Quoi qu'il en soit, Ivan Ogareff avait su, jusqu'alors, échapper à

toutes les recherches, et, très-probablement, il devait avoir rejoint

l'armée tartare. Mais, à chaque station où s'arrêtait le train, des

inspecteurs se présentaient qui examinaient les voyageurs et leur

faisaient subir à tous une inspection minutieuse, car, par ordre du

grand maître de police, ils étaient à la recherche d'Ivan Ogareff. Le

gouvernement, en effet, croyait savoir que ce traître n'avait pas encore

pu quitter la Russie européenne. Un voyageur paraissait-il suspect, il

allait s'expliquer au poste de police; pendant ce temps, le train

repartait sans s'inquiéter en aucune façon du retardataire.

Avec la police russe, qui est très-péremptoire, il est absolument

inutile de vouloir raisonner. Ses employés sont revêtus de grades

militaires, et ils opèrent militairement. Le moyen, d'ailleurs, de ne

pas obéir sans souffler mot à des ordres émanant d'un souverain qui a le

droit d'employer cette formule en tête de ses ukases: «Nous, par la

grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou,

Kief, Wladimir et Novgorod, czar de Kazan, d'Astrakan, czar de Pologne,

czar de Sibérie, czar de la Chersonèse Taurique, seigneur de Pskof,

grand prince de Smolensk, de Lithuanie, de Volhynie, de Podolie et de

Finlande, prince d'Esthonie, de Livonie, de Courlande et de Semigallie,

de Bialystok, de Karélie, de Iougrie, de Perm, de Viatka, de Bolgarie et

de plusieurs autres pays, seigneur et grand prince du territoire de

Nijni-Novgorod, de Tchernigof, de Riazan, de Polotsk, de Rostof, de

Jaroslavl, de Bielozersk, d'Oudorie, d'Obdorie, de Kondinie, de Vitepsk,

de Mstislaf, dominateur des régions hyperboréennes, seigneur des pays

d'Ivérie, de Kartalinie, de Grouzinie, de Kabardinie, d'Arménie,

seigneur héréditaire et suzerain des princes tcherkesses, de ceux des

montagnes et autres, héritier de la Norwége, duc de Schleswig-Holstein,

de Stormarn, de Dittmarsen et d'Oldenbourg.» Puissant souverain, en

vérité, que celui dont les armes sont un aigle à deux têtes, tenant un

sceptre et un globe, qu'entourent les écussons de Novgorod, de Wladimir,

de Kief, de Kazan, d'Astrakan, de Sibérie, et qu'enveloppe le collier de

l'ordre de Saint-André, surmonté d'une couronne royale!

Quant à Michel Strogoff, il était en règle, et, par conséquent, à l'abri

de toute mesure de police.

A la station de Wladimir, le train s'arrêta pendant quelques

minutes,--ce-qui parut suffire au correspondant du _Daily-Telegraph_

pour prendre, au double point de vue physique et moral, un aperçu

extrêmement complet de cette ancienne capitale de la Russie.

A la gare de Wladimir, de nouveaux voyageurs montèrent dans le train.

Entre autres, une jeune fille se présenta à la portière du compartiment

occupé par Michel Strogoff.

Une place vide se trouvait devant le courrier du czar. La jeune fille

s'y plaça, après avoir déposé près d'elle un modeste sac de voyage en

cuir rouge qui semblait former tout son bagage. Puis, les yeux baissés,

sans même avoir regardé les compagnons de route que le hasard lui

donnait, elle se disposa pour un trajet qui devait durer encore quelques

heures.

Michel Strogoff ne put s'empêcher de considérer attentivement sa

nouvelle voisine. Comme elle se trouvait placée de manière à aller en

arrière, il lui offrit même sa place, qu'elle pouvait préférer, mais

elle le remercia en s'inclinant légèrement.

Cette jeune fille devait avoir de seize à dix-sept ans. Sa tête,

véritablement charmante, présentait le type slave dans toute sa

pureté,--type un peu sévère, qui la destinait à devenir plutôt belle que

jolie, lorsque quelques années de plus auraient fixé définitivement ses

traits. D'une sorte de fanchon qui la coiffait, s'échappaient à

profusion des cheveux d'un blond doré. Ses yeux étaient bruns avec un

regard velouté d'une douceur infinie. Son nez droit se rattachait à ses

joues, un peu maigres et pâles, par des ailes légèrement mobiles, Sa

bouche était finement dessinée, mais il semblait qu'elle eût, depuis

longtemps, désappris de sourire.

