Ogareff, malgré plusieurs assauts vigoureusement donnés, mais bravement
repoussés, n'avait encore pu réduire. Sur ses murailles crénelées
flottait le drapeau national aux couleurs de la Russie.
Ce ne fut pas sans un légitime orgueil que Michel Strogoff et son guide
le saluèrent de leurs vœux.
Michel Strogoff connaissait parfaitement la ville d'Omsk, et, tout en
suivant son guide, il évita les rues trop fréquentées. Ce n'était pas
qu'il pût craindre d'être reconnu. Dans cette ville, sa vieille mère
aurait seule pu l'appeler de son vrai nom, mais il avait juré de ne pas
la voir, et il ne la verrait pas. D'ailleurs,--il le souhaitait de tout
cœur,--peut-être avait-elle fui dans quelque portion tranquille de la
steppe.
Le moujik, très-heureusement, connaissait un maître de poste qui, en le
payant bien, ne refuserait pas, suivant lui, soit de louer, soit de
vendre voiture ou chevaux. Resterait la difficulté de quitter la ville,
mais les brèches, pratiquées à l'enceinte, devaient faciliter la sortie
de Michel Strogoff.
Le moujik conduisait donc son hôte directement au relais, lorsque, dans
une rue étroite, Michel Strogoff s'arrêta soudain et se rejeta derrière
un pan de mur.
«Qu'as-tu? lui demanda vivement le moujik, très-étonné de ce brusque
mouvement.
--Silence,» se hâta de répondre Michel Strogoff, en mettant un doigt sur
ses lèvres.
En ce moment, un détachement de Tartares débouchait de la place
principale et prenait la rue que Michel Strogoff et son compagnon
venaient de suivre pendant quelques instants.
En tête du détachement, composé d'une vingtaine de cavaliers, marchait
un officier vêtu d'un uniforme très-simple. Bien que ses regards se
portassent rapidement de côté et d'autre, il ne pouvait avoir vu Michel
Strogoff, qui avait précipitamment opéré sa retraite.
Le détachement allait au grand trot dans cette rue étroite. Ni
l'officier, ni son escorte ne prenaient garde aux habitants. Ces
malheureux avaient à peine le temps de se ranger à leur passage. Aussi y
eut-il quelques cris à demi étouffés, auxquels répondirent immédiatement
des coups de lance, et la rue fut dégagée en un instant.
Quand l'escorte eut disparu:
«Quel est cet officier?» demanda Michel Strogoff en se retournant vers
le moujik.
Et, pendant qu'il faisait cette question, son visage était pâle comme
celui d'un mort.
«C'est Ivan Ogareff, répondit le Sibérien, mais d'une voix basse qui
respirait la haine.
--Lui!» s'écria Michel Strogoff, auquel ce mot échappa avec un accent de
rage qu'il ne put maîtriser.
Il venait de reconnaître dans cet officier le voyageur qui l'avait
frappé au relais d'Ichim!
Et, fût-ce une illumination de son esprit, ce voyageur, bien qu'il n'eût
fait que l'entrevoir, lui rappela en même temps le vieux tsigane, dont
il avait surpris les paroles au marché de Nijni-Novgorod.
Michel Strogoff ne se trompait pas. Ces deux hommes n'en faisaient
qu'un. C'était sous le vêtement d'un tsigane, mêlé à la troupe de
Sangarre, qu'Ivan Ogareff avait pu quitter la province de
Nijni-Novgorod, où il était allé chercher, parmi les étrangers si
nombreux que la foire avait amenés de l'Asie centrale, les affidés qu'il
voulait associer à l'accomplissement de son œuvre maudite. Sangarre et
ses tsiganes, véritables espions à sa solde, lui étaient absolument
dévoués. C'était lui qui, pendant la nuit, sur le champ de foire, avait
prononcé cette phrase singulière dont Michel Strogoff pouvait maintenant
comprendre le sens, c'était lui qui voyageait à bord du Caucase avec
toute la bande bohémienne, c'était lui qui, par cette autre route de
Kazan à Ichim à travers l'Oural, avait gagné Omsk, où maintenant il
commandait en maître.
