--Et qu'allais-tu faire à Omsk?

--Voir ma mère, qui m'attendait!

--Et moi, je vais à Irkoutsk, où m'attend mon père! Je vais lui porter

les dernières paroles de ma mère! C'est te dire, frère, que rien

n'aurait pu m'empêcher de partir!

--Tu es une brave enfant, Nadia, répondit Michel Strogoff, et Dieu

lui-même t'aurait conduite!»

Pendant cette journée, le tarentass fut mené rapidement par les

iemschiks qui se succédèrent à chaque relais. Les aigles de la montagne

n'eussent pas trouvé leur nom déshonoré par ces «aigles» de la grande

route. Le haut prix payé par chaque cheval, les pourboires largement

octroyés, recommandaient les voyageurs d'une façon toute spéciale.

Peut-être les maîtres de poste trouvèrent-ils singulier, après la

publication de l'arrêté, qu'un jeune homme et sa sœur, évidemment

Russes tous les deux, pussent courir librement à travers la Sibérie,

fermée à tous autres, mais leurs papiers étaient en règle, et ils

avaient le droit de passer. Aussi les poteaux kilométriques

restaient-ils rapidement on arrière du tarentass.

Du reste, Michel Strogoff et Nadia n'étaient pas seuls à suivre la route

de Perm à Ekaterinbourg. Dès les premiers relais, le courrier du czar

avait appris qu'une voiture le précédait; mais, comme les chevaux ne lui

manquaient pas, il ne s'en préoccupa pas autrement.

Pendant cette journée, les quelques haltes, durant lesquelles se reposa

le tarentass, ne furent uniquement faites que pour les repas. Aux

maisons de poste, on trouve à se loger et à se nourrir. D'ailleurs, à

défaut de relais, la maison du paysan russe n'eût pas été moins

hospitalière. Dans ces villages, qui se ressemblent presque tous, avec

leur chapelle à murailles blanches et à toitures vertes, le voyageur

peut frapper à toutes les portes. Elles lui seront ouvertes. Le moujik

viendra, la figure souriante, et tendra la main à son hôte. On lui

offrira le pain et le sel, on mettra le «samovar» sur le feu, et il sera

comme chez lui. La famille déménagera plutôt, afin de lui faire place.

L'étranger, quand il arrive, est le parent de tous. C'est «celui que

Dieu envoie».

En arrivant le soir, Michel Strogoff, poussé par une sorte d'instinct,

demanda au maître de poste depuis combien d'heures la voiture qui le

précédait avait passé au relais.

«Depuis deux heures, petit père, lui répondit le maître de poste.

--C'est une berline?

--Non, une télègue.

--Combien de voyageurs?

--Deux.

--Et ils vont grand train?

--Des aigles!

--Qu'on attelle rapidement.»

Michel Strogoff et Nadia, décidés à ne pas s'arrêter une heure,

voyagèrent toute la nuit.

Le temps continuait à être beau, mais on sentait que l'atmosphère,

devenue pesante, se saturait peu à peu d'électricité. Aucun nuage

n'interceptait les rayons stellaires, et il semblait qu'une sorte de

buée chaude s'élevât du sol. Il était à craindre que quelque orage ne se

déchaînât dans les montagnes, et ils y sont terribles. Michel Strogoff,

habitué à reconnaître les symptômes atmosphériques, pressentait une

prochaine lutte des éléments, qui ne laissa pas de le préoccuper.

La nuit se passa sans incident. Malgré les cahots du tarentass, Nadia

put dormir pendant quelques heures. La capote, à demi relevée,

permettait d'aspirer le peu d'air que les poumons cherchaient avidement

dans cette atmosphère étouffante.

Michel Strogoff veilla toute la nuit, se défiant des iemschiks, qui

s'endorment trop volontiers sur leur siège, et pas une heure ne fut

perdue aux relais, pas une heure sur la route.

Le lendemain, 20 juillet, vers huit heures du matin, les premiers

profils des monts Ourals se dessinèrent dans l'est. Cependant, cette

importante chaîne, qui sépare la Russie d'Europe de la Sibérie, se

trouvait encore à une assez grande distance, et on ne pouvait compter

l'atteindre avant la fin de la journée. Le passage des montagnes devrait

donc nécessairement s'effectuer pendant la nuit prochaine.

Durant cette journée, le ciel resta constamment couvert, et, par

conséquent, la température fut un peu plus supportable, mais le temps

était extrêmement orageux.

