habitable et saine, située au milieu de l'inhabitable contrée. Elle
occupe le centre même de la Baraba. Là, grâce aux assainissements
obtenus par la canalisation du Tom, affluent de l'Irtyche qui passe à
Kamsk, les marécages pestilentiels se sont transformés en pâturages de
la plus grande richesse. Cependant, ces améliorations n'ont pas encore
tout à fait triomphé des fièvres qui, pendant l'automne, rendent
dangereux le séjour de cette ville. Mais c'est encore là que les
indigènes de la Baraba cherchent un refuge, lorsque les miasmes
paludéens les chassent des autres parties de la province.
L'émigration provoquée par l'invasion tartare n'avait pas encore
dépeuplé la petite ville de Kamsk. Ses habitants se croyaient
probablement en sûreté au centre de la Baraba, ou, du moins, ils
pensaient avoir le temps de fuir, s'ils étaient directement menacés.
Michel Strogoff, quelque désir qu'il en eût, ne pu donc apprendre aucune
nouvelle en cet endroit. C'est à lui, plutôt, que le gouverneur se fût
adressé, s'il eût connu la véritable qualité du prétendu marchand
d'Irkoutsk. Kamsk, en effet, par sa situation même, semblait être en
dehors du monde sibérien et des graves événements qui le troublaient.
D'ailleurs, Michel Strogoff ne se montra que peu ou pas. Être inaperçu
ne lui suffisait plus, il eût voulu être invisible. L'expérience du
passé le rendait de plus en plus circonspect pour le présent et
l'avenir. Aussi se tint-il à l'écart et, peu soucieux de courir les rues
de la bourgade, ne voulut-il même pas quitter l'auberge dans laquelle il
était descendu.
Michel Strogoff aurait pu trouver une voiture à Kamsk et remplacer par
un véhicule plus commode le cheval qui le portait depuis Omsk. Mais,
après mûre réflexion, il craignit que l'achat d'un tarentass n'attirât
l'attention sur lui, et, tant qu'il n'aurait pas dépassé la ligne
maintenant occupée par les Tartares, ligne qui coupait la Sibérie à peu
près suivant la vallée de l'Irtyche, il ne voulait pas risquer de donner
prise aux soupçons.
D'ailleurs, pour achever la difficile traversée de la Baraba, pour fuir
à travers le marécage, au cas où quelque danger l'eût menacé trop
directement, pour distancer des cavaliers lancés à sa poursuite, pour se
jeter, s'il le fallait, même au plus épais du fourré des joncs, un
cheval valait évidemment mieux qu'une voiture. Plus tard, au delà de
Tomsk, ou même de Krasnoiarsk, dans quelque centre important de la
Sibérie occidentale, Michel Strogoff verrait ce qu'il conviendrait de
faire.
Quant à son cheval, il n'eut même pas la pensée de l'échanger contre un
autre. Il était fait à ce vaillant animal. Il savait ce qu'il en pouvait
tirer. En l'achetant à Omsk, il avait eu la main heureuse, et, en
l'amenant chez ce maître de poste, c'était un grand service que lui
avait rendu le généreux moujik. D'ailleurs, si Michel Strogoff s'était
déjà attaché à son cheval, celui-ci semblait se faire peu à peu aux
fatigues d'un tel voyage, et, à la condition de lui réserver quelques
heures de repos, son cavalier pouvait espérer qu'il irait jusqu'au delà
des provinces envahies.
Donc, pendant la soirée et pendant la nuit du 2 au 3 août, Michel
Strogoff resta confiné dans son auberge, à l'entrée de la ville, auberge
peu fréquentée et à l'abri des importuns ou des curieux.
Brisé par la fatigue, il se coucha, après avoir veillé à ce que son
cheval ne manquât de rien; mais il ne put dormir que d'un sommeil
intermittent. Trop de souvenirs, trop d'inquiétudes l'assaillaient à la
fois. L'image de sa vieille mère, celle de sa jeune et intrépide
compagne, laissées derrière lui, sans protection, passaient
alternativement devant son esprit et s'y confondaient souvent dans une
même pensée.