La jeune voyageuse était grande, élancée, autant qu'on pouvait juger de

sa taille sous l'ample pelisse très-simple qui la recouvrait. Bien que

ce fût encore une «très-jeune fille», dans toute la pureté de

l'expression, le développement de son front élevé, la forme nette de la

partie inférieure de sa figure, donnait l'idée d'une grande énergie

morale,--détail qui n'échappa point à Michel Strogoff. Évidemment, cette

jeune fille avait déjà souffert dans le passé, et l'avenir, sans doute,

ne s'offrait pas à elle sous des couleurs riantes, mais il était non

moins certain qu'elle avait su lutter et qu'elle était résolue à lutter

encore contre les difficultés de la vie. Sa volonté devait être vivace,

persistante, et son calme inaltérable, même dans des circonstances où un

homme serait exposé à fléchir ou à s'irriter.

Telle était l'impression que faisait naître cette jeune fille, à

première vue. Michel Strogoff, étant lui-même «d'une nature énergique,

devait être frappé du caractère de cette physionomie, et, tout en

prenant garde de ne point l'importuner par l'insistance de son regard,

il observa sa voisine avec une certaine attention.

Le costume de la jeune voyageuse était à la fois d'une simplicité et

d'une propreté extrêmes. Elle n'était pas riche, cela se devinait

aisément, mais on eût vainement cherché sur ses vêtements quelque marque

de négligence. Tout son bagage tenait dans un sac de cuir, fermé à clef,

et que, faute de place, elle tenait sur ses genoux.

Elle portait une longue pelisse de couleur sombre, sans manches, qui se

rajustait gracieusement à son cou par un liseré bleu. Sous cette

pelisse, une demi-jupe, sombre aussi, recouvrait une robe qui lui

tombait aux chevilles, et dont le pli inférieur était orné de quelques

broderies peu voyantes. Des demi-bottes en cuir ouvragé, assez fortes de

semelles, comme si elles eussent été choisies en prévision d'un long

voyage, chaussaient ses pieds, qui étaient petits.

Michel Strogoff, à certains détails, crut reconnaître dans ces habits la

coupe des costumes livoniens, et il pensa que sa voisine devait être

originaire des provinces baltiques.

Mais où allait cette jeune fille, seule, à cet âge où l'appui d'un père

ou d'une mère, la protection d'un frère, sont pour ainsi dire obligés?

Venait-elle donc, après un trajet déjà long, des provinces de la Russie

occidentale? Se rendait-elle seulement à Nijni-Novgorod, ou bien le but

de son voyage était-il au delà des frontières orientales de l'empire?

Quelque parent, quoique ami l'attendait-il à l'arrivée du train?

N'était-il pas plus probable, au contraire, qu'à sa descente du wagon,

elle se trouverait aussi isolée dans la ville que dans ce compartiment,

où personne--elle devait le croire--ne semblait se soucier d'elle? Cela

était probable.

En effet, les habitudes que l'on contracte dans l'isolement se

montraient d'une façon très-visible dans la manière d'être de la jeune

voyageuse. La façon dont elle entra dans le wagon et dont elle se

disposa pour la route, le peu d'agitation qu'elle produisit autour

d'elle, le soin qu'elle prit de ne déranger et de ne gêner personne,

tout indiquait l'habitude qu'elle avait d'être seule et de ne compter

que sur elle-même.

Michel Strogoff l'observait avec intérêt, mais, réservé lui-même, il ne

chercha pas à faire naître une occasion de lui parler, bien que

plusieurs heures dussent s'écouler avant l'arrivée du train à

Nijni-Novgorod.

Une fois seulement, le voisin de cette jeune fille--ce marchand qui

mélangeait si imprudemment les suifs et les châles--s'étant endormi et

menaçant sa voisine de sa grosse tête qui vacillait d'une épaule à

l'autre, Michel Strogoff le réveilla assez brusquement et lui fit

comprendre qu'il eût à se tenir droit et d'une façon plus convenable.

Le marchand, assez grossier de sa nature, grommela quelques paroles

contre «les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas»; mais

Michel Strogoff le regarda d'un air si peu accommodant, que le dormeur

s'appuya du côté opposé et délivra la jeune voyageuse de son incommode

voisinage.

