Là, en effet, se dressaient les tentes tartares, là campait Féofar-Khan,

le farouche émir de Boukhara, et c'est là que le lendemain, 7 août,

furent amenés les prisonniers faits à Kolyvan, après l'anéantissement du

petit corps russe. De ces deux mille hommes, qui s'étaient engagés entre

les deux colonnes ennemies, appuyées à la fois sur Omsk et sur Tomsk, il

ne restait plus que quelques centaines de soldats. Les événements

tournaient donc mal, et le gouvernement impérial semblait être compromis

au delà des frontières de l'Oural,--au moins momentanément, car les

Russes ne pouvaient manquer de repousser tôt ou tard ces hordes

d'envahisseurs. Mais enfin l'invasion avait atteint le centre de la

Sibérie, et elle allait, à travers le pays soulevé, se propager soit sur

les provinces de l'ouest, soit sur les provinces de l'est. Irkoutsk

était maintenant coupée de toute communication avec l'Europe. Si les

troupes de l'Amour et de la province d'Irkoutsk n'arrivaient pas à temps

pour l'occuper, cette capitale de la Russie asiatique, réduite à des

forces insuffisantes, tomberait aux mains des Tartares, et, avant

qu'elle eût pu être reprise, le grand-duc, frère de l'empereur, aurait

été livré à la vengeance d'Ivan Ogareff.

Que devenait Michel Strogoff? Fléchissait-il enfin sous le poids de tant

d'épreuves? Se regardait-il comme vaincu par cette série de mauvaises

chances, qui, depuis l'aventure d'Ichim, avait toujours été en empirant?

Considérait-il la partie comme perdue, sa mission manquée, son mandat

impossible à accomplir?

Michel Strogoff était un de ces hommes qui ne s'arrêtent que le jour où

ils tombent morts. Or, il vivait, il n'avait pas même été blessé, la

lettre impériale était toujours sur lui, son incognito avait été

respecté. Sans doute, il comptait au nombre de ces prisonniers que les

Tartares entraînaient comme un vil bétail; mais, en se rapprochant de

Tomsk, il se rapprochait aussi d'Irkoutsk. Enfin, il devançait toujours

Ivan Ogareff.

«J'arriverai!» se répétait-il.

Et, depuis l'affaire de Kolyvan, toute sa vie se concentra dans cette

pensée unique: redevenir libre! Comment échapperait-il aux soldats de

l'émir? Le moment venu, il verrait.

Le camp de Féofar présentait un spectacle superbe. De nombreuses tentes,

faites de peaux, de feutre ou d'étoffes de soie, chatoyaient aux rayons

du soleil. Les hautes houppes, qui empanachaient leur pointe conique, se

balançaient au milieu de fanions, de guidons et d'étendards

multicolores. De ces tentes, les plus riches appartenaient aux seides et

aux khodjas, qui sont les premiers personnages du khanat. Un pavillon

spécial, orné d'une queue de cheval, dont la hampe s'élançait d'une

gerbe de bâtons rouges et blancs, artistement entrelacés, indiquait le

haut rang de ces chefs tartares. Puis, à l'infini s'élevaient dans la

plaine quelques milliers de ces tentes turcomanes que l'on appelle

«karaoy» et qui avaient été transportées à dos de chameaux.

