_Caucase_. Leur embarquement s'était fait sans aucune difficulté. On le
sait, le podaroshna, libellé au nom de Nicolas Korpanoff, autorisait ce
négociant à être accompagné pendant son voyage en Sibérie. C'était donc
un frère et une sœur qui voyageaient sous la garantie de la police
impériale.
Tous deux, assis à l'arrière, regardaient fuir la ville, si profondément
troublée par l'arrêté du gouverneur.
Michel Strogoff n'avait rien dit à la jeune fille, il ne l'avait pas
interrogée. Il attendait qu'elle parlât, s'il lui convenait de parler.
Celle-ci avait hâte d'avoir quitté cette ville, dans laquelle, sans
l'intervention providentielle de ce protecteur inattendu, elle fût
restée prisonnière. Elle ne disait rien, mais son regard remerciait pour
elle.
Le Volga, le Rha des anciens, est considéré comme le fleuve le plus
considérable de toute l'Europe, et son cours n'est pas inférieur à
quatre mille verstes (4,300 kilomètres). Ses eaux, assez insalubres dans
sa partie supérieure, sont modifiées à Nijni-Novgorod par celles de
l'Oka, affluent rapide qui s'échappe des provinces centrales de la
Russie.
On a assez justement comparé l'ensemble des canaux et fleuves russes à
un arbre gigantesque dont les branches se ramifient sur toutes les
parties de l'empire. C'est le Volga qui forme le tronc de cet arbre, et
il a pour racines soixante-dix embouchures qui s'épanouissent sur le
littoral de la mer Caspienne. Il est navigable depuis Rjef, ville du
gouvernement de Tver, c'est-à-dire sur la plus grande partie de son
cours.
Les bateaux de la Compagnie de transports entre Perm et Nijni-Novgorod
font assez rapidement les trois cent cinquante verstes (373 kilomètres)
qui séparent cette ville de la ville de Kazan. Il est vrai que ces
steam-boats n'ont qu'à descendre le Volga, lequel ajoute environ deux
milles de courant à leur vitesse propre. Mais, lorsqu'ils sont arrivés
au confluent de la Kama, un peu au-dessous de Kazan, ils sont forcés
d'abandonner le fleuve pour la rivière, dont ils doivent alors remonter
le cours jusqu'à Perm. Donc, tout compte établi, et bien que sa machine
fût puissante, le _Caucase_ ne devait pas faire plus de seize verstes à
l'heure. En réservant une heure d'arrêt à Kazan, le voyage de
Nijni-Novgorod à Perm devait donc durer soixante à soixante-deux heures
environ.
Ce steam-boat, d'ailleurs, était fort bien aménagé, et les passagers,
suivant leur condition ou leurs ressources, y occupaient trois classes
distinctes. Michel Strogoff avait eu soin de retenir deux cabines de
première classe, de sorte que sa jeune compagne pouvait se retirer dans
la sienne et s'isoler quand bon lui semblait.
Le _Caucase_ était très-encombré de passagers de toutes catégories. Un
certain nombre de trafiquants asiatiques avaient jugé bon de quitter
immédiatement Nijni-Novgorod. Dans la partie du steam-boat réservée à la
première classe se voyaient des Arméniens en longues robes et coiffés
d'espèces de mitres,--des Juifs, reconnaissables à leurs bonnets
coniques,--de riches Chinois dans leur costume traditionnel, robe
très-large, bleue, violette ou noire, ouverte devant et derrière, et
recouverte d'une seconde robe à larges manches dont la coupe rappelle
celle des popes,--des Turcs, qui portaient encore le turban
national,--des Indous, à bonnet carré, avec un simple cordon pour
ceinture, et dont quelques-uns, plus spécialement désignés sous le nom
de Shikarpouris, tiennent entre leurs mains tout le trafic de l'Asie
centrale,--enfin des Tartares, chaussés de bottes agrémentées de
soutaches multicolores, et la poitrine plastronnée de broderies. Tous
ces négociants avaient dû entasser dans la cale et sur le pont leurs
nombreux bagages, dont le transport devait leur coûter cher, car,
réglementairement, ils n'avaient droit qu'à un poids de vingt livres par
personne.
A l'avant du _Caucase_ étaient groupés des passagers plus nombreux,
non-seulement des étrangers, mais aussi des Russes, auxquels l'arrêté ne
défendait pas de regagner les villes de la province.
