Michel Strogoff fut sur le point de suivre Sangarre et sa troupe, mais

il se retint.

«Non, pensa-t-il, pas de démarche irréfléchie! Si je fais arrêter ce

vieux diseur de bonne aventure et sa bande, mon incognito risque d'être

dévoilé. Les voilà débarqués, d'ailleurs, et, avant qu'ils aient passé

la frontière, je serai déjà loin de l'Oural. Je sais bien qu'ils peuvent

prendre la route de Kazam à Ichim, mais elle n'offre aucune ressource,

et un tarentass, attelé de bons chevaux de Sibérie, devancera toujours

un chariot de bohémiens! Allons, ami Korpanoff, reste tranquille!»

D'ailleurs, à ce moment, le vieux tsigane et Sangarre avaient disparu

dans la foule.

Si Kazan est justement appelée «la porte de l'Asie», si cette ville est

considérée comme le centre de tout le transit du commerce sibérien et

boukharien, c'est que deux routes viennent s'y amorcer, qui donnent

passage à travers les monts Ourals. Mais Michel Strogoff avait choisi

très-judicieusement en prenant celle qui va par Perm, Ekaterinbourg et

Tioumen. C'est la grande route de poste, bien fournie de relais

entretenus aux frais de l'État, et elle se prolonge depuis Ichim jusqu'à

Irkoutsk.

Il est vrai qu'une seconde route,--celle dont Michel Strogoff venait de

parler,--évitant le léger détour de Perm, relie également Kazan à Ichim,

en passant par Iélabouga, Menzelinsk, Birsk, Zlatoouste, où elle quitte

l'Europe, Tchélabinsk, Chadrinsk et Kourganno. Peut-être même est-elle

un peu plus courte que l'autre, mais cet avantage est singulièrement

diminué par l'absence des maisons de poste, le mauvais entretien du sol,

la rareté des villages. Michel Strogoff, avec raison, ne pouvait être

qu'approuvé du choix qu'il avait fait, et si, ce qui paraissait

probable, ces bohémiens suivaient cette seconde route de Kazan à Ichim,

il avait toutes chances d'y arriver avant eux.

Une heure après, la cloche sonnait a l'avant du _Caucase_, appelant les

nouveaux passagers, rappelant les anciens. Il était sept heures du

matin. Le chargement du combustible venait d'être achevé. Les tôles des

chaudières frissonnaient sous la pression de la vapeur. Le steam-boat

était prêt à partir.

Les voyageurs, qui allaient de Kazan à Perm, occupaient déjà leurs

places a bord.

En ce moment, Michel Strogoff remarqua que, des deux journalistes, Harry

Blount était le seul qui eût rejoint le steam-boat.

Alcide Jolivet allait-il donc manquer le départ?

Mais, à l'instant où l'on détachait les amarres, apparut Alcide Jolivet,

tout courant. Le steam-boat avait déjà débordé, la passerelle était même

retirée sur le quai, mais Alcide Jolivet ne s'embarrassa pas de si peu,

et, sautant avec la légèreté d'un clown, il retomba sur le pont du

_Caucase_, presque dans les bras de son confrère.

«J'ai cru que le _Caucase_ allait partir sans vous, dit celui-ci d'un

air moitié figue, moitié raisin.

--Bah! répondit Alcide Jolivet, j'aurais bien su vous rattraper, quand

j'aurais dû fréter un bateau aux frais de ma cousine, ou courir la poste

à vingt kopeks par verste et par cheval. Que voulez-vous? Il y avait

loin de l'embarcadère au télégraphe!

--Vous êtes allé au télégraphe? demanda Harry Blount, dont les lèvres se

pinceront aussitôt.

--J'y suis allé! répondit Alcide Jolivet avec son plus aimable sourire.

--Et il fonctionne toujours jusqu'à Kolyvan?

--Cela, je l'ignore, mais je puis vous assurer, par exemple, qu'il

fonctionne de Kazan à Paris!

--Vous avez adressé une dépêche... à votre cousine?...

--Avec enthousiasme.

--Vous avez donc appris?...

--Tenez, mon petit père, pour parler comme les Russes, répondit Alcide

Jolivet, je suis bon enfant, moi, et je ne veux rien avoir de caché pour

vous. Les Tartares, Féofar-Kan à leur tête, ont dépassé Sémipalatinsk et

descendent le cours de l'Irtyche. Faites-en votre profit!»

