femme en embrassant Nadia.
--Ton fils! répondit Nadia tout interdite, ton fils!
--Allons! dit Marfa, va jusqu'au bout, mon enfant! Ton compagnon, ton
ami, ton protecteur, il avait une mère! Est-ce qu'il ne t'aurait jamais
parlé de sa mère?
--De sa mère? dit Nadia. Il m'a parlé de sa mère comme je lui ai parlé
de mon père, souvent, toujours! Cette mère, il l'adorait!
--Nadia, Nadia! Tu viens de me raconter l'histoire même de mon fils,»
dit la vieille femme.
Et elle ajouta impétueusement:
«Ne devait-il donc pas la voir en passant à Omsk, cette mère que tu dis
qu'il aimait?
--Non, répondit Nadia, non, il ne le devait pas.
--Non? s'écria Marfa. Tu as osé me dire non?
--Je te l'ai dit, mais il me reste à t'apprendre que, pour des motifs
qui devaient remporter sur tout, des motifs que je ne connais pas, j'ai
cru comprendre que Nicolas Korpanoff devait traverser le pays dans le
plus absolu secret. C'était pour lui une question de vie et de mort, et,
mieux encore, une question de devoir et d'honneur.
--De devoir, en effet, de devoir impérieux, dit la vieille Sibérienne,
de ceux auxquels on sacrifie tout, pour l'accomplissement desquels on
refuse tout, même la joie de venir donner un baiser, le dernier
peut-être, à sa vieille mère! Tout ce que tu ne sais pas, Nadia, tout ce
que je ne savais pas moi-même, je le sais à l'heure qu'il est! Tu m'as
tout fait comprendre! Mais la lumière que tu as jetée au plus profond
des ténèbres de mon cœur, cette lumière, je ne puis la faire entrer
dans le tien. Le secret de mon fils, Nadia, puisqu'il ne te l'a pas dit,
il faut que je le lui garde! Pardonne-moi, Nadia! Le bien que tu m'as
fait, je ne puis te le rendre!
--Mère, je ne vous demande rien,» répondit Nadia.
Tout s'était expliqué ainsi pour la vieille Sibérienne, tout, jusqu'à
l'inexplicable conduite de son fils à son égard, dans l'auberge d'Omsk,
en présence des témoins de leur rencontre. Il n'y avait plus à douter
que le compagnon de la jeune fille n'eût été Michel Strogoff, et qu'une
mission secrète, quelque importante dépêche à porter à travers la
contrée envahie, ne l'obligeât à cacher sa qualité de courrier du czar.
«Ah! mon brave enfant, pensa Marfa Strogoff. Non! Je ne te trahirai pas,
et les tortures ne m'arracheront jamais l'aveu que c'est bien toi que
j'ai vu à Omsk!»
Marfa Strogoff aurait pu, d'un mot, payer Nadia de tout son dévouement
pour elle. Elle aurait pu lui apprendre que son compagnon, Nicolas
Korpanoff, ou plutôt Michel Strogoff, n'avait pas péri dans les eaux de
l'Irtyche, puisque c'était quelques jours après cet incident qu'elle
l'avait rencontré, qu'elle lui avait parlé!...
Mais elle se contint, elle se tut, et se borna à dire:
«Espère, mon enfant! Le malheur ne s'acharnera pas toujours sur toi! Tu
reverras ton père, j'en ai le pressentiment, et, peut-être, celui qui te
donnait le nom de sœur n'est-il pas mort! Dieu ne peut pas permettre
que ton brave compagnon ait péri!... Espère, ma fille! espère! Fais
comme moi! Le deuil que je porte n'est pas encore celui de mon fils!».
CHAPITRE III
COUP POUR COUP.
Telle était maintenant la situation de Marfa Strogoff et de Nadia l'une
vis-à-vis de l'autre. La vieille Sibérienne avait tout compris, et si la
jeune fille ignorait que son compagnon tant regretté vécût encore, elle
savait, du moins, ce qu'il était à celle dont elle avait fait sa mère,
et elle remerciait Dieu de lui avoir donné cette joie de pouvoir
remplacer auprès de la prisonnière le fils qu'elle avait perdu.