Le camp contenait au moins cent cinquante mille soldats, tant fantassins

que cavaliers, rassemblés sous le nom d'alamanes. Parmi eux, et comme

types principaux du Turkestan, on remarquait tout d'abord ces Tadjiks

aux traits réguliers, à la peau blanche, à la taille élevée, aux yeux et

aux cheveux noirs, qui formaient le gros de l'armée tartare, et dont les

khanats de Khokhand et de Koundouze avaient fourni un contingent presque

égal à celui de Boukhara. Puis, à ces Tadjiks se mêlaient d'autres

échantillons de ces races diverses qui résident au Turkestan ou dont le

pays originaire y confine. C'étaient des Usbecks, petits de taille, roux

de barbe, semblables à ceux qui s'étaient jetés à la poursuite de Michel

Strogoff. C'étaient des Kirghis, au visage plat comme celui des

Kalmouks, revêtus de cottes de mailles, les uns portant la lance, l'arc

et les flèches de fabrication asiatique, les autres maniant le sabre, le

fusil à mèche et le «tschakane», petite hache à manche court qui ne fait

que des blessures mortelles. C'étaient des Mongols, taille moyenne,

cheveux noirs et réunis en une natte qui leur pendait sur le dos, figure

ronde, teint basané, yeux enfoncés et vifs, barbe rare, habillés de

robes de nankin bleu garnies de peluche noire, cerclés de ceinturons de

cuir à boucles d'argent, chaussés de bottes à soutaches voyantes, et

coiffés de bonnets de soie bordés de fourrure avec trois rubans qui

voltigeaient en arrière. Enfin on y voyait aussi des Afghans, à peau

bistrée, des Arabes, ayant le type primitif des belles races sémitiques,

et des Turcomans, avec ces yeux bridés auxquels semble manquer la

paupière,--tous enrôlés sous le drapeau de l'émir, drapeau des

incendiaires et des dévastateurs.

Auprès de ces soldats libres, on comptait encore un certain nombre de

soldats esclaves, principalement des Persans, que commandaient des

officiers de même origine, et ce n'étaient certainement pas les moins

estimés de l'armée de Féofar-Khan.

Que l'on ajoute à cette nomenclature des Juifs servant comme

domestiques, la robe ceinte d'une corde, la tête coiffée, au lieu du

turban, qu'il leur est interdit de porter, de petits bonnets de drap

sombre; que l'on mêle à ces groupes des centaines de «kalenders», sortes

de religieux mendiants aux vêtements en lambeaux que recouvre une peau

de léopard, et on aura une idée a peu près complète de ces énormes

agglomérations de tribus diverses, comprises sous la dénomination

générale d'armées tartares.

Cinquante mille de ces soldats étaient montés, et les chevaux n'étaient

pas moins variés que les hommes. Parmi ces animaux, attachés par dix a

deux cordes fixées parallèlement l'une à l'autre, la queue nouée, la

croupe recouverte d'un réseau de soie noire, on distinguait les

turcomans, fins de jambes, longs de corps, brillants de poil, nobles

d'encolure; les usbecks, qui sont des bêtes de fond; les khokhandiens,

qui portent avec leur cavalier deux tentes et toute une batterie de

cuisine; les kirghis, à robe claire, venus des bords du fleuve Emba, où

on les prend avec l'«arcane», ce lasso des Tartares, et bien d'autres

produits de races croisées, qui sont de qualité inférieure.

Les bêtes de somme se comptaient par milliers. C'étaient des chameaux de

petite taille, mais bien faits, poil long, épaisse crinière leur

retombant sur le cou, animaux dociles et plus faciles à atteler que le

dromadaire; des «nars» à une bosse, de pelage rouge-feu, dont les poils

se roulent en boucles; puis des ânes, rudes au travail et dont la chair,

très-estimée, forme en partie la nourriture des Tartares.

Sur tout cet ensemble d'hommes et d'animaux, sur cette immense

agglomération de tentes, les cèdres et les pins, disposés par larges

bouquets, jetaient une ombre fraîche, brisée çà et là par quelque trouée

des rayons solaires. Rien de plus pittoresque que ce tableau, pour

lequel le plus violent des coloristes eût épuisé toutes les couleurs de

sa palette.

Lorsque les prisonniers faits à Kolyvan arrivèrent devant les tentes de

Féofar et des grands dignitaires du khanat, les tambours battirent au

champ, les trompettes sonnèrent. A ces bruits déjà formidables se

mêlèrent de stridentes mousquetades et la détonation plus grave des

canons de quatre et de six qui formaient l'artillerie de l'émir.

L'installation de Féofar était purement militaire. Ce qu'on pourrait

appeler sa maison civile, son harem et ceux de ses alliés, étaient à

Tomsk, maintenant aux mains des Tartares.

Le camp levé, Tomsk allait devenir la résidence de l'émir, jusqu'au

moment où il l'échangerait enfin contre la capitale de la Sibérie

orientale.

La tente de Féofar dominait les tentes voisines. Drapée de larges pans

d'une brillante étoffe de soie relevée par des cordelières à crépines

d'or, surmontée de houppes épaisses que le vent agitait comme des

éventails, elle occupait le centre d'une vaste clairière, fermée par un

rideau de magnifiques bouleaux et de pins gigantesques. Devant cette

tente, sur une table laquée et incrustée de pierres précieuses,

s'ouvrait le livre sacré du Koran, dont les pages étaient de minces

feuilles d'or, finement gravées. Au-dessus, battait le pavillon tartare,

écartelé des armes de l'émir.

