Dans ces avenues, le long de ces allées, le soleil étant fort au-dessus

de l'horizon, puisque, ce matin-là, il s'était levé avant quatre heures,

l'affluence était déjà considérable. Russes, Sibériens, Allemands,

Cosaques, Turcomans, Persans, Géorgiens, Grecs, Ottomans, Indous,

Chinois, mélange extraordinaire d'Européens et d'Asiatiques, causaient,

discutaient, péroraient, trafiquaient. Tout ce qui se vend ou s'achète

semblait avoir été entassé sur cette place. Porteurs, chevaux, chameaux,

ânes, bateaux, chariots, tout ce qui peut servir au transport des

marchandises, était accumulé sur ce champ de foire. Fourrures, pierres

précieuses, étoffes de soie, cachemires des Indes, tapis turcs, armes du

Caucase, tissus de Smyrne ou d'Ispahan, armures de Tiflis, thés de la

caravane, bronzes européens, horlogerie de la Suisse, velours et

soieries de Lyon, cotonnades anglaises, articles de carrosserie, fruits,

légumes, minerais de l'Oural, malachites, lapis-lazuli, aromates,

parfums, plantes médicinales, bois, goudrons, cordages, cornes,

citrouilles, pastèques, etc., tous les produits de l'Inde, de la Chine,

de la Perse, ceux de la mer Caspienne et de la mer Noire, ceux de

l'Amérique et de l'Europe, étaient réunis sur ce point du globe.

C'était un mouvement, une excitation, une cohue, un brouhaha dont on ne

saurait donner une idée, les indigènes de classe inférieure étant fort

démonstratifs, et les étrangers ne leur cédant guère sur ce point. Il y

avait là des marchands de l'Asie centrale, qui avaient mis un an à

traverser ses longues plaines, en escortant leurs marchandises, et qui

ne devaient pas revoir d'une année leurs boutiques ou leurs comptoirs.

Enfin, telle est l'importance de cette foire de Nijni-Novgorod, que le

chiffre des transactions ne s'y élève pas à moins de cent millions de

roubles. [Environ trois cent quatre-vingt-treize millions de francs.]

Puis, sur les places, entre les quartiers de cette ville improvisée,

c'était une agglomération de bateleurs de toute espèce: saltimbanques et

acrobates, assourdissant avec les hurlements de leurs orchestres et les

vociférations de leur parade; bohémiens, venus des montagnes et disant

la bonne aventure aux badauds d'un public toujours renouvelé; zingaris

ou tsiganes,--nom que les Russes donnent aux gypsies, qui sont les

anciens descendants des Cophtes,--chantant leurs airs les plus colorés

et dansant leurs danses les plus originales; comédiens de théâtres

forains, représentant des drames de Shakspeare, appropriés au goût des

spectateurs, qui s'y portaient en foule. Puis, dans les longues avenues,

des montreurs d'ours promenaient en liberté leurs équilibristes à quatre

pattes, des ménageries retentissaient de rauques cris d'animaux,

stimulés par le fouet acéré ou la baguette rougie du dompteur, enfin, au

milieu de la grande place centrale, encadré par un quadruple cercle de

dilettanti enthousiastes, un chœur de «mariniers du Volga», assis sur

le sol comme sur le pont de leurs barques, simulait l'action de ramer,

sous le bâton d'un chef d'orchestre, véritable timonier de ce bateau

imaginaire!

Coutume bizarre et charmante! au-dessus de toute cette foule, une nuée

d'oiseaux s'échappaient des cages dans lesquelles on les avait apportés.

Suivant un usage très-suivi à la foire de Nijni-Novgorod, en échange de

quelques kopeks charitablement offerts par de bonnes âmes, les geôliers

ouvraient la porta à leurs prisonniers, et c'était par centaines qu'ils

s'envolaient en jetant leurs petits cris joyeux....

Tel était l'aspect de la plaine, tel il devait être pendant les six

semaines que dure ordinairement la célèbre foire de Nijni-Novgorod.

Puis, après cette assourdissante période, l'immense brouhaha

s'éteindrait comme par enchantement, la ville haute reprendrait son

caractère officiel, la ville basse retomberait dans sa monotonie

ordinaire, et, de cette énorme affluence de marchands, appartenant à

toutes les contrées de l'Europe et de l'Asie centrale, il ne resterait

ni un seul vendeur qui eût quoi que ce soit à vendre encore, ni un seul

acheteur qui eût encore quoi que ce soit à acheter.