Puis, il revenait à la mission qu'il avait juré de remplir. Ce qu'il
voyait depuis son départ de Moscou lui en montrait de plus en plus
l'importance. Le mouvement était extrêmement grave, et la complicité
d'Ogareff le rendait plus redoutable encore. Et, quand ses regards
tombaient sur la lettre revêtue du cachet impérial,--cette lettre, qui
sans doute contenait le remède à tant de maux, le salut de tout ce pays
déchiré par la guerre,--Michel Strogoff sentait en lui comme un désir
farouche de s'élancer à travers la steppe, de franchir à vol d'oiseau la
distance qui le séparait d'Irkoutsk, d'être aigle pour s'élever
au-dessus des obstacles, d'être ouragan pour passer à travers les airs
avec une rapidité de cent verstes à l'heure, d'arriver enfin en face du
grand-duc et de lui crier: «Altesse, de la part de Sa Majesté le czar!»
Le lendemain matin, à six heures, Michel Strogoff repartit avec
l'intention de faire dans cette journée les quatre-vingts verstes (85
kilomètres) qui séparent Kamsk du hameau d'Oubinsk. Au delà d'un rayon
de vingt verstes, il retrouva la marécageuse Baraba, qu'aucune
dérivation n'asséchait plus, et dont le sol était souvent noyé sous un
pied d'eau. La route était alors difficile a reconnaître, mais, grâce à
son extrême prudence, cette traversée ne fut marquée par aucun accident.
Michel Strogoff, arrivé à Oubinsk, laissa son cheval reposer pendant
toute la nuit, car il voulait, dans la journée suivante, enlever sans
débrider les cent verstes qui se développent entre Oubinsk et Ikoulskoë.
Il partit donc dès l'aube, mais, malheureusement, dans cette partie, le
sol de la Baraba fut de plus en plus détestable.
En effet, entre Oubinsk et Kamakova, les pluies, très-abondantes
quelques semaines auparavant, s'étaient conservées dans cette étroite
dépression comme dans une imperméable cuvette. Il n'y avait même plus
solution de continuité à cet interminable réseau des mares, des étangs
et des lacs. L'un de ces lacs,--assez considérable pour avoir mérité
d'être admis à la nomenclature géographique,--ce Tchang, chinois par son
nom, dut être côtoyé sur une largeur de plus de vingt verstes et au prix
de difficultés extrêmes. De là quelques retards que toute l'impatience
de Michel Strogoff ne pouvait empêcher. Il avait d'ailleurs été bien
avisé on ne prenant pas une voiture à Kamsk, car son cheval passa là où
aucun véhicule n'aurait pu passer.
Le soir, à neuf heures, Michel Strogoff, arrivé a Ikoulskoë, s'y arrêta
pendant toute la nuit. Dans ce bourg perdu de la Baraba, les nouvelles
de la guerre faisaient absolument défaut. Par sa nature même, cette
portion de la province, placée dans la fourche que formaient les deux
colonnes tartares en se bifurquant l'une sur Omsk, l'autre sur Tomsk,
avait échappé jusqu'ici aux horreurs de l'invasion.
Mais les difficultés naturelles allaient enfin s'amoindrir, car, s'il
n'éprouvait aucun retard, Michel Strogoff devait, dès le lendemain,
avoir quitté la Baraba. Il retrouverait alors une route praticable,
lors-qu'il aurait franchi les cent vingt-cinq verstes (133 kilomètres)
qui le séparaient encore de Kolyvan.
Arrivé à ce bourg important, il ne serait plus qu'à une égale distance
de Tomsk. Il prendrait alors conseil des circonstances, et,
très-probablement, il se déciderait à tourner cette ville, que
Féofar-Khan occupait, si les nouvelles étaient exactes.
Mais si ces bourgs, tels qu'Ikoulskoë, tels que Karguinsk, qu'il dépassa
le lendemain, étaient relativement tranquilles, grâce à leur situation
dans la Baraba, où les colonnes tartares eussent difficilement
manœuvré, n'était-il pas à craindre que, sur les rives plus riches de
l'Obi, Michel Strogoff, n'ayant plus à redouter d'obstacles physiques,
n'eût tout à appréhender de l'homme? cela était vraisemblable.
Toutefois, s'il le fallait, il n'hésiterait pas à se jeter hors de la
route d'Irkoutsk. A voyager alors à travers la steppe, il risquerait
évidemment de se trouver sans ressource. Là, en effet, plus de chemin
tracé, plus de villes ni de villages. À peine quelques fermes isolées,
ou simples huttes de pauvres gens, hospitaliers sans doute, mais chez
lesquels se trouverait à peine le nécessaire! Cependant, il n'y aurait
pas à hésiter.
