Ogareff. Par ses bohémiennes, elle pénétrait en tout lieu, entendant et
rapportant tout. Ivan Ogareff était tenu au courant de ce qui se faisait
jusque dans le cœur des provinces envahies. C'étaient cent yeux, cent
oreilles, toujours ouverts pour sa cause. D'ailleurs, il payait
largement cet espionnage, dont il retirait grand profit.
Sangarre, autrefois compromise dans une très-grave affaire, avait été
sauvée par l'officier russe. Elle n'avait point oublié ce qu'elle lui
devait et s’était donnée à lui, corps et âme. Ivan Ogareff, entré dans
la voie de la trahison, avait compris quel parti il pouvait tirer de
cette femme. Quelque ordre qu'il lui donnât, Sangarre l'exécutait. Un
instinct inexplicable, plus impérieux encore que celui de la
reconnaissance, l'avait poussée à se faire l'esclave du traître, auquel
elle était attachée depuis les premiers temps de son exil en Sibérie.
Confidente et complice, Sangarre, sans patrie, sans famille, s'était plu
à mettre sa vie vagabonde au service des envahisseurs qu'Ivan Ogareff
allait jeter sur la Sibérie. A la prodigieuse astuce naturelle à sa
race, elle joignait une énergie farouche, qui ne connaissait ni le
pardon ni la pitié. C'était une sauvage, digne de partager le wigwam
d'un Apache ou la hutte d'un Andamien.
Depuis son arrivée à Omsk, où elle l'avait rejoint avec ses tsiganes,
Sangarre n'avait plus quitté Ivan Ogareff. La circonstance qui avait mis
en présence Michel et Marfa Strogoff lui était connue. Les craintes
d'Ivan Ogareff, relatives au passage d'un courrier du czar, elle les
savait et les partageait. Marfa Strogoff prisonnière, elle eût été femme
à la torturer avec tout le raffinement d'une Peau-Rouge, afin de lui
arracher son secret. Mais l'heure n'était pas venue à laquelle Ivan
Ogareff voulait faire parler la vieille Sibérienne. Sangarre devait
attendre, et elle attendait, sans perdre des yeux celle qu'elle
espionnait à son insu, guettant ses moindres gestes, ses moindres
paroles, l'observant jour et nuit, cherchant à entendre ce mot de "fils"
s'échapper de sa bouche, mais déjouée jusqu'alors par l'inaltérable
impassibilité de Marfa Strogoff.
Cependant, au premier éclat des fanfares, le grand maître de
l'artillerie tartare et le chef des écuries de l'émir, suivis d'une
brillante escorte de cavaliers usbecks, s'étaient portés au front du
camp afin de recevoir Ivan Ogareff.
Lorsqu'ils furent arrivés en sa présence, ils lui rendirent les plus
grands honneurs et l'invitèrent à les accompagner à la tente de
Féofar-Khan.
Ivan Ogareff, imperturbable comme toujours, répondit froidement aux
déférences des hauts fonctionnaires envoyés à sa rencontre. Il était
très-simplement vêtu, mais, par une sorte de bravade impudente, il
portait encore un uniforme d'officier russe.
Au moment où il rendait la main à son cheval pour franchir l'enceinte du
camp, Sangarre, passant entre les cavaliers de l'escorte, s'approcha de
lui et demeura immobile.
«Rien? demanda Ivan Ogareff.
--Rien.
--Sois patiente.
--L'heure approche-t-elle où tu forceras la vieille femme à parler?
--Elle approche, Sangarre,
--Quand la vieille femme parlera-t-elle?
--Lorsque nous serons à Tomsk.
--Et nous y serons?...
--Dans trois jours.»
Les grands yeux noirs de Sangarre jetèrent un éclat extraordinaire, et
elle se retira d'un pas tranquille.
Ivan Ogareff pressa les flancs de son cheval, et, suivi de son
état-major d'officiers tartares, il se dirigea vers la tente de l'émir.