Il convient d'ajouter ici que cette fois, au moins, la France et

l'Angleterre étaient chacune représentées au grand marché de

Nijni-Novgorod par deux des produits les plus distingués de la

civilisation moderne, MM. Harry Blount et Alcide Jolivet.

En effet, les deux correspondants étaient venus chercher là des

impressions au profit de leurs lecteurs, et ils employaient de leur

mieux les quelques heures qu'ils avaient à perdre, car, eux aussi, ils

allaient prendre passage sur le _Caucase_.

Ils se rencontrèrent précisément l'un et l'autre sur le champ de foire,

et n'en furent que médiocrement étonnés, puisqu'un même instinct devait

les entraîner sur la même piste; mais, cette fois, ils ne se parlèrent

pas et se bornèrent à se saluer assez froidement.

Alcide Jolivet, optimiste par nature, semblait, d'ailleurs, trouver que

tout se passait convenablement, et, comme le hasard lui avait

heureusement fourni la table et le gîte, il avait jeté sur son carnet

quelques notes particulièrement honnêtes pour la ville de

Nijni-Novgorod.

Au contraire, Harry Blount, après avoir vainement cherché à souper,

s'était vu forcé de coucher à la belle étoile. Il avait donc envisagé

les choses à un tout autre point de vue, et méditait un article

foudroyant contre une ville dans laquelle les hôteliers refusaient de

recevoir des voyageurs qui ne demandaient qu'à se laisser écorcher «au

moral et au physique!»

Michel Strogoff, une main dans sa poche, tenant de l'autre sa longue

pipe à tuyau de merisier, semblait être le plus indifférent et le moins

impatient des hommes. Cependant, à une certaine contraction de ses

muscles sourciliers, un observateur eût facilement reconnu qu'il

rongeait son frein.

Depuis deux heures environ, il courait les rues de la ville pour revenir

invariablement au champ de foire. Tout en circulant entre les groupes,

il observait qu'une réelle inquiétude se montrait chez tous les

marchands venus des contrées voisines de l'Asie. Les transactions en

souffraient visiblement. Que bateleurs, saltimbanques et équilibristes

fissent grand bruit devant leurs échoppes, cela se concevait, car ces

pauvres diables n'avaient rien à risquer dans une entreprise

commerciale, mais les négociants hésitaient à s'engager avec les

trafiquants de l'Asie centrale, dont le pays était troublé par

l'invasion tartare.

Autre symptôme, aussi, qui devait être remarqué. En Russie, l'uniforme

militaire apparaît en toute occasion. Les soldats se mêlent volontiers à

la foule, et précisément, à Nijni-Novgorod, pendant cette période de la

foire, les agents de la police sont habituellement aidés par de nombreux

Cosaques, qui, la lance sur l'épaule, maintiennent l'ordre dans cette

agglomération de trois cent mille étrangers.

Or, ce jour-là, les militaires, Cosaques ou autres, faisaient défaut au

grand marché. Sans doute, en prévision d'un départ subit, ils avaient

été consignés à leurs casernes.

Cependant, si les soldats ne se montraient pas, il n'en était pas ainsi

des officiers. Depuis la veille, les aides de camp, partant du palais du

gouverneur général, s'élançaient en toutes directions. Il se faisait

donc un mouvement inaccoutumé, que la gravité des événements pouvait

seule expliquer. Les estafettes se multipliaient sur les routes de la

province, soit du côté de Wladimir, soit du côté des monts Ourals.

L'échange de dépêches télégraphiques avec Moscou et Saint-Pétersbourg

était incessant. La situation de Nijni-Novgorod, non loin de la

frontière sibérienne, exigeait évidemment de sérieuses précautions. On

ne pouvait pas oublier qu'au XIVe siècle la ville avait été deux fois

prise par les ancêtres de ces Tartares, que l'ambition de Féofar-Khan

jetait à travers les steppes kirghises.

Un haut personnage, non moins occupé que le gouverneur général, était le

maître de police. Ses inspecteurs et lui, chargés de maintenir l'ordre,

de recevoir les réclamations, de veiller à l'exécution des règlements,

ne chômaient pas. Les bureaux de l'administration, ouverts nuit et jour,

étaient incessamment assiégés, aussi bien par les habitants de la ville

que par les étrangers, européens ou asiatiques.