Enfin, vers trois heures et demie du soir, après avoir dépassé la
station de Kargatsk, Michel Strogoff quittait les dernières dépressions
de la Baraba, et le sol dur et sec du territoire sibérien sonnait de
nouveau sous le pied de son cheval.
Il avait quitté Moscou le 15 juillet. Donc, ce jour-là, 5 août, en y
comprenant plus de soixante-dix heures perdues sur les bords de
i'Irtyche, vingt et un jours s'étaient écoulés depuis son départ.
Quinze cents verstes le séparaient encore d'Irkoutsk.
CHAPITRE XVI
UN DERNIER EFFORT.
Michel Strogoff avait raison de redouter quelque mauvaise rencontre dans
ces plaines qui se prolongent au delà de la Baraba. Les champs, foulés
du pied des chevaux, montraient que les Tartares y avaient passé, et de
ces barbares on pouvait dire ce que l'on a dit des Turcs: «Là où le Turc
passe, l'herbe ne repousse jamais!»
Michel Strogoff devait donc prendre les plus minutieuses précautions en
traversant cette contrée. Quelques volutes de fumée qui se tordaient
au-dessus de l'horizon indiquaient que bourgs et hameaux brûlaient
encore. Ces incendies avaient-ils été allumés par l'avant-garde, ou
l'armée de l'émir s'était-elle déjà avancé jusqu'aux dernières limites
de la province? Féofar Khan se trouvait-il de sa personne dans le
gouvernement de l'Yeniseisk? Michel Strogoff ne le savait et ne pouvait
rien décider sans être fixé à cet égard. Le pays était-il donc si
abandonné qu'il ne s'y trouvât plus un seul Sibérien pour le renseigner?
Michel Strogoff fit deux verstes sur la route absolument déserte. Il
cherchait du regard, à droite et à gauche, quelque maison qui n'eût pas
été délaissée. Toutes celles qu'il visita étaient vides.
Une hutte, cependant, qu'il aperçut entre les arbres, fumait encore.
Lorsqu'il en approcha, il vit, à quelques pas des restes de sa maison,
un vieillard, entouré d'enfants qui pleuraient. Une femme, jeune encore,
sa fille sans doute, la mère de ces petits, agenouillée sur le sol,
regardait d'un œil hagard cette scène de désolation. Elle allaitait un
enfant de quelques mois, auquel son lait devait manquer bientôt. Tout,
autour de cette famille, n'était que ruines et dénuement!
Michel Strogoff alla au vieillard.
«Peux-tu me répondre? lui dit-il d'une voix grave.
--Parle, répondit le vieillard.
--Les Tartares ont passé par ici?
--Oui, puisque ma maison est en flammes!
--Était-ce une armée ou un détachement?
--Une armée, puisque, si loin que ta vue s'étende, nos champs sont
dévastés!
--Commandée par l'émir?...
--Par l'émir, puisque les eaux de l'Obi sont devenues rouges!
--Et Féofar-Khan est entré à Tomsk?
--A Tomsk.
--Sais-tu si les Tartares se sont emparés de Kolyvan?
--Non, puisque Kolyvan ne brûle pas encore!
--Merci, ami.--Puis-je faire quelque chose pour toi et les tiens?
--Rien.
--Au revoir.
--Adieu.»
Et Michel Strogoff, après avoir mis vingt-cinq roubles sur les genoux de
la malheureuse femme, qui n'eut même pas la force de le remercier,
pressa son cheval et reprit sa marche, interrompue un instant.
Il savait maintenant une chose, c'est qu'à tout prix il devait éviter de
passer à Tomsk. Aller à Kolyvan, où les Tartares n'étaient pas encore,
c'était possible. S'y ravitailler pour une longue étape, c'était ce
qu'il fallait faire. Se jeter ensuite hors de la route d'Irkoutsk pour
tourner Tomsk, après avoir franchi l'Obi, il n'y avait pas d'autre parti
à prendre.
Ce nouvel itinéraire décidé, Michel Strogoff ne devait pas hésiter un
instant. Il n'hésita pas, et, imprimant à son cheval une allure rapide
et régulière, il suivit la route directe qui aboutissait à la rive
gauche de l'Obi, dont quarante verstes le séparaient encore.
Trouverait-il un bac pour le traverser, ou, les Tartares ayant détruit
les bateaux du fleuve, serait-il forcé de le passer à la nage? Il
aviserait.