Il y avait à peine trois jours qu'Ivan Ogareff était arrivé à Omsk, et,
sans leur funeste rencontre à Ichim, sans l'événement qui venait de le
retenir trois jours sur les bords de l'Irtyche, Michel Strogoff l'eût
évidemment devancé sur la route d'Irkoutsk!
Et qui sait combien de malheurs eussent été évités dans l'avenir!
En tout cas, et plus que jamais, Michel Strogoff devait fuir Ivan
Ogareff et faire en sorte de ne point en être vu. Lorsque le moment
serait venu de se rencontrer avec lui face à face, il saurait le
retrouver,--fut-il maître de la Sibérie toute entière!
Le moujik et lui reprirent donc leur course à travers la ville, et ils
arrivèrent à la maison de poste. Quitter Omsk par une des brèches de
l'enceinte ne serait pas difficile, la nuit venue. Quant à racheter une
voiture pour remplacer le tarentass, ce fut impossible. Il n'y en avait
ni à louer ni à vendre. Mais quel besoin Michel Strogoff avait-il d'une
voiture maintenant? N'était-il pas seul, hélas! à voyager? Un cheval
devait lui suffire, et, très-heureusement, ce cheval, il put se le
procurer. C'était un animal de fond, apte à supporter de longues
fatigues, et dont Michel Strogoff, habile cavalier, pourrait tirer un
bon parti.
Le cheval fut payé un haut prix, et, quelques minutes plus tard, il
était prêt à partir.
Il était alors quatre heures du soir.
Michel Strogoff, obligé d'attendre la nuit pour franchir l'enceinte,
mais ne voulant pas se montrer dans les rues d'Omsk, resta dans la
maison de poste, et, là, il se fit servir quelque nourriture.
Il y avait grande affluence dans la salle commune. Ainsi que cela se
passait dans les gares russes, les habitants, très-anxieux, venaient y
chercher des nouvelles. On parlait de l'arrivée prochaine d'un corps de
troupes moscovites, non pas à Omsk, mais à Tomsk,--corps destiné à
reprendre cette ville sur les Tartares de Féofar-Khan.
Michel Strogoff prêtait une oreille attentive à tout ce qui se disait,
mais il ne se mêlait point aux conversations.
Tout à coup, un cri le fit tressaillir, un cri qui le pénétra jusqu'au
fond de l'âme, et ces deux mots furent pour ainsi dire jetés à son
oreille:
«Mon fils!
Sa mère, la vieille Marfa, était devant lui! Elle lui souriait, toute
tremblante! Elle lui tendait les bras!...
Michel Strogoff se leva. Il allait s'élancer...
La pensée du devoir, le danger sérieux qu'il y avait pour sa mère et
pour lui dans cette regrettable rencontre, l'arrêtèrent soudain, et tel
fut son empire sur lui-même, que pas un muscle de sa figure ne remua.
Vingt personnes étaient réunies dans la salle commune. Parmi elles, il y
avait peut-être des espions, et ne savait-on pas dans la ville que le
fils de Maria Strogoff appartenait au corps des courriers du czar?
Michel Strogoff ne bougea pas.
«Michel! s'écria sa mère.
--Qui êtes-vous, ma brave dame? demanda Michel Strogoff, balbutiant ces
mots plutôt qu'il ne les prononça.
--Qui je suis? tu le demandes! Mon enfant, est-ce que tu ne reconnais
plus ta mère?
--Vous vous trompez!... répondit froidement Michel Strogoff. Une
ressemblance vous abuse...»
La vieille Marfa alla droit à lui, et là, les yeux dans les yeux:
«Tu n'es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff?» dit-elle.
Michel Strogoff aurait donné sa vie pour pouvoir serrer librement sa
mère dans ses bras!... mais s'il cédait, c'en était fait de lui, d'elle,
de sa mission, de son serment!... Se dominant tout entier, il ferma les
yeux pour ne pas voir les inexprimables angoisses qui contractaient le
visage vénéré de sa mère, il retira ses mains pour ne pas étreindre les
mains frémissantes qui le cherchaient.
