--Voir ma mère, qui m'attendait!
--Et moi, je vais à Irkoutsk, où m'attend mon père! Je vais lui porter
les dernières paroles de ma mère! C'est te dire, frère, que rien
n'aurait pu m'empêcher de partir!
--Tu es une brave enfant, Nadia, répondit Michel Strogoff, et Dieu
lui-même t'aurait conduite!»
Pendant cette journée, le tarentass fut mené rapidement par les
iemschiks qui se succédèrent à chaque relais. Les aigles de la montagne
n'eussent pas trouvé leur nom déshonoré par ces «aigles» de la grande
route. Le haut prix payé par chaque cheval, les pourboires largement
octroyés, recommandaient les voyageurs d'une façon toute spéciale.
Peut-être les maîtres de poste trouvèrent-ils singulier, après la
publication de l'arrêté, qu'un jeune homme et sa sœur, évidemment
Russes tous les deux, pussent courir librement à travers la Sibérie,
fermée à tous autres, mais leurs papiers étaient en règle, et ils
avaient le droit de passer. Aussi les poteaux kilométriques
restaient-ils rapidement on arrière du tarentass.
Du reste, Michel Strogoff et Nadia n'étaient pas seuls à suivre la route
de Perm à Ekaterinbourg. Dès les premiers relais, le courrier du czar
avait appris qu'une voiture le précédait; mais, comme les chevaux ne lui
manquaient pas, il ne s'en préoccupa pas autrement.
Pendant cette journée, les quelques haltes, durant lesquelles se reposa
le tarentass, ne furent uniquement faites que pour les repas. Aux
maisons de poste, on trouve à se loger et à se nourrir. D'ailleurs, à
défaut de relais, la maison du paysan russe n'eût pas été moins
hospitalière. Dans ces villages, qui se ressemblent presque tous, avec
leur chapelle à murailles blanches et à toitures vertes, le voyageur
peut frapper à toutes les portes. Elles lui seront ouvertes. Le moujik
viendra, la figure souriante, et tendra la main à son hôte. On lui
offrira le pain et le sel, on mettra le «samovar» sur le feu, et il sera
comme chez lui. La famille déménagera plutôt, afin de lui faire place.
L'étranger, quand il arrive, est le parent de tous. C'est «celui que
Dieu envoie».
En arrivant le soir, Michel Strogoff, poussé par une sorte d'instinct,
demanda au maître de poste depuis combien d'heures la voiture qui le
précédait avait passé au relais.
«Depuis deux heures, petit père, lui répondit le maître de poste.
--C'est une berline?
--Non, une télègue.
--Combien de voyageurs?
--Deux.
--Et ils vont grand train?
--Des aigles!
--Qu'on attelle rapidement.»
Michel Strogoff et Nadia, décidés à ne pas s'arrêter une heure,
voyagèrent toute la nuit.
Le temps continuait à être beau, mais on sentait que l'atmosphère,
devenue pesante, se saturait peu à peu d'électricité. Aucun nuage
n'interceptait les rayons stellaires, et il semblait qu'une sorte de
buée chaude s'élevât du sol. Il était à craindre que quelque orage ne se
déchaînât dans les montagnes, et ils y sont terribles. Michel Strogoff,
habitué à reconnaître les symptômes atmosphériques, pressentait une
prochaine lutte des éléments, qui ne laissa pas de le préoccuper.
La nuit se passa sans incident. Malgré les cahots du tarentass, Nadia
put dormir pendant quelques heures. La capote, à demi relevée,
permettait d'aspirer le peu d'air que les poumons cherchaient avidement
dans cette atmosphère étouffante.
Michel Strogoff veilla toute la nuit, se défiant des iemschiks, qui
s'endorment trop volontiers sur leur siège, et pas une heure ne fut
perdue aux relais, pas une heure sur la route.
Le lendemain, 20 juillet, vers huit heures du matin, les premiers
profils des monts Ourals se dessinèrent dans l'est. Cependant, cette
importante chaîne, qui sépare la Russie d'Europe de la Sibérie, se
trouvait encore à une assez grande distance, et on ne pouvait compter
l'atteindre avant la fin de la journée. Le passage des montagnes devrait
donc nécessairement s'effectuer pendant la nuit prochaine.
Durant cette journée, le ciel resta constamment couvert, et, par
conséquent, la température fut un peu plus supportable, mais le temps
était extrêmement orageux.