Quant à son cheval, bien épuisé alors, Michel Strogoff, après lui avoir
demandé ce qui lui restait de force pour cette dernière étape, devrait
chercher à l'échanger contre un autre à Kolyvan. Il sentait bien
qu'avant peu le pauvre animal manquerait sous lui. Kolyvan devait donc
être comme un nouveau point de départ, car, à partir de cette ville, son
voyage s'effectuerait dans des conditions nouvelles. Tant qu'il
parcourrait le pays ravagé, les difficultés seraient grandes encore,
mais si, après avoir évité Tomsk, il pouvait reprendre la route
d'Irkoutsk à travers la province d'Yeniseisk, que les envahisseurs ne
désolaient pas encore, il devait avoir atteint son but en quelques
jours.
La nuit était venue, après une assez chaude journée. Une assez profonde
obscurité, à minuit, enveloppa la steppe. Le vent, complètement tombé au
coucher du soleil, laissait à l'atmosphère un calme complet. Seul, le
bruit des pas du cheval se faisait entendre sur la route déserte, et
aussi quelques paroles avec lesquelles son maître l'encourageait. Au
milieu de ces ténèbres, il fallait une extrême attention pour ne pas se
jeter hors du chemin, bordé d'étangs et de petits cours d'eau,
tributaires de l'Obi.
Michel Strogoff s'avançait donc aussi rapidement que possible, mais avec
une certaine circonspection. Il s'en rapportait non moins à l'excellence
de ses yeux, qui perçaient l'ombre, qu'à la prudence de son cheval, dont
il connaissait la sagacité.
A ce moment, Michel Strogoff, ayant mis pied à terre, cherchait à
reconnaître exactement la direction de la route, lorsqu'il lui sembla
entendre un murmure confus qui venait de l'ouest. C'était comme le bruit
d'une chevauchée lointaine sur la terre sèche. Pas de doute. Il se
produisait, à une ou deux verstes en arrière, un certain cadencement de
pas qui frappaient régulièrement le sol.
Michel Strogoff écouta avec plus d'attention, après avoir posé son
oreille à l'axe même du chemin.
«C'est un détachement de cavaliers qui vient par la route d'Omsk, se
dit-il. Il marche rapidement, car le bruit augmente. Sont-ce des Russes
ou des Tartares?»
Michel Strogoff écouta encore.
«Oui, dit-il, ces cavaliers viennent au grand trot!
Avant dix minutes, ils seront ici! Mon cheval ne saurait les devancer.
Si ce sont des Russes, je me joindrai à eux. Si ce sont des Tartares, il
faut les éviter! Mais comment? Où me cacher dans cette steppe?»
Michel Strogoff regarda autour de lui, et son œil si pénétrant
découvrit une masse confusément estompée dans l'ombre, à une centaine de
pas en avant, sur la gauche de la route.
«Il y a là quelque taillis, se dit-il. Y chercher refuge, c'est
m'exposer peut-être à être pris, si ces cavaliers le fouillent, mais je
n'ai pas le choix! Les voilà! les voilà!»
Quelques instants après, Michel Strogoff, traînant son cheval par la
bride, arrivait à un petit bois de mélèzes, auquel la route donnait
accès. Au delà et en deçà, complètement dégarnie d'arbres, elle se
développait entre des fondrières et des étangs, que séparaient des
buissons nains, faits d'ajoncs et de bruyères. Des deux côtés, le
terrain était donc absolument impraticable, et le détachement devait
forcément passer devant ce petit bois, puisqu'il suivait le grand chemin
d'Irkoutsk.
Michel Strogoff se jeta sous le couvert des mélèzes, et, s'y étant
enfoncé d'une quarantaine de pas, il fut arrêté par un cours d'eau qui
fermait ce taillis par une enceinte semi-circulaire.
Mais l'ombre était si épaisse, que Michel Strogoff ne courait aucun
risque d'être vu, à moins que ce petit bois ne fût minutieusement
fouillé. Il conduisit donc son cheval jusqu'au cours d'eau, et il
l'attacha à un arbre, puis, il revint s'étendre à la lisière du bois,
afin de reconnaître à quel parti il avait affaire.
A peine Michel Strogoff avait-il pris place derrière un bouquet de
mélèzes, qu'une lueur assez confuse apparut, sur laquelle tranchaient ça
et là quelques points brillants qui s'agitaient dans l'ombre.
«Des torches!» se dit-il.