Il y avait là des moujiks, coiffés de bonnets ou de casquettes, vêtus
d'une chemise à petits carreaux sous leur vaste pelisse, et des paysans
du Volga, pantalon bleu fourré dans leurs bottes, chemise de coton rose
serrée par une corde, casquette plate ou bonnet de feutre. Quelques
femmes, vêtues de robes de cotonnade à fleurs, portaient le tablier à
couleurs vives et le mouchoir à dessins rouges sur la tête. C'étaient
principalement des passagers de troisième classe, que,
très-heureusement, la perspective d'un long voyage de retour ne
préoccupait pas. En somme, cette partie du pont était fort encombrée.
Aussi les passagers de l'arrière ne s'aventuraient-ils guère parmi ces
groupes très-mélanges, dont la place était marquée sur l'avant des
tambours.
Cependant, le Caucase filait de toute la vitesse de ses aubes entre les
rives du Volga. Il croisait de nombreux bateaux auxquels des remorqueurs
faisaient remonter le cours au fleuve et qui transportaient toutes
sortes de marchandises à Nijni-Novgorod. Puis passaient des trains de
bois, longs comme ces interminables files de sargasses de l'Atlantique,
et des chalands chargés à couler bas, noyés jusqu'au plat-bord. Voyage
inutile à présent, puisque la foire venait d'être brusquement dissoute à
son début.
Les rives du Volga, éclaboussées par le sillage du steam-boat, se
couronnaient de volées de canards qui fuyaient en poussant des cris
assourdissants. Un peu plus loin, sur ces plaines sèches, bordées
d'aunes, de saules, de trembles, s'éparpillaient quelques vaches d'un
rouge foncé, des troupeaux de moutons à toison brune, de nombreuses
agglomérations de porcs et de porcelets blancs et noirs. Quelques
champs, semés de maigre sarrasin et de seigle, s'étendaient jusqu'à
l'arrière-plan de coteaux à demi cultivés, mais qui, en somme,
n'offraient aucun point de vue remarquable. Dans ces paysages monotones,
le crayon d'un dessinateur, en quête de quelque site pittoresque, n'eût
rien trouvé à reproduire.
Deux heures après le départ du _Caucase_, la jeune Livonienne,
s'adressant à Michel Strogoff, lui dit:
«Tu vas à Irkoutsk, frère?
--Oui, sœur, répondit le jeune homme. Nous faisons tous les deux la
même route. Par conséquent, partout où je passerai, tu passeras.
--Demain, frère, tu sauras pourquoi j'ai quitté les rives de la Baltique
pour aller au delà des monts Ourals.
--Je ne te demande rien, sœur.
--Tu sauras tout, répondit la jeune fille, dont les lèvres ébauchèrent
un triste sourire. Une sœur ne doit rien cacher à son frère. Mais,
aujourd'hui, je ne pourrais!... La fatigue, le désespoir m'avaient
brisée!
--Veux-tu reposer dans ta cabine? demanda Michel Strogoff.
--Oui... oui... et demain....
--Viens donc....»
Il hésitait à finir sa phrase, comme s'il eût voulu l'achever par le nom
de sa compagne, qu'il ignorait encore.
«Nadia, dit-elle en lui tendant la main.
--Viens, Nadia, répondit Michel Strogoff, et use sans façon de ton frère
Nicolas Korpanoff.»
Et il conduisit la jeune fille à la cabine qui avait été retenue pour
elle sur le salon de l'arrière.
Michel Strogoff revint sur le pont, et, avide des nouvelles qui
pouvaient peut-être modifier son itinéraire, il se mêla aux groupes de
passagers, écoutant, mais ne prenant point part aux conversations.
D'ailleurs, si le hasard faisait qu'il fût interrogé et dans
l'obligation de répondre, il se donnerait pour le négociant Nicolas
Korpanoff, que le _Caucase_ reconduisait à la frontière, car il ne
voulait pas que l'on pût se douter qu'une permission spéciale
l'autorisait à voyager en Sibérie.
Les étrangers que le steam-boat transportait ne pouvaient évidemment
parler que des événements du jour, de l'arrêté et de ses conséquences.
Ces pauvres gens, à peine remis des fatigues d'un voyage à travers
l'Asie centrale, se voyaient forcés de revenir, et s'ils n'exhalaient
pas hautement leur colère et leur désespoir, c'est qu'ils ne l'osaient.
