--Soit, reprit Michel Strogoff, mais ne perdez pas un instant. Louez ou

achetez une voiture dont....

--Dont l'arrière-train, ajouta Alcide Jolivet, veuille bien arriver en

même temps que l'avant-train à Ichim.»

Une demi-heure après, le diligent Français avait trouvé, facilement

d'ailleurs, un tarentass, à peu près semblable à celui de Michel

Strogoff, et dans lequel son compagnon et lui s'installèrent aussitôt.

Michel Strogoff et Nadia reprirent place dans leur véhicule, et, à midi,

les deux attelages quittèrent de conserve la ville d'Ekaterinbourg.

Nadia était enfin en Sibérie et sur cette longue route qui conduit à

Irkoutsk! Quelles devaient être alors les pensées de la jeune

Livonienne? Trois rapides chevaux l'emportaient à travers cette terre de

l'exil, où son père était condamné à vivre, longtemps peut-être, et si

loin de son pays natal! Mais c'était a peine si elle voyait se dérouler

devant ses yeux ces longues steppes, qui, un instant, lui avaient été

fermées, car son regard allait plus loin que l'horizon, derrière lequel

il cherchait le visage de l'exilé! Elle n'observait rien du pays qu'elle

traversait avec cette vitesse de quinze verstes à l'heure, rien de ces

contrées de la Sibérie occidentale, si différentes des contrées de

l'est. Ici, en effet, peu de champs cultivés, un sol pauvre, au moins à

sa surface, car, dans ses entrailles, il recèle abondamment le fer, le

cuivre, le platine et l'or. Aussi partout des exploitations

industrielles, mais rarement des établissements agricoles. Comment

trouverait-on des bras pour cultiver la terre, ensemencer les champs,

récolter les moissons, lorsqu'il est plus productif de touiller le sol à

coups de mine, à coups de pic? Ici, le paysan a fait place au mineur. La

pioche est partout, la bêche nulle part.

Cependant, la pensée de Nadia abandonnait quelquefois les lointaines

provinces du lac Baïkal, et se reportait alors à sa situation présente.

L'image de son père s'effaçait un peu, et elle revoyait son généreux

compagnon, tout d'abord sur le chemin de fer de Wladimir, où quelque

providentiel dessein le lui avait fait rencontrer pour là première fois.

Elle se rappelait ses attentions pendant le voyage, son arrivée à la

maison de police de Nijni-Novgorod, la cordiale simplicité avec laquelle

il lui avait parlé en l'appelant du nom de sœur, son empressement près

d'elle pendant la descente du Volga, enfin tout ce qu'il avait fait,

dans cette terrible nuit d'orage à travers les monts Ourals, pour

défendre sa vie au péril de la sienne!

Nadia songeait donc à Michel Strogoff. Elle remerciait Dieu d'avoir

placé à point sur sa route ce vaillant protecteur, cet ami généreux et

discret. Elle se sentait en sûreté près de lui, sous sa garde. Un vrai

frère n'eût pu mieux faire! Elle ne redoutait plus aucun obstacle, elle

se croyait maintenant certaine d'atteindre son but.

Quant à Michel Strogoff, il parlait peu et réfléchissait beaucoup. Il

remerciait Dieu de son côté de lui avoir donné dans cette rencontre de

Nadia, en même temps que le moyen de dissimuler sa véritable

individualité, une bonne action à faire. L'intrépidité calme de la jeune

fille était pour plaire à son âme vaillante. Que n'était-elle sa sœur

en effet? Il éprouvait autant de respect que d'affection pour sa belle

et héroïque compagne. Il sentait que c'était là un de ces cœurs purs et

rares sur lesquels on peut compter.

Cependant, depuis qu'il foulait le sol sibérien, les vrais dangers

commençaient pour Michel Strogoff. Si les deux journalistes, ne se

trompaient pas, si Ivan Ogareff avait passé la frontière, il fallait

agir avec la plus extrême circonspection. Les circonstances étaient

maintenant changées, car les espions tartares devaient fourmiller dans

les provinces sibériennes. Son incognito dévoilé, sa qualité de courrier

du czar reconnue, c'en était fait de sa mission, de sa vie peut-être!

Michel Strogoff sentit plus lourdement alors le poids de la

responsabilité qui pesait sur lui.

