route. Chercher à l'atteindre en contournant la lisière du bois, et,
sans éveiller l'attention, franchir un quart de verste avant d'avoir été
aperçu, demander à son cheval ce qui lui restait d'énergie et de
vigueur, dût-il tomber mort en arrivant aux rives de l'Obi, puis, soit
par un bac, soit à la nage, si tout autre moyen de transport manquait,
traverser cet important fleuve, voilà ce que devait tenter Michel
Strogoff.
Son énergie, son courage s'étaient décuplés en face du danger. Il y
allait de sa vie, de sa mission, de l'honneur de son pays, peut-être du
salut de sa mère. Il ne pouvait hésiter et se mit à l'œuvre.
Il n'y avait plus un seul instant à perdre. Déjà un certain mouvement se
produisait parmi les hommes du détachement. Quelques cavaliers allaient
et venaient sur le talus de la route, devant la lisière du bois. Les
autres étaient encore couchés au pied des arbres, mais leurs chevaux se
rassemblaient peu à peu vers la partie centrale du taillis.
Michel Strogoff eut d'abord la pensée de s'emparer de l'un de ces
chevaux, mais il se dit avec raison qu'ils devaient être aussi fatigués
que le sien. Mieux valait donc se confier à celui dont il était sûr, et
qui lui avait rendu tant de bons services. Cette courageuse bête, cachée
par un haut buisson de bruyères, avait échappé aux regards des Usbecks.
Ceux-ci, d'ailleurs, ne s'étaient pas enfoncés jusqu'à l'extrême limite
du bois.
Michel Strogoff, en rampant sous l'herbe, s'approcha de son cheval, qui
était couché sur le sol. Il le flatta de la main, il lui parla
doucement, il parvint à le faire lever sans bruit.
En ce moment,--circonstance favorable,--les torches, entièrement
consumées, étaient éteintes, et l'obscurité restait encore assez
profonde, au moins sous le couvert des mélèzes.
Michel Strogoff, après avoir remis le mors, assuré la sangle de la
selle, éprouvé la courroie des étriers, commença à tirer doucement son
cheval par la bride. Du reste, l'intelligent animal, comme s'il eût
compris ce que l'on voulait de lui, suivit docilement son maître, sans
faire entendre le plus léger hennissement.
Toutefois, quelques chevaux usbecks dressèrent la tête et se dirigèrent
peu à peu vers la lisière du taillis.
Michel Strogoff tenait de la main droite son revolver, prêt à casser la
tête au premier cavalier tartare qui s'approcherait. Mais,
très-heureusement, l'éveil ne fut pas donné, et il put atteindre l'angle
que le bois faisait à droite en rejoignant la route.
L'intention de Michel Strogoff, pour éviter d'être vu, était de ne se
mettre en selle que le plus tard possible, et seulement après avoir
dépassé un tournant qui se trouvait à deux cents pas du taillis.
Malheureusement, au moment où Michel Strogoff allait franchir la lisière
du taillis, le cheval d'un Usbeck, le flairant, hennit et s'élança sur
la route.
Son maître courut à lui pour le ramener, mais, apercevant une silhouette
qui se détachait confusément aux premières lueurs de l'aube: «Alerte!»
cria-t-il.
A ce cri, tous les hommes du bivouac se relevèrent et se précipitèrent
sur la route.
Michel Strogoff n'avait plus qu'à enfourcher son cheval et à l'enlever
au galop.
Les deux officiers du détachement s'étaient portés en avant et
excitaient leurs hommes.
Mais déjà Michel Strogoff s'était mis en selle.
En ce moment, une détonation éclata, et il sentit une balle qui
traversait sa pelisse.
Sans tourner la tête, sans répondre, il piqua des deux, et, franchissant
la lisière du taillis par un bond formidable, il s'élança bride abattue
dans la direction de l'Obi.
Les chevaux usbecks étant déharnachés, il allait donc pouvoir prendre
une certaine avance sur les cavaliers du détachement; mais ceux-ci ne
pouvaient tarder à se jeter sur ses traces, et, en effet, moins de deux
minutes après qu'il eut quitte le bois, il entendit le bruit de
plusieurs chevaux qui, peu à peu, gagnaient sur lui.
Le jour commençait à se faire alors, et les objets devenaient visibles
dans un plus large rayon.
Michel Strogoff, tournant la tête, aperçut un cavalier qui l'approchait
rapidement.