Une peur, mêlée de respect, les retenait. Il était possible que des
inspecteurs de police, chargés de surveiller les passagers, fussent
secrètement embarqués à bord du _Caucase_, et mieux valait tenir sa
langue, l'expulsion, après tout, étant encore préférable à
l'emprisonnement dans une forteresse. Aussi, parmi ces groupes, ou l'on
se taisait, ou les propos s'échangeaient avec une telle circonspection,
qu'on ne pouvait guère en tirer quelque utile renseignement.
Mais si Michel Strogoff n'eut rien à apprendre de ce côté, si même les
bouches se fermèrent plus d'une fois à son approche,--car on ne le
connaissait pas,--ses oreilles furent bientôt frappeés par les éclats
d'une voix peu soucieuse d'être ou non entendue.
L'homme à la voix gaie parlait russe, mais avec un accent étranger, et
son interlocuteur, plus réservé, lui répondait dans la même langue, qui
n'était pas non plus sa langue originelle.
«Comment, disait le premier, comment, vous sur ce bateau, mon cher
confrère, vous que j'ai vu a la fête impériale de Moscou, et seulement
entrevu a Nijni-Novgorod?
--Moi-même, répondit le second d'un ton sec.
--Eh bien, franchement, je ne m'attendais pas a être immédiatement suivi
par vous, et de si près!
--Je ne vous suis pas, monsieur, je vous précède!
--Précède! précède! Mettons que nous marchons de front, du même pas,
comme deux soldats à la parade, et, provisoirement du moins, convenons,
si vous le voulez, que l'un ne dépassera pas l'autre!
--Je vous dépasserai, au contraire.
--Nous verrons cela, quand nous serons sur le théâtre de la guerre; mais
jusque-là, que diable! soyons compagnons de route. Plus tard, nous
aurons bien le temps et l'occasion d'être rivaux!
--Ennemis.
--Ennemis, soit! Vous avez dans vos paroles, cher confrère, une
précision qui m'est tout particulièrement agréable. Avec vous, au moins,
on sait à quoi s'en tenir!
--Où est le mal?
--Il n'y en a aucun. Aussi, à mon tour, je vous demanderai la permission
de préciser notre situation réciproque.
--Précisez.
--Vous allez a Perm... comme moi?
--Comme vous.
--Et, probablement, vous vous dirigerez de Perm sur Ekaterinbourg,
puisque c'est la route la meilleure et la plus sûre par laquelle on
puisse franchir les monts Ourals?
--Probablement.
--Une fois la frontière passée, nous serons en Sibérie, c'est-à-dire en
pleine invasion.
--Nous y serons!
--Eh bien alors, mais seulement alors, ce sera le moment de dire:
«Chacun pour soi, et Dieu pour....»
--Dieu pour moi!
--Dieu pour vous, tout seul! Très-bien! Mais, puisque nous avons devant
nous une huitaine de jours neutres, et puisque très-certainement les
nouvelles ne pleuvront pas en route, soyons amis jusqu'au moment où nous
redeviendrons rivaux.
--Ennemis.
--Oui! c'est juste, ennemis! Mais, jusque-là, agissons de concert et ne
nous entre-dévorons pas! Je vous promets, d'ailleurs, de garder pour moi
tout ce que je pourrai voir....
--Et moi, tout ce que je pourrai entendre.
--Est-ce dit?
--C'est dit.
--Votre main?
--La voilà.»
Et la main du premier interlocuteur, c'est-à-dire cinq doigts largement
ouverts, secoua vigoureusement les deux doigts que lui tendit
flegmatiquement le second.
«A propos, dit le premier, j'ai pu, ce matin, télégraphier à ma cousine
le texte même de l'arrêté dès dix heures dix-sept minutes.
--Et moi je l'ai adressé au _Daily-Telegraph_ dès dix heures treize.
--Bravo, monsieur Blount.
-Trop bon, monsieur Jolivet.
--A charge de revanche!
--Ce sera difficile!
--On essayera pourtant!»
Ce disant, le correspondant français salua familièrement le
correspondant anglais, qui, inclinant sa tête, lui rendit son salut avec
une raideur toute britannique.
Ces deux chasseurs de nouvelles, l'arrêté du gouverneur ne les
concernait pas, puisqu'ils n'étaient ni Russes, ni étrangers d'origine
asiatique. Ils étaient donc partis, et s'ils avaient quitté ensemble
Nijni-Novgorod, c'est que le même instinct les poussait en avant. Il
était donc naturel qu'ils eussent pris le même moyen de transport et
qu'ils suivissent la même route jusqu'aux, steppes sibériennes.