Or, Michel Strogoff se trouvait précisément sur la place centrale,

lorsque le bruit se répandit que le maître de police venait d'être mandé

par estafette au palais du gouverneur général. Une importante dépêche,

arrivée de Moscou, disait-on, motivait ce déplacement.

Le maître de police se rendit donc au palais du gouverneur, et aussitôt,

comme par un pressentiment général, la nouvelle circula que quelque

mesure grave, en dehors de toute prévision, de toute habitude, allait

être prise.

Michel Strogoff écoutait ce qui se disait, afin d'en profiter, le cas

échéant.

«On va fermer la foire! s'écriait l'un.

--Le régiment de Nijni-Novgorod vient de recevoir son ordre de départ!

répondait l'autre.

--On dit que les Tartares menacent Tomsk!

--Voici le maître de police!» cria-t-on de toutes parts.

Un fort brouhaha s'était élevé subitement, qui se dissipa peu à peu, et

auquel succéda un silence absolu. Chacun pressentait quelque grave

communication de la part du gouvernement.

Le maître de police, précédé de ses agents, venait de quitter le palais

du gouverneur général. Un détachement de Cosaques l'accompagnait et

faisait ranger la foule à force de bourrades, violemment données et

patiemment reçues.

Le maître de police arriva au milieu de la place centrale, et chacun put

voir qu'il tenait une dépêche à la main.

Alors, d'une voix haute, il lut la déclaration suivante:

«ARRÊTÉ DU GOUVERNEUR DE NIJNI-NOVGOROD.

«1° Défense à tout sujet russe de sortir de la province, pour quelque

cause que ce soit.

«2° Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province

dans les vingt-quatre heures.»

CHAPITRE VI

FRÈRE ET SŒUR.

Ces mesures, très-funestes pour les intérêts privés, les circonstances

les justifiaient absolument.

«Défense à tout sujet russe de sortir de la province», si Ivan Ogareff

était encore dans la province, c'était l'empêcher, non sans d'extrêmes

difficultés tout au moins, de rejoindre Féofar-Khan, et enlever au chef

tartare un lieutenant redoutable.

«Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province dans

les vingt-quatre heures», c'était éloigner eh bloc ces trafiquants venus

de l'Asie centrale, ainsi que ces bandes de bohémiens, de gypsies, de

tsiganes, qui ont plus ou moins d'affinités avec les populations

tartares ou mongoles et que la foire y avait réunis. Autant de têtes,

autant d'espions, et leur expulsion était certainement commandée par

l'état des choses.

Mais on comprend aisément l'effet de ces deux coups de foudre, tombant

sur la ville de Nijni-Novgorod, nécessairement plus visée et plus

atteinte qu'aucune autre.

Ainsi donc, les nationaux que des affaires eussent appelés au delà des

frontières sibériennes ne pouvaient plus quitter la province,

momentanément du moins. La teneur du premier article de l'arrêté était

formelle. Il n'admettait aucune exception. Tout intérêt privé devait

s'effacer devant l'intérêt général.

Quant au second article de l'arrêté, l'ordre d'expulsion qu'il contenait

était aussi sans réplique. Il ne concernait point d'autres étrangers que

ceux qui étaient d'origine asiatique, mais ceux-ci n'avaient plus qu'à

réemballer leurs marchandises et à reprendre la route qu'ils venaient de

parcourir. Quant à tous ces saltimbanques, dont le nombre était

considérable, et qui avaient près de mille verstes à franchir pour

atteindre la frontière la plus rapprochée, c'était pour eux la misère à

bref délai!

--Aussi s'éleva-t-il tout d'abord contre cette mesure insolite un

murmure de protestation, un cri de désespoir, que la présence des

Cosaques et des agents de la police eut promptement réprimé.

Et presque aussitôt ce qu'on pourrait appeler le déménagement de cette

vaste plaine commença. Les toiles tendues devant les échoppes se

replièrent; les théâtres forains s'en allèrent par morceaux; les danses

et les chants cessèrent; les parades se turent; les feux s'éteignirent;

les cordes des équilibristes se détendirent; les vieux chevaux poussifs

de ces demeures ambulantes revinrent des écuries aux brancards. Agents

et soldats, le fouet ou la baguette à la main, stimulaient les

retardataires et ne se gênaient point d'abattre les tentes, avant même

que les pauvres bohèmes les eussent quittées. Évidemment, sous

l'influence de ces mesures, avant le soir, la place de Nijni-Novgorod

serait entièrement évacuée, et au tumulte du grand marché succéderait le

silence du désert.