C'était le deh-baschi. Cet officier, supérieurement monté, tenait la
tête du détachement et menaçait d'atteindre le fugitif.
Sans s'arrêter, Michel Strogoff tendit vers lui son revolver, et, d'une
main qui ne tremblait pas, il le visa un instant. L'officier usbeck,
atteint en pleine poitrine, roula sur le sol.
Mais les autres cavaliers le suivaient de près, et, sans s'attarder près
du deh-baschi, s'excitant par leurs propres vociférations, enfonçant
l'éperon dans le flanc de leurs chevaux, ils diminuèrent peu à peu la
distance qui les séparait de Michel Strogoff.
Pendant une demi-heure, cependant, celui-ci put se maintenir hors de
portée des armes tartares, mais il sentait bien que son cheval
faiblissait, et, à chaque instant, il craignait que, buttant contre
quelque, obstacle, il ne tombât pour ne plus se relever.
Le jour était assez clair alors, bien que le soleil ne se fût pas encore
montré au-dessus de l'horizon.
A deux verstes au plus se développait une ligne pâle que bordaient
quelques arbres assez espacés.
C'était l'Obi, qui coulait du sud-ouest au nord-est, presque au ras du
sol, et dont la vallée n'était que la steppe elle-même.
Plusieurs fois, des coups de fusil furent tirés sur Michel Strogoff,
mais sans l'atteindre, et, plusieurs fois aussi, il dut décharger son
revolver sur ceux, des cavaliers qui le serraient de trop près. Chaque
fois, un Usbeck roula à terre, au milieu des cris de rage de ses
compagnons.
Mais cette poursuite ne pouvait se terminer qu'au désavantage de Michel
Strogoff. Son cheval n'en pouvait plus, et, cependant, il parvint à
l'enlever jusqu'à la berge du fleuve.
Le détachement usbeck, à ce moment, n'était plus qu'à cinquante pas en
arrière de lui.
Sur l'Obi, absolument désert, pas de bac, pas un bateau qui pût servir à
passer le fleuve.
«Courage, mon brave cheval! s'écria Michel Strogoff. Allons! Un dernier
effort!»
Et il se précipita dans le fleuve, qui mesurait en cet endroit une
demi-verste de largeur.
Le courant, très-vif, était extrêmement difficile à remonter. Le cheval
de Michel Strogoff n'avait pied nulle part. Donc, sans point d'appui,
c'était à la nage qu'il devait couper ces eaux rapides comme celles d'un
torrent. Les braver, c'était, pour Michel Strogoff, faire un miracle de
courage.
Les cavaliers s'étaient arrêtés sur la berge du fleuve, et ils
hésitaient à s'y précipiter.
Mais, à ce moment, le pendja-baschi, saisissant son fusil, visa avec
soin le fugitif, qui se trouvait déjà au milieu du courant. Le coup
partit, et le cheval de Michel Strogoff, frappé au flanc, s'engloutit
sous son maître.
Celui-ci se débarrassa vivement de ses étriers, au moment où l'animal
disparaissait sous les eaux du fleuve. Puis, plongeant à propos au
milieu d'une grêle de balles, il parvint à atteindre la rive droite du
fleuve et disparut dans les roseaux qui hérissaient la berge de l'Obi.
CHAPITRE XVII
VERSETS ET CHANSONS.
Michel Strogoff était relativement en sûreté. Toutefois, sa situation
restait encore terrible.
Maintenant que le fidèle animal, qui l'avait si courageusement servi,
venait de trouver la mort dans les eaux du fleuve, comment, lui,
pourrait-il continuer son voyage?
Il était à pied, sans vivres, dans un pays ruiné par l'invasion, battu
par les éclaireurs de l'émir, et il se trouvait encore à une distance
considérable du but qu'il fallait atteindre.
«Par le ciel, j'arriverai! s'écria-t-il, répondant ainsi à toutes les
raisons de défaillance que son esprit venait un instant d'entrevoir.
Dieu protège la sainte Russie!»
Michel Strogoff était alors hors de portée des cavaliers usbecks.
Ceux-ci n'avaient point osé le poursuivre à travers le fleuve, et,
d'ailleurs, ils devaient croire qu'il s'était noyé, car, après sa
disparition sous les eaux, ils n'avaient pu le voir atteindre la rive
droite de l'Obi.