Mais ce que ni l'une ni l'autre ne pouvaient savoir, c'est que Michel
Strogoff, pris à Kolyvan, faisait partie du même convoi et qu'il était
dirigé sur Tomsk avec elles.
Les prisonniers amenés par Ivan Ogareff avaient été réunis à ceux que
l'émir gardait déjà au camp tartare. Ces malheureux, Russes ou
Sibériens, militaires ou civils, étaient au nombre de quelques milliers,
et ils formaient une colonne qui s'étendait sur une longueur de
plusieurs verstes. Parmi eux, il en était qui, considérés comme plus
dangereux, avaient été attachés par des menottes à une longue chaîne. Il
y avait aussi des femmes, des enfants, liés ou suspendus aux pommeaux
des selles, et impitoyablement traînés sur les routes! On les poussait
tous comme un bétail humain. Les cavaliers qui les escortaient les
obligeaient à garder un certain ordre, et il n'y avait de retardataires
que ceux qui tombaient pour ne plus se relever.
De cette disposition, il était résulté ceci: c'est que Michel Strogoff,
rangé dans les premiers rangs de ceux qui avaient quitté le camp
tartare, c'est-à-dire parmi les prisonniers de Kolyvan, ne devait pas
être mêlé aux prisonniers venus d'Omsk en dernier lieu. Il ne pouvait
donc soupçonner dans ce convoi la présence de sa mère et de Nadia, pas
plus que celles-ci ne pouvaient soupçonner la sienne.
Ce voyage, du camp à Tomsk, fait dans ces conditions, sous le fouet des
soldats, fut mortel pour un grand nombre, terrible pour tous. On allait
à travers la steppe, sur une route rendue plus poussiéreuse encore par
le passage de l'émir et de son avant-garde. Ordre avait été donné de
marcher vite. Les haltes, très-courtes, étaient rares. Ces cent
cinquante verstes à franchir sous un soleil ardent, si rapidement
qu'elles fussent parcourues, devaient sembler interminables!
C'est une contrée stérile que celle qui s'étend sur la droite de l'Obi
jusqu'à la base de ce contrefort, détaché des monts Sayansk, dont
l'orientation est nord et sud. A peine quelques buissons maigres et
brûlés rompent-ils çà et là la monotonie de l'immense plaine. Il n'y a
pas de culture, parce qu'il n'y a pas d'eau, et c'est l'eau qui manqua
le plus aux prisonniers, altérés par une marche pénible. Pour trouver un
affluent, il eût fallu se porter d'une cinquantaine de verstes dans
l'est, jusqu'au pied même du contrefort qui détermine le partage des
eaux entre les bassins de l'Obi et de l'Yeniseï. Là, coule le Tom, petit
affluent de l'Obi, qui passe à Tomsk avant de se perdre dans une des
grandes artères du nord. Là, l'eau eût été abondante, la steppe moins
aride, la température moins ardente. Mais les plus étroites
prescriptions avaient été données aux chefs du convoi de gagner Tomsk
par le plus court, car l'émir pouvait toujours craindre d'être pris de
flanc et coupé par quelque colonne russe qui fût descendue des provinces
du nord. Or, la grande route sibérienne ne côtoyait pas les rives du
Tom, du moins dans sa partie comprise entre Kolyvan et une petite
bourgade nommée Zabédiero, et il fallait suivre la grande route
sibérienne.
Il est inutile de s'appesantir sur les souffrances de tant de malheureux
prisonniers. Plusieurs centaines tombèrent sur la steppe, et leurs
cadavres y devaient rester jusqu'au moment où les loups, ramenés par
l'hiver, en dévoreraient les derniers ossements.