Peut-être, avec cette apparence, eût-il été plus prudent de ne pas
s'engager dans la montagne en pleine nuit, et c'est ce qu'eut fait
Michel Strogoff, s'il lui eût été permis d'attendre; mais quand, au
dernier relais, l'iemschik lui signala quelques coups de tonnerre qui
roulaient dans les profondeurs du massif, il se contenta de lui dire:
«Une télègue nous précède toujours?
--Oui.
--Quelle avance a-t-elle maintenant sur nous?
--Une heure environ.
--En avant, et triple pourboire, si nous sommes demain matin à
Ekaterinbourg!»
CHAPITRE X
UN ORAGE DANS LES MONTS OURALS.
Les monts Ourals se développent sur une étendue de près de trois mille
verstes (3,200 kilomètres) entre l'Europe et l'Asie. Qu'on les appelle
de ce nom d'Ourals, qui est d'origine tartare, ou de celui de Poyas,
suivant la dénomination russe, ils sont justement nommés, puisque ces
deux noms signifient «ceinture» dans les deux langues. Nés sur le
littoral de la mer Arctique, ils vont mourir sur les bords de la
Caspienne.
Telle était la frontière que Michel Strogoff devait franchir pour passer
de Russie en Sibérie, et, on l'a dit, en prenant la route qui va de Perm
à Ekaterinbourg, située sur le versant oriental des monts Ourals, il
avait agi sagement. C'était la voie la plus facile et la plus sûre,
celle qui sert au transit de tout le commerce de l'Asie centrale.
La nuit devait suffire à cette traversée des montagnes, si aucun
accident ne survenait. Malheureusement, les premiers grondements du
tonnerre annonçaient un orage que l'état particulier de l'atmosphère
devait rendre redoutable. La tension électrique était telle, qu'elle ne
pouvait se résoudre que par un éclat violent.
Michel Strogoff veilla à ce que sa jeune compagne fût installée aussi
bien que possible. La capote, qu'une bourrasque aurait facilement
arrachée, fut maintenue plus solidement au moyen de cordes qui se
croisaient au-dessus et à l'arrière. On doubla les traits des chevaux,
et, par surcroît de précaution, le heurtequin des moyeux fut rembourré
de paille, autant pour assurer la solidité des roues que pour adoucir
les chocs, difficiles à éviter dans une nuit obscure. Enfin,
l'avant-train et l'arrière-train, dont les essieux étaient simplement
chevillés à la caisse du tarentass, furent reliés l'un à l'autre par une
traverse de bois assujettie au moyen de boulons et d'écrous. Cette
traverse tenait lieu de la barre courbe qui, dans les berlines
suspendues sur des cols de cygne, rattache les deux essieux l'un à
l'autre.
Nadia reprit sa place au fond de la caisse, et Michel Strogoff s'assit
près d'elle. Devant la capote, complètement abaissée, pendaient deux
rideaux de cuir, qui, dans une certaine mesure, devaient abriter les
voyageurs contre la pluie et les rafales.
Deux grosses lanternes avaient été fixées au côté gauche du siège de
l'iemschik et jetaient obliquement des lueurs blafardes peu propres à
éclairer la route. Mais c'étaient les feux de position du véhicule, et,
s'ils dissipaient à peine l'obscurité, du moins pouvaient-ils empêcher
l'abordage de quelque autre voiture courant à contre-bord.
On le voit, toutes les précautions étaient prises, et, devant cette nuit
menaçante, il était bon qu'elles le fussent.
«Nadia, nous sommes prêts, dit Michel Strogoff.
--Partons,» répondit la jeune fille.
L'ordre fut donné à l'iemschik, et le tarentass s'ébranla en remontant
les premières rampes des monts Ourals.
Il était huit heures, le soleil allait se coucher. Cependant le temps
était déjà très-sombre, malgré le crépuscule qui se prolonge sous cette
latitude. D'énormes vapeurs semblaient surbaisser la voûte du ciel, mais
aucun vent; ne les déplaçait encore. Toutefois, si elles demeuraient
immobiles dans le sens d'un horizon à l'autre, il n'en était pas ainsi
du zénith au nadir, et la distance qui les séparait du sol diminuait
visiblement. Quelques-unes de ces bandes répandaient une sorte de
lumière phosphorescente et sous-tendaient à l'œil des arcs de soixante
à quatre-vingts degrés. Leurs zones semblaient se rapprocher peu à peu
du sol, et elles resserraient leur réseau, de manière à bientôt
étreindre la montagne, comme si quelque ouragan supérieur les eût
chassées de haut en bas. D'ailleurs, la route montait vers ces grosses
nuées, très-denses et presque arrivées déjà au degré de condensation.