Celle-ci regarda un instant le jeune homme, et il y eut un remercîment

muet et modeste dans son regard.

Mais une circonstance se présenta, qui donna à Michel Strogoff une idée

juste du caractère de cette jeune fille.

Douze verstes avant d'arriver à la gare de Nijni-Novgorod, à une brusque

courbe de la voie ferrée, le train éprouva un choc très-violent. Puis,

pendant une minute, il courut sur la pente d'un remblai.

Voyageurs plus ou moins culbutés, cris, confusion, désordre général dans

les wagons, tel fut l'effet produit tout d'abord. On pouvait craindre

que quelque accident grave ne se produisît. Aussi, avant même que le

train fût arrêté, les portières s'ouvrirent-elles, et les voyageurs,

effarés, n'eurent-ils qu'une pensée: quitter les voitures et chercher

refuge sur la voie.

Michel Strogoff songea tout d'abord à sa voisine; mais, tandis que les

voyageurs de son compartiment se précipitaient au dehors, criant et se

bousculant, la jeune fille était restée tranquillement à sa place, le

visage à peine altéré par une légère pâleur.

Elle attendait. Michel Strogoff attendit aussi.

Elle n'avait pas fait un mouvement pour descendre du wagon. Il ne bougea

pas non plus.

Tous deux demeurèrent impassibles.

«Une énergique nature!» pensa Michel Strogoff.

Cependant, tout danger avait promptement disparu. Une rupture du bandage

du wagon de bagages avait provoqué d'abord le choc, puis l'arrêt du

train, mais peu s'en était fallu que, rejeté hors des rails, il n'eût

été précipité du haut du remblai dans une fondrière. Il y eut là une

heure de retard. Enfin, la voie dégagée, le train reprit sa marche, et,

à huit heures et demie du soir, il arrivait en gare à Nijni-Novgorod.

Avant que personne eût pu descendre des wagons, les inspecteurs de

police se présentèrent aux portières et examinèrent les voyageurs.

Michel Strogoff montra son podaroshna, libellé au nom de Nicolas

Korpanoff. Donc, nulle difficulté.

Quant aux autres voyageurs du compartiment, tous à destination de

Nijni-Novgorod, ils ne parurent point suspects, heureusement pour eux.

La jeune fille, elle, présenta, non pas un passeport, puisque le

passeport n'est plus exigé en Russie, mais un permis revêtu d'un cachet

particulier et qui semblait être d'une nature spéciale.

L'inspecteur le lut avec attention. Puis, après avoir examiné

attentivement celle dont il contenait le signalement:

«Tu es de Riga? dit-il.

--Oui, répondit la jeune fille.

--Tu vas à Irkoutsk?

--Oui.

--Par quelle route?

--Par la route de Perm.

--Bien, répondit l'inspecteur. Aie soin de faire viser ton permis à la

maison de police de Nijni-Novgorod.»

La jeune fille s'inclina en signe d'affirmation.

En entendant ces demandes et ces réponses, Michel Strogoff éprouva à la

fois un sentiment de surprise et de pitié. Quoi! cette jeune fille

seule, en route pour cette lointaine Sibérie, et cela, lorsque, à ses

dangers habituels, se joignaient tous les périls d'un pays envahi et

soulevé! Comment arriverait-elle? que deviendrait-elle?...

L'inspection finie, les portières des wagons furent alors ouvertes,

mais, avant que Michel Strogoff eût pu faire un mouvement vers elle, la

jeune Livonienne, descendue la première, avait disparu dans la foule qui

encombrait les quais de la gare.

CHAPITRE V

UN ARRÊTÉ EN DEUX ARTICLES.

Nijni-Novgorod, Novgorod-la-Basse, située au confluent du Volga et de

l'Oka, est le chef-lieu du gouvernement de ce nom. C'était là que Michel

Strogoff devait abandonner la voie ferrée, qui, à cette époque, ne se

prolongeait pas au delà de cette ville. Ainsi donc, à mesure qu'il

avançait, les moyens de communication devenaient d'abord moins rapides,

ensuite moins sûrs.