Féofar-Khan attendait son lieutenant. Le conseil, composé du porteur du
sceau royal, du khodja et de quelques hauts fonctionnaires, avait pris
place sous la tente.
Ivan Ogareff descendit de cheval, entra, et se trouva devant l'émir.
Féofar-Khan était un homme de quarante ans, haut de stature, le visage
assez pâle, les yeux méchants, la physionomie farouche. Une barbe noire,
étagée par petits rouleaux, descendait sur sa poitrine. Avec son costume
de guerre, cotte à mailles d'or et d'argent, baudrier étincelant de
pierres précieuses, fourreau de sabre courbé comme un yatagan et serti
de gemmes éblouissantes, bottes ergotées d'un éperon d'or, casque orné
d'une aigrette de diamants jetant mille feux, Féofar offrait au regard
l'aspect plutôt étrange qu'imposant d'un Sardanapale tartare, souverain
indiscuté qui dispose à son gré de la vie et de la fortune de ses
sujets, dont la puissance est sans limites, et auquel, par privilège
spécial, on donne, à Boukhara, la qualification d'émir.
Au moment où Ivan Ogareff parut, les grands dignitaires demeurèrent
assis sur leurs coussins festonnés d'or; mais Féofar se leva d'un riche
divan qui occupait le fond de la tente, dont le sol disparaissait sous
l'épaisse moquette d'un tapis boukharien.
L'émir s'approcha d'Ivan Ogareff et lui donna un baiser, à la
signification duquel il n'y avait pas à se méprendre. Ce baiser faisait
du lieutenant le chef du conseil et le plaçait temporairement au-dessus
du khodja.
Puis, Féofar, s'adressant à Ivan Ogareff: «Je n'ai point à t'interroger,
dit-il, parle, Ivan. Tu ne trouveras ici que des oreilles bien disposées
à t'entendre.
--Takhsir [C'est l'équivalent du nom de «Sire», qui est donné aux
sultans de Boukhara], répondit Ivan Ogareff, voici ce que j'ai à te
faire connaître.»
Ivan Ogareff s'exprimait en tartare, et donnait à ses phrases la
tournure emphatique qui distingue le langage des Orientaux.
«Takhsir, le temps n'est pas aux inutiles paroles. Ce que j'ai fait, à
la tête de tes troupes, tu le sais. Les lignes de l'Ichim et de
l'Irtyche sont maintenant en notre pouvoir, et les cavaliers turcomans
peuvent baigner leurs chevaux dans leurs eaux devenues tartares. Les
hordes kirghises se sont soulevées à la voix de Féofar-Khan, et la
principale route sibérienne t'appartient depuis Ichim jusqu'à Tomsk. Tu
peux donc pousser tes colonnes aussi bien vers l'orient où le soleil se
lève, que vers l'occident où il se couche.
--Et si je marche avec le soleil? demanda l'émir, qui écoutait sans que
son visage trahit aucune de ses pensées.
--Marcher avec le soleil, répondit Ivan Ogareff, c'est te jeter vers
l'Europe, c'est conquérir rapidement les provinces sibériennes de
Tobolsk jusqu'aux montagnes de l'Oural.
--Et si je vais au-devant de ce flambeau du ciel?
--C'est soumettre à la domination tartare, avec Irkoutsk, les plus
riches contrées de l'Asie centrale.
--Mais, les armées du sultan de Pétersbourg? dit Féofar-Khan, en
désignant par ce titre bizarre l'empereur de Russie.
--Tu n'as rien à en craindre, ni au levant ni au couchant, répondit Ivan
Ogareff. L'invasion a été soudaine, et, avant que l'armée russe ait pu
les secourir, Irkoutsk ou Tobolsk seront tombées en ton pouvoir. Les
troupes du czar ont été écrasées à Kolyvan, comme elles le seront
partout où les tiens lutteront contre ces soldats insensés de
l'Occident.