Peut-être, avec cette apparence, eût-il été plus prudent de ne pas

s'engager dans la montagne en pleine nuit, et c'est ce qu'eut fait

Michel Strogoff, s'il lui eût été permis d'attendre; mais quand, au

dernier relais, l'iemschik lui signala quelques coups de tonnerre qui

roulaient dans les profondeurs du massif, il se contenta de lui dire:

«Une télègue nous précède toujours?

--Oui.

--Quelle avance a-t-elle maintenant sur nous?

--Une heure environ.

--En avant, et triple pourboire, si nous sommes demain matin à

Ekaterinbourg!»

CHAPITRE X

UN ORAGE DANS LES MONTS OURALS.

Les monts Ourals se développent sur une étendue de près de trois mille

verstes (3,200 kilomètres) entre l'Europe et l'Asie. Qu'on les appelle

de ce nom d'Ourals, qui est d'origine tartare, ou de celui de Poyas,

suivant la dénomination russe, ils sont justement nommés, puisque ces

deux noms signifient «ceinture» dans les deux langues. Nés sur le

littoral de la mer Arctique, ils vont mourir sur les bords de la

Caspienne.

Telle était la frontière que Michel Strogoff devait franchir pour passer

de Russie en Sibérie, et, on l'a dit, en prenant la route qui va de Perm

à Ekaterinbourg, située sur le versant oriental des monts Ourals, il

avait agi sagement. C'était la voie la plus facile et la plus sûre,

celle qui sert au transit de tout le commerce de l'Asie centrale.

La nuit devait suffire à cette traversée des montagnes, si aucun

accident ne survenait. Malheureusement, les premiers grondements du

tonnerre annonçaient un orage que l'état particulier de l'atmosphère

devait rendre redoutable. La tension électrique était telle, qu'elle ne

pouvait se résoudre que par un éclat violent.

Michel Strogoff veilla à ce que sa jeune compagne fût installée aussi

bien que possible. La capote, qu'une bourrasque aurait facilement

arrachée, fut maintenue plus solidement au moyen de cordes qui se

croisaient au-dessus et à l'arrière. On doubla les traits des chevaux,

et, par surcroît de précaution, le heurtequin des moyeux fut rembourré

de paille, autant pour assurer la solidité des roues que pour adoucir

les chocs, difficiles à éviter dans une nuit obscure. Enfin,

l'avant-train et l'arrière-train, dont les essieux étaient simplement

chevillés à la caisse du tarentass, furent reliés l'un à l'autre par une

traverse de bois assujettie au moyen de boulons et d'écrous. Cette

traverse tenait lieu de la barre courbe qui, dans les berlines

suspendues sur des cols de cygne, rattache les deux essieux l'un à

l'autre.

Nadia reprit sa place au fond de la caisse, et Michel Strogoff s'assit

près d'elle. Devant la capote, complètement abaissée, pendaient deux

rideaux de cuir, qui, dans une certaine mesure, devaient abriter les

voyageurs contre la pluie et les rafales.

Deux grosses lanternes avaient été fixées au côté gauche du siège de

l'iemschik et jetaient obliquement des lueurs blafardes peu propres à

éclairer la route. Mais c'étaient les feux de position du véhicule, et,

s'ils dissipaient à peine l'obscurité, du moins pouvaient-ils empêcher

l'abordage de quelque autre voiture courant à contre-bord.

On le voit, toutes les précautions étaient prises, et, devant cette nuit

menaçante, il était bon qu'elles le fussent.

«Nadia, nous sommes prêts, dit Michel Strogoff.

--Partons,» répondit la jeune fille.

L'ordre fut donné à l'iemschik, et le tarentass s'ébranla en remontant

les premières rampes des monts Ourals.

Il était huit heures, le soleil allait se coucher. Cependant le temps

était déjà très-sombre, malgré le crépuscule qui se prolonge sous cette

latitude. D'énormes vapeurs semblaient surbaisser la voûte du ciel, mais

aucun vent; ne les déplaçait encore. Toutefois, si elles demeuraient

immobiles dans le sens d'un horizon à l'autre, il n'en était pas ainsi

du zénith au nadir, et la distance qui les séparait du sol diminuait

visiblement. Quelques-unes de ces bandes répandaient une sorte de

lumière phosphorescente et sous-tendaient à l'œil des arcs de soixante

à quatre-vingts degrés. Leurs zones semblaient se rapprocher peu à peu

du sol, et elles resserraient leur réseau, de manière à bientôt

étreindre la montagne, comme si quelque ouragan supérieur les eût

chassées de haut en bas. D'ailleurs, la route montait vers ces grosses

nuées, très-denses et presque arrivées déjà au degré de condensation.