Nijni-Novgorod, qui en temps ordinaire ne compte que trente à

trente-cinq mille habitants, en renfermait alors plus de trois cent

mille, c'est-à-dire que sa population était décuplée. Cet accroissement

était dû à la célèbre foire qui se tient dans ses murs pendant une

période de trois semaines. Autrefois, c'était Makariew qui bénéficiait

de ce concours de marchands, mais, depuis 1817, la foire a été

transportée à Nijni-Novgorod.

La ville, assez morne d'habitude, présentait donc une animation

extraordinaire. Dix races différentes de négociants, européens ou

asiatiques, y fraternisaient sous l'influence des transactions

commerciales.

Bien que l'heure à laquelle Michel Strogoff quitta la gare fût déjà

avancée, il y avait encore grand rassemblement de monde sur ces deux

villes, séparées par le cours du Volga, que comprend Nijni-Novgorod, et

dont la plus haute, bâtie sur un roc escarpé, est défendue par un de ces

forts qu'on appelle «kreml» en Russie.

Si Michel Strogoff eût été forcé de séjourner à Nijni-Novgorod, il

aurait eu quelque peine à découvrir un hôtel ou même une auberge à peu

près convenable. Il y avait encombrement. Cependant, comme il ne pouvait

partir immédiatement, puisqu'il lui fallait prendre le steam-boat du

Volga, il dut s'enquérir d'un gîte quelconque. Mais, auparavant, il

voulut connaître exactement l'heure du départ, et il se rendit aux

bureaux de la Compagnie, dont les bateaux font le service entre

Nijni-Novgorod et Perm.

Là, à son grand déplaisir, il apprit que le _Caucase_--c'était le nom du

steam-boat--ne partait pour Perm que le lendemain, à midi. Dix-sept

heures à attendre! c'était fâcheux pour un homme aussi pressé, et,

cependant, il lui fallut se résigner. Ce qu'il fit, car il ne

récriminait jamais inutilement.

D'ailleurs, dans les circonstances actuelles, aucune voiture, télègue ou

tarentass, berline ou cabriolet de poste, ni aucun cheval ne l'eût

conduit plus vite, soit à Perm, soit à Kazan. Mieux valait donc attendre

le départ du steam-boat,--véhicule plus rapide qu'aucun autre, et qui

devait lui faire regagner le temps perdu.

Voilà donc Michel Strogoff, allant par la ville, et cherchant, sans trop

s'en inquiéter, quelque auberge afin d'y passer la nuit. Mais de cela il

ne s'embarrassait guère, et, sans la faim qui le talonnait, il eût

probablement erré jusqu'au matin dans les rues de Nijni-Novgorod. Ce

dont il se mit en quête, ce fut d'un souper plutôt que d'un lit. Or il

trouva les deux à l'enseigne de la _Ville de Constantinople_.

Là, l'aubergiste lui offrit une chambre assez convenable, peu garnie de

meubles, mais à laquelle ne manquaient ni l'image de la Vierge, ni les

portraits de quelques saints, auxquels une étoffe dorée servait de

cadre, Un canard farci de hachis aigre, enlisé dans une crème épaisse,

du pain d'orge, du lait caillé, du sucre en poudre mélangé de cannelle,

un pot de kwass, sorte de bière très-commune en Russie, lui furent

servis aussitôt, et il ne lui en fallait pas tant pour se rassasier. Il

se rassasia donc, et mieux même que son voisin de table, qui, en qualité

de "vieux croyant" de la secte des Raskolniks, ayant fait vœu

d'abstinence, rejetait les pommes de terre de son assiette et se gardait

bien de sucrer son thé.

Son souper terminé, Michel Strogoff, au lieu de monter à sa chambre,

reprit machinalement sa promenade à travers la ville. Mais, bien que le

long crépuscule se prolongeât encore, déjà la foule se dissipait, les

rues se faisaient peu à peu désertes, et chacun regagnait son logis.

Pourquoi Michel Strogoff ne s'était-il pas mis tout bonnement au lit,

comme il convient après toute une journée passée en chemin de fer?

Pensait-il donc à cette jeune Livonienne qui, pendant quelques heures,

avait été sa compagne de voyage? N'ayant rien de mieux à faire, il y

pensait. Craignait-il que, perdue dans cette ville tumultueuse, elle ne

fût exposée à quelque insulte? Il le craignait, et avait raison de le

craindre. Espérait-il donc la rencontrer et, au besoin, s'en faire le

protecteur? Non. La rencontrer était difficile. Quant à la'protéger....

de quel droit?