--Et quel avis t'inspire ton dévouement à la cause tartare? demanda
l'émir, après quelques instants de silence.
--Mon avis, répondit vivement Ivan Ogareff, c'est de marcher au devant
du soleil! C'est de donner l'herbe des steppes orientales à dévorer aux
chevaux turcomans! C'est de prendre Irkoutsk, la capitale des provinces
de l'est, et, avec elle, l'otage dont la possession vaut toute une
contrée. Il faut que, à défaut du czar, le grand-duc son frère tombe
entre tes mains.»
C'était là le suprême résultat que poursuivait Ivan Ogareff. On l'eût
pris, à l'entendre, pour l'un de ces cruels descendants de Stepan
Razine, le célèbre pirate qui ravagea la Russie méridionale au XVIIIe
siècle. S'emparer du grand-duc, le frapper sans pitié, c'était pleine
satisfaction donnée à sa haine! En outre, la prise d'Irkoutsk faisait
passer immédiatement sous la domination tartare toute la Sibérie
orientale.
«Il sera fait ainsi, Ivan, répondit Féofar.
--Quels sont tes ordres, Takhsir?
--Aujourd'hui même, notre quartier général sera transporté à Tomsk.»
Ivan Ogareff s'inclina, et, suivi du housch-bégui, il se retira pour
faire exécuter les ordres de l'émir.
Au moment où il allait monter à cheval, afin de regagner les
avant-postes, un certain tumulte se produisit à quelque distance, dans
la partie du camp affectée aux prisonniers. Des cris se firent entendre,
et deux ou trois coups de fusil éclatèrent. Etait-ce une tentative de
révolte ou d'évasion qui allait être sommairement réprimée?
Ivan Ogareff et le housch-bégui firent quelques pas en avant, et,
presque aussitôt, deux hommes, que des soldats ne pouvaient retenir,
parurent devant eux.
Le housch-bégui, sans plus d'information, fit un geste qui était un
ordre de mort, et la tête de ces deux prisonniers allait rouler à terre,
lorsqu'Ivan Ogareff dit quelques mots qui arrêtèrent le sabre déjà levé
sur eux.
Le Russe avait reconnu que ces prisonniers étaient étrangers, et il
donna l'ordre qu'on les lui amenât.
C'étaient Harry Blount et Alcide Jolivet.
Dès l'arrivée d'Ivan Ogareff au camp, ils avaient demandé à être
conduits en sa présence. Les soldats avaient refusé. De là, lutte,
tentative de fuite, coups de fusil qui n'atteignirent heureusement point
les deux journalistes, mais leur exécution ne se fût point fait
attendre, n'eût été l'intervention du lieutenant de l'émir.
Celui-ci examina pendant quelques moments ces prisonniers, qui lui
étaient absolument inconnus. Ils étaient présents, cependant, à cette
scène du relais de poste d'Ichim, dans laquelle Michel Strogoff fut
frappé par Ivan Ogareff; mais le brutal voyageur n'avait point fait
attention aux personnes réunies alors dans la salle commune.
Harry Blount et Alcide Jolivet, au contraire, le reconnurent
parfaitement, et celui-ci dit à mi-voix:
«Tiens! Il parait que le colonel Ogareff et le grossier personnage
d'Ichim ne font qu'un!»
Puis, il ajouta à l'oreille de son compagnon:
«Exposez notre affaire, Blount. Vous me rendrez service. Ce colonel
russe au milieu d'un camp tartare me dégoûte, et bien que, grâce à lui,
ma tête soit encore sur mes épaules, mes yeux se détourneraient avec
mépris plutôt que de le regarder en face!»
Et cela dit, Alcide Jolivet affecta la plus complète et la plus hautaine
indifférence.
Ivan Ogareff comprit-il ce que l'attitude du prisonnier avait
d'insultant pour lui? En tout cas, il n'en laissa rien paraître.