Avant peu, route et vapeurs se confondraient, et si, en ce moment, les
nuages ne se résolvaient pas en pluie, le brouillard serait tel que le
tarentass ne pourrait plus avancer, sans risquer de tomber dans quelque
précipice.
Cependant, la chaîne des monts Ourals n'atteint qu'une médiocre hauteur.
L'altitude de leur plus haut sommet ne dépasse pas cinq mille pieds. Les
neiges éternelles y sont inconnues, et celles qu'un hiver sibérien
entasse à leurs cimes se dissolvent entièrement au soleil de l'été. Les
plantes et les arbres y poussent à toute hauteur. Ainsi que
l'exploitation des mines de fer et de cuivre, celle des gisements de
pierres précieuses nécessite un concours assez considérable d'ouvriers.
Aussi, ces villages qu'on appelle «zavody» s'y rencontrent assez
fréquemment, et la route, percée à travers les grands défilés, est
aisément praticable aux voitures de poste.
Mais ce qui est facile par le beau temps et en pleine lumière offre
difficultés et périls, lorsque les éléments luttent violemment entre eux
et qu'on est pris dans la lutte.
Michel Strogoff savait, pour l'avoir éprouvé déjà, ce qu'est un orage
dans la montagne, et peut-être trouvait-il, avec raison, ce météore
aussi redoutable que ces terribles chasse-neiges qui, pendant l'hiver,
s'y déchaînent avec une incomparable violence.
Au départ, la pluie ne tombait pas encore. Michel Strogoff avait soulevé
les rideaux de cuir qui protégeaient l'intérieur du tarentass, et il
regardait devant lui, tout en observant les côtés de la route, que la
lueur vacillante des lanternes peuplait de fantasques silhouettes.
Nadia, immobile, les bras croisés, regardait aussi, mais sans se
pencher, tandis que son compagnon, le corps à demi hors de la caisse,
interrogeait à la fois le ciel et la terre.
L'atmosphère était absolument tranquille, mais d'un calme menaçant. Pas
une molécule d'air ne se déplaçait encore. On eût dit que la nature, à
demi étouffée, ne respirait plus, et que ses poumons, c'est-à-dire ces
nuages mornes et denses, atrophiés par quelque cause, ne pouvaient plus
fonctionner. Le silence eût été absolu sans le grincement des roues du
tarentass qui broyaient le gravier de la route, le gémissement des
moyeux et des ais de la machine, l'aspiration bruyante des chevaux
auxquels manquait l'haleine, et le claquement de leurs pieds ferrés sur
les cailloux qui étincelaient au choc.
Du reste, route absolument déserte. Le tarentass ne croisait ni un
piéton, ni un cavalier, ni un véhicule quelconque, dans ces étroits
défilés de l'Oural, par cette nuit menaçante. Pas un feu de charbonnier
dans les bois, pas un campement de mineurs dans les carrières
exploitées, pas une hutte perdue sous les taillis. Il fallait de ces
raisons qui ne permettent ni une hésitation ni un retard pour
entreprendre la traversée de la chaîne dans ces conditions. Michel
Strogoff n'avait pas hésité. Cela ne lui était pas possible; mais
alors--et cela commençait à le préoccuper singulièrement--quels
pouvaient donc être ces voyageurs dont la télègue précédait son
tarentass, et quelles raisons majeures avaient-ils d'être si imprudents?
Michel Strogoff, pendant quelque temps, resta ainsi in observation. Vers
onze heures, les éclairs commencèrent à illuminer le ciel et ne
discontinuèrent plus. A leur rapide lueur, on voyait apparaître et
disparaître la silhouette des grands pins qui se massaient aux divers
points de la route. Puis, lorsque le tarentass s'approchait à raser la
bordure du chemin, de profonds gouffres s'éclairaient sous la
déflagration des nues. De temps en temps, un roulement plus grave du
véhicule indiquait qu'il franchissait un pont de madriers à peine
équarris, jeté sur quelque crevasse, et le tonnerre semblait rouler
au-dessous de lui. D'ailleurs, l'espace ne tarda pas à s'emplir de
bourdonnements monotones, qui devenaient d'autant plus graves qu'ils
montaient davantage dans les hauteurs du ciel. A ces bruits divers se
mêlaient les cris et les interjections de l'iemschik, tantôt flattant,
tantôt gourmandant ses pauvres bêtes, plus fatiguées de la lourdeur de
l'air que de la raideur du chemin. Les sonnettes du brancard ne
pouvaient même plus les animer, et, par instants, elles fléchissaient
sur leurs jambes.