De même que Nadia était toujours là, prête à secourir la vieille
Sibérienne, de même Michel Strogoff, libre de ses mouvements, rendait à
des compagnons d'infortune plus faibles que lui tous les services que sa
situation lui permettait. Il encourageait les uns, il soutenait les
autres, il se prodiguait, il allait et venait, jusqu'à ce que la lance
d'un cavalier l'obligeât à reprendre sa place au rang qui lui était
assigné.
Pourquoi ne cherchait-il pas à fuir? C'est que son projet était bien
arrêté, maintenant, de ne se lancer à travers la steppe que lorsqu'elle
serait sûre pour lui. Il s'était entêté dans cette idée d'aller jusqu'à
Tomsk «aux frais de l'émir», et, en somme, il avait raison. A voir les
nombreux détachements qui battaient la plaine sur les flancs du convoi,
tantôt au sud, tantôt au nord, il était évident qu'il n'eût pas fait
deux verstes sans avoir été repris. Les cavaliers tartares pullulaient,
et, parfois, il semblait qu'ils sortissent de terre, comme ces insectes
nuisibles qu'une pluie d'orage fait fourmiller à la surface du sol. En
outre, la fuite dans ces conditions eût été extrêmement difficile, sinon
impossible. Les soldats de l'escorte déployaient une extrême vigilance,
car il y allait pour eux de la tête, si leur surveillance eût été mise
en défaut.
Enfin, le 15 août, à la tombée du jour, le convoi atteignit la petite
bourgade de Zabédiero, à une trentaine de verstes de Tomsk. En cet
endroit, la route rejoignait le cours du Tom.
Le premier mouvement des prisonniers eût été de se précipiter dans les
eaux de cette rivière; mais leurs gardiens ne leur permirent pas de
rompre les rangs avant que la halte fût organisée. Bien que le courant
du Tom fût presque torrentiel à cette époque, il pouvait favoriser la
fuite de quelque audacieux ou de quelque désespéré, et les plus sévères
mesures de vigilance allaient être prises. Des barques, réquisitionnées
à Zabédiero, furent embossées sur le Tom et formèrent un chapelet
d'obstacles impossible à franchir. Quant à la ligne du campement,
appuyée aux premières maisons de la bourgade, elle fut gardée par un
cordon de sentinelles impossible à briser.
Michel Strogoff, qui aurait pu songer dès ce moment à se jeter dans la
steppe, comprit, après avoir soigneusement observé la situation, que ses
projets de fuite étaient presque inexécutables dans ces conditions, et,
ne voulant rien compromettre, il attendit.
Cette nuit là tout entière, les prisonniers devaient camper sur les
bords du Tom. L'émir, en effet, avait remis au lendemain l'installation
de ses troupes à Tomsk. Il avait été décidé qu'une fête militaire
marquerait l'inauguration du quartier général tartare dans cette
importante cité. Féofar-Khan en occupait déjà la forteresse, mais le
gros de son armée bivouaquait sous les murs, attendant le moment d'y
faire une entrée solennelle.
Ivan Ogareff avait laissé l'émir à Tomsk, où tous deux étaient arrivés
la veille, et il était revenu au campement de Zabédiero. C'est de ce
point qu'il devait partir le lendemain avec l'arrière-garde de l'armée
tartare. Une maison avait été disposée pour qu'il pût y passer la nuit.
Au soleil levant, sous son commandement, cavaliers et fantassins se
dirigeraient sur Tomsk, où l'émir voulait les recevoir avec la pompe
habituelle aux souverains asiatiques.
Dès que la halte eut été organisée, les prisonniers, brisés par ces
trois jours de voyage, en proie à une soif ardente, purent se désaltérer
enfin et prendre un peu de repos.
Le soleil était déjà couché, mais l'horizon s'éclairait encore des
lueurs crépusculaires, lorsque Nadia, soutenant Marfa Strogoff, arriva
sur les bords du Tom. Toutes deux n'avaient pu, jusqu'alors, percer les
rangs de ceux qui encombraient la berge, et elles venaient boire à leur
tour.