Avant peu, route et vapeurs se confondraient, et si, en ce moment, les

nuages ne se résolvaient pas en pluie, le brouillard serait tel que le

tarentass ne pourrait plus avancer, sans risquer de tomber dans quelque

précipice.

Cependant, la chaîne des monts Ourals n'atteint qu'une médiocre hauteur.

L'altitude de leur plus haut sommet ne dépasse pas cinq mille pieds. Les

neiges éternelles y sont inconnues, et celles qu'un hiver sibérien

entasse à leurs cimes se dissolvent entièrement au soleil de l'été. Les

plantes et les arbres y poussent à toute hauteur. Ainsi que

l'exploitation des mines de fer et de cuivre, celle des gisements de

pierres précieuses nécessite un concours assez considérable d'ouvriers.

Aussi, ces villages qu'on appelle «zavody» s'y rencontrent assez

fréquemment, et la route, percée à travers les grands défilés, est

aisément praticable aux voitures de poste.

Mais ce qui est facile par le beau temps et en pleine lumière offre

difficultés et périls, lorsque les éléments luttent violemment entre eux

et qu'on est pris dans la lutte.

Michel Strogoff savait, pour l'avoir éprouvé déjà, ce qu'est un orage

dans la montagne, et peut-être trouvait-il, avec raison, ce météore

aussi redoutable que ces terribles chasse-neiges qui, pendant l'hiver,

s'y déchaînent avec une incomparable violence.

Au départ, la pluie ne tombait pas encore. Michel Strogoff avait soulevé

les rideaux de cuir qui protégeaient l'intérieur du tarentass, et il

regardait devant lui, tout en observant les côtés de la route, que la

lueur vacillante des lanternes peuplait de fantasques silhouettes.

Nadia, immobile, les bras croisés, regardait aussi, mais sans se

pencher, tandis que son compagnon, le corps à demi hors de la caisse,

interrogeait à la fois le ciel et la terre.

L'atmosphère était absolument tranquille, mais d'un calme menaçant. Pas

une molécule d'air ne se déplaçait encore. On eût dit que la nature, à

demi étouffée, ne respirait plus, et que ses poumons, c'est-à-dire ces

nuages mornes et denses, atrophiés par quelque cause, ne pouvaient plus

fonctionner. Le silence eût été absolu sans le grincement des roues du

tarentass qui broyaient le gravier de la route, le gémissement des

moyeux et des ais de la machine, l'aspiration bruyante des chevaux

auxquels manquait l'haleine, et le claquement de leurs pieds ferrés sur

les cailloux qui étincelaient au choc.

Du reste, route absolument déserte. Le tarentass ne croisait ni un

piéton, ni un cavalier, ni un véhicule quelconque, dans ces étroits

défilés de l'Oural, par cette nuit menaçante. Pas un feu de charbonnier

dans les bois, pas un campement de mineurs dans les carrières

exploitées, pas une hutte perdue sous les taillis. Il fallait de ces

raisons qui ne permettent ni une hésitation ni un retard pour

entreprendre la traversée de la chaîne dans ces conditions. Michel

Strogoff n'avait pas hésité. Cela ne lui était pas possible; mais

alors--et cela commençait à le préoccuper singulièrement--quels

pouvaient donc être ces voyageurs dont la télègue précédait son

tarentass, et quelles raisons majeures avaient-ils d'être si imprudents?

Michel Strogoff, pendant quelque temps, resta ainsi in observation. Vers

onze heures, les éclairs commencèrent à illuminer le ciel et ne

discontinuèrent plus. A leur rapide lueur, on voyait apparaître et

disparaître la silhouette des grands pins qui se massaient aux divers

points de la route. Puis, lorsque le tarentass s'approchait à raser la

bordure du chemin, de profonds gouffres s'éclairaient sous la

déflagration des nues. De temps en temps, un roulement plus grave du

véhicule indiquait qu'il franchissait un pont de madriers à peine

équarris, jeté sur quelque crevasse, et le tonnerre semblait rouler

au-dessous de lui. D'ailleurs, l'espace ne tarda pas à s'emplir de

bourdonnements monotones, qui devenaient d'autant plus graves qu'ils

montaient davantage dans les hauteurs du ciel. A ces bruits divers se

mêlaient les cris et les interjections de l'iemschik, tantôt flattant,

tantôt gourmandant ses pauvres bêtes, plus fatiguées de la lourdeur de

l'air que de la raideur du chemin. Les sonnettes du brancard ne

pouvaient même plus les animer, et, par instants, elles fléchissaient

sur leurs jambes.