Et encore faut-il le répéter,--car c'était une aggravation obligée de

ces mesures,--à tous ces nomades que le décret d'exclusion frappait

directement, les steppes de la Sibérie étaient même interdites, et il

leur faudrait se jeter dans le sud de la mer Caspienne, soit en Perse,

soit en Turquie, soit dans les plaines du Turkestan. Les postes de

l'Oural et des montagnes qui forment comme le prolongement de ce fleuve

sur la frontière russe ne leur eussent pas permis de passer. C'était

donc un millier de verstes qu'ils étaient dans la nécessité de

parcourir, avant de pouvoir fouler un sol libre.

Au moment où la lecture de l'arrêté avait été faite par le maître de

police, Michel Strogoff fut frappé d'un rapprochement qui surgit

instinctivement dans son esprit.

«Singulière coïncidence! pensa-t-il, entre cet arrêté qui expulse les

étrangers originaires de l'Asie et les paroles échangées cette nuit

entre ces deux bohémiens de race tsigane. «C'est le Père lui-même qui

nous envoie où nous voulons aller!» a dit ce vieillard. Mais «le Père»,

c'est l'empereur! On ne le désigne pas autrement dans le peuple! Comment

ces bohémiens pouvaient-ils prévoir la mesure prise contre eux, comment

l'ont-ils connue d'avance, et où veulent-ils donc aller? Voilà des gens

suspects, et auxquels l'arrêté du gouverneur me paraît, cependant,

devoir être plus utile que nuisible!»

Mais cette réflexion, fort juste à coup sûr, fut coupée net par une

autre qui devait chasser toute autre pensée de l'esprit de Michel

Strogoff. Il oublia les tsiganes, leurs propos suspects, l'étrange

coïncidence qui résultait de la publication de l'arrêté.... Le souvenir

de la jeune Livonienne venait de se présenter soudain à lui.

«La pauvre enfant! s'écria-t-il comme malgré lui. Elle ne pourra plus

franchir la frontière!»

En effet, la jeune fille était de Riga, elle était Livonienne, Russe par

conséquent, elle ne pouvait donc plus quitter le territoire russe! Ce

permis, qui lui avait été délivré avant les nouvelles mesures, n'était

évidemment plus valable. Toutes les routes de la Sibérie venaient de lui

être impitoyablement fermées, et, quel que fût le motif qui la conduisît

à Irkoutsk, il lui était dès a présent interdit de s'y rendre.

Cette pensée préoccupa vivement Michel Strogoff. Il s'était dit,

vaguement d'abord, que, sans rien négliger de ce qu'exigeait de lui son

importante mission, il lui serait possible, peut-être, d'être de quelque

secours à cette brave enfant, et cette idée lui avait souri. Connaissant

les dangers qu'il aurait personnellement à affronter, lui, homme

énergique et vigoureux, dans un pays dont les routes lui étaient

cependant familières, il ne pouvait pas méconnaître que ces dangers

seraient infiniment plus redoutables pour une jeune fille. Puisqu'elle

se rendait à Irkoutsk, elle aurait a suivre la même route que lui, elle

serait obligée de passer au milieu des hordes des envahisseurs, comme il

allait tenter de le faire lui-même. Si, en outre, et selon toute

probabilité, elle n'avait à sa disposition que les ressources

nécessaires à un voyage entrepris pour des circonstances ordinaires,

comment parviendrait-elle à l'accomplir dans les conditions que les

évènements allaient rendre non-seulement périlleuses, mais coûteuses?

«Eh bien! s'était-il dit, puisqu'elle prend la route de Perm, il est

presque impossible que je ne la rencontre pas. Donc, je pourrai veiller

sur elle sans qu'elle s'en doute, et, comme elle m'a tout l'air d'être

aussi pressée que moi d'arriver a Irkoutsk, elle ne me causera aucun

retard.»