Autour de la clairière, s'élevaient en demi-cercle les tentes des grands

fonctionnaires de Boukhara. Là résidaient le chef d'écurie, qui a le

droit de suivre à cheval l'émir jusque dans la cour de son palais, le

grand fauconnier, le «housch-bégui», porteur du sceau royal, le

«toptschi-baschi», grand maître de l'artillerie, le «khodja», chef du

conseil qui reçoit le baiser du prince et peut se présenter devant lui

ceinture dénouée, le «scheikh-oul-islam», chef des ulémas, représentant

des prêtres, le «cazi-askev», qui, en l'absence de l'émir, juge toutes

contestations soulevées entre militaires, et enfin le chef des

astrologues, dont la grande affaire est de consulter les étoiles, toutes

les fois que le khan songe à se déplacer.

L'émir, au moment où les prisonniers furent amenés au camp, était dans

sa tente. Il ne se montra pas. Et ce fut heureux, sans doute. Un geste,

un mot de lui n'auraient pu être que le signal de quelque sanglante

exécution. Mais il se retrancha dans cet isolement, qui constitue en

partie la majesté des rois orientaux. On admire qui ne se montre pas, et

surtout on le craint.

Quant aux prisonniers, ils allaient être parqués dans quelque enclos,

où, maltraités, a peine nourris, exposés a toutes les intempéries du

climat, ils attendraient le bon plaisir de Féofar.

De tous, le plus docile, sinon le plus patient, était certainement

Michel Strogoff. Il se laissait conduire, car on le conduisait là où il

voulait aller, et dans des conditions de sécurité que, libre, il n'eût

pu trouver sur cette route de Kolyvan à Tomsk. S'échapper avant d'être

arrivé dans cette ville, c'était s'exposer à retomber entre les mains

des éclaireurs qui battaient la steppe. La ligne la plus orientale,

occupée alors par les colonnes tartares, ne se trouvait pas située au

delà du quatre-vingt-deuxième méridien qui traverse Tomsk. Donc, ce

méridien franchi, Michel Strogoff devait compter qu'il serait en dehors

des zones ennemies, qu'il pourrait traverser l'Yeniseï sans danger, et

gagner Krasnoiarsk, avant que Féofar-Khan eût envahi la province.

«Une fois à Tomsk, se répétait-il pour réprimer quelques mouvements

d'impatience dont il n'était pas toujours maître, en quelques minutes,

je serai au delà des avant-postes, et douze heures gagnées sur Féofar,

douze heures sur Ogareff, cela me suffira pour les devancer a Irkoutsk!

Ce que Michel Strogoff, en effet, redoutait par-dessus tout, c'était et

ce devait être la présence d'Ivan Ogareff au camp tartare. Outre le

danger d'être reconnu, il sentait, par une sorte d'instinct, que c'était

ce traître sur lequel il lui importait surtout de prendre l'avance. Il

comprenait aussi que la réunion des troupes d'Ivan Ogareff à celles de

Féofar porterait au complet l'effectif de l'armée envahissante, et que,

la jonction opérée, cette armée marcherait en masse sur la capitale de

la Sibérie orientale. Aussi, toutes ses appréhensions venaient-elles de

ce côté, et, à chaque instant, écoutait-il si quelque fanfare

n'annonçait pas l'arrivée du lieutenant de l'émir.

À cette pensée se joignait le souvenir de sa mère, celui de Nadia, l'une

retenue à Omsk, l'autre enlevée sur les barques de l'Irtyche et sans

doute captive comme l'était Marfa Strogoff! Il ne pouvait rien pour

elles! Les reverrait-il jamais? A cette question qu'il n'osait résoudre,

son cœur se serrait affreusement.

En même temps que Michel Strogoff et tant d'autres prisonniers, Harry

Blount et Alcide Jolivet avaient été conduits au camp tartare. Leur

ancien compagnon de voyage, pris avec eux au poste télégraphique, savait

qu'ils étaient parqués comme lui dans cet enclos que surveillaient de

nombreuses sentinelles, mais il n'avait point cherché à se rapprocher

d'eux. Peu lui importait, en ce moment du moins, ce qu'ils pouvaient

penser de lui depuis l'affaire du relais d'Ichim. D'ailleurs, il voulait

être seul pour agir seul, le cas échéant. Il s'était donc tenu a

l'écart.

Alcide Jolivet, depuis le moment où son confrère était tombé près de

lui, ne lui avait pas ménagé ses soins. Pendant le trajet de Kolyvan au

camp, c'est-à-dire pendant plusieurs heures de marche, Harry Blount,

appuyé au bras de son rival, avait pu suivre le convoi des prisonniers.