Compagnons de voyage, amis ou ennemis, ils avaient devant eux huit jours
avant «que la chasse fût ouverte». Et alors au plus adroit! Alcide
Jolivet avait fait les premières avances, et, si froidement que ce fût,
Harry Blount les avait acceptées.
Quoi qu'il en soit, au dîner de ce jour, le Français, toujours ouvert et
même un peu loquace, l'Anglais, toujours fermé, toujours gourmé,
trinquaient à la même table, en buvant un Cliquot authentique, à six
roubles la bouteille, généreusement fait avec la sève fraîche des
bouleaux du voisinage.
En entendant ainsi causer Alcide Jolivet et Harry Blount, Michel
Strogoff s'était dit:
«Voici des curieux et des indiscrets que je rencontrerai probablement
sur ma route. Il me parait prudent de les tenir à distance.»
La jeune Livonienne ne vint pas dîner. Elle dormait dans sa cabine, et
Michel Strogoff ne voulut pas la faire réveiller. Le soir arriva donc
sans qu'elle eût reparu sur le pont du _Caucase_.
Le long crépuscule imprégnait alors l'atmosphère d'une fraîcheur que les
passagers recherchèrent avidement après l'accablante chaleur du jour.
Quand l'heure fut avancée, la plupart ne songèrent même pas à regagner
les salons ou les cabines. Étendus sur les bancs, ils respiraient avec
délices un peu de cette brise que développait la vitesse du steam-boat.
Le ciel, à cette époque de l'année et sous cette latitude, devait à
peine s'obscurcir entre le soir et le matin, et il laissait au timonier
toute aisance pour se diriger au milieu des nombreuses embarcations qui
descendaient ou remontaient le Volga.
Cependant, entre onze heures et deux heures du matin, la lune étant
nouvelle, il fit à peu près nuit. Presque tous les passagers du pont
dormaient alors, et le silence n'était plus troublé que par le bruit des
palettes, frappant l'eau à intervalles réguliers.
Une sorte d'inquiétude tenait éveillé Michel Strogoff. Il allait et
venait, mais toujours à l'arrière du steam-boat. Une fois, cependant, il
lui arriva de dépasser la chambre des machines. Il se trouva alors sur
la partie réservée aux voyageurs de seconde et de troisième classe.
Là, on dormait, non-seulement sur les bancs, mais aussi sur les ballots,
les colis et même sur les planches du pont. Seuls, les matelots de quart
sa tenaient debout sur le gaillard d'avant. Deux lueurs, l'une verte,
l'autre rouge, projetées par les fanaux de tribord et de bâbord,
envoyaient quelques rayons obliques sur les flancs du steam-boat.
Il fallait une certaine attention pour ne pas piétiner les dormeurs,
capricieusement étendus ça et là. C'étaient pour la plupart des moujiks,
habitués de coucher à la dure et auxquels les planches d'un pont
devaient suffire. Néanmoins, ils auraient fort mal accueilli, sans
doute, le maladroit qui les eût éveillés à coups de botte.
Michel Strogoff faisait donc attention à ne heurter personne. En allant
ainsi vers l'extrémité du bateau, il n'avait d'autre idée que de
combattre le sommeil par une promenade un peu plus longue.
Or, il était arrivé à la partie antérieure du pont, et il montait déjà
l'échelle du gaillard d'avant, lorsqu'il entendit parler près de lui. Il
s'arrêta. Les voix semblaient venir d'un groupe de passagers, enveloppés
de châles et de couvertures, qu'il était impossible de reconnaître dans
l'ombre. Mais il arrivait parfois, lorsque la cheminée du steam-boat, au
milieu des volutes de fumée, s'empanachait de flammes rougeâtres, que
des étincelles semblaient courir à travers le groupe, comme si des
milliers de paillettes se fussent subitement allumées sous un rayon
lumineux.
Michel Strogoff allait passer outre, lorsqu'il entendit plus
distinctement certaines paroles, prononcées en cette langue bizarre qui
avait déjà frappé son oreille pendant la nuit, sur le champ de foire.
Instinctivement, il eut la pensée d'écouter. Protégé par l'ombre du
gaillard, il ne pouvait être aperçu. Quant à voir les passagers qui
causaient, cela lui était impossible. Il dut donc se borner à prêter
l'oreille.