Comment! Une si grave nouvelle, et Harry Blount ne la connaissait pas,

et son rival, qui l'avait vraisemblablement apprise de quelque habitant

de Kazan, l'avait aussitôt transmise à Paris! Le journal anglais était

distancé! Aussi, Harry Blount, croisant ses mains derrière son dos,

alla-t-il s'asseoir à l'arrière du steam-boat, sans ajouter une parole.

Vers dix heures du matin, la jeune Livonienne, ayant quitté sa cabine,

monta sur le pont.

Michel Strogoff, allant à elle, lui tendit la main.

«Regarde, sœur,» lui dit-il après l'avoir amenée jusque sur l'avant du

_Caucase_.

Et, en effet, le site valait qu'on l'examinât avec quelque attention.

Le _Caucase_ arrivait, en ce moment, au confluent du Volga et de la

Kama. C'est la qu'il allait quitter le grand fleuve, après l'avoir

descendu pendant plus de quatre cents verstes, pour remonter

l'importante rivière sur un parcours de quatre cent soixante verstes

(490 kilomètres).

En cet endroit, les eaux des deux courants mêlaient leurs teintes un peu

différentes, et la Kama, rendant à la rive gauche le même service que

l'Oka avait rendu à sa rive droite en traversant Nijni-Novgorod,

l'assainissait encore de son limpide affluent.

La Kama s'ouvrait largement alors, et ses rives boisées étaient

charmantes. Quelques voiles blanches animaient ses belles eaux, tout

imprégnées de rayons solaires. Les coteaux, plantés de trembles, d'aunes

et parfois de grands chênes, fermaient l'horizon par une ligne

harmonieuse, que l'éclatante lumière de midi confondait en certaine

points avec le fond du ciel.

Mais ces beautés naturelles ne semblaient pas pouvoir détourner, même un

instant, les pensées de la jeune Livonienne. Elle ne voyait qu'une

chose, le but à atteindre, et la Kama n'était pour elle qu'un chemin

plus facile pour y arriver. Ses yeux brillaient extraordinairement en

regardant vers l'est, comme si elle eût voulu percer de son regard cet

impénétrable horizon.

Nadia avait laissé sa main dans la main de son compagnon, et bientôt, se

retournant vers lui:

«A quelle distance sommes-nous de Moscou? lui demanda-t-elle.

--A neuf cents verstes! répondit Michel Strogoff.

--Neuf cents sur sept mille!» murmura la jeune fille.

C'était l'heure du déjeuner, qui fut annoncé par quelques tintements de

la cloche. Nadia suivit Michel Strogoff au restaurant du steam-boat.

Elle ne voulut point toucher à ces hors-d'œuvre, servis à part, tels

que caviar, harengs coupés par petites tranches, eau-de-vie de seigle

anisée destinés à stimuler l'appétit, suivant un usage commun à tous les

pays du Nord, en Russie comme en Suède ou en Norwége. Nadia mangea peu,

et peut-être comme une pauvre fille dont les ressources sont

très-restreintes. Michel Strogoff crut donc devoir se contenter du menu

qui allait suffire à sa compagne, c'est-à-dire d'un peu de «koulbat»,

sorte de pâté fait avec des jaunes d'œufs, du riz et de la viande

pilée, de choux rouges farcis au caviar [Le caviar est un mets russe qui

se compose d'œufs d'esturgeon salés.] et de thé pour toute boisson.

Ce repas ne fut donc ni long ni coûteux, et, moins de vingt minutes

après s'être mis tous les deux a table, Michel Strogoff et Nadia

remontaient ensemble sur le pont du _Caucase_.

Alors, ils s'assirent à l'arrière, et, sans autre préambule, Nadia,

baissant la voix de manière à n'être entendue que de lui seul:

«Frère, dit-elle, je suis la fille d'un exilé. Je me nomme Nadia Fédor.

Ma mère est morte à Riga, il y a un mois à peine, et je vais à Irkoutsk

rejoindre mon père pour partager son exil.

--Je vais moi-même à Irkoutsk, répondit Michel Strogoff, et je

regarderai comme une faveur du ciel de remettre Nadia Fédor, saine et

sauve, entre les mains de son père.

--Merci, frère!» répondit Nadia.

Michel Strogoff ajouta alors qu'il avait obtenu un podaroshna spécial

pour la Sibérie, et que, du côté des autorités russes, rien ne pourrait

entraver sa marche.

Nadia n'en demanda pas davantage. Elle ne voyait qu'une chose dans la

rencontre providentielle de ce jeune homme simple et bon: le moyen pour

elle d'arriver jusqu'à son père.