Sa qualité de sujet anglais, il voulut d'abord la faire valoir, mais

elle ne le servit en aucune façon vis-à-vis de barbares qui ne

répondaient qu'à coups de lance ou de sabre. Le correspondant du

_Daily-Telegraph_ dut donc subir le sort commun, quitte à réclamer plus

tard et à obtenir satisfaction d'un pareil traitement. Mais ce trajet

n'en fut pas moins très-pénible pour lui, car sa blessure le faisait

souffrir, et, sans l'assistance d'Alcide Jolivet, peut-être n'eût-il pu

atteindre le camp.

Alcide Jolivet, que sa philosophie pratique n'abandonnait jamais, avait

physiquement et moralement réconforté son confrère par tous les moyens

en son pouvoir. Son premier soin, lorsqu'il se vit définitivement

enfermé dans l'enclos, fut de visiter la blessure d'Harry Blount. Il

parvint à lui retirer très-adroitement son habit et reconnut que son

épaule avait été seulement frôlée par un éclat de mitraille.

«Ce n'est rien, dit-il. Une simple éraflure! Après deux ou trois

pansements, cher confrère, il n'y paraîtra plus!

--Mais ces pansements?... demanda Harry Blount.

--Je vous les ferai moi-même!

--Vous êtes donc un peu médecin?

--Tous les Français sont un peu médecins!»

Et sur cette affirmation, Alcide Jolivet, déchirant son mouchoir, fit de

la charpie de l'un des morceaux, des tampons de l'autre, prit de l'eau à

un puits creusé au milieu de l'enclos, lava la blessure, qui, fort

heureusement, n'était pas grave, et disposa avec beaucoup d'adresse les

linges mouillés sur l'épaule d'Harry Blount.

«Je vous traite par l'eau, dit-il. Ce liquide est encore le sédatif le

plus efficace que l'on connaisse pour le traitement des blessures, et il

est le plus employé maintenant. Les médecins ont mis six mille ans à

découvrir cela! Oui! six mille ans en chiffres ronds!

--Je vous remercie, monsieur Jolivet, répondit Harry Blount, en

s'étendant sur une couche de feuilles mortes, que son compagnon lui

arrangea à l'ombre d'un bouleau.

--Bah! il n'y a pas de quoi! Vous en feriez autant à ma place!

--Je n'en sais rien... répondit un peu naïvement Harry Blount.

--Farceur, va! Tous les Anglais sont généreux!

--Sans doute, mais les Français....?

--Eh bien, les Français sont bons, ils sont même bêtes, si vous voulez!

Mais ce qui les rachète, c'est qu'ils sont Français! Ne parlons plus de

cela, et même, si vous m'en croyez, ne parlons plus du tout. Le repos

vous est absolument nécessaire.»

Mais Harry Blount n'avait aucune envie de se taire. Si le blessé devait,

par prudence, songer au repos, le correspondant du _Daily-Telegraph_

n'était pas homme à s'écouter.

«Monsieur Jolivet, demanda-t-il, croyez-vous que nos dernières dépêches

aient pu passer la frontière russe?

--Et pourquoi pas? répondit Alcide Jolivet. A l'heure qu'il est, je vous

assure que ma bienheureuse cousine sait à quoi s'en tenir sur l'affaire

de Kolyvan!

--A combien d'exemplaires tire t-elle ses dépêches, votre cousine?

demanda Harry Blount, qui, pour la première fois, posa cette question

directe à son confrère.

--Bon! répondit en riant Alcide Jolivet. Ma cousine est une personne

fort discrète, qui n'aime pas qu'on parle d'elle et qui serait

désespérée si elle troublait le sommeil dont vous avez besoin.

--Je ne veux pas dormir, répondit l'Anglais.--Que doit penser votre

cousine des affaires de la Russie?

--Qu'elles semblent en mauvais chemin pour le moment. Mais bah! le

gouvernement moscovite est puissant, il ne peut vraiment s'inquiéter

d'une invasion de barbares, et la Sibérie ne lui échappera pas.

--Trop d'ambition a perdu les plus grands empires! répondit Harry

Blount, qui n'était pas exempt d'une certaine jalousie «anglaise» à

l'endroit des prétentions russes dans l'Asie centrale.

--Oh! ne parlons pas politique! s'écria Alcide Jolivet. C'est défendu

par la Faculté! Rien de plus mauvais pour les blessures à l'épaule!... à

moins que ce ne soit pour vous endormir!