Mais une pensée en amène une autre. Michel Strogoff n'avait raisonné

jusque-là que dans l'hypothèse d'une bonne action à faire, d'un service

à rendre. Une idée nouvelle venait de naître dans son cerveau, et la

question se présenta à lui sous un tout autre aspect.

«Au fait, se dit-il, mais je puis avoir besoin d'elle plus qu'elle

n'aurait besoin de moi. Sa présence peut ne pas m'être inutile et

servirait à déjouer tout soupçon à mon égard. Dans l'homme courant seul

à travers la steppe, on peut plus aisément deviner le courrier du czar.

Si, au contraire, cette jeune fille m'accompagne, je serai bien, mieux

aux yeux de tous le Nicolas Korpanoff de mon podaroshna. Donc, il faut

qu'elle m'accompagne! Donc, il faut qu'à tout prix je la retrouve! Il

n'est pas probable que depuis hier soir elle ait pu se procurer quelque

voiture pour quitter Nijni-Novgorod. Cherchons-la, fit que Dieu me

conduise!»

Michel Strogoff quitta la grande place de Nijni-Novgorod, où le tumulte,

produit par l'exécution des mesures prescrites, atteignait en ce moment

à son comble. Récriminations des étrangers proscrits, cris des agents et

des Cosaques qui les brutalisaient, c'était un tumulte indescriptible.

La jeune fille qu'il cherchait ne pouvait être là.

Il était neuf heures du matin. Le steam-boat ne partait qu'à midi.

Michel Strogoff avait donc environ deux heures à employer pour retrouver

celle dont il voulait faire sa compagne de voyage.

Il traversa de nouveau le Volga et parcourut les quartiers de l'autre

rive, où la foule était bien moins considérable. Il visita, on pourrait

dire rue par rue, la ville haute et la ville basse. Il entra dans les

églises, refuge naturel de tout ce qui pleure, de tout ce qui souffre.

Nulle part il ne rencontra la jeune Livonienne.

«Et cependant, répétait-il, elle ne peut encore avoir quitté

Nijni-Novgorod. Cherchons toujours!»

Michel Strogoff erra ainsi pendant deux heures. Il allait sans

s'arrêter, il ne sentait pas la fatigue, il obéissait à un sentiment

impérieux qui ne lui permettait plus de réfléchir. Le tout vainement.

Il lui vint alors, à l'esprit que la jeune fille n'avait peut-être pas

en connaissance de l'arrêté,--circonstance improbable, cependant, car un

tel coup de foudre n'avait pu éclater sans être entendu de tous.

Intéressée, évidemment, à connaître les moindres nouvelles qui venaient

de la Sibérie, comment aurait-elle pu ignorer les mesures prises par le

gouverneur, mesures qui la frappaient si directement?

Mais enfin, si elle les ignorait, elle viendrait donc, dans quelques

heures, au quai d'embarquement, et, là, quelque agent impitoyable lui

refuserait brutalement passage! Il fallait à tout prix que Michel

Strogoff la vît auparavant, et qu'elle put, grâce à lui, éviter cet

échec.

Mais ses recherches furent vaines, et il eut bientôt perdu tout espoir

de la retrouver.

Il était alors onze heures. Michel Strogoff, bien qu'en toute autre

circonstance cela eût été inutile, songea à présenter son podaroshna aux

bureaux du maître de police. L'arrêté ne pouvait évidemment le

concerner, puisque le cas était prévu pour lui, mais il voulait

s'assurer que rien ne s'opposerait à sa sortie de la ville.

Michel Strogoff dut donc retourner sur l'autre rive du Volga, dans le

quartier où se trouvaient les bureaux du maître de police.

Là, il y avait grande affluence, car si les étrangers avaient ordre de

quitter la province, ils n'en étaient pas moins soumis à certaines

formalités pour partir. Sans cette précaution, quelque Russe, plus ou

moins compromis dans le mouvement tartare, aurait pu, grâce à un

déguisement, passer la frontière,--ce que l'arrêté prétendait empêcher.

On vous renvoyait, mais encore fallait-il que vous eussiez la permission

de vous en aller.

Donc, bateleurs, bohémiens, zingaris, tsiganes, mêlés aux marchands de

la Perse, de la Turquie, de l'Inde, du Turkestan, de la Chine,

encombraient la cour et les bureaux de la maison de police.