La vieille Sibérienne se pencha sur ce courant frais, et Nadia, y
plongeant sa main, la porta aux lèvres de Marfa. Puis elle se rafraîchit
à son tour. Ce fut la vie que la vieille femme et la jeune fille
retrouvèrent dans ces eaux bienfaisantes.
Soudain, Nadia, au moment de quitter la rive, se redressa. Un cri
involontaire venait de lui échapper.
Michel Strogoff était là, à quelques pas d'elle! C'était lui!... Les
dernières lueurs du jour l'éclairaient encore!
Au cri de Nadia, Michel Strogoff avait tressailli.... Mais il eut assez
d'empire sur lui-même pour ne pas prononcer un mot qui pût le
compromettre.
Et cependant, en même temps que Nadia, il avait reconnu sa mère!...
Michel Strogoff, à cette rencontre inattendue, ne se sentant plus maître
de lui, porta la main à ses yeux et s'éloigna aussitôt.
Nadia s'était élancée instinctivement pour le rejoindre, mais la vieille
Sibérienne lui murmura ces mots à l'oreille:
«Reste, ma fille!
--C'est lui! répondit Nadia d'une voix coupée par l'émotion. Il vit,
mère! c'est lui!
--C'est mon fils, répondit Marfa Strogoff, c'est Michel Strogoff, et tu
vois que je ne fais pas un pas vers lui! Imite-moi, ma fille!»
Michel Strogoff venait d'éprouver l'une des plus violentes émotions
qu'il soit donné à un homme de ressentir. Sa mère et Nadia étaient là.
Ces deux prisonnières, qui se confondaient presque dans son cœur, Dieu
les avait poussées l'une vers l'autre en cette commune infortune! Nadia
savait-elle donc qui il était? Non, car il avait vu le geste de Marfa
Strogoff, la retenant au moment où elle allait s'élancer vers lui! Marfa
Strogoff avait donc tout compris et gardé son secret.
Pendant cette nuit, Michel Strogoff fut vingt fois sur le point de
chercher à rejoindre sa mère, mais il comprit qu'il devait résister à
cet immense désir de la serrer dans ses bras, de presser encore une fois
la main de sa jeune compagne! La moindre imprudence pouvait le perdre.
Il avait juré, d'ailleurs, de ne pas voir sa mère... il ne la verrait
pas, volontairement! Une fois arrivé à Tomsk, puisqu'il ne pouvait fuir
cette nuit même, il se jetterait à travers la steppe sans même avoir
embrassé les deux êtres en qui se résumait toute sa vie et qu'il
laissait exposés à tant de périls!
Michel Strogoff pouvait donc espérer que cette nouvelle rencontre au
campement de Zabédiero n'aurait de conséquence fâcheuse, ni pour sa
mère, ni pour lui. Mais il ne savait pas que certains détails de cette
scène, si rapidement qu'elle se fût passée, venaient d'être surpris par
Sangarre, l'espionne d'Ivan Ogareff.
La tsigane était la, à quelques pas, sur la berge, épiant comme toujours
la vieille Sibérienne, et sans que celle-ci s'en doutât. Elle n'avait pu
apercevoir Michel Strogoff, qui avait déjà disparu lorsqu'elle se
retourna; mais le geste de la mère, retenant Nadia, ne lui avait pas
échappé, et un éclair des yeux de Marfa venait de tout lui apprendre.
Il était désormais hors de doute que le fils de Marfa Strogoff, le
courrier du czar, se trouvait en ce moment, à Zabédiero, au nombre des
prisonniers d'Ivan Ogareff!
Sangarre ne le connaissait pas, mais elle savait qu'il était là! Elle ne
chercha donc pas à le découvrir, ce qui eût été impossible dans l'ombre
et au milieu de cette nombreuse foule.
Quant à espionner de nouveau Nadia et Marfa Strogoff, c'était également
inutile. Il était évident que ces deux femmes se tiendraient sur leurs
gardes, et il serait impossible de rien surprendre qui fût de nature à
compromettre le courrier du czar.
