lui-même ne reçoit pas sans les rendre!
--Les coups de fouet?
--Les coups de fouet, jeune homme! Je suis d'âge et de force à te le
dire!»
Michel Strogoff s'approcha du maître de poste et lui posa ses deux
puissantes mains sur les épaules.
Puis, d'une voix singulièrement calme:
«Va-t'en, mon ami, lui dit-il, va-t'en! Je te tuerais!»
Le maître de poste, cette fois, avait compris.
«Je l'aime mieux comme ça,» murmura-t-il.
Et il se retira sans ajouter un mot.
Le lendemain, 24 juillet, à huit heures du matin, le tarentass était
attelé de trois vigoureux chevaux. Michel Strogoff et Nadia y prirent
place, et Ichim, dont tous les deux devaient garder un si terrible
souvenir, eut bientôt disparu derrière un coude de la route.
Aux divers relais où il s'arrêta pendant cette journée, Michel Strogoff
put constater que la berline le précédait toujours sur la route
d'Irkoutsk, et que le voyageur, aussi pressé que lui, ne perdait pas un
instant en traversant la steppe.
À quatre heures du soir, soixante-quinze verstes plus loin, à la station
d'Abatskaia, la rivière d'Ichim, l'un des principaux affluents de
l'Irtyche, dut être franchie.
Ce passage fut un peu plus difficile que celui du Tobol. En effet, le
courant de l'Ichim était assez rapide en cet endroit. Pendant l'hiver
sibérien, tous ces cours d'eau de la steppe, gelés sur une épaisseur de
plusieurs pieds, sont aisément praticables, et le voyageur les traverse
même sans s'en apercevoir, car leur lit a disparu sous l'immense nappe
blanche qui recouvre uniformément la steppe, mais, en été, les
difficultés peuvent être grandes à les franchir.
En effet, deux heures furent employées au passage de l'Ichim,--ce qui
exaspéra Michel Strogoff, d'autant plus que les bateliers lui donnèrent
d'inquiétantes nouvelles de l'invasion tartare.
Voici ce qui se disait:
Quelques éclaireurs de Féofar-Khan auraient déjà paru sur les deux rives
de l'Ichim inférieur, dans les contrées méridionales du gouvernement de
Tobolsk. Omsk était très-menacé. On parlait d'un engagement qui avait eu
lieu entre les troupes sibériennes et tartares sur la frontière des
grandes hordes kirghises,--engagement qui n'avait pas été à l'avantage
des Russes, trop faibles sur ce point. De là, repliement de ces troupes,
et, par suite, émigration générale des paysans de la province. On
racontait d'horribles atrocités commises par les envahisseurs, pillage,
vol, incendie, meurtres. C'était le système de la guerre à la tartare.
On fuyait donc de tous côtés l'avant-garde de Féofar-Khan. Aussi, devant
ce dépeuplement des bourgs et des hameaux, la plus grande crainte de
Michel Strogoff était-elle que les moyens de transport ne vinssent à lui
manquer. Il avait donc une hâte extrême d'arriver à Omsk. Peut-être, au
sortir de cette ville, pourrait-il prendre l'avance sur les délateurs
tartares qui descendaient la vallée de l'Irtyche, et retrouver la route
libre jusqu'à Irkoutsk.
C'est à cet endroit même, où le tarentass venait de franchir le fleuve,
que se termine ce qu'on appelle en langage militaire la «chaîne
d'Ichim», chaîne de tours ou de fortins en bois, qui s'étend depuis la
frontière sud de la Sibérie sur un espace de quatre cents verstes
environ (427 kilomètres). Autrefois, ces fortins étaient occupés par des
détachements de Cosaques, et ils protégeaient la contrée aussi bien
contre les Kirghis que contre les Tartares. Mais, abandonnés, depuis que
le gouvernement moscovite croyait ces hordes réduites à une soumission
absolue, ils ne pouvaient plus servir, précisément alors qu'ils auraient
été si utiles. La plupart de ces fortins venaient d'être réduits en
cendres, et quelques fumées que les bateliers montrèrent à Michel
Strogoff, tourbillonnant au-dessus de l'horizon méridional, témoignaient
de l'approche de l'avant-garde tartare.
Dès que le bac eut déposé le tarentass et son attelage sur la rive
droite de l'Ichim, la route de la steppe fut reprise à toute vitesse.