Mais Michel Strogoff, se glissant entre les roseaux gigantesques de la
berge, avait gagné une partie plus élevée de la rive, non sans peine,
cependant, car un épais limon, déposé à l'époque du débordement des
eaux, la rendait peu praticable.
Une fois sur un terrain plus solide, Michel Strogoff arrêta ce qu'il
convenait de faire. Ce qu'il voulait avant tout, c'était éviter Tomsk,
occupée par les troupes tartares. Néanmoins, il lui fallait gagner
quelque bourgade, et au besoin quelque relais de poste, où il pût se
procurer un cheval. Ce cheval trouvé, il se jetterait en dehors des
chemins battus, et il ne reprendrait la route d'Irkoutsk qu'aux environs
de Krasnoiarsk. A partir de ce point, s'il se hâtait, il espérait
trouver la voie libre encore, et il pourrait descendre au sud-est les
provinces du lac Baïkal.
Tout d'abord, Michel Strogoff commença par s'orienter.
A deux verstes en avant, en suivant le cours de l'Obi, une petite ville,
pittoresquement étagée, s'élevait sur une légère intumescence du sol.
Quelques églises, à coupoles byzantines, coloriées de vert et d'or, se
profilaient sur le fond gris du ciel.
C'était Kolyvan, où les fonctionnaires et les employés du Kumsk et
autres villes vont se réfugier pendant l'été pour fuir le climat malsain
de la Baraba. Kolyvan, d'après les nouvelles que le courrier du czar
avait apprises, ne devait pas être encore aux mains des envahisseurs.
Les troupes tartares, scindées en deux colonnes, s'étaient portées à
gauche sur Omsk, à droite sur Tomsk, négligeant le pays intermédiaire.
Le projet, simple et logique, que forma Michel Strogoff, ce fut de
gagner Kolyvan avant que les cavaliers usbecks, qui remontaient la rive
gauche de l'Obi, y fussent arrivés. Là, dût-il en payer dix fois la
valeur, il se procurerait des habits, un cheval, et rejoindrait la route
d'Irkoutsk à travers la steppe méridionale.
Il était trois heures du matin. Les environs de Kolyvan, parfaitement
calmes alors, semblaient être absolument abandonnés. Évidemment, la
population des campagnes, fuyant l'invasion, à laquelle elle ne pouvait
résister, s'était portée au nord dans les provinces de l'Yeniseisk.
Michel Strogoff se dirigeait donc d'un pas rapide vers Kolyvan, lorsque
des détonations lointaines arrivèrent jusqu'à lui.
Il s'arrêta et distingua nettement de sourds roulements qui ébranlaient
les couches d'air, et, au-dessus, une crépitation plus sèche dont la
nature ne pouvait le tromper.
«C'est le canon! c'est la fusillade! se dit-il. Le petit corps russe
est-il donc aux prises avec l'armée tartare! Ah! fasse le ciel que
j'arrive avant eux à Kolyvan!»
Michel Strogoff ne se trompait pas. Bientôt, les détonations
s'accentuèrent peu à peu, et, en arrière, sur la gauche de Kolyvan, des
vapeurs se condensèrent au-dessus de l'horizon,--non pas des nuages de
fumée, mais de ces grosses volutes blanchâtres, très-nettement
profilées, que produisent les décharges d'artillerie.
Sur la gauche de l'Obi, les cavaliers usbecks s'étaient arrêtés pour
attendre le résultat de la bataille.
De ce côté, Michel Strogoff n'avait plus rien à craindre. Aussi
hâta-t-il sa marche vers la ville.
Cependant, les détonations redoublaient et se rapprochaient
sensiblement. Ce n'était plus un roulement confus, mais une suite de
coups de canon distincts. En même temps, la fumée, ramenée par le vent,
s'élevait dans l'air, et il fut même évident que les combattants
gagnaient rapidement au sud. Kolyvan allait être évidemment attaquée par
sa partie septentrionale. Mais les Russes la défendaient-ils contre les
troupes tartares, ou essayaient-ils de la reprendre sur les soldats de
Féofar-Khan? c'est ce qu'il était impossible de savoir. De là, grand
embarras pour Michel Strogoff.
Il n'était plus qu'à une demi-verste de Kolyvan, lorsqu'un long jet de
feu fusa entre les maisons de la ville, et le clocher d'une église
s'écroula au milieu de torrents de poussière et de flammes.