Les premiers mots qui furent échangés n'avaient aucune importance,--du
moins pour lui,--mais ils lui permirent de reconnaître précisément les
deux voix de femme et d'homme qu'il avait entendues à Nijni-Novgorod.
Dès lors, redoublement d'attention de sa part. Il n'était pas
impossible, en effet, que ces tsiganes, dont il avait surpris un lambeau
de conversation, maintenant expulsés avec tous leurs congénères, ne
fussent à bord du _Caucase_.
Et bien lui en prit d'écouter, car ce fut assez distinctement qu'il
entendit cette demande et cette réponse, faites en idiome tartare:
«On dit qu'un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk!
--On le dit, Sangarre, mais ou ce courrier arrivera trop tard, ou il
n'arrivera pas!»
Michel Strogoff tressaillit involontairement à cette réponse, qui le
visait si directement. Il essaya de reconnaître si l'homme et la femme
qui venaient de parler étaient bien ceux qu'il soupçonnait, mais l'ombre
était alors trop épaisse, et il n'y put réussir.
Quelques instants après, Michel Strogoff, sans avoir été aperçu, avait
regagné l'arrière du steam-boat, et, la tête dans les mains, il
s'asseyait à l'écart. On eût pu croire qu'il dormait.
Il ne dormait pas et ne songeait pas à dormir. Il réfléchissait à ceci,
non sans une assez vive appréhension:
«Qui donc sait mon départ, et qui donc a intérêt à le savoir?»
CHAPITRE VIII
EN REMONTANT LA KAMA.
Le lendemain, 18 juillet, à six heures quarante du matin, le _Caucase_
arrivait à l'embarcadère de Kazan, que sept verstes (7 kilomètres et
demi) séparent de la ville.
Kazan est située au confluent du Volga et de la Kazanka. C'est un
important chef-lieu de gouvernement et d'archevêché grec, en même temps
qu'un siège d'université. La population variée de cette «goubernie» se
compose de Tchérémisses, de Mordviens, de Tchouvaches, de Volsalks, de
Vigoulitches, de Tartares,--cette dernière race ayant conservé plus
spécialement le caractère asiatique.
Bien que la ville fut assez éloignée du débarcadère, une foule nombreuse
se pressait sur le quai. On venait aux nouvelles. Le gouverneur de la
province avait pris un arrêté identique à celui de son collègue de
Nijni-Novgorod. On voyait là des Tartares vêtus d'un cafetan à manches
courtes et coiffés de bonnets pointus dont les larges bords rappellent
celui du Pierrot traditionnel. D'autres, enveloppés d'une longue
houppelande, la tête couverte d'une petite calotte, ressemblaient à des
Juifs polonais. Des femmes, la poitrine plastronnée de clinquant, la
tête couronnée d'un diadème relevé en forme de croissant, formaient
divers groupes dans lesquels on discutait.
Des officiers de police, mêlés à cette foule, quelques Cosaques, la
lance au poing, maintenaient l'ordre et faisaient faire place aussi bien
aux passagers qui débarquaient du _Caucase_ qu'à ceux qui y
embarquaient, mais après avoir minutieusement examiné ces deux
catégories de voyageurs. C'étaient, d'une part, des Asiatiques frappés
du décret d'expulsion, et, de l'autre, quelques familles de moujiks qui
s'arrêtaient à Kazan.
Michel Strogoff regardait d'un air assez indifférent ce va-et-vient
particulier à tout embarcadère auquel vient d'accoster un steam-boat. Le
_Caucase_ devait faire escale à Kazan pendant une heure, temps
nécessaire au renouvellement de son combustible.
Quant à débarquer, Michel Strogoff n'en eut pas même l'idée. Il n'aurait
pas voulu laisser seule à bord la jeune Livonienne, qui n'avait pas
encore reparu sur le pont.
Les deux journalistes, eux, s'étaient levés dès l'aube, comme il
convient à tout chasseur diligent. Ils descendirent sur la rive du
fleuve et se mêlèrent à la foule, chacun de son côté. Michel Strogoff
aperçut, d'un côté, Harry Blount, le carnet à la main, crayonnant
quelques types ou notant quelque observation, de l'autre, Alcide
Jolivet, se contentant de parler, sûr de sa mémoire, qui ne pouvait rien
oublier.