Il était sept heures du soir. Le temps était très-couvert. Aussi, à
plusieurs reprises, tomba-t-il une pluie d'orage, qui eut pour résultat
d'abattre la poussière et de rendre les chemins meilleurs.
Michel Strogoff, depuis le relais d'Ichim, était demeuré taciturne.
Cependant il était toujours attentif à préserver Nadia des fatigues de
cette course sans trêve ni repos, mais la jeune fille ne se plaignait
pas. Elle eût voulu donner des ailes aux chevaux du tarentass. Quelque
chose lui criait que son compagnon avait plus de hâte encore
qu'elle-même d'arriver à Irkoutsk, et combien de verstes les en
séparaient encore!
Il lui vint aussi à la pensée que si Omsk était envahie par les
Tartares, la mère de Michel Strogoff, qui habitait cette ville, courrait
des dangers dont son fils devait extrêmement s'inquiéter, et que cela
suffisait à expliquer son impatience d'arriver près d'elle.
Nadia crut donc, à un certain moment, devoir lui parler de la vieille
Marfa, de l'isolement où elle pourrait se trouver au milieu de ces
graves événements.
«Tu n'as reçu aucune nouvelle de ta mère depuis le début de l'invasion?
lui demanda-t-elle.
--Aucune, Nadia. La dernière lettre que ma mère m'a écrite date déjà de
deux mois, mais elle m'apportait de bonnes nouvelles. Marfa est une
femme énergique, une vaillante Sibérienne. Malgré son âge, elle a
conservé toute sa force morale. Elle sait souffrir.
--J'irai la voir, frère, dit Nadia vivement. Puisque tu me donnes ce nom
de sœur, je suis la fille de Marfa!»
Et, comme Michel Strogoff ne répondait pas: «Peut-être, ajouta-t-elle,
ta mère a-t-elle pu quitter Omsk?
--Cela est possible, Nadia, répondit Michel Strogoff, et même j'espère
qu'elle aura gagné Tobolsk. La vieille Marfa a la haine du Tartare. Elle
connaît la steppe, elle n'a pas peur, et je souhaite qu'elle ait pris
son bâton et redescendu les rives de l'Irtyche. Il n'y a pas un endroit
de la province qui ne soit connu d'elle. Combien de fois a-t-elle
parcouru tout le pays avec le vieux père, et combien de fois, moi-même
enfant, les ai-je suivis dans leurs courses à travers le désert
sibérien! Oui, Nadia, j'espère que ma mère aura quitté Omsk!
--Et quand la verras-tu?
--Je la verrai... au retour.
--Cependant, si ta mère est à Omsk, tu prendras bien une heure pour
aller l'embrasser?
--Je n'irai pas l'embrasser!
--Tu ne la verras pas?
--Non, Nadia...! répondit Michel Strogoff, dont la poitrine se gonflait
et qui comprenait qu'il ne pourrait continuer de répondre aux questions
de la jeune fille.
--Tu dis: non! Ah! frère, pour quelles raisons, si ta mère est à Omsk,
peux-tu refuser de la voir?
--Pour quelles raisons, Nadia! Tu me demandes pour quelles raisons!
s'écria Michel Strogoff d'une voix si profondément altérée que la jeune
fille en tressaillit. Mais pour les raisons qui m'ont fait patient
jusqu'à la lâcheté avec le misérable dont...»
Il ne put achever sa phrase.
«Calme-toi, frère, dit Nadia de sa voix la plus douce. Je ne sais qu'une
chose, ou plutôt je ne la sais pas, je la sens! C'est qu'un sentiment
domine maintenant toute ta conduite: celui d'un devoir plus sacré, s'il
en peut être un, que celui qui lie le fils à la mère!»
Nadia se tut, et, de ce moment, elle évita tout sujet de conversation
qui pût se rapporter à la situation particulière de Michel Strogoff. Il
y avait là quelque secret à respecter. Elle le respecta.
Le lendemain, 25 juillet, à trois heures du matin, le tarentass arrivait
au relais de poste de Tioukalinsk, après avoir franchi une distance de
cent vingt verstes depuis le passage de l'Ichim.
On relaya rapidement. Cependant, et pour la première fois, l'iemschik
fit quelques difficultés pour partir, affirmant que des détachements
tartares battaient la steppe, et que voyageurs, chevaux et voitures
seraient de bonne prise pour ces pillards.