Pendant que les choses étaient ainsi dans la première voiture, que se

passait-il dans la seconde? Rien que de fort ordinaire. Alcide Jolivet

parlait par phrases, Harry Blount répondait par monosyllabes. Chacun

envisageait les choses à sa façon et prenait des notes sur les quelques

incidents du voyage,--incidents qui furent d'ailleurs peu variés pendant

cette traversée des premières provinces de la Sibérie occidentale.

A chaque relais, les deux correspondants descendaient et se retrouvaient

avec Michel Strogoff. Lorsqu'aucun repas ne devait être pris dans la

maison de poste, Nadia ne quittait pas le tarentass. Lorsqu'il fallait

déjeuner ou dîner, elle venait s'asseoir à table; mais, toujours

très-réservée, elle ne se mêlait que fort peu à la conversation.

Alcide Jolivet, sans jamais sortir d'ailleurs des bornes d'une parfaite

convenance, ne laissait pas d'être empressé près de la jeune Livonienne,

qu'il trouvait charmante. Il admirait l'énergie silencieuse qu'elle

montrait au milieu des fatigues d'un voyage fait dans de si dures

conditions.

Ces temps d'arrêt forcés ne plaisaient que médiocrement à Michel

Strogoff. Aussi pressait-il le départ à chaque relais, excitant les

maîtres de poste, stimulant les iemschiks, hâtant l'attellement des

tarentass. Puis, le repas rapidement terminé,--trop rapidement toujours

au gré d'Harry Blount, qui était un mangeur méthodique,--on partait, et

les journalistes, eux aussi, étaient menés comme des aigles, car ils

payaient princièrement, et, ainsi que disait Alcide Jolivet, «en aigles

de Russie». [Monnaie d'or russe qui vaut 5 roubles. Le rouble est une

monnaie d'argent qui vaut, 100 kopeks, soit 3 fr. 92.]

Il va sans dire qu'Harry Blount ne faisait aucuns frais vis-à-vis de la

jeune fille. C'était un des rares sujets de conversation sur lesquels il

ne cherchait pas à discuter avec son compagnon. Cet honorable gentleman

n'avait pas pour habitude de faire deux choses à la fois.

Et Alcide Jolivet lui ayant demandé, une fois, quel pouvait être l'âge

de la jeune Livonienne:

«Quelle jeune Livonienne? répondit-il le plus sérieusement du monde, en

fermant à demi les yeux.

--Eh parbleu! la sœur de Nicolas Korpanoff!

--C'est sa sœur?

--Non, sa grand'mère! répliqua Alcide Jolivet, démonté par tant

d'indifférence.--Quel âge lui donnez-vous?

--Si je l'avais vue naître, je le saurais!» répondit simplement Harry

Blount, en homme qui ne voulait pas s'engager.

Le pays alors parcouru par les deux tarentass était presque désert. Le

temps était assez beau, le ciel couvert à demi, la température plus

supportable. Avec des véhicules mieux suspendus, les voyageurs

n'auraient pas eu à se plaindre du voyage. Ils allaient comme vont les

berlines de poste en Russie, c'est-à-dire avec une vitesse merveilleuse.

Mais si le pays semblait abandonné, cet abandon tenait aux circonstances

actuelles. Dans les champs, peu ou pas de ces paysans sibériens, à

figure pâle et grave, qu'une célèbre voyageuse a justement comparés aux

Castillans, moins la morgue. Ça et là, quelques villages déjà évacués,

ce qui indiquait l'approche des troupes tartares. Les habitants,

emmenant leurs troupeaux de moutons, leurs chameaux, leurs chevaux,

s'étaient réfugiés dans les plaines du nord. Quelques tribus de la

grande horde des Kirghis nomades, restées fidèles, avaient aussi

transporté leurs tentes au delà de l'Irtyche ou de l'Obi, pour échapper

aux déprédations des envahisseurs.

Fort heureusement, le service de la poste se faisait toujours

régulièrement. De même, le service du télégraphe, jusqu'aux points que

raccordait encore le fil. A chaque relais, les maîtres de poste

fournissaient les chevaux dans les conditions réglementaires. A chaque

station aussi, les employés, assis à leur guichet, transmettaient les

dépêches qui leur étaient confiées, ne les retardant que pour les

télégrammes de l'État. Aussi Harry Blount et Alcide Jolivet en

usaient-ils largement.

Ainsi donc, jusqu'ici, le voyage de Michel Strogoff s'accomplissait dans

des conditions satisfaisantes. Le courrier du czar n'avait éprouvé aucun

retard, et, s'il parvenait à tourner la pointe faite en avant de

Krasnoiarsk par les Tartares de Féofar-Khan, il était certain d'arriver

avant eux à Irkoutsk et dans le minimum de temps obtenu jusqu'alors.