Et il recula vivement, en se glissant comme un sauvage dans la portion
la plus épaisse du taillis.
En approchant du bois, le pas des chevaux commença à se ralentir. Ces
cavaliers éclairaient-ils donc la route avec l'intention d'en observer
les moindres détours?
Michel Strogoff dut le craindre, et, instinctivement, il recula jusqu'à
la berge du cours d'eau, prêt à s'y plonger, s'il le fallait.
Le détachement, arrivé à la hauteur du taillis, s'arrêta. Les cavaliers
mirent pied à terre. Ils étaient cinquante environ. Une dizaine d'entre
eux portaient des torches, qui éclairaient la route dans un large rayon.
A certains préparatifs, Michel Strogoff reconnut que, par un bonheur
inattendu, le détachement ne songeait aucunement à visiter la taillis,
mais à bivouaquer en cet endroit, pour faire reposer les chevaux et
permettre aux hommes de prendre quelque nourriture.
En effet, les chevaux, débridés, commencèrent à paître l'herbe épaisse
qui tapissait le sol. Quant aux cavaliers, ils s'étendirent au long de
la route et se partagèrent les provisions de leurs havre-sacs.
Michel Strogoff avait conservé tout son sang-froid, et, se glissant
entre les hautes herbes, il chercha à voir, puis à entendre.
C'était un détachement qui venait d'Omsk. Il se composait de cavaliers
usbecks, race dominante en Tartarie, que leur type rapproche
sensiblement des Mongols. Ces hommes, bien constitués, d'une taille
au-dessus de la moyenne, aux traits rudes et sauvages, étaient coiffés
du «talpak», sorte de bonnet de peau de mouton noir, et chaussés de
bottes jaunes à hauts talons, dont le bout se relevait en pointe, comme
aux souliers du moyen âge. Leur pelisse, faite d'indienne ouatée avec du
coton écru, les serrait à la taille par une ceinture de cuir soutachée
de rouge. Ils étaient armés, défensivement d'un bouclier, et
offensivement d'un sabre courbe, d'un long coutelas et d'un fusil à
pierre suspendu à l'arçon de la selle. Sur leurs épaules se drapait un
manteau de feutre de couleur éclatante.
Les chevaux, qui paissaient en toute liberté sur la lisière du taillis,
étaient de race usbèque, comme ceux qui les montaient. Cela se voyait
parfaitement à la lueur des torches qui projetaient un vif éclat sous la
ramure des mélèzes. Ces animaux, un peu plus petits que le cheval
turcoman, mais doués d'une force remarquable, sont des bêtes de fond qui
ne connaissent pas d'autre allure que celle du galop.
Ce détachement était conduit par un «pendja-baschi», c'est-à-dire un
commandant de cinquante hommes, ayant en sous-ordre un «deh-baschi»,
simple commandant de dix hommes. Ces deux officiers portaient un casque
et une demi-cotte de mailles; de petites trompettes, attachées à l'arçon
de leur selle, formaient le signe distinctif de leur grade.
Le pendja-baschi avait dû faire reposer ses hommes, fatigués d'une
longue étape. Tout en causant, le second officier et lui, fumant le
«beng», feuille de chanvre qui forme la base du «haschisch» dont les
Asiatiques font un si grand usage, allaient et venaient dans le bois, de
sorte que Michel Strogoff, sans être vu, put saisir et comprendre leur
conversation, car ils s'exprimaient en langue tartare.
Dès les premiers mots de cette conversation, l'attention de Michel
Strogoff fut singulièrement surexcitée. En effet, c'était de lui qu'il
s'agissait.
«Ce courrier ne saurait avoir une telle avance sur nous, dit le
pendja-baschi, et, d'autre part, il est absolument impossible qu'il ait
suivi d'autre route que celle de la Baraba.
--Qui sait s'il a quitté Omsk? répondit le deh-baschi. Peut-être est-il
encore caché dans quelque maison de la ville?
--Ce serait à souhaiter, vraiment! Le colonel Ogareff n'aurait plus à
craindre que les dépêches dont ce courrier est évidemment porteur
n'arrivassent à destination!
--On dit que c'est un homme du pays, un Sibérien, reprit le deh-baschi.
Comme tel, il doit connaître la contrée, et il est possible qu'il ait
quitté la route d'Irkoutsk, sauf à la rejoindre plus tard!