La lutte était-elle alors dans Kolyvan? Michel Strogoff dut le penser,
et, dans ce cas, il était évident que Russes et Tartares se battaient
dans les rues de la ville. Était-ce donc le moment d'y chercher refuge?
Michel Strogoff ne risquait-il pas d'y être pris, et réussirait-il à
s'échapper de Kolyvan, comme il s'était échappé d'Omsk?
Toutes ces éventualités se présentèrent à son esprit. Il hésita, il
s'arrêta un instant. Ne valait-il pas mieux, même à pied, gagner au sud
et à l'est quelque bourgade, telle que Diachinks ou autre, et là se
procurer à tout prix un cheval?
C'était le seul parti à prendre, et aussitôt, abandonnant les rives de
l'Obi, Michel Strogoff se porta franchement sur la droite de Kolyvan.
En ce moment, les détonations étaient extrêmement violentes. Bientôt des
flammes jaillirent sur la gauche de la ville. L'incendie dévorait tout
un quartier de Kolyvan.
Michel Strogoff courait à travers la steppe, cherchant à gagner le
couvert de quelques arbres, disséminés ça et la, lorsqu'un détachement
de cavalerie tartare apparut sur la droite.
Michel Strogoff ne pouvait évidemment plus continuer à fuir dans cette
direction. Les cavaliers s'avançaient rapidement vers la ville, et il
lui eût été difficile de leur échapper.
Soudain, à l'angle d'un épais bouquet d'arbres, il vit une maison isolée
qu'il lui était possible d'atteindre avant d'avoir été aperçu.
Y courir, s'y cacher, y demander, y prendre au besoin de quoi refaire
ses forces, car il était épuisé de fatigue et de faim, Michel Strogoff
n'avait pas autre chose à faire.
Il se précipita donc vers cette maison, distante d'une demi-verste au
plus. En s'en approchant, il reconnut que cette maison était un poste
télégraphique. Deux fils en partaient dans les directions ouest et est,
et un troisième fil était tendu vers Kolyvan.
Que cette station fût abandonnée dans les circonstances actuelles, on
devait le supposer, mais enfin, telle quelle, Michel Strogoff pourrait
s'y réfugier et attendre la nuit, s'il le fallait, pour se jeter de
nouveau à travers la steppe, que battaient les éclaireurs tartares.
Michel Strogoff s'élança aussitôt vers la porte de la maison et la
repoussa violemment.
Une seule personne se trouvait dans la salle où se faisaient les
transmissions télégraphiques.
C'était un employé, calme, flegmatique, indifférent à ce qui se passait
au dehors. Fidèle à son poste, il attendait derrière son guichet que le
public vint réclamer ses services.
Michel Strogoff courut à lui, et d'une voix brisée par la fatigue:
«Que savez-vous? lui demanda-t-il.
--Rien, répondit l'employé en souriant.
--Ce sont les Russes et les Tartares qui sont aux prises?
--On le dit.
--Mais quels sont les vainqueurs?
--Je l'ignore.»
Tant de placidité au milieu de ces terribles conjonctures, tant
d'indifférence même étaient à peine croyables.
«Et le fil n'est pas coupé? demanda Michel Strogoff.
--Il est coupé entre Kolyvan et Krasnoiarsk, mais il fonctionne encore
entre Kolyvan et la frontière russe.
--Pour le gouvernement?
--Pour le gouvernement, lorsqu'il le juge convenable. Pour le public,
lorsqu'il paye. C'est dix kopeks par mot.--Quand vous voudrez,
monsieur?»
Michel Strogoff allait répondre à cet étrange employé qu'il n'avait
aucune dépêche à expédier, qu'il ne réclamait qu'un peu de pain et
d'eau, lorsque la porte de la maison fut brusquement ouverte.
Michel Strogoff, croyant que le poste était envahi par les Tartares,
s'apprêtait à sauter par la fenêtre, quand il reconnut que deux hommes
seulement venaient d'entrer dans la salle, lesquels n'avaient rien moins
que la mine de soldats tartares.
L'un d'eux tenait à la main une dépêche écrite au crayon, et, devançant
l'autre, il se précipita au guichet de l'impassible employé.
Dans ces deux hommes, Michel Strogoff retrouva, avec un étonnement que
chacun comprendra, deux personnages auxquels il ne pensait guère et
qu'il ne croyait plus jamais revoir.