La tsigane n'eut donc plus qu'une pensée: prévenir Ivan Ogareff. Elle
quitta donc aussitôt le campement.
Un quart d'heure après, elle arrivait à Zabédiero et était introduite
dans la maison qu'occupait le lieutenant de l'émir.
Ivan Ogareff reçut immédiatement la tsigane.
«Que me veux-tu, Sangarre? lui demanda-t-il.
--Le fils de Marfa Strogoff est au campement, répondit Sangarre.
--Prisonnier?
--Prisonnier!
--Ah! s'écria Ivan Ogareff, je saurai....
--Tu ne sauras rien, Ivan, répondit la tsigane, car tu ne le connais
même pas!
--Mais tu le connais, toi! Tu l'as vu, Sangarre!
--Je ne l'ai pas vu, mais j'ai vu sa mère se trahir par un mouvement qui
m'a tout appris.
--Ne te trompes-tu pas?
--Je ne me trompe pas.
--Tu sais l'importance que j'attache à l'arrestation de ce courrier, dit
Ivan Ogareff. Si la lettre qui lui a été remise à Moscou parvient à
Irkoutsk, si elle est remise au grand-duc, le grand-duc sera sur ses
gardes, et je ne pourrai arriver à lui! Cette lettre, il me la faut donc
à tout prix! Or, tu viens me dire que le porteur de cette lettre est en
mon pouvoir! Je te le répète, Sangarre, ne te trompes-tu pas?»
Ivan Ogareff avait parlé avec une grande animation. Son émotion
témoignait de l'extrême importance qu'il attachait à la possession de
cette lettre. Sangarre ne fut aucunement troublée de l'insistance avec
laquelle Ivan Ogareff précisa de nouveau sa demande.
«Je ne me trompe pas, Ivan, répondit-elle.
--Mais, Sangarre, il y a au campement plusieurs milliers de prisonniers,
et tu dis que tu ne connais pas Michel Strogoff!
--Non, répondit la tsigane, dont le regard s'imprégna d'une joie
sauvage, je ne le connais pas, moi, mais sa mère le connaît! Ivan, il
faudra faire parler sa mère!
--Demain, elle parlera!» s'écria Ivan Ogareff.
Puis, il tendit sa main à la tsigane, et celle-ci la baisa, sans que
dans cet acte de respect, habituel aux races du Nord, il y eût rien de
servile.
Sangarre rentra au campement. Elle retrouva la place occupée par Nadia
et Marfa Strogoff, et passa la nuit à les observer toutes deux. La
vieille femme et la jeune fille ne dormirent pas, bien que la fatigue
les accablât. Trop d'inquiétudes devaient les tenir éveillées. Michel
Strogoff était vivant, mais prisonnier comme elles! Ivan Ogareff le
savait-il, et, s'il ne le savait pas, ne viendrait-il pas à l'apprendre?
Nadia était tout à cette pensée, que son compagnon vivait, lui qu'elle
avait cru mort! Mais Marfa Strogoff voyait plus loin dans l'avenir, et
si elle faisait bon marché d'elle-même, elle avait raison de tout
craindre pour son fils.
Sangarre, qui s'était glissée dans l'ombre jusqu'auprès de ces deux
femmes, resta à cette place pendant plusieurs heures, prêtant
l'oreille.... Elle ne put rien entendre. Par un sentiment instinctif de
prudence, pas un mot ne fut échangé entre Nadia et Marfa Strogoff.
Le lendemain 16 août, vers dix heures du matin, d'éclatantes fanfares
retentirent à la lisière du campement. Les soldats tartares se mirent
immédiatement sous les armes.
Ivan Ogareff, après avoir quitté Zabédiero, arrivait au milieu d'un
nombreux état-major d'officiers tartares. Son visage était plus sombre
que d'habitude, et ses traits contractés indiquaient en lui une sourde
colère, qui ne cherchait qu'une occasion d'éclater.