«Qui êtes-vous, messieurs? demanda-t-il en russe d'un ton très-froid,
mais exempt de sa rudesse habituelle.
--Deux correspondants de journaux anglais et français, répondit
laconiquement Harry Blount.
--Vous avez sans doute des papiers qui vous permettent d'établir votre
identité?
--Voici des lettres qui nous accréditent en Russie près des
chancelleries anglaise et française.»
Ivan Ogareff prit les lettres que lui tendait Harry Blount, et il les
lut avec attention. Puis:
«Vous demandez, dit-il, l'autorisation de suivre nos opérations
militaires en Sibérie?
--Nous demandons à être libres, voilà tout, répondit sèchement le
correspondant anglais.
--Vous l'êtes, messieurs, répondit Ivan Ogareff, et je serai curieux de
lire vos chroniques dans le _Daily-Telegraph_.
--Monsieur, répliqua Harry Blount avec le flegme le plus imperturbable,
c'est six pence le numéro, les frais de poste en sus.»
Et, là-dessus, Harry Blount se retourna vers son compagnon, qui parut
approuver complètement sa réponse.
Ivan Ogareff ne sourcilla pas, et, enfourchant son cheval, il prit la
tête de son escorte et disparut bientôt dans un nuage de poussière.
«Eh bien, monsieur Jolivet, que pensez-vous du colonel Ivan Ogareff,
général en chef des troupes tartares? demanda Harry Blount.
--Je pense, mon cher confrère, répondit en souriant Alcide Jolivet, que
cet housch-bégui a eu un bien beau geste, quand il a donné l'ordre de
nous couper la tête!»
Quoi qu'il en soit et quel que fût le motif qui eût porté Ivan Ogareff à
agir ainsi à l'égard des deux journalistes, ceux-ci étaient libres et
ils pouvaient parcourir à leur gré le théâtre de la guerre. Aussi, leur
intention était-elle bien de ne point abandonner la partie. L'espèce
d'antipathie qu'ils ressentaient autrefois l'un pour l'autre avait fait
place à une amitié sincère. Rapprochés par les circonstances, ils ne
songeaient plus à se séparer. Les mesquines questions de rivalité
étaient à jamais éteintes. Harry Blount ne pouvait plus oublier ce qu'il
devait à son compagnon, lequel ne cherchait aucunement à s'en souvenir,
et en somme, ce rapprochement, facilitant les opérations de reportage,
devait tourner à l'avantage de leurs lecteurs.
«Et maintenant, demanda Harry Blount, qu'est-ce que nous allons faire de
notre liberté?
--En abuser, parbleu! répondit Alcide Jolivet, et aller tranquillement à
Tomsk voir ce qui s'y passe.
--Jusqu'au moment, très-prochain, je l'espère, où nous pourrons
rejoindre quelque corps russe?...
--Comme vous dites, mon cher Blount! Il ne faut pas trop se tartariser!
Le beau rôle est encore à ceux dont les armes civilisent, et il est
évident que les peuples de l'Asie centrale auraient tout à perdre et
absolument rien à gagner à cette invasion, mais les Russes sauront bien
la repousser. Ce n'est qu'une affaire de temps!»
Cependant, l'arrivée d'Ivan Ogareff, qui venait de rendre à la liberté
Alcide Jolivet et Harry Blount, était au contraire un grave péril pour
Michel Strogoff. Que le hasard vînt à mettre le courrier du czar en
présence d'Ivan Ogareff, celui-ci ne pourrait manquer de le reconnaître
pour le voyageur qu'il avait si brutalement traité au relais d'Ichim, et
bien que Michel Strogoff n'eût pas répondu à l'insulte comme il l'eût
fait en toute autre circonstance, l'attention aurait été attirée sur
lui,--ce qui eût rendu difficile l'exécution de ses projets.
Là était le côté fâcheux de la présence d'Ivan Ogareff. Toutefois, une
conséquence heureuse de son arrivée, ce fut l'ordre qui fut donné de
lever le camp le jour même et de transporter à Tomsk le quartier
général.