«Seule, se disait-il, seule au milieu de ces nomades! Et encore les

dangers présents ne sont-ils rien auprès de ceux que l'avenir lui

réserve! La Sibérie! Irkoutsk! Ce que je vais tenter pour la Russie et

le czar, elle va le faire, elle, pour.... Pour qui? Pour quoi? Elle est

autorisée à franchir la frontière! Et le pays au delà est soulevé! Des

bandes tartares courent les steppes!...»

Michel Strogoff s'arrêtait par instants et se prenait à réfléchir.

«Sans doute, pensa-t-il, cette idée de voyager lui est venue avant

l'invasion! Peut-être elle-même ignore-t-elle ce qui se passe!... Mais

non, ces marchands ont causé devant elle des troubles de la Sibérie...

et elle n'a pas paru étonnée.... Elle n'a même demandé aucune

explication.... Mais alors elle savait donc, et, sachant, elle va!... La

pauvre fille!... Il faut que le motif qui l'entraîne soit bien puissant!

Mais, si courageuse qu'elle soit,--et elle l'est assurément--ses forces

la trahiront en route, et, sans parler des dangers et des obstacles,

elle ne pourra supporter les fatigues d'un tel voyage!... Jamais elle ne

pourra atteindre Irkoutsk!»

Cependant, Michel Strogoff allait toujours au hasard, mais, comme il

connaissait parfaitement la ville, retrouver son chemin ne pouvait être

embarrassant pour lui.

Après avoir marché pendant une heure environ, il vint s'asseoir sur un

banc adossé à une grande case de bois, qui s'élevait, au milieu de

beaucoup d'autres, sur une très-vaste place.

Il était là depuis cinq minutes, lorsqu'une main s'appuya fortement sur

son épaule.

«Qu'est-ce que tu fais la? lui demanda d'une voix rude un homme de haute

taille qu'il n'avait pas vu venir.

--Je me repose, répondit Michel Strogoff.

--Est-ce que tu aurais l'intention de passer la nuit sur ce banc? reprit

l'homme.

--Oui, si cela me convient, répliqua Michel Strogoff d'un ton un peu

trop accentué pour le simple marchand qu'il devait être.

--Approche donc qu'on te voie!» dit l'homme. Michel Strogoff, se

rappelant qu'il fallait être prudent avant tout, recula instinctivement.

«On n'a pas besoin de me voir,» répondit-il.

Et il mit, avec sang-froid, un intervalle d'une dizaine de pas entre son

interlocuteur et lui.

Il lui sembla alors, en l'observant bien, qu'il avait affaire à une

sorte de bohémien, tel qu'il s'en rencontre dans toutes les foires, et

dont il n'est pas agréable de subir le contact ni physique ni moral.

Puis, en regardant plus attentivement dans l'ombre qui commençait à

s'épaissir, il aperçut près de la case un vaste chariot, demeure

habituelle et ambulante de ces zingaris ou tsiganes qui fourmillent en

Russie, partout où il y a quelques kopeks à gagner.

Cependant, le bohémien avait fait deux ou trois pas en avant, et il se

préparait à interpeller plus directement Michel Strogoff, quand la porte

de la case s'ouvrit. Une femme, à peine visible, s'avança vivement, et

dans un idiome assez rude, que Michel Strogoff reconnut être un mélange

de mongol et de sibérien:

«Encore un espion! dit-elle. Laisse-le faire et viens souper. Le

«papluka» [Sorte de gâteau feuilleté] attend.»

Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire de la qualification dont on

le gratifiait, lui qui redoutait particulièrement les espions.

Mais, dans la même langue, bien que l'accent de celui qui l'employait

fût très-différent de celui de la femme, le bohémien répondit quelques

mots qui signifiaient:

«Tu as raison, Sangarre! D'ailleurs, nous serons partis demain!»

--Demain? répliqua à mi-voix la femme d'un ton qui dénotait une certaine

surprise.

--Oui, Sangarre, répondit le bohémien, demain, et c'est le Père lui-même

qui nous envoie... où nous voulons aller!»

Là-dessus, l'homme et la femme rentrèrent dans la case, dont la porte

fut fermée avec soin.

«Bon! se dit Michel Strogoff, si ces bohémiens tiennent à ne pas être

compris, quand ils parleront devant moi, je leur conseille d'employer

une autre langue!»