Chacun se hâtait, car les moyens de transport allaient être

singulièrement recherchés de cette foule de gens expulsés, et ceux qui

s'y prendraient trop tard courraient grand risque de ne pas être en

mesure de quitter la ville dans le délai prescrit,--ce qui les eût

exposés à quelque brutale intervention des agents du gouverneur.

Michel Strogoff, grâce à la vigueur de ses coudes, put traverser la

cour. Mais entrer dans les bureaux et parvenir jusqu'au guichet des

employés, c'était une besogne bien autrement difficile. Cependant, un

mot qu'il dit à l'oreille d'un inspecteur et quelques roubles donnés à

propos furent assez puissants pour lui faire obtenir passage.

L'agent, après l'avoir introduit dans la salle d'attente, alla prévenir

un employé supérieur.

Michel Strogoff ne pouvait donc tarder à être en règle avec la police et

libre de ses mouvements.

En attendant, il regarda autour de lui. Et que vit-il?

Là, sur un banc, tombée plutôt qu'assise, une jeune fille, en proie à un

muet désespoir, bien qu'il put à peine voir sa figure, dont le profil

seul se dessinait sur la muraille.

Michel Strogoff ne s'était pas trompé. Il venait de reconnaître la jeune

Livonienne.

Ne connaissant pas l'arrêté du gouverneur, elle était venue au bureau de

police pour faire viser son permis!... On lui avait refusé le visa! Sans

doute elle était autorisée à se rendre à Irkoutsk, mais l'arrêté était

formel, il annulait toutes autorisations antérieures, et les routes de

la Sibérie lui étaient fermées.

Michel Strogoff, très-heureux de l'avoir enfin retrouvée, s'approcha de

la jeune fille.

Celle-ci le regarda un instant, et son visage s'éclaira d'une lueur

fugitive en revoyant son compagnon de voyage. Elle se leva, par

instinct, et, comme un naufragé qui se raccroche à une épave, elle

allait lui demander assistance....

En ce moment, l'agent toucha l'épaule de Michel Strogoff.

«Le maître de police vous attend, dit-il.

--Bien,» répondit Michel Strogoff.

Et, sans dire un mot à celle qu'il avait tant cherchée depuis la veille,

sans la rassurer d'un geste qui eût pu compromettre et elle et lui-même,

il suivit l'agent à travers les groupes compactes.

La jeune Livonienne, voyant disparaître celui-là seul qui eût pu

peut-être lui venir en aide, retomba sur son banc.

Trois minutes ne s'étaient pas écoulées, que Michel Strogoff

reparaissait dans la salle, accompagné d'un agent.

Il tenait à la main son podaroshna, qui lui faisait libres les routes de

la Sibérie.

Il s'approcha alors de la jeune Livonienne, et, lui tendant la main:

«Sœur....» dit-il.

Elle comprit! Elle se leva, comme si quelque soudaine inspiration ne lui

eût pas permis d'hésiter!

«Sœur, répéta Michel Strogoff, nous sommes autorisés à continuer notre

voyage à Irkoutsk. Viens-tu?

--Je te suis, frère,» répondit la jeune fille, en mettant sa main dans

la main de Michel Strogoff.

Et tous deux quittèrent la maison de police.

CHAPITRE VII

EN DESCENDANT LE VOLGA.

Un peu avant midi, la cloche du steam-boat attirait à l'embarcadère du

Volga un grand concours de monde, puisqu'il y avait là ceux qui

partaient et ceux qui auraient voulu partir. Les chaudières du _Caucase_

étaient en pression suffisante. Sa cheminée ne laissait plus échapper

qu'une fumée légère, tandis que l'extrémité du tuyau d'échappement et le

couvercle des soupapes se couronnaient de vapeur blanche.

Il va sans dire que la police surveillait le départ du _Caucase_, et se

montrait impitoyable à ceux des voyageurs qui ne se trouvaient pas dans

les conditions voulues pour quitter la ville.

De nombreux Cosaques allaient et venaient sur le quai, prêts à prêter

main-forte aux agents, mais ils n'eurent point à intervenir, et les

choses se passèrent sans résistance.

A l'heure réglementaire, le dernier coup de cloche retentit, les amarres

furent larguées, les puissantes roues du steam-boat battirent l'eau de

leurs palettes articulées, et le _Caucase_ fila rapidement entre les

deux villes dont se compose Nijni-Novgorod.

Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk · 第 4 / 26 段