Michel Strogoff ne triompha du mauvais vouloir de l'iemschik qu'à prix
d'argent, car, en cette circonstance comme en plusieurs autres, il ne
voulut pas faire usage de son podaroshna. Le dernier ukase, transmis par
le fil télégraphique, était connu dans les provinces sibériennes, et un
Russe, par cela même qu'il était spécialement dispensé d'obéir à ses
prescriptions, se fût certainement signalé à l'attention publique,--ce
que le courrier du czar devait par-dessus tout éviter. Quant aux
hésitations de l'iemschik, peut-être le drôle spéculait-il sur
l'impatience du voyageur? Peut-être aussi avait-il réellement raison de
craindre quelque mauvaise aventure?
Enfin, le tarentass partit, et fit si bien diligence qu'à trois heures
du soir, quatre-vingts verstes plus loin, il atteignait Koulatsinskoë.
Puis, une heure après, il se trouvait sur les bords de l'Irtyche. Omsk
n'était plus qu'à une vingtaine de verstes.
C'est un large fleuve que l'Irtyche, et l'une des principales artères
sibériennes qui roulent leurs eaux vers le nord de l'Asie. Né sur les
monts Altaï, il se dirige obliquement du sud-est au nord-ouest et va se
jeter dans l'Obi, après un parcours de près de sept mille verstes.
A cette époque de l'année, qui est celle de la crue des rivières de tout
le bassin sibérien, le niveau des eaux de l'Irtyche était excessivement
élevé. Par suite, le courant, violemment établi, presque torrentiel,
rendait assez difficile le passage du fleuve. Un nageur, si bon qu'il
fût, n'aurait pu le franchir, et, même au moyen d'un bac, cette
traversée de l'Irtyche n'était pas sans offrir quelque danger.
Mais ces dangers, comme tous autres, ne pouvaient arrêter, même un
instant, Michel Strogoff et Nadia, décidés à les braver, quels qu'ils
fussent.
Cependant, Michel Strogoff proposa à sa jeune compagne d'opérer d'abord
lui-même le passage du fleuve, en s'embarquant dans le bac chargé du
tarentass et de l'attelage, car il craignait que le poids de ce
chargement ne rendit le bac moins sûr. Après avoir déposé chevaux et
voiture sur l'autre rive, il reviendrait prendre Nadia.
Nadia refusa. C'eût été un retard d'une heure, et elle ne voulait pas,
pour sa seule sûreté, être la cause d'un retard.
L'embarquement se fit non sans peine, car les berges étaient en partie
inondées, et le bac ne pouvait pas les accoster d'assez près.
Toutefois, après une demi-heure d'efforts, le batelier eut installé dans
le bac le tarentass et les trois chevaux. Michel Strogoff, Nadia et
l'iemschik s'y embarquèrent alors, et l'on déborda.
Pendant les premières minutes, tout alla bien. Le courant de l'Irtyche,
brisé en amont par une longue pointe de la rive, formait un remous que
le bac traversa facilement. Les deux bateliers poussaient avec de
longues gaffes qu'ils maniaient très-adroitement; mais, à mesure qu'ils
gagnaient le large, le fond du lit du fleuve s'abaissant, il ne leur
resta bientôt presque plus de bout pour y appuyer leur épaule.
L'extrémité des gaffes ne dépassait pas d'un pied la surface des
eaux,--ce qui en rendait l'emploi pénible et insuffisant.
Michel Strogoff et Nadia, assis à l'arrière du bac, et toujours portés à
craindre quelque retard, observaient avec une certaine inquiétude la
manœuvre des bateliers.
«Attention!» cria l'un d'eux à son camarade.
Ce cri était motivé par la nouvelle direction que venait de prendre le
bac avec une extrême vitesse. Il subissait alors l'action directe du
courant et descendait rapidement le fleuve. Il s'agissait donc, en
employant utilement les gaffes, de le mettre en situation de biaiser
avec le fil des eaux. C'est pourquoi, en appuyant le bout de leurs
gaffes dans une suite d'entailles ménagées au-dessous du plat-bord, les
bateliers parvinrent-ils à faire obliquer le bac, et il gagna peu à peu
vers la rive droite.
On pouvait certainement calculer qu'il l'atteindrait à cinq ou six
verstes en aval du point d'embarquement, mais il n'importait après tout,
si bêtes et gens débarquaient sans accident.
Les deux bateliers, hommes vigoureux, stimulés en outre par la promesse
d'un haut péage, ne doutaient pas d'ailleurs de mener à bien cette
difficile traversée de l'Irtyche.