«J'avais, lui dit-elle, un permis qui me donnait l'autorisation de me

rendra a Irkoutsk; mais l'arrêté du gouverneur de Nijni-Novgorod est

venu l'annuler, et sans toi, frère, je n'aurais pu quitter la ville où

tu m'as trouvée, et dans laquelle, bien sûr, je serais morte!

--Et seule, Nadia, répondit Michel Strogoff, seule, tu osais t'aventurer

à travers les steppes de la Sibérie!

--C'était mon devoir, frère.

--Mais ne savais-tu pas que le pays, soulevé et envahi, était devenu

presque infranchissable?

--L'invasion tartare n'était pas connue quand je quittai Riga, répondit

la jeune Livonienne. C'est à Moscou seulement que j'ai appris cette

nouvelle!

--Et, malgré cela, tu as poursuivi ta route?

--C'était mon devoir.»

Ce mot résumait tout le caractère de cette courageuse jeune fille. Ce

qui était son devoir, Nadia n'hésitait jamais à le faire.

Elle parla alors de son père, Wassili Fédor. C'était un médecin estimé

de Riga. Il exerçait sa profession avec succès et vivait heureux au

milieu des siens. Mais son affiliation à une société secrète étrangère

ayant été établie, il reçut l'ordre de partir pour Irkoutsk, et les

gendarmes, qui lui apportaient cet ordre, le conduisirent sans délai au

delà de la frontière.

Wassili Fédor n'eut que le temps d'embrasser sa femme, déjà bien

souffrante, sa fille, qui allait peut-être rester sans appui, et,

pleurant sur ces deux êtres qu'il aimait, il partit.

Depuis deux ans, il habitait la capitale de la Sibérie orientale, et,

là, il avait pu continuer, mais presque sans profit, sa profession de

médecin. Néanmoins, peut-être eût-il été heureux, autant qu'un exilé

peut l'être, si sa femme et sa fille eussent été près de lui. Mais Mme

Fédor, déjà bien affaiblie, n'aurait pu quitter Riga. Vingt mois après

le départ de son mari, elle mourut dans les bras de sa fille, qu'elle

laissait seule et presque sans ressource. Nadia Fédor demanda alors et

obtint facilement du gouvernement russe l'autorisation de rejoindre son

père à Irkoutsk. Elle lui écrivit qu'elle partait. A peine avait-elle de

quoi suffire à ce long voyage, et, cependant, elle n'hésita pas à

l'entreprendre. Elle faisait ce qu'elle pouvait!... Dieu ferait le

reste.

Pendant ce temps, le _Caucase_ remontait le courant de la rivière. La

nuit était venue, et l'air s'imprégnait d'une délicieuse fraîcheur. Des

étincelles s'échappaient par milliers de la cheminée du steam-boat,

chauffée au bois de pin, et, au murmure des eaux brisées sous son

étrave, se mêlaient les rugissements des loups qui infestaient dans

l'ombre la rive droite de la Kama.

CHAPITRE IX

EN TARENTASS NUIT ET JOUR.

Le lendemain, 18 juillet, le _Caucase_ s'arrêtait au débarcadère de

Perm, dernière station qu'il desservît sur la Kama.

Ce gouvernement, dont Perm est la capitale, est l'un des plus vastes de

l'empire russe, et, franchissant les monts Ourals, il empiète sur le

territoire de la Sibérie. Carrières de marbre, salines, gisements de

platine et d'or, mines de charbon y sont exploités sur une grande

échelle. En attendant que Perm, par sa situation, devienne une ville de

premier ordre, elle est fort peu attrayante, très-sale, très-boueuse et

n'offre aucune ressource. A ceux qui vont de Russie en Sibérie, ce

manque de confort est assez indifférent, car ils viennent de l'intérieur

et sont munis de tout le nécessaire; mais à ceux qui arrivent des

contrées de l'Asie centrale, après un long et fatigant voyage, il ne

déplairait pas, sans doute, que la première ville européenne de

l'empire, située à la frontière asiatique, fût mieux approvisionnée.

C'est a Perm que les voyageurs revendent leurs véhicules, plus ou moins

endommagés par une longue traversée au milieu des plaines de la Sibérie.

C'est là aussi que ceux qui passent d'Europe en Asie achètent des

voitures pendant l'été, des traîneaux pendant l'hiver, avant de se

lancer pour plusieurs mois au milieu des steppes.