Le lendemain du jour où les deux tarentass avaient quitté Ekaterinbourg,

ils atteignaient la petite ville de Toulouguisk, à sept heures du matin,

après avoir franchi une distance de deux cent vingt verstes, sans

incident digne d'être relaté.

Là, une demi-heure fut consacrée au déjeuner. Cela fait, les voyageurs

repartirent avec une vitesse que la promesse d'un certain nombre de

kopeks rendait seule explicable.

Le même jour, 22 juillet, à une heure du soir, les deux tarentass

arrivaient, soixante verstes plus loin, a Tioumen.

Tioumen, dont la population normale est de dix mille habitants, en

comptait alors le double. Cette ville, premier centre industriel que les

Russes créèrent, en Sibérie, dont on remarque les belles usines

métallurgiques et la fonderie de cloches, n'avait jamais présenté une

telle animation.

Les deux correspondants allèrent aussitôt aux nouvelles. Celles que les

fugitifs sibériens apportaient du théâtre de la guerre n'étaient pas

rassurantes.

On disait, entre autres choses, que l'armée de Féofar-Khan s'approchait

rapidement de la vallée de l'Ichim, et l'on confirmait que le chef

tartare allait être bientôt rejoint par le colonel Ivan Ogareff, s'il ne

l'était déjà. D'où cette conclusion naturelle que les opérations

seraient alors poussées dans l'est de la Sibérie avec la plus grande

activité.

Quant aux troupes russes, il avait fallu les appeler principalement des

provinces européennes de la Russie, et, étant encore assez éloignées,

elles ne pouvaient s'opposer à l'invasion. Cependant, les Cosaques du

gouvernement de Tobolsk se dirigeaient à marche forcée sur Tomsk, dans

l'espoir de couper les colonnes tartares.

A huit heures du soir, soixante-quinze verstes de plus avaient été

dévorées pas les deux tarentass, et ils arrivaient à Yaloutorowsk.

On relaya rapidement, et, au sortir de la ville, la rivière Tobol fut

passée dans un bac. Son cours, très-paisible, rendit facile cette

opération, qui devait se renouveler plus d'une fois sur le parcours, et

probablement dans des conditions moins favorables.

A minuit, cinquante-cinq verstes au delà (58 kilomètres et demi), le

bourg de Novo-Saimsk était atteint, et les voyageurs laissaient enfin

derrière eux ce sol légèrement accidenté par des coteaux couverts

d'arbres, dernières racines de montagnes de l'Oural.

Ici commençait véritablement ce qu'on appelle la steppe sibérienne, qui

se prolonge jusqu'aux environs de Krasnoiarsk. C'était la plaine sans

limites, une sorte de vaste désert herbeux, à la circonférence duquel

venaient se confondre la terre et le ciel sur une courbe qu'on eût dit

nettement tracée au compas. Cette steppe ne présentait aux regards

d'autre saillie que le profil des poteaux télégraphiques disposés sur

chaque côté de la route, et dont les fils vibraient sous la brise comme

des cordes de harpe. La route elle-même ne se distinguait du reste de la

plaine que par la fine poussière qui s'enlevait sous la roue des

tarentass. Sans ce ruban blanchâtre, qui se déroulait à perte de vue, on

eût pu se croire au désert.

Michel Strogoff et ses compagnons se lancèrent avec une vitesse plus

grande encore à travers la steppe. Les chevaux, excités par l'iemschik

et qu'aucun obstacle ne pouvait retarder, dévoraient l'espace. Les

tarentass couraient directement sur Ichim, là où les deux correspondants

devaient s'arrêter, si aucun événement ne venait modifier leur

itinéraire.

Deux cents verstes environ séparent Novo-Saimsk de la ville d'Ichim, et

le lendemain, avant huit heures du soir, elles devaient et pouvaient

être franchies, a la condition de ne pas perdre un instant. Dans la

pensée des iemschiks, si les voyageurs n'étaient pas de grands seigneurs

ou de hauts fonctionnaires, ils étaient dignes de l'être, ne fût-ce que

par leur générosité dans le règlement des pourboires.

Le lendemain, 23 juillet, en effet, les deux tarentass n'étaient plus

qu'à trente verstes d'Ichim.