Michel Strogoff, perdu dans un groupe de prisonniers, vit passer cet
homme. Il eut le pressentiment que quelque catastrophe allait se
produire, car Ivan Ogareff savait maintenant que Marfa Strogoff était la
mère de Michel Strogoff, capitaine au corps des courriers du czar.
Ivan Ogareff, arrivé au centre du campement, descendit de cheval, et les
cavaliers de son escorte firent faire un large cercle autour de lui.
En ce moment, Sangarre s'approcha et dit:
«Je n'ai rien de nouveau à t'apprendre, Ivan!»
Ivan Ogareff ne répondit qu'en donnant brièvement un ordre à l'un de ses
officiers.
Aussitôt, les rangs des prisonniers furent brutalement parcourus par des
soldats. Ces malheureux, stimulés à coups de fouet ou poussés du bois
des lances, durent se relever en hâte et se ranger sur la circonférence
du campement. Un quadruple cordon de fantassins et de cavaliers, disposé
en arrière, rendait toute évasion impossible.
Le silence se fit aussitôt, et, sur un signe d'Ivan Ogareff, Sangarre se
dirigea vers le groupe au milieu duquel se tenait Marfa Strogoff.
La vieille Sibérienne la vit venir. Elle comprit ce qui allait se
passer. Un sourire dédaigneux apparut sur ses lèvres. Puis, se penchant
vers Nadia, elle lui dit à voix basse:
«Tu ne me connais plus, ma fille! Quoi qu'il arrive, et si dure que
puisse être cette épreuve, pas un mot, pas un geste! C'est de lui et non
de moi qu'il s'agit!»
A ce moment, Sangarre, après l'avoir regardée un instant, mit sa main
sur l'épaule de la vieille Sibérienne.
«Que me veux-tu? dit Marfa Strogoff.
--Viens!» répondit Sangarre.
Et, la poussant de la main, elle la conduisit, au milieu de l'espace
réservé devant Ivan Ogareff.
Michel Strogoff tenait ses paupières à demi fermées, pour n'être pas
trahi par l'éclair de ses yeux.
Marfa Strogoff, arrivée en face d'Ivan Ogareff, redressa sa taille,
croisa ses bras et attendit.
«Tu es bien Marfa Strogoff? lui demanda Ivan Ogareff.
--Oui, répondit la vieille Sibérienne avec calme.
--Reviens-tu sur ce que tu m'as répondu lorsque, il y a trois jours, je
t'ai interrogée à Omsk?
--Non.
--Ainsi, tu ignores que ton fils, Michel Strogoff, courrier du czar, a
passé à Omsk?
--Je l'ignore.
--Et l'homme que tu avais cru reconnaître pour ton fils au relais de
poste, ce n'était pas lui, ce n'était pas ton fils?
--Ce n'était pas mon fils.
--Et depuis, tu ne l'as pas vu au milieu de ces prisonniers?
--Non.
--Et si l'on te le montrait, le reconnaîtrais-tu?
--Non.»
A cette réponse, qui dénotait une inébranlable résolution de ne rien
avouer, un murmure se fit entendre dans la foule.
Ivan Ogareff ne put retenir un geste menaçant.
«Écoute, dit-il à Marfa Strogoff, ton fils est ici, et tu vas
immédiatement le désigner.
--Non.
--Tous ces hommes, pris à Omsk et à Kolyvan, vont défiler sous tes yeux,
et si tu ne désignes pas Michel Strogoff, tu recevras autant de coups de
knout qu'il sera passé d'hommes devant toi!»
Ivan Ogareff avait compris que, quelles que fussent ses menaces, quelles
que fussent les tortures auxquelles on la soumettrait, l'indomptable
Sibérienne ne parlerait pas. Pour découvrir le courrier du czar, il
comptait donc, non sur elle, mais sur Michel Strogoff lui-même. Il ne
croyait pas possible que, lorsque la mère et le fils seraient en
présence l'un de l'autre, un mouvement irrésistible ne les trahît pas.