«A quelle heure arriverons-nous au sommet du col? demanda Michel

Strogoff à l'iemschik.

--A une heure du matin,... si nous y arrivons! répondit celui-ci en

secouant la tête.

--Dis donc, l'ami, tu n'en es pas à ton premier orage dans la montagne,

n'est-ce pas?

--Non, et fasse Dieu que celui-ci ne soit pas mon dernier!

--As-tu donc peur?

--Je n'ai pas peur, mais je te répète que tu as eu tort de partir.

--J'aurais eu plus grand tort de rester.

--Va donc, mes pigeons!» répliqua l'iemschik, en homme qui n'est pas là

pour discuter, mais pour obéir.

En ce moment, un frémissement lointain se fit entendre. C'était comme un

millier de sifflements aigus et assourdissants, qui traversaient

l'atmosphère, calme jusqu'alors. A la lueur d'un éblouissant éclair qui

fut presque aussitôt suivi d'un éclat de tonnerre terrible, Michel

Strogoff aperçut de grands pins qui se tordaient sur une cime. Le vent

se déchaînait, mais il ne troublait encore que les hautes couches de

l'air. Quelques bruits secs indiquèrent que certains arbres, vieux ou

mal enracinés, n'avaient pu résister à la première attaque de la

bourrasque. Une avalanche de troncs brisés traversa la route, après

avoir formidablement rebondi sur les rocs, et alla se perdre dans

l'abîme de gauche, à deux cents pas en avant du tarentass.

Les chevaux s'étaient arrêtés court.

«Va donc, mes jolies colombes!» cria l'iemschik en mêlant les

claquements de son fouet aux roulements du tonnerre.

Michel Strogoff saisit la main de Nadia.

«Dors-tu, sœur? lui demanda-t-il.

--Non, frère.

--Sois prête à tout. Voici l'orage!

--Je suis prête.»

Michel Strogoff n'eut que le temps de fermer les rideaux de cuir du

tarentass.

La bourrasque arrivait en foudre.

L'iemschik, sautant de son siège, se jeta à la tête de ses chevaux, afin

de les maintenir, car un immense danger menaçait tout l'attelage.

En effet, le tarentass, immobile, se trouvait alors à un tournant de la

route par lequel débouchait la bourrasque. Il fallait donc le tenir tête

au vent, sans quoi, pris de côté, il eût immanquablement chaviré et eût

été précipité dans un profond abîme que le chemin côtoyait sur la

gauche. Les chevaux, repoussés par les rafales, se cabraient, et leur

conducteur ne pouvait parvenir à les calmer. Aux interpellations

amicales avaient succédé dans sa bouche les qualifications les plus

insultantes. Rien n'y faisait. Les malheureuses bêtes, aveuglées par les

décharges électriques, épouvantées par les éclats incessants de la

foudre, qui étaient comparables à des détonations d'artillerie,

menaçaient de briser leurs traits et de s'enfuir. L'iemschik n'était

plus maître de son attelage.

A ce moment, Michel Strogoff, s'élançant d'un bond hors du tarentass,

lui vint en aide. Doué d'une force peu commune, il parvint, non sans

peine, à maîtriser les chevaux.

Mais la furie de l'ouragan redoublait alors. La route, en cet endroit,

s'évasait en forme d'entonnoir et laissait la bourrasque s'y engouffrer,

comme elle eût fait dans ces manches d'aération tendues au vent à bord

des steamers. En même temps, une avalanche de pierres et de troncs

d'arbres commençait à rouler du haut des talus.

«Nous ne pouvons rester ici, dit Michel Strogoff.

--Nous n'y resterons pas non plus! s'écria l'iemschik, tout effaré, en

se raidissant de toutes ses forces contre cet effroyable déplacement des

couches d'air. L'ouragan aura bientôt fait de nous envoyer au bas de la

montagne, et par le plus court!

--Prends le cheval de droite, poltron! répondit Michel Strogoff. Moi, je

réponds de celui de gauche!»