Mais ils comptaient sans un incident qu'ils étaient impuissants à
prévenir, et ni leur zèle ni leur habileté n'auraient rien pu faire en
cette circonstance.
Le bac se trouvait engagé dans le milieu du courant, à égale distance
environ des deux rives, et il descendait avec une vitesse de deux
verstes à l'heure, lorsque Michel Strogoff, se levant, regarda
attentivement en amont du fleuve.
Il aperçut alors plusieurs barques que le courant emportait avec une
grande rapidité, car à l'action de l'eau se joignait celle des avirons
dont elles étaient armées.
La figure de Michel Strogoff se contracta tout à coup, et une
exclamation lui échappa.
«Qu'y a-t-il?» demanda la jeune fille.
Mais avant que Michel Strogoff eût eu le temps de lui répondre, un des
bateliers s'écriait avec l'accent de l'épouvante:
«Les Tartares! les Tartares!»
C'étaient, en effet, des barques, chargées de soldats, qui descendaient
rapidement l'Irtyche, et, avant quelques minutes, elles devaient avoir
atteint le bac, trop pesamment encombré pour fuir devant elles.
Les bateliers, terrifiés par cette apparition, poussèrent des cris de
désespoir et abandonnèrent leurs gaffes.
«Du courage, mes amis! s'écria Michel Strogoff, du courage! Cinquante
roubles pour vous si nous atteignons la rive droite avant l'arrivée de
ces barques!»
Les bateliers, ranimés par ces paroles, reprirent la manœuvre et
continuèrent à biaiser avec le courant, mais il fut bientôt évident
qu'ils ne pourraient éviter l'abordage des Tartares.
Ceux-ci passeraient-ils sans les inquiéter? c'était peu probable! On
devait tout craindre, au contraire, de ces pillards!
«N'aie pas peur, Nadia, dit Michel Strogoff, mais sois prête à tout!
--Je suis prête, répondit Nadia.
--Même à te jeter dans le fleuve, quand je te le dirai?
--Quand tu me le diras.
--Aie confiance en moi, Nadia.
--J'ai confiance!»
Les barques tartares n'étaient plus qu'à une distance de cent pieds.
Elles portaient un détachement de soldats boukhariens, qui allaient
tenter une reconnaissance sur Omsk.
Le bac se trouvait encore à deux longueurs de la rive. Les bateliers
redoublèrent d'efforts. Michel Strogoff se joignit à eux et saisit une
gaffe, qu'il manœuvra avec une force surhumaine. S'il pouvait débarquer
le tarentass et l'enlever au galop de l'attelage, il avait quelques
chances d'échapper à ces Tartares, qui n'étaient pas montés.
Mais tant d'efforts devaient être inutiles!
«Saryn na kitchou!» crièrent les soldats de la première barque.
Michel Strogoff reconnut ce cri de guerre des pirates tartares, auquel
on ne devait répondre qu'en se couchant à plat ventre.
Et comme ni les bateliers ni lui n'obéirent à cette injonction, une
violente décharge eut lieu, et deux des chevaux furent atteints
mortellement.
En ce moment, un choc se produisit... Les barques avaient abordé le bac
par le travers.
«Viens, Nadia!» s'écria Michel Strogoff, prêt à se jeter par-dessus le
bord.
La jeune fille allait le suivre, quand Michel Strogoff, frappé d'un coup
de lance, fut précipité dans le fleuve. Le courant l'entraîna, sa main
s'agita un instant au-dessus des eaux, et il disparut.
Nadia avait poussé un cri, mais, avant qu'elle eût le temps de se jeter
à la suite de Michel Strogoff, elle était saisie, enlevée, et déposée
dans une des barques.
Un instant après, les bateliers avaient été tués à coups de lance, et le
bac dérivait à l'aventure, pendant que les Tartares continuaient à
descendre le cours de l'Irtyche.
CHAPITRE XIV
MÈRE ET FILS.
Omsk est la capitale officielle de la Sibérie occidentale. Ce n'est pas
la ville la plus importante du gouvernement de ce nom, puisque Tomsk est
plus peuplée et plus considérable, mais c'est à Omsk que réside le
gouverneur général de cette première moitié de la Russie asiatique.
Omsk, à proprement parler, se compose de deux villes distinctes, l'une
qui est uniquement habitée par les autorités et les fonctionnaires,
l'autre où demeurent plus spécialement les marchands sibériens, bien
qu'elle soit peu commerçante cependant.