C'étaient les correspondants Harry Blount et Alcide Jolivet, non plus
compagnons de voyage, mais rivaux, mais ennemis, maintenant qu'ils
opéraient sur le champ de bataille.
Ils avaient quitté Ichim quelques heures seulement après le départ de
Michel Strogoff, et, s'ils étaient arrivés avant lui à Kolyvan, en
suivant la même route, s'ils l'avaient même dépassé, c'est que Michel
Strogoff avait perdu trois jours sur les bords de l'Irtyche.
Et maintenant, après avoir assisté tous deux à l'engagement des Russes
et des Tartares devant la ville, après avoir quitté Kolyvan au moment où
la lutte se livrait dans ses rues, ils étaient accourus à la station
télégraphique, afin de lancer à l'Europe leurs dépêches rivales et de
s'enlever l'un à l'autre la primeur des événements.
Michel Strogoff s'était mis à l'écart, dans l'ombre, et, sans être vu,
il pouvait tout voir et tout entendre, il allait évidemment apprendre
des nouvelles intéressantes pour lui et savoir s'il devait ou non entrer
dans Kolyvan.
Harry Blount, plus pressé que son collègue, avait pris possession du
guichet, et il tendait sa dépêche, pendant qu'Alcide Jolivet,
contrairement à ses habitudes, piétinait d'impatience.
«C'est dix kopeks par mot,» dit l'employé en prenant la dépêche.
Harry Blount déposa sur la tablette une pile de roubles, que son
confrère regarda avec une certaine stupéfaction.
«Bien,» dit l'employé.
Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il commença à télégraphier
la dépêche suivante:
_«Daily Telegraph, Londres. «De Kolyvan, gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6
août. «Engagement des troupes russes et tartares...»_
Cette lecture étant faite à haute voix, Michel Strogoff entendait tout
ce que le correspondant anglais adressait à son journal.
_«Troupes russes repoussées avec grandes pertes, Tartares entrés dans
Kolyvan ce jour même...»_
Ces mots terminaient la dépêche.
«À mon tour maintenant,» s'écria Alcide Jolivet, qui voulut passer la
dépêche adressée à sa cousine du faubourg Montmartre.
Mais cela ne faisait pas l'affaire du correspondant anglais, qui ne
comptait pas abandonner le guichet, afin d'être toujours à même de
transmettre les nouvelles, au fur et à mesure qu'elles se produiraient.
Aussi ne fit-il point place à son confrère.
«Mais vous avez fini!... s'écria Alcide Jolivet.
--Je n'ai pas fini,» répondit simplement Harry Blount.
Et il continua à écrire une suite de mots qu'il passa ensuite à
l'employé, et que celui-ci lut de sa voix tranquille:
_«Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre!...»_
C'étaient les versets de la Bible qu'Harry Blount télégraphiait, pour
employer le temps et ne pas céder sa place à son rival. Il en coûterait
peut-être quelques milliers de roubles à son journal, mais son journal
serait le premier informé. La France attendrait!
On conçoit la fureur d'Alcide Jolivet, qui, en toute autre circonstance,
eût trouvé que c'était de bonne guerre. Il voulut même obliger l'employé
à recevoir sa dépêche, de préférence à celle de son confrère.
«C'est le droit de monsieur,» répondit tranquillement l'employé, en
montrant Harry Blount, et en lui souriant d'un air aimable.
Et il continua de transmettre fidèlement au _Daily-Telegraph_ le premier
verset du livre saint.
Pendant qu'il opérait, Harry Blount alla tranquillement à la fenêtre,
et, sa lorgnette aux yeux, il observa ce qui se passait aux environs de
Kolyvan, afin de compléter ses informations.
Quelques instants après, il reprit sa place au guichet et ajouta à son
télégramme:
_«Deux églises sont en flammes. L'incendie parait gagner sur la droite.
La terre était informe et toute nue; les ténèbres couvraient la face de
l'abîme....»_
Alcide Jolivet eut tout simplement une envie féroce d'étrangler
l'honorable correspondant du _Daily-Telegraph._
Il interpella encore une fois l'employé, qui, toujours impassible, lui
répondit simplement:
«C'est son droit, monsieur, c'est son droit... à dix kopeks par mot.»
Et il télégraphia la nouvelle suivante, que lui apporta Harry Blount:
_«Des fuyards russes s'échappent de la ville. Or, Dieu dit que la
lumière soit faite, et la lumière fut faite!...»_
Alcide Jolivet enrageait littéralement.