En sa qualité de Sibérien, et pour avoir passé son enfance dans la

steppe, Michel Strogoff, on l'a dit, entendait presque tous ces idiomes

usités depuis la Tartarie jusqu'à la mer Glaciale. Quant à la

signification précise des paroles échangées entre le bohémien et sa

compagne, il ne s'en préoccupa pas davantage. En quoi cela pouvait-il

l'intéresser?

L'heure étant déjà fort avancée, il songea alors à rentrer à l'auberge,

afin d'y prendre quelque repos. Il suivit, en s'en allant, le cours du

Volga, dont les eaux disparaissaient sous la sombre masse d'innombrables

bateaux. L'orientation du fleuve lui fit alors reconnaître quel était

l'endroit qu'il venait de quitter. Cette agglomération de chariots et de

cases occupait précisément la vaste place où se tenait, chaque année, le

principal marché de Nijni-Novgorod,--ce qui expliquait, en cet endroit,

le rassemblement de ces bateleurs et bohémiens venus, de tous les coins

du monde.

Michel Strogoff, une heure après, dormait d'un sommeil quelque peu agité

sur un de ces lits russes, qui semblent si durs aux étrangers, et le

lendemain, 17 juillet, il se réveillait au grand jour.

Cinq heures encore à passer à Nijni-Novgorod, cela lui semblait un

siècle. Que pouvait-il faire pour occuper cette matinée, si ce n'était

d'errer comme la veille à travers les rues de la ville. Une fois son

déjeuner fini, son sac bouclé, son podaroshna visé à la maison de

police, il n'aurait plus qu'à partir. Mais, n'étant point homme à se

lever après le soleil, il quitta son lit, il s'habilla, il plaça

soigneusement la lettre aux armes impériales au fond d'une poche

pratiquée dans la doublure de sa tunique, sur laquelle il serra sa

ceinture; puis, il ferma son sac et l'assujettit sur son dos. Cela fait,

ne voulant pas revenir à la _Ville de Constantinople_, et comptant

déjeuner sur les bords du Volga, près de l'embarcadère, il régla sa

dépense et quitta l'auberge.

Par surcroît de précaution, Michel Strogoff se rendit d'abord aux

bureaux des steam-boats, et, là, il s'assura que le _Caucase_ partait

bien à l'heure dite. La pensée lui vint alors pour la première fois que,

puisque la jeune Livonienne devait prendre la route de Perm, il était

fort possible que son projet fût aussi de s'embarquer sur le _Caucase_,

auquel cas Michel Strogoff ne pourrait manquer de faire la route avec

elle.

La ville haute, avec son kremlin, dont la circonférence mesure deux

verstes, et qui ressemble a celui de Moscou, était alors fort

abandonnée. Le gouverneur n'y demeurait même plus. Mais, autant la ville

haute était morte, autant la ville basse était vivante!

Michel Strogoff, après avoir traversé le Volga sur un pont de bateaux,

gardé par des Cosaques à cheval, arriva à l'emplacement même où, la

veille, il s'était heurté à quelque campement de bohémiens. C'était un

peu en dehors de la ville que se tenait cette foire de Nijni-Novgorod,

avec laquelle celle de Leipzig elle-même ne saurait rivaliser. Dans une

vaste plaine, située au delà du Volga, s'élevait le palais provisoire du

gouverneur général, et c'est là, par ordre, que réside ce haut

fonctionnaire pendant toute la durée de la foire, qui, grâce aux

éléments dont elle se compose, nécessite une surveillance de tous les

instants.

Cette plaine était alors couverte de maisons de bois, symétriquement

disposées, de manière à laisser entre elles des avenues assez larges

pour permettre à la foule d'y circuler aisément. Une certaine

agglomération de ces cases, de toutes les grandeurs et de toutes les

formes, formait un quartier différent, affecté à un genre spécial de

commerce. Il y avait le quartier des fers, le quartier des fourrures, le

quartier des laines, le quartier des bois, le quartier des tissus, le

quartier des poissons secs, etc. Quelques maisons étaient même

construites en matériaux de haute fantaisie, les unes avec du thé en

briques, d'autres avec des moellons de viande salée, c'est-à-dire avec

les échantillons des marchandises que leurs propriétaires y débitaient

aux acheteurs. Singulière réclame, tant soit peu américaine!

Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk · 第 3 / 26 段