En ce moment, Michel Strogoff aperçut sur la route, et à peine visible

au milieu des volutes de poussière, une voiture qui précédait la sienne.

Comme ses chevaux, moins fatigués, couraient avec une rapidité plus

grande, il ne devait pas tarder à l'atteindre.

Ce n'était ni un tarentass, ni une télègue, mais une berline de poste,

toute poudreuse, et qui devait avoir déjà fait un long voyage. Le

postillon frappait son attelage a tour de bras et ne le maintenait au

galop qu'à force d'injures et de coups. Cette berline n'était

certainement pas passée par Novo-Saimsk, et elle n'avait dû rejoindre la

route d'Irkoutsk que par quelque route perdue de la steppe.

Michel Strogoff et ses compagnons, en voyant cette berline qui courait

sur Ichim, n'eurent qu'une même pensée, la devancer et arriver avant

elle au relais, afin de s'assurer avant tout des chevaux disponibles.

Ils dirent donc un mot a leurs iemschiks, qui se trouvèrent bientôt en

ligne avec l'attelage surmené de la berline.

Ce fut Michel Strogoff qui arriva le premier.

A ce moment, une tête parut a la portière de la berline.

Michel Strogoff eut à peine le temps de l'observer. Cependant, si vite

qu'il passât, il entendit très-distinctement ce mot, prononcé d'une voix

impérieuse, qui lui fut adressé:

«Arrêtez!»

On ne s'arrêta pas. Au contraire, et la berline fut bientôt devancée par

les deux tarentass.

Ce fut alors une course de vitesse, car l'attelage de la berline, excité

sans doute par la présence et l'allure des chevaux qui le dépassaient,

retrouva des forces pour se maintenir pendant quelques minutes. Les

trois voitures avaient disparu dans un nuage du poussière. De ces nuages

blanchâtres s'échappaient, comme une pétarade, des claquements de fouet,

mêlés de cris d'excitation et d'interjections de colère.

Néanmoins, l'avantage resta à Michel Strogoff et à ses

compagnons,--avantage qui pouvait être très-important, si le relais

était peu fourni de chevaux. Deux voitures à atteler, c'était peut-être

plus que ne pourrait faire le maître de poste, du moins dans un court

délai.

Une demi-heure après, la berline, restée en arrière, n'était plus qu'un

point à peine visible à l'horizon de la steppe.

Il était huit heures du soir, lorsque les deux tarentass arrivèrent au

relais de poste, à l'entrée d'Ichim.

Les nouvelles de l'invasion étaient de plus en plus mauvaises. La ville

était directement menacée par l'avant-garde des colonnes tartares, et,

depuis deux jours, les autorités avaient dû se replier sur Tobolsk.

Ichim n'avait plus ni un fonctionnaire ni un soldat.

Michel Strogoff, arrivé au relais, demanda immédiatement, des chevaux

pour lui.

Il avait été bien avisé de devancer la berline. Trois chevaux seulement

étaient en état d'être immédiatement attelés. Les autres rentraient

fatigués de quelque longue étape.

Le maître de poste donna l'ordre d'atteler.

Quant aux deux correspondants, auxquels il parut bon de s'arrêter à

Ichim, ils n'avaient pas à se préoccuper d'un moyen de transport

immédiat, et ils firent remiser leur voiture.

Dix minutes après son arrivée au relais, Michel Strogoff fut prévenu que

son tarentass était prêt à partir.

«Bien,» répondit-il.

Puis, allant aux deux journalistes:

«Maintenant, messieurs, puisque vous restez à Ichim, le moment est venu

de nous séparer.

--Quoi, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, ne resterez-vous pas

même une heure à Ichim?

--Non, monsieur, et je désire même avoir quitté la maison de poste avant

l'arrivée de cette berline que nous avons devancée.

--Craignez-vous donc que ce voyageur ne cherche à vous disputer les

chevaux du relais?

--Je tiens surtout à éviter toute difficulté.

--Alors, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, il ne nous reste plus

qu'à vous remercier encore une fois du service que vous nous avez rendu

et du plaisir que nous avons eu à voyager en votre compagnie.

--Il est possible, d'ailleurs, que nous nous retrouvions dans quelques

jours à Omsk, ajouta Harry Blount.

--C'est possible, en effet, répondit Michel Strogoff, puisque j'y vais

directement.

--Eh bien! bon voyage, monsieur Korpanoff, dit alors Alcide Jolivet, et

Dieu vous garde des télègues.»