Cependant, Harry Blount était retourné près de la fenêtre, mais, cette
fois, distrait sans doute par l'intérêt du spectacle qu'il avait sous
les yeux, il prolongea un peu trop longtemps son observation. Aussi,
lorsque l'employé eut fini de télégraphier le troisième verset de la
Bible, Alcide Jolivet prit-il sans faire de bruit sa place au guichet,
et, ainsi qu'avait fait son confrère, après avoir déposé tout doucement
une respectable pile de roubles sur la tablette, il remit sa dépêche,
que l'employé lut à haute voix:
_«Madeleine Jolivet, «10, Faubourg-Montmartre (Paris). «De Kolyvan,
gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6 août. «Les fuyards s'échappent de la
ville. Russes battus. Poursuite acharnée de la cavalerie tartare....»_
Et lorsqu'Harry Blount levait, il entendit Alcide Jolivet qui complétait
son télégramme en chantonnant d'une voix moqueuse:
Il est un petit homme,
Tout habillé de gris,
Dans Paris!...
Trouvant inconvenant de mêler, comme l'avait osé faire son confrère, le
sacré au profane, Alcide Jolivet répondait par un joyeux refrain de
Béranger aux versets de la Bible.
«Aoh! fit Harry Blount.
--C'est comme cela,» répondit Alcide Jolivet.
Cependant, la situation s'aggravait autour de Kolyvan. La bataille se
rapprochait, et les détonations éclataient avec une violence extrême.
En ce moment, une commotion ébranla le poste télégraphique.
Un obus venait de trouer la muraille, et un nuage de poussière
emplissait la salle des transmissions.
Alcide Jolivet finissait alors d'écrire ces vers:
Joufflu comme une pomme,
Qui, sans un sou comptant...
mais, s'arrêter, se précipiter sur l'obus, le prendre à deux mains avant
qu'il eût éclaté, le jeter par la fenêtre et revenir au guichet, ce fut
pour lui l'affaire d'un instant.
Cinq secondes plus tard, l'obus éclatait au dehors.
Mais, continuant à libeller son télégramme avec le plus beau sang-froid
du monde, Alcide Jolivet écrivit:
_«Obus de six a fait sauter la muraille du poste télégraphique. En
attendons quelques autres du même calibre....»_
Pour Michel Strogoff, il n'était pas douteux que les Russes ne fussent
repoussés de Kolyvan. Sa dernière ressource était donc de se jeter à
travers la steppe méridionale.
Mais alors une fusillade terrible éclata près du poste télégraphique, et
une grêle de balles fit sauter les vitres de la fenêtre.
Harry Blount, frappé à l'épaule, tomba à terre.
Alcide Jolivet allait, à ce moment même, transmettre ce supplément de
dépêche:
_«Harry Blount, correspondant du _Daily Telegraph_, tombe à mon côté,
frappé d'un éclat de muraille....»_ quand l'impassible employé lui dit
avec son calme inaltérable:
«Monsieur, le fil est brisé.»
Et, quittant son guichet, il prit tranquillement son chapeau, qu'il
brossa du coude, et, toujours souriant, sortit par une petite porte que
Michel Strogoff n'avait pas aperçue.
Le poste fut alors envahi par des soldats tartares, et ni Michel
Strogoff, ni les journalistes ne purent opérer leur retraite.
Alcide Jolivet, sa dépêche inutile à la main, s'était précipité vers
Harry Blount, étendu sur le sol, et, en brave cœur qu'il était, il
l'avait chargé sur ses épaules dans l'intention de fuir avec lui.... Il
était trop tard!
Tous deux étaient prisonniers, et, en même temps qu'eux, Michel
Strogoff, surpris à l'improviste au moment où il allait s'élancer par la
fenêtre, tombait entre les mains des Tartares!
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
UN CAMP TARTARE.
A une journée de marche de Kolyvan, quelques verstes en avant du bourg
de Diachinsk, s'étend une vaste plaine que dominent quelques grands
arbres, principalement des pins et des cèdres.
Cette portion de la steppe est ordinairement occupée, pendant la saison
chaude, par des Sibériens pasteurs, et elle suffit à la nourriture de
leurs nombreux troupeaux. Mais, à cette époque, on y eût vainement
cherché un seul de ces nomades habitants. Non pas que cette plaine fût
déserte. Elle présentait, au contraire, une extraordinaire animation.