Michel Strogoff avait déjà arrêté son programme de voyage, et il n'était

plus question que de l'exécuter.

Il existe un service de malle-poste qui franchit assez rapidement la

chaîne des monts Ourals, mais, les circonstances étant données, ce

service était désorganisé. Ne l'eût-il pas été, que Michel Strogoff,

voulant aller rapidement, sans dépendre de personne, n'aurait pas pris

la malle-poste. Il préférait, avec raison, acheter une voiture et courir

de relais en relais, en activant par des «na vodkou» [Pourboires]

supplémentaires le zèle de ces postillons appelés iemschiks dans le

pays.

Malheureusement, par suite des mesures prises contre les étrangers

d'origine asiatique, un grand nombre de voyageurs avaient déjà quitté

Perm, et, par conséquent, les moyens de transport étaient extrêmement

rares. Michel Strogoff serait donc dans la nécessité de se contenter du

rebut des autres. Quant aux chevaux, tant que le courrier du czar ne

serait pas en Sibérie, il pourrait sans danger exhiber son podaroshna,

et les maîtres de poste attelleraient pour lui de préférence. Mais,

ensuite, une fois hors de la Russie européenne, il ne pourrait plus

compter que sur la puissance des roubles.

Mais à quel genre de véhicule atteler ces chevaux? A une télègue ou à un

tarentass?

La télègue n'est qu'un véritable chariot découvert, à quatre roues, dans

la confection duquel il n'entre absolument que du bois. Roues, essieux,

chevilles, caisse, brancards, les arbres du voisinage ont tout fourni,

et l'ajustement des diverses pièces dont la télègue se compose n'est

obtenu qu'au moyen de cordes grossières. Rien de plus primitif, rien de

moins confortable, mais aussi rien de plus facile à réparer, si quelque

accident se produit en route. Les sapins ne manquent pas sur la

frontière russe, et les essieux poussent naturellement dans les forêts.

C'est au moyen de la télègue que se fait la poste extraordinaire, connue

sous le nom de «perekladnoï», et pour laquelle toutes routes sont

bonnes. Quelquefois, il faut bien l'avouer, les liens qui attachent

l'appareil se rompent, et, tandis que le train de derrière reste

embourbé dans quelque fondrière, le train de devant arrive au relais sur

ses deux roues,--mais ce résultat est considéré déjà comme satisfaisant.

Michel Strogoff aurait bien été forcé d'employer la télègue, s'il n'eût

été assez heureux pour découvrir un tarentass.

Ce n'est pas que ce dernier véhicule soit le dernier mot du progrès de

l'industrie carrossière. Les ressorts lui manquent aussi bien qu'à la

télègue; le bois, à défaut du fer, n'y est pas épargné; mais ses quatre

roues, écartées de huit à neuf pieds à l'extrémité de chaque essieu, lui

assurent un certain équilibre sur des routes cahoteuses et trop souvent

dénivelées. Un garde-crotte protège ses voyageurs contre les boues du

chemin, et une forte capote de cuir, pouvant se rabaisser et le fermer

presque hermétiquement, en rend l'occupation moins désagréable par les

grandes chaleurs et les violentes bourrasque de l'été. Le tarentass est

d'ailleurs aussi solide, aussi facile à réparer que la télègue, et,

d'autre part, il est moins sujet à laisser son train d'arrière en

détresse sur les grands chemins.

Du reste, ce ne fut pas sans de minutieuses recherches que Michel

Strogoff parvint à découvrir ce tarentass, et il était probable qu'on

n'en eût pas trouvé un second dans toute la ville de Perm. Malgré cela,

il en débattit sévèrement le prix, pour la forme, afin de rester dans

son rôle de Nicolas Korpanoff, simple négociant d'Irkoutsk.

Nadia avait suivi son compagnon dans ses courses à la recherche d'un

véhicule. Bien que le but à atteindre fût différent, tous deux avaient

une égale hâte d'arriver, et, par conséquent, de partir. On eût dit

qu'une même volonté les animait.

«Sœur, dit Michel Strogoff, j'aurais voulu trouver pour toi quelque

voiture plus confortable.

--Tu me dis cela, frère, à moi qui serais allée, même à pied, s'il

l'avait fallu, rejoindre mon père!

--Je ne doute pas de ton courage, Nadia, mais il est des fatigues

physiques qu'une femme ne peut supporter.

--Je les supporterai, quelles qu'elles soient, répondit la jeune fille.

Si tu entends une plainte s'échapper de mes lèvres, laisse-moi en route

et continue seul ton voyage!»