Les deux correspondants tendaient la main à Michel Strogoff avec

l'intention de la lui serrer le plus cordialement possible, lorsque le

bruit d'une voiture se fit entendre au dehors.

Presque aussitôt, la porte de la maison de poste s'ouvrit brusquement,

et un homme parut.

C'était le voyageur de la berline, un individu à tournure militaire, âgé

d'une quarantaine d'années, grand, robuste, tête forte, épaules larges,

épaisses moustaches se raccordant avec ses favoris roux. Il portait un

uniforme sans insignes. Un sabre de cavalerie traînait à sa ceinture, et

il tenait à la main un fouet à manche court.

«Des chevaux, demanda-t-il avec l'air impérieux d'un homme habitué à

commander.

--Je n'ai plus de chevaux disponibles, répondit le maître de poste, en

s'inclinant.

--Il m'en faut à l'instant.

--C'est impossible.

--Quels sont donc ces chevaux qui viennent d'être attelés au tarentass

que j'ai vu à la porte du relais?

--Ils appartiennent à ce voyageur, répondit le maître de poste en

montrant Michel Strogoff.

--Qu'on les dételle!...» dit le voyageur d'un ton qui n'admettait pas de

réplique.

Michel Strogoff s'avança alors.

«Ces chevaux sont retenus par moi, dit-il.

--Peu m'importe! Il me les faut. Allons! Vivement! Je n'ai pas de temps

à perdre!

--Je n'ai pas de temps à perdre non plus,» répondit Michel Strogoff, qui

voulait être calme et se contenait non sans peine.

Nadia était près de lui, calme aussi, mais secrètement inquiète d'une

scène qu'il eût mieux valu éviter.

«Assez!» répéta le voyageur.

Puis, allant au maître de poste:

«Qu'on dételle ce tarentass, s'écria-t-il avec un geste de menace, et

que les chevaux soient mis à ma berline!»

Le maître de poste, très-embarrassé, ne savait à qui obéir, et il

regardait Michel Strogoff, dont c'était évidemment le droit de résister

aux injustes exigences du voyageur.

Michel Strogoff hésita un instant. Il ne voulait pas faire usage de son

podaroshna, qui eût attiré l'attention sur lui, il ne voulait pas non

plus, en cédant les chevaux, retarder son voyage, et, cependant, il ne

voulait pas engager une lutte qui eût pu compromettre sa mission.

Les deux journalistes le regardaient, prêts d'ailleurs à le soutenir,

s'il faisait appel à eux.

«Mes chevaux resteront à ma voiture,» dit Michel Strogoff, mais sans

élever le ton plus qu'il ne convenait à un simple marchand d'Irkoutsk.

Le voyageur s'avança alors vers Michel Strogoff, et lui posant rudement

la main sur l'épaule:

«C'est comme cela! dit-il d'une voix éclatante. Tu ne veux pas me céder

tes chevaux?

--Non, répondit Michel Strogoff.

--Eh bien, ils seront à celui de nous deux qui va pouvoir repartir!

Défends-toi, car je ne te ménagerai pas!»

Et, en parlant ainsi, le voyageur tira vivement son sabre du fourreau et

se mit en garde.

Nadia s'était jetée devant Michel Strogoff.

Harry Blount et Alcide Jolivet s'avancèrent vers lui.

«Je ne me battrai pas, dit simplement Michel Strogoff, qui, pour mieux

se contenir, croisa ses bras sur sa poitrine.

--Tu ne te battras pas?

--Non.

--Même après ceci?» s'écria le voyageur.

Et, avant qu'on eût pu le retenir, le manche de son fouet frappa

l'épaule de Michel Strogoff.

A cette insulte, Michel Strogoff pâlit affreusement, Ses mains se

levèrent toutes ouvertes, comme si elles allaient broyer ce brutal

personnage. Mais, par un suprême effort, il parvint à se maîtriser. Un

duel, c'était plus qu'un retard, c'était peut-être sa mission

manquée!... Mieux valait perdre quelques heures!... Oui! mais dévorer

cet affront!

«Te battras-tu, maintenant, lâche? répéta le voyageur, en ajoutant la

grossièreté à la brutalité.

--Non! répondit Michel Strogoff, qui ne bougea pas, mais qui regarda le

voyageur les yeux dans les yeux.

--Les chevaux, et à l'instant!» dit alors celui-ci. Et il sortit de la

salle.