«A quelle heure arriverons-nous au sommet du col? demanda Michel
Strogoff à l'iemschik.
--A une heure du matin,... si nous y arrivons! répondit celui-ci en
secouant la tête.
--Dis donc, l'ami, tu n'en es pas à ton premier orage dans la montagne,
n'est-ce pas?
--Non, et fasse Dieu que celui-ci ne soit pas mon dernier!
--As-tu donc peur?
--Je n'ai pas peur, mais je te répète que tu as eu tort de partir.
--J'aurais eu plus grand tort de rester.
--Va donc, mes pigeons!» répliqua l'iemschik, en homme qui n'est pas là
pour discuter, mais pour obéir.
En ce moment, un frémissement lointain se fit entendre. C'était comme un
millier de sifflements aigus et assourdissants, qui traversaient
l'atmosphère, calme jusqu'alors. A la lueur d'un éblouissant éclair qui
fut presque aussitôt suivi d'un éclat de tonnerre terrible, Michel
Strogoff aperçut de grands pins qui se tordaient sur une cime. Le vent
se déchaînait, mais il ne troublait encore que les hautes couches de
l'air. Quelques bruits secs indiquèrent que certains arbres, vieux ou
mal enracinés, n'avaient pu résister à la première attaque de la
bourrasque. Une avalanche de troncs brisés traversa la route, après
avoir formidablement rebondi sur les rocs, et alla se perdre dans
l'abîme de gauche, à deux cents pas en avant du tarentass.
Les chevaux s'étaient arrêtés court.
«Va donc, mes jolies colombes!» cria l'iemschik en mêlant les
claquements de son fouet aux roulements du tonnerre.
Michel Strogoff saisit la main de Nadia.
«Dors-tu, sœur? lui demanda-t-il.
--Non, frère.
--Sois prête à tout. Voici l'orage!
--Je suis prête.»
Michel Strogoff n'eut que le temps de fermer les rideaux de cuir du
tarentass.
La bourrasque arrivait en foudre.
L'iemschik, sautant de son siège, se jeta à la tête de ses chevaux, afin
de les maintenir, car un immense danger menaçait tout l'attelage.
En effet, le tarentass, immobile, se trouvait alors à un tournant de la
route par lequel débouchait la bourrasque. Il fallait donc le tenir tête
au vent, sans quoi, pris de côté, il eût immanquablement chaviré et eût
été précipité dans un profond abîme que le chemin côtoyait sur la
gauche. Les chevaux, repoussés par les rafales, se cabraient, et leur
conducteur ne pouvait parvenir à les calmer. Aux interpellations
amicales avaient succédé dans sa bouche les qualifications les plus
insultantes. Rien n'y faisait. Les malheureuses bêtes, aveuglées par les
décharges électriques, épouvantées par les éclats incessants de la
foudre, qui étaient comparables à des détonations d'artillerie,
menaçaient de briser leurs traits et de s'enfuir. L'iemschik n'était
plus maître de son attelage.
A ce moment, Michel Strogoff, s'élançant d'un bond hors du tarentass,
lui vint en aide. Doué d'une force peu commune, il parvint, non sans
peine, à maîtriser les chevaux.
Mais la furie de l'ouragan redoublait alors. La route, en cet endroit,
s'évasait en forme d'entonnoir et laissait la bourrasque s'y engouffrer,
comme elle eût fait dans ces manches d'aération tendues au vent à bord
des steamers. En même temps, une avalanche de pierres et de troncs
d'arbres commençait à rouler du haut des talus.
«Nous ne pouvons rester ici, dit Michel Strogoff.
--Nous n'y resterons pas non plus! s'écria l'iemschik, tout effaré, en
se raidissant de toutes ses forces contre cet effroyable déplacement des
couches d'air. L'ouragan aura bientôt fait de nous envoyer au bas de la
montagne, et par le plus court!
--Prends le cheval de droite, poltron! répondit Michel Strogoff. Moi, je
réponds de celui de gauche!»