C'était l'accomplissement du plus vif désir de Michel Strogoff. Son
intention, on le sait, était d'atteindre Tomsk, confondu avec les autres
prisonniers, c'est-à-dire sans risquer de tomber entre les mains des
éclaireurs qui fourmillaient aux approches de cette importante ville.
Cependant, par suite de l'arrivée d'Ivan Ogareff, et dans la crainte
d'être reconnu de lui, il dut se demander s'il ne conviendrait pas de
renoncer à ce premier projet et de tenter de s'échapper pendant le
voyage.
Michel Strogoff allait sans doute s'arrêter à ce dernier parti,
lorsqu'il apprit que Féofar-Khan et Ivan Ogareff étaient déjà partis
pour la ville à la tête de quelques milliers de cavaliers.
«J'attendrai donc, se dit-il, à moins qu'il ne se présente quelque
occasion exceptionnelle de fuir. Les mauvaises chances sont nombreuses
en deçà de Tomsk, tandis qu'au delà les bonnes s'accroîtront, puisque
j'aurai, en quelques heures, dépassé les postes tartares les plus
avancés dans l'est. Encore trois jours de patience, et que Dieu me
vienne en aide!»
C'était, en effet, un voyage de trois jours que les prisonniers, sous la
surveillance d'un nombreux détachement de Tartares, devaient faire à
travers la steppe. En effet, cent cinquante verstes séparaient le camp
de la ville. Voyage facile pour les soldats de l'émir, qui ne manquaient
de rien, mais pénible pour des malheureux, affaiblis par les privations.
Plus d'un cadavre devait jalonner cette portion de la route sibérienne!
Ce fut à deux heures de l'après-midi, ce 12 août, par une température
fort élevée et sous un ciel sans nuages, que le toptschi-baschi donna
l'ordre de départ.
Alcide Jolivet et Harry Blount, ayant acheté des chevaux, avaient déjà
pris la route de Tomsk, où la logique des événements allait réunir les
principaux personnages de cette histoire.
Au nombre des prisonniers amenés par Ivan Ogareff au camp tartare, était
une vieille femme que sa taciturnité même semblait mettre à part au
milieu de toutes celles qui partageaient son sort. Pas une plainte ne
sortait de ses lèvres. On eût dit une statue de la douleur. Cette femme,
presque toujours immobile, plus étroitement gardée qu'aucune autre,
était, sans qu'elle parût s'en douter ou s'en soucier, observée par la
tsigane Sangarre. Malgré son âge, elle avait dû suivre à pied le convoi
des prisonniers, sans qu'aucun adoucissement eût été apporté à ses
misères.
Toutefois, quelque providentiel dessein avait placé à ses côtés un être
courageux, charitable, fait pour la comprendre et l'assister. Parmi ses
compagnes d'infortune, une jeune fille, remarquable par sa beauté et par
une impassibilité qui ne le cédait en rien à celle de la Sibérienne,
semblait s'être donné la tâche de veiller sur elle. Aucune parole
n'avait été échangée entre les deux captives, mais la jeune fille se
trouvait toujours à point nommé auprès de la vieille femme, quand son
secours pouvait lui être utile. Celle-ci n'avait pas tout d'abord
accepté sans méfiance les soins muets de cette inconnue. Peu à peu,
cependant, l'évidente droiture du regard de cette jeune fille, sa
réserve et la mystérieuse sympathie qu'une communauté de douleurs
établit entre d'égales infortunes, avaient eu raison de la froideur
hautaine de Marfa Strogoff. Nadia--car c'était elle--avait pu ainsi,
sans la connaître, rendre à la mère les soins qu'elle-même avait reçus
de son fils. Son instinctive bonté l'avait doublement bien inspirée. En
se vouant à la servir, Nadia assurait à sa jeunesse et à sa beauté la
protection de l'âge de la vieille prisonnière. Au milieu de cette foule
d'infortunés, aigris par les souffrances, ce groupe silencieux de deux
femmes, dont l'une semblait être l'aïeule, l'autre la petite-fille,
imposait à tous une sorte de respect.