--Parlons alors de ce qu'il nous reste à faire, répondit Harry Blount.

Monsieur Jolivet, je n'ai pas du tout l'intention de rester indéfiniment

prisonnier de ces Tartares.

--Ni moi, pardieu!

--Nous sauverons-nous à la première occasion?

--Oui, s'il n'y a pas d'autre moyen de recouvrer notre liberté.

--En connaissez-vous un autre? demanda Harry Blount, en regardant son

compagnon.

--Certainement! Nous ne sommes pas des belligérants, nous sommes des

neutres, et nous réclamerons!

--Près de cette brute de Féofar-Khan?

--Non, il ne comprendrait pas, répondit Alcide Jolivet, mais près de son

lieutenant Ivan Ogareff.

--C'est un coquin!

--Sans doute, mais ce coquin est Russe. Il sait qu'il ne faut pas

badiner avec le droit des gens, et il n'a aucun intérêt à nous retenir,

au contraire. Seulement, demander quelque chose à ce monsieur-là, ça ne

me va pas beaucoup!

--Mais ce monsieur-là n'est pas au camp, ou du moins je ne l'y ai pas

vu, fit observer Harry Blount.

--Il y viendra. Cela ne peut manquer. Il faut qu'il rejoigne l'émir. La

Sibérie est coupée en deux maintenant, et très-certainement l'armée de

Féofar n'attend plus que lui pour se porter sur Irkoutsk.

--Et une fois libres, que ferons-nous?

--Une fois libres, nous continuerons notre campagne, et nous suivrons

les Tartares, jusqu'au moment où les événements nous permettront de

passer dans le camp opposé. Il ne faut pas abandonner la partie, que

diable! Nous ne faisons que commencer. Vous, confrère, vous avez déjà eu

la chance d'être blessé au service du _Daily-Telegraph_, tandis que moi,

je n'ai encore rien reçu au service de ma cousine. Allons, allons!--Bon,

murmura Alcide Jolivet, le voilà qui s'endort! Quelques heures de

sommeil et quelques compresses d'eau fraîche, il n'en faut pas plus pour

remettre un Anglais sur pied. Ces gens-la sont fabriqués en tôle!»

Et pendant qu'Harry Blount reposait, Alcide Jolivet veilla près de lui,

après avoir tiré son carnet, qu'il chargea de notes, très-décidé,

d'ailleurs, à les partager avec son confrère, pour la plus grande

satisfaction des lecteurs du _Daily-Telegraph_. Les événements les

avaient réunis l'un à l'autre. Ils n'en étaient plus à se jalouser.

Ainsi donc, ce que redoutait au-dessus de tout Michel Strogoff était

précisément l'objet des plus vifs désirs des deux journalistes.

L'arrivée d'Ivan Ogareff pouvait évidemment servir ceux-ci, car, leur

qualité de correspondants anglais et français une fois reconnue, rien de

plus probable qu'ils fussent mis en liberté. Le lieutenant de l'émir

saurait faire entendre raison à Féofar, qui n'eût pas manqué de traiter

des journalistes comme de simples espions. L'intérêt d'Alcide Jolivet et

d'Harry Blount était donc contraire à l'intérêt de Michel Strogoff.

Celui-ci avait bien compris cette situation, et ce fut une nouvelle

raison, ajoutée à plusieurs autres, qui le porta a éviter tout

rapprochement avec ses anciens compagnons de voyage. Il s'arrangea donc

de manière à ne pas être aperçu d'eux.

Quatre jours se passèrent, pendant lesquels l'état de choses ne fut

aucunement modifié. Les prisonniers n'entendirent point parler de la

levée du camp tartare. Ils étaient surveillés sévèrement. Il leur eût

été impossible de traverser le cordon de fantassins et de cavaliers qui

les gardaient nuit et jour. Quant a la nourriture qui leur était

attribuée, elle leur suffisait à peine. Deux fois par vingt-quatre

heures, on leur jetait un morceau d'intestins de chèvres, grillés sur

les charbons, ou quelques portions de ce fromage appelé «kroute»,

fabriqué avec du lait aigre de brebis, et qui, trempé de lait de jument,

forme le mets kinghis le plus communément nommé «koumyss». Et c'était

tout. Il faut ajouter aussi que le temps devint détestable. Il se

produisit de grandes perturbations atmosphériques, qui amenèrent des

bourrasques mêlées de pluie. Les malheureux, sans aucun abri, durent

supporter ces intempéries malsaines, et aucun adoucissement ne fut

apporté à leurs misères. Quelques blessés, des femmes, des enfants

moururent, et les prisonniers eux-mêmes durent enterrer ces cadavres,

auxquels leurs gardiens ne voulaient même pas donner la sépulture.