Un nouvel assaut de la rafale interrompit Michel Strogoff. Le conducteur
et lui durent se courber jusqu'à terre pour ne pas être renversés; mais
la voiture, malgré leurs efforts et ceux des chevaux qu'ils maintenaient
debout au vent, recula de plusieurs longueurs, et, sans un tronc d'arbre
qui l'arrêta, elle était précipitée hors de la route.
«N'aie pas peur, Nadia! cria Michel Strogoff.
--Je n'ai pas peur,» répondit la jeune Livonienne, sans que sa voix
trahît la moindre émotion.
Les roulements de tonnerre avaient cessé un instant, et l'effroyable
bourrasque, après avoir franchi le tournant, se perdait dans les
profondeurs du défilé.
«Veux-tu redescendre? dit l'iemschik.
--Non, il faut remonter! Il faut passer ce tournant! Plus haut, nous
aurons l'abri du talus!
--Mais les chevaux refusent!
--Fais comme moi, et tire-les en avant!
--La bourrasque va revenir!
--Obéiras-tu?
--Tu le veux!
--C'est le Père qui l'ordonne! répondit Michel Strogoff, qui invoqua
pour la première fois le nom de l'empereur, ce nom tout-puissant,
maintenant, sur trois parties du monde.
--Va donc, mes hirondelles!» s'écria l'iemschik, saisissant le cheval de
droite, pendant que Michel Strogoff en faisait autant de celui de
gauche.
Les chevaux, ainsi tenus, reprirent péniblement la route. Ils ne
pouvaient plus se jeter de côté, et le cheval de brancard, n'étant plus
tiraillé sur ses flancs, put garder le milieu du chemin. Mais, hommes et
bêtes, pris debout par les rafales, ne faisaient guère trois pas sans en
perdre un et quelquefois deux. Ils glissaient, ils tombaient, ils se
relevaient. A ce jeu, le véhicule risquait fort de se détraquer. Si la
capote n'eût pas été solidement assujettie, le tarentass eût été
décoiffé du premier coup.
Michel Strogoff et l'iemschik mirent plus de deux heures à remonter
cette portion du chemin, longue d'une demi-verste au plus, et qui était
si directement exposée au fouet de la bourrasque. Le danger alors
n'était pas seulement dans ce formidable ouragan qui luttait contre
l'attelage et ses deux conducteurs, mais surtout dans cette grêle de
pierres et de troncs brisés que la montagne secouait et projetait sur
eux.
Soudain, un de ces blocs fut aperçu, dans l'épanouissement d'un éclair,
se mouvant avec une rapidité croissante et roulant dans la direction du
tarentass.
L'iemschik poussa un cri.
Michel Strogoff, d'un vigoureux coup de fouet, voulut faire avancer
l'attelage, qui refusa.
Quelques pas seulement, et le bloc eût passé en arrière!...
Michel Strogoff, en un vingtième de seconde, vit à la fois le tarentass
atteint, sa compagne écrasée! Il comprit qu'il n'avait plus le temps de
l'arracher vivante du véhicule!...
Mais alors, se jetant à l'arrière, trouvant dans cet immense péril
une-force surhumaine, le dos à l'essieu, les pieds arc-boutés au sol, il
repoussa de quelques pieds la lourde voiture.
L'énorme bloc, en passant, frôla la poitrine du jeune homme et lui coupa
la respiration, comme eût fait un boulet de canon, en broyant les silex
de la route, qui étincelèrent au choc.
«Frère! s'était écriée Nadia épouvantée, qui avait vu toute cette scène
à la lueur de l'éclair.
--Nadia! répondit Michel Strogoff, Nadia, ne crains rien!...
--Ce n'est pas pour moi que je pouvais craindre!
--Dieu est avec nous, sœur!
--Avec moi, bien sûr, frère, puisqu'il t'a mis sur ma route!» murmura la
jeune fille.
La poussée du tarentass, due à l'effort de Michel Strogoff, ne devait
pas être perdue. Ce fut l'élan donné qui permit aux chevaux affolés de
reprendre leur première direction. Traînés, pour ainsi dire, par Michel
Strogoff et l'iemschik, ils remontèrent la route jusqu'à un col étroit,
orienté sud et nord, où ils devaient être abrités contre les assauts
directs de la tourmente. Le talus de droite faisait là une sorte de
redan, dû à la saillie d'un énorme rocher qui occupait le centre d'un
remous. Le vent n'y tourbillonnait donc pas, et la place y était
tenable, tandis qu'à la circonférence de ce cyclone ni hommes ni chevaux
n'eussent pu résister.