--Mais alors nous serions en avance sur lui, répondit le pendja-baschi,
car nous avons quitté Omsk moins d'une heure après son départ, et nous
avons suivi le chemin le plus court de toute la vitesse de nos chevaux.
Donc, ou il est resté à Omsk, ou nous arriverons avant lui à Tomsk, de
manière à lui couper la retraite, et, dans les deux cas, il n'atteindra
pas Irkoutsk.
--Une rude femme, cette vieille Sibérienne, qui est évidemment sa mère!»
dit le deh-baschi.
A cette phrase, le cœur de Michel Strogoff battit à se briser.
«Oui, répondit le pendja-baschi, elle a bien soutenu que ce prétendu
marchand n'était pas son fils, mais il était trop tard. Le colonel
Ogareff ne s'y est pas laissé prendre, et, comme il l'a dit, il saura
bien faire parler la vieille sorcière, quand le moment en sera venu.»
Autant de mots, autant de coups de poignard pour Michel Strogoff! Il
était reconnu pour être un courrier du czar! Un détachement de
cavaliers, lancé à sa poursuite, ne pouvait manquer de lui couper la
route! Et, suprême douleur! sa mère était entre les mains des Tartares,
et le cruel Ogareff se faisait fort de la faire parler lorsqu'il le
voudrait!
Michel Strogoff savait bien que l'énergique Sibérienne ne parlerait pas,
et qu'il lui en coûterait la vie!...
Michel Strogoff ne croyait pas pouvoir haïr Ivan Ogareff plus qu'il ne
l'avait haï jusqu'à ce moment, et, cependant, un flot de haine nouvelle
monta jusqu'à son cœur. L'infâme qui trahissait son pays menaçait
maintenant de torturer sa mère!
La conversation continua entre les deux officiers, et Michel Strogoff
crut comprendre qu'aux environs de Kolyvan un engagement était imminent
entre les troupes moscovites venant du nord et les troupes tartares. Un
petit corps russe de deux mille hommes, signalé sur le cours inférieur
de l'Obi, venait à marche forcée vers Tomsk. Si cela était, ce corps,
qui allait se trouver aux prises avec le gros des troupes de
Féofar-Khan, serait inévitablement anéanti, et la route d'Irkoutsk
appartiendrait tout entière aux envahisseurs.
Quant à lui-même, Michel Strogoff apprit, par quelques mots du
pendja-baschi, que sa tête était mise à prix, et qu'ordre était donné de
le prendre mort ou vif.
Donc, il y avait nécessité immédiate de devancer les cavaliers usbecks
sur la route d'Irkoutsk et de mettre l'Obi entre eux et lui. Mais, pour
cela, il fallait fuir avant que le bivouac fût levé.
Cette résolution prise, Michel Strogoff se prépara à l'exécuter.
En effet, la halte ne pouvait se prolonger, et le pendja-baschi ne
comptait pas donner à ses hommes plus d'une heure de repos, bien que
leurs chevaux n'eussent pu être échangés contre des chevaux frais depuis
Omsk, et qu'ils dussent être fatigués dans la même mesure et pour les
mêmes raisons que celui de Michel Strogoff.
Il n'y avait donc pas un instant à perdre. Il était une heure du matin.
Il fallait profiter de l'obscurité que l'aube allait chasser bientôt,
pour quitter le petit bois et se jeter sur la route; mais, bien que la
nuit dût la favoriser, le succès d'une telle fuite paraissait presque
impossible.
Michel Strogoff, ne voulant rien donner au hasard, prit le temps de
réfléchir et pesa attentivement les chances pour et contre, afin de
mettre les meilleures dans son jeu.
De la disposition des lieux, il résultait ceci: c'est qu'il ne pourrait
s'échapper par l'arrière-plan du taillis, fermé par un arc de mélèzes
dont la grande route traçait la corde. Le cours d'eau qui bordait cet
arc était non-seulement profond, mais assez large et très-boueux. De
grands ajoncs en rendaient le passage absolument impraticable. Sous
cette eau trouble, on sentait une fondrière vaseuse, sur laquelle le
pied ne pouvait prendre un point d'appui. En outre, au delà du cours
d'eau, le sol, coupé de buissons, ne se fût prêté que très-difficilement
aux manœuvres d'une fuite rapide. L'alerte une fois donnée, Michel
Strogoff, poursuivi à outrance et bientôt cerné, devait immanquablement
tomber aux mains des cavaliers tartares.