Nadia, après avoir été enlevée par les éclaireurs tartares sur les
barques de l'Irtyche, avait été conduite à Omsk. Retenue prisonnière
dans la ville, elle partagea le sort de tous ceux que la colonne d'Ivan
Ogareff avait capturés jusqu'alors, et, par conséquent, celui de Marfa
Strogoff.
Nadia, si elle eût été moins énergique, aurait succombé à ce double coup
qui venait de la frapper. L'interruption de son voyage, la mort de
Michel Strogoff l'avaient à la fois désespérée et révoltée. Éloignée à
jamais peut-être de son père, après tant d'efforts déjà heureux qui l'en
avaient rapprochée, et, pour comble de douleur, séparée de l'intrépide
compagnon que Dieu même semblait avoir mis sur sa route pour la conduire
au but, elle avait à la fois et du même coup tout perdu. L'image de
Michel Strogoff, atteint sous ses yeux d'un coup de lance et
disparaissant dans les eaux de l'Irtyche, ne quittait plus sa pensée. Un
tel homme avait-il bien pu mourir ainsi? Pour qui Dieu réservait-il ses
miracles, si ce juste, qu'un noble dessein poussait à coup sur, avait pu
être si misérablement arrêté dans sa marche? Quelquefois la colère
l'emportait sur la douleur. La scène de l'affront si étrangement subi
par son compagnon au relais d'Ichim lui revenait à la mémoire. Son sang
bouillait à ce souvenir.
«Qui vengera ce mort qui ne peut plus se venger lui-même?» se
disait-elle.
Et dans son cœur, la jeune fille, s'adressant à Dieu même, s'écriait:
«Seigneur, faites que ce soit moi!»
Si encore, avant de mourir, Michel Strogoff lui avait confié son secret,
si, toute femme, tout enfant qu'elle était, elle eût pu mener à bonne
fin la tâche interrompue de ce frère que Dieu n'aurait pas dû lui
donner, puisqu'il devait sitôt le lui reprendre!...
Absorbée dans ces pensées, on comprend que Nadia fût demeurée comme
insensible aux misères mêmes de sa captivité.
C'était alors que le hasard l'avait, sans qu'elle pût en avoir le
moindre soupçon, réunie à Marfa Strogoff. Comment aurait-elle pu
imaginer que cette vieille femme, prisonnière comme elle, fût la mère de
son compagnon, qui n'avait jamais été pour elle que le marchand Nicolas
Korpanoff? Et, de son côté, comment Marfa aurait-elle pu deviner qu'un
lien de reconnaissance rattachait cette jeune inconnue à son fils?
Ce qui frappa d'abord Nadia dans Marfa Strogoff, ce fut une sorte de
conformité secrète dans la façon dont chacune, de son côté, subissait sa
dure condition. Cette indifférence stoïque de la vieille femme aux
douleurs matérielles de leur vie quotidienne, ce mépris des souffrances
du corps, Marfa ne pouvait les puiser que dans une douleur morale égale
à la sienne. Voilà ce que pensait Nadia, et elle ne se trompait pas. Ce
fut donc une sympathie instinctive pour cette part de ses misères que
Marfa Strogoff ne montrait pas, qui poussa tout d'abord Nadia vers elle.
Cette façon de supporter son mal allait à l'âme fière de la jeune fille.
Elle ne lui offrit pas ses services, elle les lui donna. Marfa n'eut ni
à refuser ni à accepter. Dans les passages difficiles de la route, la
jeune fille était là et l'aidait de son bras. Aux heures des
distributions de vivres, la vieille femme n'eût pas bougé, mais Nadia
partageait avec elle son insuffisante nourriture, et c'est ainsi que ce
pénible voyage s'était opéré pour l'une en même temps que pour l'autre.