Et, en effet, quelques sapins, dont la cime dépassait l'arête du rocher,
furent étêtés en un clin d'œil, comme si une faux gigantesque eût
nivelé le talus au ras de leur ramure.
L'orage était alors dans toute sa fureur. Les éclairs emplissaient le
défilé, et les éclats du tonnerre ne discontinuaient plus. Le sol,
frémissant sous ces coups furieux, semblait trembler, comme si le massif
de l'Oural eût été soumis à une trépidation générale.
Très-heureusement, le tarentass avait pu être, pour ainsi dire, remisé
dans une profonde anfractuosité que la bourrasque ne frappait que
d'écharpe. Mais il n'était pas si bien défendu que quelques
contre-courants obliques, déviés par des saillies du talus, ne
l'atteignissent parfois avec violence. Il se heurtait alors contre la
paroi du rocher, à faire craindre qu'il ne fût brisé en mille pièces.
Nadia dut abandonner la place qu'elle y occupait. Michel Strogoff, après
avoir cherché à la lueur d'une des lanternes, découvrit une excavation,
due au pic de quelque mineur, et la jeune fille put s'y blottir, en
attendant que le voyage pût être repris.
En ce moment,--il était une heure du matin,--la pluie commença à tomber,
et bientôt les rafales, faites d'eau et de vent, acquirent une violence
extrême, sans pouvoir cependant éteindre les feux du ciel. Cette
complication rendait tout départ impossible.
Donc, quelle que fût l'impatience de Michel Strogoff,--et l'on comprend
qu'elle fût grande,--il lui fallut laisser passer le plus fort de la
tourmente. Arrivé d'ailleurs au col même qui franchit la route de Perm à
Ekaterinbourg, il n'avait plus qu'à descendre les pentes des monts
Ourals, et descendre, dans ces conditions, sur un sol raviné par les
mille torrents de la montagne, au milieu des tourbillons d'air et d'eau,
c'était absolument jouer sa vie, c'était courir à l'abîme.
«Attendre, c'est grave, dit alors Michel Strogoff, mais c'est sans doute
éviter de plus longs retards. La violence de l'orage me fait espérer
qu'il ne durera pas. Vers trois heures, le jour commencera à reparaître,
et la descente, que nous ne pouvons risquer dans l'obscurité, deviendra,
sinon facile, du moins possible après le lever du soleil.
--Attendons, frère, répondit Nadia, mais si tu retardes ton départ, que
ce ne soit pas pour m'épargner une fatigue ou un danger!
--Nadia, je sais que tu es décidée à tout braver, mais, en nous
compromettant tous deux, je risquerais plus que ma vie, plus que la
tienne, je manquerais à la tâche, au devoir que j'ai avant tout à
accomplir!
--Un devoir!...» murmura Nadia.
En ce moment, un violent éclair déchira le ciel, et sembla, pour ainsi
dire, volatiliser la pluie. Aussitôt un coup sec retentit. L'air fut
rempli d'une odeur sulfureuse, presque asphyxiante, et un bouquet de
grands pins, frappé par le fluide électrique à vingt pas du tarentass,
s'enflamma comme une torche gigantesque.
L'iemschik, jeté à terre par une sorte de choc en retour, se releva
heureusement sans blessures.
Puis, après que les derniers roulements du tonnerre se furent perdus
dans les profondeurs de la montagne, Michel Strogoff sentit la main de
Nadia s'appuyer fortement sur la sienne, et il l'entendit murmurer ces
mots à son oreille:
«Des cris, frère! Écoute!»
CHAPITRE XI
VOYAGEURS EN DÉTRESSE.
En effet, pendant cette courte accalmie, des cris se faisaient entendre
vers la partie supérieure de la route, et à une distance assez
rapprochée de l'anfractuosité qui abritait le tarentass.
C'était comme un appel désespéré, évidemment jeté par quelque voyageur
en détresse.
Michel Strogoff, prêtant l'oreille, écoutait.
L'iemschik écoutait aussi, mais en secouant la tête, comme s'il lui eût
semblé impossible de répondre à cet appel.
«Des voyageurs qui demandent du secours! s'écria Nadia.