Un nouvel assaut de la rafale interrompit Michel Strogoff. Le conducteur

et lui durent se courber jusqu'à terre pour ne pas être renversés; mais

la voiture, malgré leurs efforts et ceux des chevaux qu'ils maintenaient

debout au vent, recula de plusieurs longueurs, et, sans un tronc d'arbre

qui l'arrêta, elle était précipitée hors de la route.

«N'aie pas peur, Nadia! cria Michel Strogoff.

--Je n'ai pas peur,» répondit la jeune Livonienne, sans que sa voix

trahît la moindre émotion.

Les roulements de tonnerre avaient cessé un instant, et l'effroyable

bourrasque, après avoir franchi le tournant, se perdait dans les

profondeurs du défilé.

«Veux-tu redescendre? dit l'iemschik.

--Non, il faut remonter! Il faut passer ce tournant! Plus haut, nous

aurons l'abri du talus!

--Mais les chevaux refusent!

--Fais comme moi, et tire-les en avant!

--La bourrasque va revenir!

--Obéiras-tu?

--Tu le veux!

--C'est le Père qui l'ordonne! répondit Michel Strogoff, qui invoqua

pour la première fois le nom de l'empereur, ce nom tout-puissant,

maintenant, sur trois parties du monde.

--Va donc, mes hirondelles!» s'écria l'iemschik, saisissant le cheval de

droite, pendant que Michel Strogoff en faisait autant de celui de

gauche.

Les chevaux, ainsi tenus, reprirent péniblement la route. Ils ne

pouvaient plus se jeter de côté, et le cheval de brancard, n'étant plus

tiraillé sur ses flancs, put garder le milieu du chemin. Mais, hommes et

bêtes, pris debout par les rafales, ne faisaient guère trois pas sans en

perdre un et quelquefois deux. Ils glissaient, ils tombaient, ils se

relevaient. A ce jeu, le véhicule risquait fort de se détraquer. Si la

capote n'eût pas été solidement assujettie, le tarentass eût été

décoiffé du premier coup.

Michel Strogoff et l'iemschik mirent plus de deux heures à remonter

cette portion du chemin, longue d'une demi-verste au plus, et qui était

si directement exposée au fouet de la bourrasque. Le danger alors

n'était pas seulement dans ce formidable ouragan qui luttait contre

l'attelage et ses deux conducteurs, mais surtout dans cette grêle de

pierres et de troncs brisés que la montagne secouait et projetait sur

eux.

Soudain, un de ces blocs fut aperçu, dans l'épanouissement d'un éclair,

se mouvant avec une rapidité croissante et roulant dans la direction du

tarentass.

L'iemschik poussa un cri.

Michel Strogoff, d'un vigoureux coup de fouet, voulut faire avancer

l'attelage, qui refusa.

Quelques pas seulement, et le bloc eût passé en arrière!...

Michel Strogoff, en un vingtième de seconde, vit à la fois le tarentass

atteint, sa compagne écrasée! Il comprit qu'il n'avait plus le temps de

l'arracher vivante du véhicule!...

Mais alors, se jetant à l'arrière, trouvant dans cet immense péril

une-force surhumaine, le dos à l'essieu, les pieds arc-boutés au sol, il

repoussa de quelques pieds la lourde voiture.

L'énorme bloc, en passant, frôla la poitrine du jeune homme et lui coupa

la respiration, comme eût fait un boulet de canon, en broyant les silex

de la route, qui étincelèrent au choc.

«Frère! s'était écriée Nadia épouvantée, qui avait vu toute cette scène

à la lueur de l'éclair.

--Nadia! répondit Michel Strogoff, Nadia, ne crains rien!...

--Ce n'est pas pour moi que je pouvais craindre!

--Dieu est avec nous, sœur!

--Avec moi, bien sûr, frère, puisqu'il t'a mis sur ma route!» murmura la

jeune fille.

La poussée du tarentass, due à l'effort de Michel Strogoff, ne devait

pas être perdue. Ce fut l'élan donné qui permit aux chevaux affolés de

reprendre leur première direction. Traînés, pour ainsi dire, par Michel

Strogoff et l'iemschik, ils remontèrent la route jusqu'à un col étroit,

orienté sud et nord, où ils devaient être abrités contre les assauts

directs de la tourmente. Le talus de droite faisait là une sorte de

redan, dû à la saillie d'un énorme rocher qui occupait le centre d'un

remous. Le vent n'y tourbillonnait donc pas, et la place y était

tenable, tandis qu'à la circonférence de ce cyclone ni hommes ni chevaux

n'eussent pu résister.