«Je ne sais, en vérité, ce que vous voulez dire, ma bonne femme,
répondit-il en reculant de quelques pas.
--Michel! cria encore la vieille mère.
--Je ne me nomme pas Michel! Je n'ai jamais été votre fils! Je suis
Nicolas Korpanoff, marchand à Irkoutsk!...»
Et, brusquement, il quitta la salle commune, pendant que ces mots
retentissaient une dernière fois: «Mon fils! mon fils!»
Michel Strogoff, à bout d'efforts, était parti. Il ne vit pas sa vieille
mère, qui était retombée presque inanimée sur un banc. Mais, au moment
où le maître de poste se précipitait pour la secourir, la vieille femme
se releva. Une révélation subite s'était faite dans son esprit. Elle,
reniée par son fils! ce n'était pas possible! Quant à s'être trompée et
à prendre un autre pour lui, impossible également. C'était bien son fils
qu'elle venait de voir, et, s'il ne l'avait pas reconnue, c'est qu'il ne
voulait pas, c'est qu'il ne devait pas la reconnaître, c'est qu'il avait
des raisons terribles pour en agir ainsi! Et alors, refoulant en elle
ses sentiments de mère, elle n'eut plus qu'une pensée: «L'aurai-je perdu
sans le vouloir?»
«Je suis folle! dit-elle à ceux qui l'interrogeaient. Mes yeux m'ont
trompée! Ce jeune homme n'est pas mon enfant! Il n'avait pas sa voix!
N'y pensons plus! Je finirais par le voir partout.»
Moins de dix minutes après, un officier tartare se présentait à la
maison de poste.
«Marfa Strogoff? demanda-t-il.
--C'est moi, répondit la vieille femme d'un ton si calme et le visage si
tranquille, que les témoins de la rencontre qui venait de se produire ne
l'auraient pas reconnue.
--Viens,» dit l'officier.
Marfa Strogoff, d'un pas assuré, suivit l'officier tartare et quitta la
maison de poste.
Quelques instants après, Marfa Strogoff se trouvait au bivouac de la
grande place, en présence d'Ivan Ogareff, auquel tous les détails de
cette scène avaient été rapportés immédiatement.
Ivan Ogareff, soupçonnant la vérité, avait voulu interroger lui-même la
vieille Sibérienne.
«Ton nom? demanda-t-il d'un ton rude.
--Marfa Strogoff.
--Tu as un fils?
--Oui.
--Il est courrier du czar?
--Oui.
--Où est-il?
--A Moscou.
--Tu es sans nouvelles de lui?
--Sans nouvelles.
--Depuis combien de temps?
--Depuis deux mois.
--Quel est donc ce jeune homme que tu appelais ton fils, il y a quelques
instants, au relais de poste?
--Un jeune Sibérien que j'ai pris pour lui, répondit Marfa Strogoff.
C'est le dixième en qui je crois retrouver mon fils depuis que la ville
est pleine d'étrangers! Je crois le voir partout!
--Ainsi ce jeune homme n'était pas Michel Strogoff?
--Ce n'était pas Michel Strogoff.
--Sais-tu, vieille femme, que je puis te faire torturer jusqu'à ce que
tu avoues la vérité?
--J'ai dit la vérité, et la torture ne me fera rien changer à mes
paroles.
--Ce Sibérien n'était pas Michel Strogoff? demanda une seconde fois Ivan
Ogareff.
--Non! Ce n'était pas lui, répondit une seconde fois Marfa Strogoff.
Croyez-vous que pour rien au monde je renierais un fils comme celui que
Dieu m'a donné?»
Ivan Ogareff regarda d'un œil méchant la vieille femme qui le bravait
en face. Il ne doutait pas qu'elle n'eût reconnu son fils dans ce jeune
Sibérien. Or, si ce fils avait d'abord renié sa mère, et si sa mère le
reniait à son tour, ce ne pouvait être que par un motif des plus graves.