Le maître de poste le suivit aussitôt, non sans avoir haussé les

épaules, après avoir examiné Michel Strogoff d'un air peu approbateur.

L'effet produit sur les journalistes par cet incident ne pouvait pas

être à l'avantage de Michel Strogoff. Leur déconvenue était visible. Ce

robuste jeune homme se laisser frapper ainsi et ne pas demander raison

d'une pareille insulte! Ils se contentèrent donc de le saluer et se

retirèrent, Alcide Jolivet disant à Harry Blount:

«Je n'aurais pas cru cela d'un homme qui découd si proprement les ours

de l'Oural! Serait-il donc vrai que le courage a ses heures et ses

formes? C'est à n'y rien comprendre! Après cela, il nous manque

peut-être, à nous autres, d'avoir jamais été serfs!»

Un instant après, un bruit de roues et le claquement d'un fouet

indiquaient que la berline, attelée des chevaux du tarentass, quittait

rapidement la maison de poste.

Nadia, impassible, Michel Strogoff, encore frémissant, restèrent seuls

dans la salle du relais.

Le courrier du czar, les bras toujours croisés sur sa poitrine, s'était

assis. On eût dit une statue. Toutefois, une rougeur, qui ne devait pas

être la rougeur de la honte, avait remplacé la pâleur sur son mâle

visage.

Nadia ne doutait pas que de formidables raisons eussent pu seules faire

dévorer à un tel homme une telle humiliation.

Donc, allant à lui, comme il était venu à elle à la maison de police de

Nijni-Novgorod:

«Ta main, frère!» dit-elle.

Et, en même temps, son doigt, par un geste quasi-maternel, essuya une

larme qui allait jaillir de l'œil de son compagnon.

CHAPITRE XIII

AU-DESSUS DE TOUT, LE DEVOIR.

Nadia avait deviné qu'un mobile secret dirigeait tous les actes de

Michel Strogoff, que celui-ci, pour quelque raison inconnue d'elle, ne

s'appartenait pas, qu'il n'avait pas le droit de disposer de sa

personne, et que, dans cette circonstance, il venait d'immoler

héroïquement au devoir jusqu'au ressentiment d'une mortelle injure.

Nadia ne demanda, d'ailleurs, aucune explication à Michel Strogoff. La

main qu'elle lui avait tendue ne répondait-elle pas d'avance à tout ce

qu'il eût pu lui dire?

Michel Strogoff demeura muet pendant toute cette soirée. Le maître de

poste ne pouvant plus fournir de chevaux frais que le lendemain matin,

c'était une nuit entière à passer au relais. Nadia dut donc en profiter

pour prendre quelque repos, et une chambre fut préparée pour elle.

La jeune fille eût préféré, sans doute, ne pas quitter son compagnon,

mais elle sentait qu'il avait besoin d'être seul, et elle se disposa à

gagner la chambre qui lui était destinée.

Cependant, au moment où elle allait se retirer, elle ne put s'empêcher

de lui dire adieu.

«Frère,...» murmura-t-elle.

Mais Michel Strogoff, d'un geste, l'arrêta. Un soupir gonfla la poitrine

de la jeune fille, et elle quitta la salle.

Michel Strogoff ne se coucha pas. Il n'aurait pu dormir, même une heure.

À cette place que le fouet du brutal voyageur avait touchée, il

ressentait comme une brûlure.

«Pour la patrie et pour le Père!» murmura-t-il enfin en terminant sa

prière du soir.

Toutefois, il éprouva alors un insurmontable besoin de savoir quel était

cet homme qui l'avait frappé, d'où il venait, où il allait. Quant à sa

figure, les traits en étaient si bien gravés dans sa mémoire, qu'il ne

pouvait craindre de les oublier jamais.

Michel Strogoff fit demander le maître de poste.

Celui-ci, un Sibérien de vieille roche, vint aussitôt, et, regardant le

jeune homme d'un peu haut, il attendit d'être interrogé.

«Tu es du pays? lui demanda Michel Strogoff.

--Oui.

--Connais-tu cet homme qui a pris mes chevaux?

--Non.

--Tu ne l'as jamais vu?

--Jamais!

--Qui crois-tu que soit cet homme?

--Un seigneur qui sait se faire obéir!»

Le regard de Michel Strogoff entra comme un poignard dans le cœur du

Sibérien, mais la paupière du maître de poste ne se baissa pas.

«Tu te permets de me juger! s'écria Michel Strogoff.

Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk · 第 9 / 26 段