Et, en effet, quelques sapins, dont la cime dépassait l'arête du rocher,

furent étêtés en un clin d'œil, comme si une faux gigantesque eût

nivelé le talus au ras de leur ramure.

L'orage était alors dans toute sa fureur. Les éclairs emplissaient le

défilé, et les éclats du tonnerre ne discontinuaient plus. Le sol,

frémissant sous ces coups furieux, semblait trembler, comme si le massif

de l'Oural eût été soumis à une trépidation générale.

Très-heureusement, le tarentass avait pu être, pour ainsi dire, remisé

dans une profonde anfractuosité que la bourrasque ne frappait que

d'écharpe. Mais il n'était pas si bien défendu que quelques

contre-courants obliques, déviés par des saillies du talus, ne

l'atteignissent parfois avec violence. Il se heurtait alors contre la

paroi du rocher, à faire craindre qu'il ne fût brisé en mille pièces.

Nadia dut abandonner la place qu'elle y occupait. Michel Strogoff, après

avoir cherché à la lueur d'une des lanternes, découvrit une excavation,

due au pic de quelque mineur, et la jeune fille put s'y blottir, en

attendant que le voyage pût être repris.

En ce moment,--il était une heure du matin,--la pluie commença à tomber,

et bientôt les rafales, faites d'eau et de vent, acquirent une violence

extrême, sans pouvoir cependant éteindre les feux du ciel. Cette

complication rendait tout départ impossible.

Donc, quelle que fût l'impatience de Michel Strogoff,--et l'on comprend

qu'elle fût grande,--il lui fallut laisser passer le plus fort de la

tourmente. Arrivé d'ailleurs au col même qui franchit la route de Perm à

Ekaterinbourg, il n'avait plus qu'à descendre les pentes des monts

Ourals, et descendre, dans ces conditions, sur un sol raviné par les

mille torrents de la montagne, au milieu des tourbillons d'air et d'eau,

c'était absolument jouer sa vie, c'était courir à l'abîme.

«Attendre, c'est grave, dit alors Michel Strogoff, mais c'est sans doute

éviter de plus longs retards. La violence de l'orage me fait espérer

qu'il ne durera pas. Vers trois heures, le jour commencera à reparaître,

et la descente, que nous ne pouvons risquer dans l'obscurité, deviendra,

sinon facile, du moins possible après le lever du soleil.

--Attendons, frère, répondit Nadia, mais si tu retardes ton départ, que

ce ne soit pas pour m'épargner une fatigue ou un danger!

--Nadia, je sais que tu es décidée à tout braver, mais, en nous

compromettant tous deux, je risquerais plus que ma vie, plus que la

tienne, je manquerais à la tâche, au devoir que j'ai avant tout à

accomplir!

--Un devoir!...» murmura Nadia.

En ce moment, un violent éclair déchira le ciel, et sembla, pour ainsi

dire, volatiliser la pluie. Aussitôt un coup sec retentit. L'air fut

rempli d'une odeur sulfureuse, presque asphyxiante, et un bouquet de

grands pins, frappé par le fluide électrique à vingt pas du tarentass,

s'enflamma comme une torche gigantesque.

L'iemschik, jeté à terre par une sorte de choc en retour, se releva

heureusement sans blessures.

Puis, après que les derniers roulements du tonnerre se furent perdus

dans les profondeurs de la montagne, Michel Strogoff sentit la main de

Nadia s'appuyer fortement sur la sienne, et il l'entendit murmurer ces

mots à son oreille:

«Des cris, frère! Écoute!»

CHAPITRE XI

VOYAGEURS EN DÉTRESSE.

En effet, pendant cette courte accalmie, des cris se faisaient entendre

vers la partie supérieure de la route, et à une distance assez

rapprochée de l'anfractuosité qui abritait le tarentass.

C'était comme un appel désespéré, évidemment jeté par quelque voyageur

en détresse.

Michel Strogoff, prêtant l'oreille, écoutait.

L'iemschik écoutait aussi, mais en secouant la tête, comme s'il lui eût

semblé impossible de répondre à cet appel.

«Des voyageurs qui demandent du secours! s'écria Nadia.

Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk · 第 7 / 26 段