Pendant ces dures épreuves, Alcide Jolivet et Michel Strogoff se

multiplièrent, chacun de son côté. Ils rendirent tous les services

qu'ils pouvaient rendre. Moins éprouvés que tant d'autres, valides,

vigoureux, ils devaient mieux résister, et par leurs conseils, par leurs

soins, ils purent se rendre utiles à ceux qui souffraient et se

désespéraient.

Cet état de choses allait-il durer? Féofar-Khan, satisfait de ses

premiers succès, voulait-il donc attendre quelque temps avant de marcher

sur Irkoutsk? On pouvait le craindre, mais il n'en fut rien. L'événement

tant souhaité d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, tant redouté de Michel

Strogoff, se produisit dans la matinée du 12 août.

Ce jour-là, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, la

mousquetade éclata. Un énorme nuage de poussière se déroulait au-dessus

de la route de Kolyvan.

Ivan Ogareff, suivi de plusieurs milliers d'hommes, faisait son entrée

au camp tartare.

CHAPITRE II

UNE ATTITUDE D'ALCIDE JOLIVET.

C'était tout un corps d'armée qu'Ivan Ogareff amenait à l'émir. Ces

cavaliers et ces fantassins faisaient partie de la colonne qui s'était

emparée d'Omsk. Ivan Ogareff, n'ayant pu réduire la ville haute, dans

laquelle--on ne l'a point oublié--le gouverneur et la garnison avaient

cherché refuge, s'était décidé à passer outre, ne voulant pas retarder

les opérations qui devaient amener la conquête de la Sibérie orientale.

Il avait donc laissé une garnison suffisante à Omsk. Puis, entraînant

ses hordes, se renforçant en route des vainqueurs de Kolyvan, il venait

faire sa jonction avec l'armée de Féofar.

Les soldats d'Ivan Ogareff s'arrêtèrent aux avant-postes du camp. Ils ne

reçurent point ordre de bivouaquer. Le projet de leur chef était, sans

doute, de ne pas s'arrêter, mais de se porter en avant et de gagner,

dans le plus bref délai, Tomsk, ville importante, naturellement destinée

à devenir le centre des opérations futures.

En même temps que ses soldats, Ivan Ogareff amenait un convoi de

prisonniers russes et sibériens, capturés soit à Omsk, soit à Kolyvan.

Ces malheureux ne furent pas conduits à l'enclos, déjà trop petit pour

ceux qu'il contenait, et ils durent rester aux avant-postes, sans abri,

presque sans nourriture. Quel sort Féofar-Khan réservait-il à ces

infortunés? Les internerait-il à Tomsk, ou quelque sanglante exécution,

familière aux chefs tartares, les décimerait-elle? C'était le secret du

capricieux émir.

Ce corps d'armée n'était pas venu d'Omsk et de Kolyvan sans entraîner à

sa suite la foule de mendiants, de maraudeurs, de marchands, de

bohémiens qui forment habituellement l'arrière-garde d'une armée en

marche. Tout ce monde vivait sur les pays traversés et laissait peu de

chose à piller après lui. Donc, nécessité de se porter en avant, ne

fût-ce que pour assurer le ravitaillement des colonnes expéditionnaires.

Toute la région comprise entre les cours de l'Ichim et de l'Obi,

radicalement dévastée, n'offrait plus aucune ressource. C'était un

désert que les Tartares faisaient derrière eux, et les Russes ne

l'auraient pas franchi sans peine.

Au nombre de ces bohémiens, accourus des provinces de l'ouest, figurait

la troupe tsigane qui avait accompagné Michel Strogoff jusqu'à Perm.

Sangarre était la. Cette sauvage espionne, âme damnée d'Ivan Ogareff, ne

quittait pas son maître. On les a vus, tous deux, préparant leurs

machinations, en Russie même, dans le gouvernement de Nijni-Novgorod.

Après la traversée de l'Oural, ils s'étaient séparés pour quelques jours

seulement. Ivan Ogareff avait rapidement gagné Ichim, tandis que

Sangarre et sa troupe se dirigeaient sur Omsk par le sud de la province.

Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk · 第 14 / 26 段