Cette ville compte environ douze à treize mille habitants. Elle est
défendue par une enceinte flanquée de bastions, mais ces fortifications
sont en terre, et elles ne pouvaient la protéger que
très-insuffisamment. Aussi les Tartares, qui le savaient bien,
tentèrent-ils à cette époque de l'enlever de vive force, et ils y
réussirent après quelques jours d'investissement.
La garnison d'Omsk, réduite à deux mille hommes, avait vaillamment
résisté. Mais, accablée par les troupes de l'émir, repoussée peu à peu
de la ville marchande, elle avait dû se réfugier dans la ville haute.
C'est la que le gouverneur général, ses officiers, ses soldats s'étaient
retranchés. Ils avaient fait du haut quartier d'Omsk une sorte de
citadelle, après en avoir crénelé les maisons et les églises, et,
jusqu'alors, ils tenaient bon dans cette sorte de kreml improvisé, sans
grand espoir d'être secourus à temps. En effet, les troupes tartares,
qui descendaient le cours de l'Irtyche, recevaient chaque jour de
nouveaux renforts, et, circonstance plus grave, elles étaient alors
dirigées par un officier, traître à son pays, mais homme de grand mérite
et d'une audace à toute épreuve.
C'était le colonel Ivan Ogareff.
Ivan Ogareff, terrible comme un de ces chefs tartares qu'il poussait en
avant, était un militaire instruit, qui était d'origine asiatique, il
aimait la ruse, il se plaisait à imaginer des embûches, et ne répugnait
à aucun moyen lorsqu'il voulait surprendre quelque secret ou tendre
quelque piège. Fourbe par nature, il avait volontiers recours aux plus
vils déguisements, se faisant mendiant à l'occasion, excellant à prendre
toutes les formes et toutes les allures. De plus, il était cruel, et il
se fût fait bourreau au besoin. Féofar-Khan avait en lui un lieutenant
digne de le seconder dans cette guerre sauvage.
Or, quand Michel Strogoff arriva sur les bords de l'Irtyche, Ivan
Ogareff était déjà maître d'Omsk, et il pressait d'autant plus le siège
du haut quartier de la ville, qu'il avait hâte de rejoindre Tomsk, où le
gros de l'armée tartare venait de se concentrer.
Tomsk, en effet, avait été prise par Féofar-Khan depuis quelques jours,
et c'est de là que les envahisseurs, maîtres de la Sibérie centrale,
devaient marcher sur Irkoutsk.
Irkoutsk était le véritable objectif d'Ivan Ogareff.
Le plan de ce traître était de se faire agréer du grand-duc sous un faux
nom, de capter sa confiance, et, l'heure venue, de livrer aux Tartares
la ville et le grand-duc lui-même.
Avec une telle ville et un tel otage, toute la Sibérie asiatique devait
tomber aux mains des envahisseurs.
Or, on le suit, ce complot était connu du czar, et c'était pour le
déjouer qu'avait été confiée à Michel Strogoff l'importante missive dont
il était porteur. De là aussi, les instructions les plus sévères qui
avaient été données au jeune courrier, de passer incognito à travers la
contrée envahie.
Cette mission, il l'avait fidèlement exécutée jusqu'ici, mais,
maintenant, pourrait-il en poursuivre l'accomplissement?
Le coup qui avait frappé Michel Strogoff n'était pas mortel. En nageant
de manière à éviter d'être vu, il avait atteint la rive droite, où il
tomba évanoui entre les roseaux.
Quand il revint à lui, il se trouva dans la cabane d'un moujik qui
l'avait recueilli et soigné, et auquel il devait d'être encore vivant.
Depuis combien de temps était-il l'hôte de ce brave Sibérien? il n'eût
pu le dire. Mais, lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit une bonne figure
barbue, penchée sur lui, qui le regardait d'un œil compatissant. Il
allait demander où il était, lorsque le moujik, le prévenant, lui dit:
«Ne parle pas, petit père, ne parle pas! Tu es encore trop faible. Je
vais te dire où tu es et tout ce qui s'est passé depuis que je t'ai
rapporté dans ma cabane.»
Et le moujik raconta à Michel Strogoff les divers incidents de la lutte
dont il avait été témoin, l'attaque du bac par les barques tartares, le
pillage du tarentass, le massacre des bateliers!...
Mais Michel Strogoff ne l'écoutait plus, et, portant la main à son
vêtement, il sentit la lettre impériale, toujours serrée sur sa
poitrine.