Donc, pour Ivan Ogareff, il n'était plus douteux que le prétendu Nicolas
Korpanoff ne fût Michel Strogoff, courrier du czar, se cachant sous un
faux nom, et chargé de quelque mission qu'il eût été capital pour lui de
connaître. Aussi donna-t-il immédiatement ordre de se mettre à sa
poursuite. Puis:
«Que cette femme soit dirigée sur Tomsk,» dit-il en se retournant vers
Marfa Strogoff.
Et, pendant que les soldats l'entraînaient avec brutalité, il ajouta
entre ses dents:
«Quand le moment sera venu, je saurai bien la faire parler, cette
vieille sorcière!»
CHAPITRE XV
LES MARAIS DE LA BARABA.
Il était heureux que Michel Strogoff eût si brusquement quitté le
relais. Les ordres d'Ivan Ogareff avaient été aussitôt transmis à toutes
les issues de la ville, et son signalement envoyé à tous les chefs de
poste, afin qu'il ne pût sortir d'Omsk. Mais, à ce moment, il avait déjà
franchi une des brèches de l'enceinte, son cheval courait la steppe, et,
n'ayant pas été immédiatement poursuivi, il devait réussir à s'échapper.
C'était le 29 juillet, à huit heures du soir, que Michel Strogoff avait
quitté Omsk. Cette ville se trouve à peu près à mi-route de Moscou a
Irkoutsk, où il lui fallait arriver sous dix jours, s'il voulait
devancer les colonnes tartares. Évidemment, le déplorable hasard qui
l'avait mis en présence de sa mère avait trahi son incognito. Ivan
Ogareff ne pouvait plus ignorer qu'un courrier du czar venait de passer
à Omsk, se dirigeant sur Irkoutsk. Les dépêches que portait ce courrier
devaient avoir une importance extrême. Michel Strogoff savait donc que
l'on ferait tout pour s'emparer de lui.
Mais ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est que Marfa
Strogoff était aux mains d'Ivan Ogareff, et qu'elle allait payer, de sa
vie peut-être, le mouvement qu'elle n'avait pu retenir en se trouvant
soudain en présence de son fils! Et il était heureux qu'il l'ignorât!
Eût-il pu résister à cette nouvelle épreuve!
Michel Strogoff pressait donc son cheval, lui communiquant toute
l'impatience fiévreuse qui le dévorait, ne lui demandant qu'une chose,
c'était de le porter rapidement jusqu'à un nouveau relais, où il pût
l'échanger contre un attelage plus rapide.
A minuit, il avait franchi soixante-dix verstes et s'arrêtait à la
station de Koulikovo. Mais là, ainsi qu'il le craignait, il ne trouva ni
chevaux, ni voitures. Quelques détachements tartares avaient dépassé la
grande route de la steppe. Tout avait été volé ou réquisitionné, soit
dans les villages, soit dans les maisons de poste. C'est à peine si
Michel Strogoff put obtenir quelque nourriture pour son cheval et pour
lui.
Il lui importait donc de le ménager, ce cheval, car il ne savait plus
quand et comment il pourrait le remplacer. Cependant, voulant mettre le
plus grand espace possible entre lui et les cavaliers qu'Ivan Ogareff
devait avoir lancés à sa poursuite, il résolut de pousser plus avant.
Après une heure de repos, il reprit donc sa course à travers la steppe.
Jusqu'alors les circonstances atmosphériques avaient heureusement
favorisé le voyage du courrier du czar. La température était
supportable. La nuit, très-courte à cette époque, mais éclairée de cette
demi-clarté de la lune qui se tamise a travers les nuages, rendait la
route praticable. Michel Strogoff allait, d'ailleurs, en homme sûr de
son chemin, sans un doute, sans une hésitation. Malgré les pensées
douloureuses qui l'obsédaient, il avait conservé une extrême lucidité
d'esprit et marchait à son but, comme si ce but eût été visible à
l'horizon. Lorsqu'il s'arrêtait un instant, à quelque tournant de la
route, c'était pour laisser reprendre haleine à son cheval Alors, il
mettait pied à terre, pour le soulager un instant, puis il posait son
oreille sur le sol et écoutait si quelque bruit de galop ne se
propageait pas à la surface de la steppe. Quand il n'avait perçu aucun
son suspect, il reprenait sa marche en avant.
