus menaçante qu'elle était calme.

--Un espion russe,» répondit Ivan Ogareff.

En faisant de Michel Strogoff un espion, il savait que la sentence

prononcée contre lui serait terrible.

Michel Strogoff avait marché sur Ivan Ogareff.

Les soldats l'arrêtèrent.

L'émir fit alors un geste devant lequel se courba toute la foule. Puis,

il désigna de la main le Koran, qui lui fut apporté. Il ouvrit le livre

sacré et posa son doigt sur une des pages.

C'était le hasard, ou plutôt, dans la pensée de ces Orientaux, Dieu même

qui allait décider du sort de Michel Strogoff. Les peuples de l'Asie

centrale donnent le nom de «fal» à cette pratique. Après avoir

interprété le sens du verset touché par le doigt du juge, ils appliquent

la sentence, quelle qu'elle soit.

L'émir avait laissé son doigt appuyé sur la page du Koran. Le chef des

ulémas, s'approchant alors, lut à haute voix un verset qui se terminait

par ces mots:

«Et il ne verra plus les choses de la terre.»

«Espion russe, dit Féofar-Khan, tu es venu pour voir ce qui se passe au

camp tartare! Regarde donc de tous tes yeux, regarde!»

CHAPITRE V

REGARDE DE TOUS TES YEUX, REGARDE!

Michel Strogoff, les mains liées, fut maintenu en face du trône de

l'émir, au pied de la terrasse.

Sa mère, vaincue enfin par tant de tortures physiques et morales,

s'était affaissée, n'osant plus regarder, n'osant plus écouter.

«Regarde de tous tes yeux! regarde!» avait dit Féofar-Khan, en tendant

sa main menaçante vers Michel Strogoff.

Sans doute, Ivan Ogareff, au courant des mœurs tartares, avait compris

la portée de cette parole, car ses lèvres s'étaient un instant

desserrées dans un cruel sourire. Puis, il avait été se placer auprès de

Féofar-Khan.

Un appel de trompettes se fit aussitôt entendre. C'était le signal des

divertissements.

«Voilà le ballet, dit Alcide Jolivet à Harry Blount, mais, contrairement

à tous les usages, ces barbares le donnent avant le drame!»

Michel Strogoff avait ordre de regarder. Il regarda.

Une nuée de danseuses fit alors irruption sur la place. Divers

instruments tartares, la «doutare», mandoline au long manche en bois de

mûrier, à deux cordes de soie tordue et accordées par quarte, le

«kobize», sorte de violoncelle ouvert à sa partie antérieure, garni de

crins de cheval mis en vibration au moyen d'un archet, la «tschibyzga»,

longue flûte de roseau, des trompettes, des tambourins, des tams-tams,

unis à la voix gutturale des chanteurs, formèrent une harmonie étrange.

Il convient d'y ajouter aussi les accords d'un orchestre aérien, composé

d'une douzaine de cerfs-volants, qui, tendus de cordes à leur partie

centrale, résonnaient sous la brise comme des harpes éoliennes.

Aussitôt les danses commencèrent.

Ces ballerines étaient toutes d'origine persane. Elles n'étaient point

esclaves et exerçaient leur profession en liberté. Autrefois, elles

figuraient officiellement dans les cérémonies à la cour de Téhéran; mais

depuis l'événement au trône de la famille régnante, bannies ou à peu

près du royaume, elles avaient dû chercher fortune ailleurs. Elles

portaient le costume national, et des bijoux les ornaient à profusion.

De petits triangles d'or et de longues pendeloques se balançaient à

leurs oreilles, des cercles d'argent niellés s'enroulaient à leur cou,

des bracelets formés d'un double rang de gemmes enserraient leurs bras

et leurs jambes, des pendants, richement entremêlés de perles, de

turquoises et de cornalines, frémissaient à l'extrémité de leurs longues

nattes. La ceinture qui les pressait à la taille était fixée par une

brillante agrafe, ressemblant à la plaque des grand croix européennes.

Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk · 第 17 / 26 段