Il respira, mais ce n'était pas tout.
«Une jeune fille m'accompagnait! dit-il.
--Ils ne l'ont pas tuée! répondit le moujik, allant au-devant de
l'inquiétude qu'il lisait dans les yeux de son hôte. Ils l'ont emmenée
dans leur barque, et ils ont continué de descendre l'Irtyche! C'est une
prisonnière de plus à joindre à tant d'autres que l'on conduit à Tomsk!»
Michel Strogoff ne put répondre. Il mit la main sur son cœur pour en
comprimer les battements.
Mais, malgré tant d'épreuves, le sentiment du devoir dominait son âme
tout entière.
«Où suis-je? demanda-t-il.
--Sur la rive droite de l'Irtyche, et seulement à cinq verstes d'Omsk,
répondit le moujik.
--Quelle blessure ai-je donc reçue, qui ait pu me foudroyer ainsi? Ce
n'est pas un coup de feu?
--Non, un coup de lance à la tête, cicatrisé maintenant, répondit le
moujik. Après quelques jours de repos, petit père, tu pourras continuer
ta route. Tu es tombé dans le fleuve, mais les Tartares ne l'ont ni
touché ni fouillé, et ta bourse est toujours dans ta poche.»
Michel Strogoff tendit la main au moujik. Puis, se redressant par un
subit effort:
«Ami, dit-il, depuis combien de temps suis-je dans ta cabane?
--Depuis trois jours.
--Trois jours perdus!
--Trois jours pendant lesquels tu as été sans connaissance!
--As-tu un cheval à me vendre?
--Tu veux partir?
--A l'instant.
--Je n'ai ni cheval ni voiture, petit père! Où les Tartares ont passé,
il ne reste plus rien!
--Eh bien, j'irai a pied à Omsk chercher un cheval...
--Quelques heures de repos encore, et tu seras mieux en état de
continuer ton voyage!
--Pas une heure!
--Viens donc! répondit le moujik, comprenant qu'il n'y avait pas à
lutter contre la volonté de son hôte. Je te conduirai moi-même,
ajouta-t-il. D'ailleurs, les Russes sont encore en grand nombre à Omsk,
et tu pourras peut-être passer inaperçu.
--Ami, répondit Michel Strogoff, que le ciel te récompense de tout ce
que tu as fait pour moi!
--Une récompense! Les fous seuls en attendent sur la terre,» répondit le
moujik.
Michel Strogoff sortit de la cabane. Lorsqu'il voulut marcher, il fut
pris d'un éblouissement tel que, sans le secours du moujik, il serait
tombé, mais le grand air le remit promptement. Il ressentit alors le
coup qui lui avait été porté à la tête, et dont son bonnet de fourrure
avait heureusement amorti la violence. Avec l'énergie qu'on lui connaît,
il n'était pas homme à se laisser abattre pour si peu. Un seul but se
dressait devant ses yeux, c'était cette lointaine Irkoutsk qu'il lui
fallait atteindre! Mais il lui fallait traverser Omsk sans s'y arrêter.
«Dieu protège ma mère et Nadia! murmura-t-il. Je n'ai pas encore le
droit de penser à elles!»
Michel Strogoff et le moujik arrivèrent bientôt au quartier marchand de
la ville basse, et, bien qu'elle fût occupée militairement, ils y
entrèrent sans difficulté. L'enceinte de terre avait été détruite en
maint endroit, et c'étaient autant de brèches par lesquelles pénétraient
ces maraudeurs qui suivaient les armées de Féofar-Khan.
A l'intérieur d'Omsk, dans les rues, sur les places, fourmillaient les
soldats tartares, mais on pouvait remarquer qu'une main de fer leur
imposait une discipline à laquelle ils étaient peu accoutumés. En effet,
ils ne marchaient point isolément, mais par groupes armés, en mesure de
se défendre contre toute agression.
Sur la grande place, transformée en camp que gardaient de nombreuses
sentinelles, deux mille Tartares bivouaquaient en bon ordre. Les
chevaux, attachés à des piquets, mais toujours harnachés, étaient prêts
à partir au premier ordre. Omsk ne pouvait être qu'une halte provisoire
pour cette cavalerie tartare, qui devait lui préférer les riches plaines
de la Sibérie orientale, là où les villes sont plus opulentes, les
campagnes plus fertiles, et, par conséquent, le pillage plus fructueux.