Ah! si toute cette contrée sibérienne eût été envahie par la nuit
polaire, cette nuit permanente de plusieurs mois! Il en était à le
désirer, pour la franchir plus sûrement.
Le 30 juillet, à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait la
station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de la
Baraba.
La, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles
pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi
qu'il les surmonterait quand même.
Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud entre le
soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir à
toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'écoulement ni vers l'Obi, ni
vers l'Irtyche. Le sol de cette vaste dépression est entièrement
argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y
séjournent et en font une région très-difficile à traverser pendant la
saison chaude.
Là, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares,
d'étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons
malsaines, qu'elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent
pour le plus grand danger du voyageur.
En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque
la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes, les traîneaux peuvent
facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. Les
chasseurs fréquentent assidûment alors la giboyeuse contrée, à la
poursuite des martres, des zibelines et de ces précieux renards dont la
fourrure est si recherchée. Mais, pendant l'été, le marais redevient
fangeux, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est
trop élevé.
Michel Strogoff lança son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse, que
ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses
troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n'était plus la
prairie sans limites, mais une sorte d'immense taillis de végétaux
arborescents.
Le gazon s'élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait
fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l'humidité, aidée de la
chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'étaient
principalement des joncs et des butomes, qui formaient un réseau
inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille fleurs,
remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre lesquelles
brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mêlaient aux buées
chaudes qui s'évaporaient du sol.
Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'était plus
visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient
plus haut que lui, et son passage n'était marqué que par le vol
d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière du
chemin et s'éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs du
ciel.
Cependant, la route était nettement tracée. Ici, elle s'allongeait
directement entre l'épais fourré des plantes marécageuses; là, elle
contournait les rives sinueuses de vastes étangs, dont quelques-uns,
mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mérité le nom
de lacs. En d'autres endroits, il n'avait pas été possible d'éviter les
eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur
des plates-formes branlantes, ballastées d'épaisses couches d'argile, et
dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jetée
au-dessus d'un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes se
prolongeaient sur un espace de deux à trois cents pieds, et plus d'une
fois, les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarentass, y
ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer.
Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu'il fléchît sous ses
pieds, courait toujours sans s'arrêter, sautant les crevasses qui
s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils allassent,
le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de ces insectes
diptères, qui infestent ce pays marécageux.
Les voyageurs obligés de traverser la Baraba, pendant l'été, ont le soin
de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte de
mailles en fil de fer très-ténu, qui leur couvre les épaules. Malgré ces
précautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais sans avoir la
figure, le cou, les mains criblés de points rouges. L'atmosphère semble
y être hérissée de fines aiguilles, et on serait fondé à croire qu'une
armure de chevalier ne suffirait pas à protéger contre le dard de ces
diptères. C'est là une funeste région, que l'homme dispute chèrement aux
tipules, aux cousins, aux maringouins, aux taons, et même à des
milliards d'insectes microscopiques, qui ne sont pas visibles à l'œil
nu; mais, si on ne les voit pas, on les sent à leurs intolérables
piqûres, auxquelles les chasseurs sibériens les plus endurcis n'ont
jamais pu se faire.
Le cheval de Michel Strogoff, taonné par ces venimeux diptères,
bondissait comme si les molettes de mille éperons lui fussent entrées
dans le flanc. Pris d'une rage folle, il s'emportait, il s'emballait, il
franchissait verste sur verste, avec la vitesse d'un express, se battant
les flancs de sa queue, cherchant dans la rapidité de sa course un
adoucissement à son supplice.
Il fallait être un aussi bon cavalier que Michel Strogoff pour ne pas
être désarçonné par les réactions de son cheval, ses arrêts brusques,
les sauts qu'il faisait pour échapper à l'aiguillon des diptères. Devenu
insensible, pour ainsi dire, à la douleur physique, comme s'il eût été
sous l'influence d'une anesthésie permanente, ne vivant plus que par le
désir d'arriver à son but, coûte que coûte, il ne voyait qu'une chose
dans cette course insensée, c'est que la route fuyait rapidement
derrière lui.