Le bruit courait, sur toute la frontière orientale de la Russie, que le
soulèvement et l'invasion prenaient des proportions considérables. Les
communications entre la Sibérie et l'empire étaient déjà extrêmement
difficiles. Voilà ce que Michel Strogoff, sans avoir quitté le pont du
_Caucase_, entendait dire aux nouveaux embarqués.
Or, ces propos ne laissaient pas de lui causer une véritable inquiétude,
et ils excitaient l'impérieux désir qu'il avait d'être au delà des monts
Ourals, afin de juger par lui-même de la gravité des événements et de se
mettre en mesure de parer à toute éventualité. Peut-être allait-il même
demander des renseignements plus précis à quelque indigène de Kazun,
lorsque son attention fut tout à coup distraite.
Parmi les voyageurs qui quittaient le _Caucase_, Michel Strogoff
reconnut alors la troupe des tsiganes qui, la veille, figurait encore
sur le champ de foire de Nijni-Novgorod. Là, sur le pont du steam-boat,
se trouvaient et le vieux bohémien et la femme qui l'avait traité
d'espion. Avec eux, sous leur direction, sans doute, débarquaient une
vingtaine de danseuses et de chanteuses, de quinze à vingt ans,
enveloppées de mauvaises couvertures qui recouvraient leurs jupes à
paillettes.
Ces étoffes, piquées alors par les premiers rayons du soleil,
rappelèrent à Michel Strogoff cet effet singulier qu'il avait observé
pendant la nuit. C'était tout ce paillon de bohème qui étincelait dans
l'ombre, lorsque la cheminée du steam-boat vomissait quelques flammes.
«Il est évident, se dit-il, que cette troupe de tsiganes, après être
restée sous le pont pendant le jour, est venue se blottir sous le
gaillard pendant la nuit, Tenaient-ils donc à se montrer le moins
possible, ces bohémiens? Ce n'est pourtant pas dans les habitudes de
leur race!»
Michel Strogoff ne douta plus alors que le propos, qui le touchait
directement ne fût parti de ce groupe noir, pailleté par les lueurs du
bord, et n'eût été échangé entre le vieux tsigane et la femme à laquelle
il avait donné le nom mongol de Sangarre.
Michel Strogoff, par un mouvement involontaire, se porta donc vers la
coupée du steam-boat, au moment où la troupe bohémienne allait le
quitter pour n'y plus revenir.
Le vieux bohémien était là, dans une humble attitude, peu conforme avec
l'effronterie naturelle à ses congénères. On eût dit qu'il cherchait
plutôt à éviter les regards qu'à les attirer. Son lamentable chapeau,
rôti par tous les soleils du monde, s'abaissait profondément sur sa face
ridée. Son dos voûté se bombait sous une vieille souquenille dont il
s'enveloppait étroitement, malgré la chaleur. Il eût été difficile, sous
ce misérable accoutrement, de juger de sa taille et de sa figure.
Près de lui, la tsigane Sangarre, femme de trente ans, brune de peau,
grande, bien campée, les yeux magnifiques, les cheveux dorés, se tenait
dans une pose superbe.
De ces jeunes danseuses, plusieurs étaient remarquablement jolies, tout
en ayant le type franchement accusé de leur race. Les tsiganes sont
généralement attrayantes, et plus d'un de ces grands seigneurs russes,
qui font profession de lutter d'excentricité avec les Anglais, n'a pas
hésité à choisir sa femme parmi ces bohémiennes.
L'une d'elles fredonnait une chanson d'un rhythme étrange, dont les
premiers vers peuvent se traduire ainsi:
Le corail luit sur ma peau brune,
L'épingle d'or à mon chignon!
Je vais chercher fortune
Au pays de....
La rieuse fille continua sa chanson sans doute, mais Michel Strogoff ne
l'écoutait plus.
En effet, il lui sembla que la tsigane Sangarre le regardait avec une
insistance singulière. On eût dit que cette bohémienne voulait
ineffaçablement graver ses traits dans sa mémoire.
Puis, quelques instants après, Sangarre débarquait la dernière, lorsque
le vieillard et sa troupe avaient déjà quitté le _Caucase_.
«Voilà une effrontée bohémienne! se dit Michel Strogoff. Est-ce qu'elle
m'aurait reconnu pour l'homme qu'elle a traité d'espion à
Nijni-Novgorod? Ces damnées tsiganes ont des yeux de chat! Elles y
voient clair la nuit, et celle-là pourrait bien savoir....»