Une demi-heure plus tard, sur la présentation du podaroshna, trois

chevaux de peste étaient attelés au tarentass. Ces animaux, couverts

d'un long poil, ressemblaient à des ours hauts sur pattes. Ils étaient

petits, mais ardents, étant de race sibérienne.

Voici comment le postillon, l'iemschik, les avait attelés: l'un, le plus

grand, était maintenu entre deux longs brancards qui portaient à leur

extrémité antérieure un cerceau, appelé «douga», chargé de houppes et de

sonnettes; les deux autres étaient simplement attachés par des cordes

aux marchepieds du tarentass. Du reste, pas de harnais, et pour guides,

rien qu'une simple ficelle.

Ni Michel Strogoff, ni la jeune Livonienne n'emportaient de bagages. Les

conditions de rapidité dans lesquelles devait se faire le voyage de

l'un, les ressources plus que modestes de l'autre, leur avaient interdit

de s'embarrasser de colis. Dans cette circonstance, c'était heureux, car

ou le tarentass n'aurait pu prendre les bagages, ou il n'aurait pu

prendre les voyageurs. Il n'était fait que pour deux personnes, sans

compter l'iemschik, qui ne se tient sur son siège étroit que par un

miracle d'équilibre.

Cet iemschik change, d'ailleurs, à chaque relais. Celui auquel revenait

la conduite du tarentass pendant la première étape était Sibérien, comme

ses chevaux, et non moins poilu qu'eux, cheveux longs, coupés carrément

sur le front, chapeau à bords relevés, ceinture rouge, capote à

parements croisés sur des boutons frappés au chiffre impérial.

L'iemschik, en arrivant avec son attelage, avait tout d'abord jeté un

regard inquisiteur sur les voyageurs du tarentass. Pas de bagages!--et

où diable les aurait-il fourrés?--Donc, apparence peu fortunée. Il fit

une moue des plus significatives.

«Des corbeaux, dit-il sans se soucier d'être entendu ou non, des

corbeaux à six kopeks par verste!

--Non! des aigles, répondit Michel Strogoff, qui comprenait parfaitement

l'argot des iemschiks, des aigles, entends-tu, à neuf kopeks par verste,

le pourboire en sus!»

Un joyeux claquement de fouet lui répondit. Le «corbeau», dans la langue

des postillons russes, c'est le voyageur avare ou indigent, qui, aux

relais de paysans, ne paye les chevaux qu'à deux ou trois kopeks par

verste. L'«aigle», c'est le voyageur qui ne recule pas devant les hauts

prix, sans compter les généreux pourboires. Aussi le corbeau ne peut-il

avoir la prétention de voler aussi rapidement que l'oiseau impérial.

Nadia et Michel Strogoff prirent immédiatement place dans le tarentass.

Quelques provisions, peu encombrantes et mises en réserve dans le

caisson, devaient leur permettre, en cas de retard, d'atteindre les

maisons de poste, qui sont très-confortablement installées, sous la

surveillance de l'État. La capote fut rabattue, car la chaleur était

insoutenable, et, à midi, le tarentass, enlevé par ses trois chevaux,

quittait Perm au milieu d'un nuage de poussière.

La façon dont l'iemschik maintenait l'allure de son attelage eût été

certainement remarquée de tous autres voyageurs qui, n'étant ni Russes

ni Sibériens, n'eussent pas été habitués à ces façons d'agir. En effet,

le cheval de brancard, régulateur de la marche, un peu plus grand que

ses congénères, gardait imperturbablement, et quelles que fussent les

pentes de la route, un trot très-allongé, mais d'une régularité

parfaite. Les deux autres chevaux ne semblaient connaître d'autre allure

que le galop et se démenaient avec mille fantaisies fort amusantes.

L'iemschik, d'ailleurs, ne les frappait pas. Tout au plus les

stimulait-il par les mousquetades éclatantes de son fouet. Mais que

d'épithètes il leur prodiguait, lorsqu'ils se conduisaient en bêtes

dociles et consciencieuses, sans compter les noms de saints dont il les

affublait! La ficelle qui lui servait de guides n'aurait eu aucune

action sur des animaux à demi emportés, mais, «napravo», à droite, «na

lèvo», à gauche,--ces mots, prononcés d'une voix gutturale, faisaient

meilleur effet que bride ou bridon.

Et que d'aimables interpellations suivant la circonstance!

«Allez, mes colombes! répétait l'iemschik. Allez, gentilles hirondelles!