Grâce à sa jeune compagne, Marfa Strogoff put suivre les soldats qui
convoyaient la troupe des prisonniers sans être attachée à l'arçon d'une
selle, comme tant d'autres malheureuses, ainsi traînées sur ce chemin de
douleur.
«Que Dieu te récompense, ma fille, de ce que tu fais pour mes vieux
ans!» lui dit une fois Marfa Strogoff, et cela avait été, pendant
quelque temps, la seule parole prononcée entre les deux infortunées.
Durant ces quelques jours, qui leur parurent longs comme des siècles, la
vieille femme et la jeune fille--il le semblait du moins--auraient dû
être amenées à causer de leur situation réciproque. Mais Marfa Strogoff,
par une circonspection facile à comprendre, n'avait parlé, et encore
avec une grande brièveté, que d'elle-même. Elle n'avait fait aucune
allusion ni à son fils ni à la funeste rencontre qui les avait mis face
à face.
Nadia, elle aussi, fut longtemps, sinon muette, du moins sobre de toute
parole inutile. Cependant, un jour, sentant qu'elle avait devant elle
une âme simple et haute, son cœur avait débordé, et elle avait raconté,
sans en rien cacher, tous les événements qui s'étaient accomplis depuis
son départ de Wladimir jusqu'à la mort de Nicolas Korpanoff. Ce qu'elle
dit de son jeune compagnon intéressa vivement la vieille Sibérienne.
«Nicolas Korpanoff! dit-elle. Parle-moi encore de ce Nicolas! Je ne sais
qu'un homme, un seul parmi la jeunesse de ce temps, dont une telle
conduite ne m'eût pas étonnée! Nicolas Korpanoff, était-ce bien son nom?
En es-tu sûre, ma fille?
--Pourquoi m'aurait-il trompée sur ce point, répondit Nadia, lui qui ne
m'a trompée sur aucun autre?»
Cependant, mue par une sorte de pressentiment, Marfa Strogoff faisait à
Nadia questions sur questions.
«Tu m'as dit qu'il était intrépide, ma fille! Tu m'as prouvé qu'il
l'avait été! dit-elle.
--Oui, intrépide! répondit Nadia.
--C'est bien ainsi qu'eut été mon fils,» se répétait Marfa Strogoff à
part elle.
Puis elle reprenait:
«Tu m'as dit encore que rien ne l'arrêtait, que rien ne l'étonnait,
qu'il était si doux dans sa force même, que tu avais une sœur aussi
bien qu'un frère en lui, et qu'il a veillé sur toi comme une mère?
--Oui, oui! dit Nadia. Frère, sœur, mère, il a été tout pour moi!
--Et aussi un lion pour te défendre?
--Un lion, en vérité! répondit Nadia. Oui, un lion, un héros!
--Mon fils, mon fils! pensait la vieille Sibérienne.
--Mais tu dis, cependant, qu'il a supporté un terrible affront dans
cette maison de poste d'Ichim?
--Il l'a supporté! répondit Nadia en baissant la tête.
--Il l'a supporté? murmura Maria Strogoff, frémissante.
--Mère! mère! s'écria Nadia, ne le condamnez pas. Il y avait là un
secret, un secret dont Dieu seul, à l'heure qu'il est, est le juge!
--Et, dit Marfa, relevant la tête et regardant Nadia comme si elle eût
voulu lire jusqu'au plus profond de son âme, dans cette heure
d'humiliation, ce Nicolas Korpanoff, est-ce que tu l'as méprisé?
--Je l'ai admiré sans le comprendre! répondit la jeune fille. Je ne l'ai
jamais senti plus digne de respect!»
La vieille femme se tut un instant.
«Il était grand? demanda-t-elle.
--Très-grand.
--Et très-beau, n'est-ce pas? Allons, parle, ma fille.
--Il était très beau, répondit Nadia toute rougissante.