Qui croirait que cette contrée de la Baraba, si malsaine pendant les
chaleurs, pût donner asile à une population quelconque?
Cela était, cependant. Quelques hameaux sibériens apparaissaient de loin
en loin entre les joncs gigantesques. Hommes, femmes, enfants,
vieillards, revêtus de peaux de bêtes, la figure recouverte de vessies
enduites de poix, faisaient paître de maigres troupeaux de moutons;
mais, pour préserver ces animaux de l'atteinte des insectes, ils les
tenaient sous le vent de foyers de bois vert, qu'ils alimentaient nuit
et jour, et dont l'acre fumée se propageait lentement au-dessus de
l'immense marécage.
Lorsque Michel Strogoff sentait que son cheval, rompu de fatigue, était
sur le point de s'abattre, il s'arrêtait à l'un de ces misérables
hameaux, et là, oublieux de ses propres fatigues, il frottait lui-même
les piqûres du pauvre animal avec de la graisse chaude, selon la coutume
sibérienne; puis, il lui donnait une bonne ration de fourrage, et ce
n'était qu'après l'avoir bien pansé, bien pourvu, qu'il songeait à
lui-même, qu'il réparait ses forces, en mangeant quelque morceau de pain
et de viande, en buvant quelque verre de kwass. Une heure après, deux
heures au plus, il reprenait à toute vitesse l'interminable route
d'Irkoutsk.
Quatre-vingt-dix verstes furent ainsi franchies depuis Touroumoff, et le
30 juillet, à quatre heures du soir, Michel Strogoff, insensible à toute
fatigue, arrivait à Elamsk.
Là, il fallut donner une nuit de repos à son cheval. Le courageux animal
n'eût pu continuer plus longtemps ce voyage.
À Elamsk, pas plus qu'ailleurs, il n'existait aucun moyen de transport.
Pour les mêmes raisons qu'aux bourgades précédentes, voitures ou
chevaux, tout manquait.
Elamsk, petite ville que les Tartares n'avaient pas encore visitée,
était presque entièrement dépeuplée, car elle pouvait être facilement
envahie par le sud, et difficilement secourue par le nord. Aussi, relais
de poste, bureaux de police, hôtel du gouvernement, étaient-ils
abandonnés par ordre supérieur, et, d'une part les fonctionnaires, de
l'autre les habitants en mesure d'émigrer, s'étaient-ils retirés à
Kamsk, au centre de la Baraba.
Michel Strogoff dut donc se résigner à passer la nuit à Elamsk, pour
permettre à son cheval de se reposer pendant douze heures. Il se
rappelait les recommandations qui lui avaient été faites à Moscou:
traverser la Sibérie incognito, arriver quand même à Irkoutsk, mais,
dans une certaine mesure, ne pas sacrifier la réussite à la rapidité du
voyage, et, par conséquent, il devait ménager l'unique moyen de
transport qui lui restât.
Le lendemain, Michel Strogoff quittait Elamsk au moment où l'on
signalait les premiers éclaireurs tartares, à dix verstes en arrière,
sur la route de la Baraba, et il s'élançait de nouveau à travers la
marécageuse contrée. La route était plane, ce qui la rendait plus
facile, mais très-sinueuse, ce qui l'allongeait. Impossible, d'ailleurs,
de la quitter pour courir en droite ligne à travers cet infranchissable
réseau des étangs et des mares.
Le surlendemain, 1er août, cent vingt verstes plus loin, à midi, Michel
Strogoff arrivait au bourg de Spaskoë, et, à deux heures, il faisait
halte à celui de Pokrowskoë.
Son cheval, surmené depuis son départ d'Elamsk, n'aurait pas pu faire un
pas de plus.
Là, Michel Strogoff dut perdre encore, pour un repos forcé, la fin de
cette journée et la nuit tout entière; mais, reparti le lendemain matin,
toujours courant à travers le sol à demi inondé, le 2 août, à quatre
heures du soir, après une étape de soixante-quinze verstes, il atteignit
Kamsk.