Certainement, s'il n'avait voulu que saisir la lettre impériale, il
aurait simplement donné l'ordre de fouiller tous ces prisonniers; mais
Michel Strogoff pouvait avoir détruit cette lettre, après en avoir pris
connaissance, et s'il n'était pas reconnu, s'il parvenait à gagner
Irkoutsk, les plans d'Ivan Ogareff seraient déjoués. Ce n'était donc pas
seulement la lettre qu'il fallait au traître, c'était le porteur
lui-même.
Nadia avait tout entendu, et elle savait maintenant ce qu'était Michel
Strogoff et pourquoi il avait voulu traverser sans être reconnu les
provinces envahies de la Sibérie!
Sur l'ordre d'Ivan Ogareff, les prisonniers défilèrent un à un devant
Marfa Strogoff, qui resta immobile comme une statue et dont le regard
n'exprima que la plus complète indifférence.
Son fils se trouvait dans les derniers rangs. Quand, à son tour, il
passa devant sa mère, Nadia ferma les yeux pour ne pas voir!
Michel Strogoff était demeuré impassible en apparence, mais la paume de
ses mains saigna sous ses ongles, qui s'y étaient incrustés.
Ivan Ogareff était vaincu par le fils et la mère!
Sangarre, placée près de lui, ne dit qu'un mot:
«Le knout!
--Oui! s'écria Ivan Ogareff, qui ne se possédait plus, le knout à cette
vieille coquine, et jusqu'à ce qu'elle meure!»
Un soldat tartare, portant ce terrible instrument de supplice,
s'approcha de Marfa Strogoff.
Le knout se compose d'un certain nombre de lanières de cuir, à
l'extrémité desquelles sont attachés des fils de fer tordus. On estime
qu'une condamnation à cent vingt coups de ce fouet équivaut à une
condamnation à mort. Marfa Strogoff le savait, mais elle savait aussi
qu'aucune torture ne la ferait parler, et elle avait fait le sacrifice
de sa vie.
Marfa Strogoff, saisie par deux soldats, fut jetée à genoux sur le sol.
Sa robe, déchirée, montra son dos à nu. Un sabre fut posé devant sa
poitrine, à quelques pouces seulement. Au cas où elle eût fléchi sous la
douleur, sa poitrine était percée de cette pointe aiguë.
Le Tartare se tint debout.
Il attendait.
«Va!» dit Ivan Ogareff.
Le fouet siffla dans l'air....
Mais, avant qu'il eût frappé, une main puissante l'avait arraché à la
main du Tartare.
Michel Strogoff était là! Il avait bondi devant cette horrible scène!
Si, au relais d'Ichim, il s'était contenu lorsque le fouet d'Ivan
Ogareff l'avait atteint, ici, devant sa mère qui allait être frappée, il
n'avait pu se maîtriser.
Ivan Ogareff avait réussi.
«Michel Strogoff!» s'écria-t-il.
Puis, s'avançant:
«Ah! fit-il, l'homme d'Ichim?
--Lui-même!» dit Michel Strogoff.
Et, levant le knout, il en déchira la figure d'Ivan Ogareff.
«Coup pour coup! dit-il.
--Bien rendu!» s'écria la voix d'un spectateur, qui se perdit
heureusement dans le tumulte.
Vingt soldats se jetèrent sur Michel Strogoff, et ils allaient le
tuer....
Mais, Ivan Ogareff, auquel un cri de rage et de douleur avait échappé,
les arrêta d'un geste.
«Cet homme est réservé à la justice de l'émir! dit-il. Qu'on le
fouille!»
La lettre aux armes impériales fut trouvée sur la poitrine de Michel
Strogoff, qui n'avait pas eu le temps de la détruire, et on la remit à
Ivan Ogareff.
Le spectateur qui avait prononcé ces mots: «Bien rendu!» n'était autre
qu'Alcide Jolivet. Son confrère et lui, s'étant arrêtés au camp de
Zabédiero, assistaient à cette scène.