Volez, mes petits pigeons! Hardi, mon cousin de gauche! Pousse, mon

petit père de droite!»

Mais aussi, quand la marche se ralentissait, que d'expressions

insultantes, dont les susceptibles animaux semblaient comprendre la

valeur!

«Va donc, escargot du diable! Malheur a toi, limace! Je t'écorcherai

vive, tortue, et tu seras damnée dans l'autre monde!»

Quoi qu'il en soit de ces façons de conduire, qui exigent plus de

solidité au gosier que de vigueur au bras des iemschiks, le tarentass

volait sur la route et dévorait de douze à quatorze verstes à l'heure.

Michel Strogoff était habitué à ce genre de véhicule et à ce mode de

transport. Ni les soubresauts, ni les cahots ne pouvaient l'incommoder.

Il savait qu'un attelage russe n'évite ni les cailloux, ni les ornières,

ni les fondrières, ni les arbres renversés, ni les fossés qui ravinent

la route. Il était fait à cela. Sa compagne risquait d'être blessée par

les contre-coups du tarentass, mais elle ne se plaignit pas.

Pendant les premiers instants du voyage, Nadia, ainsi emportée à toute

vitesse, demeura sans parler. Puis, toujours obsédée de cette pensée

unique, arriver, arriver:

«J'ai compté trois cents verstes entre Perm et Ekaterinbourg, frère!

dit-elle. Me suis-je trompée?»

--Tu ne t'es pas trompée, Nadia, répondit Michel Strogoff, et lorsque

nous aurons atteint Ekaterinbourg, nous serons au pied même des monts

Ourals, sur leur versant opposé.

--Que durera cette traversée dans la montagne?

--Quarante-huit heures, car nous voyagerons nuit et jour.--Je dis nuit

et jour, Nadia, ajouta-t-il, car je ne peux pas m'arrêter même un

instant, et il faut que je marche sans relâche vers Irkoutsk.

--Je ne te retarderai pas, frère, non, pas même une heure, et nous

voyagerons nuit et jour.

--Eh bien, alors, Nadia, puisse l'invasion tartare nous laisser le

chemin libre, et, avant vingt jours, nous serons arrivés!

--Tu as déjà fait ce voyage? demanda Nadia.

--Plusieurs fois.

--Pendant l'hiver, nous aurions été plus rapidement et plus sûrement,

n'est-ce pas?

--Oui, plus rapidement surtout, mais tu aurais bien souffert du froid et

des neiges!

--Qu'importe! L'hiver est l'ami du Russe.

--Oui, Nadia, mais quel tempérament à toute épreuve il faut pour

résister à une telle amitié! J'ai vu souvent la température tomber dans

les steppes sibériennes à plus de quarante degrés au-dessous de glace!

J'ai senti, malgré mon vêtement de peau de renne, [Ce vêtement se nomme

«dakha»: il est très-léger et, cependant, absolument imperméable au

froid.] mon cœur se glacer, mes membres se tordre, mes pieds se geler

sous leurs triples chaussettes de laine! J'ai vu les chevaux de mon

traîneau recouverts d'une carapace de glace, leur respiration figée aux

naseaux! J'ai vu l'eau-de-vie de ma gourde se changer en pierre dure que

le couteau ne pouvait entamer!... Mais mon traîneau filait comme

l'ouragan! Plus d'obstacles sur la plaine nivelée et blanche à perte de

vue! Plus de cours d'eau dont on est obligé de chercher les passages

guéables! Plus de lacs qu'il faut traverser en bateau! Partout la glace

dure, la route libre, le chemin assuré! Mais au prix de quelles

souffrances, Nadia! Ceux-là seuls pourraient le dire, qui ne sont pas

revenus, et dont le chasse-neige a bientôt recouvert les cadavres!

--Cependant, tu es revenu, frère, dit Nadia.

--Oui, mais je suis Sibérien, et tout enfant, quand je suivais mon père

dans ses chasses, je m'accoutumais à ces dures épreuves. Mais toi,

lorsque tu m'as dit, Nadia, que l'hiver ne t'aurait pas arrêtée, que tu

serais partie seule, prête à lutter contre les redoutables intempéries

du climat sibérien, il m'a semblé te voir perdue dans les neiges et

tombant pour ne plus te relever!

--Combien de fois as-tu traversé la steppe pendant l'hiver? demanda la

jeune Livonienne.

--Trois fois, Nadia, lorsque j'allais a Omsk,

Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk · 第 6 / 26 段