le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, âgé de onze ans, ne
manqua plus de l'accompagner dans ses chasses, portant la «ragatina»,
c'est-à-dire la fourche, pour venir en aide à son père, armé seulement
du couteau. A quatorze ans, Michel Strogoff avait tué son premier ours,
tout seul,--ce qui n'était rien;--mais, après l'avoir dépouillé, il
avait traîné la peau du gigantesque animal jusqu'à la maison paternelle,
distante de plusieurs verstes,--ce qui indiquait chez l'enfant une
vigueur peu commune.
Cette vie lui profita, et, arrivé à l'âge de l'homme fait, il était
capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la
fatigue. C'était, comme le Yakoute des contrées septentrionales, un
homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix
nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, là où d'autres
se fussent morfondus à l'air. Doué de sens d'une finesse extrême, guidé
par un instinct de Delaware au milieu de la plaine blanche, quand le
brouillard interceptait tout horizon, lors même qu'il se trouvait dans
le pays des hautes latitudes, où la nuit polaires se prolonge pendant de
longs jours, il retrouvait son chemin, là où d'autres n'eussent pu
diriger leurs pas. Tous les secrets de son père lui étaient connus. Il
avait appris à se guider sur des symptômes presque imperceptibles,
projection des aiguilles de glaces, disposition des menues branches
d'arbre, émanations apportées des dernières limites de l'horizon, foulée
d'herbes dans la forêt, sons vagues qui traversaient l'air, détonations
lointaines, passage d'oiseaux dans l'atmosphère embrumée, mille détails
qui sont mille jalons pour qui sait les reconnaître. De plus, trempé
dans les neiges, comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une
santé de fer, ainsi que l'avait dit le général Kissoff, et, ce qui était
non moins vrai, un cœur d'or.
L'unique passion de Michel Strogoff était pour sa mère, la vieille
Marfa, qui n'avait jamais voulu quitter l'ancienne maison des Strogoff,
à Omsk, sur les bords de l'Irtyche, là où le vieux chasseur et elle
vécurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce fut le
cœur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois qu'il le
pourrait,--promesse qui fut toujours religieusement tenue.
Il avait été décidé que Michel Strogoff, à vingt ans, entrerait au
service personnel de l'empereur de Russie, dans le corps des courriers
du czar. Le jeune Sibérien, hardi, intelligent, zélé de bonne conduite,
eut d'abord l'occasion de se distinguer spécialement dans un voyage au
Caucase, au milieu d'un pays difficile, soulevé par quelques remuants
successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une importante mission
qui l'entraîna jusqu'à Petropolowski, dans le Kamtschatka, à l'extrême
limite de la Russie asiatique. Durant ces longues tournées, il déploya
des qualités merveilleuses de sang-froid, de prudence, de courage, qui
lui valurent l'approbation et la protection de ses chefs, et il fit
rapidement son chemin.
Quant aux congés qui lui revenaient de droit, après ces lointaines
missions, jamais il ne négligea de les consacrer à sa vieille
mère,--fût-il séparé d'elle par des milliers de verstes et l'hiver
rendit-il les routes impraticables. Cependant, et pour la première fois,
Michel Strogoff, qui venait d'être très-employé dans le sud de l'empire,
n'avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois siècles! Or,
son congé réglementaire allait lui être accordé dans quelques jours, et
il avait déjà fait ses préparatifs de départ pour Omsk, quand se
produisirent les circonstances que l'on sait. Michel Strogoff fut donc
introduit en présence du czar, dans la plus complète ignorance de ce que
l'empereur attendait de lui.
Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques
instants et l'observa d'un œil pénétrant, tandis que Michel Strogoff
demeurait absolument immobile.
Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna près de son
bureau, et, faisant signe au grand maître de police de s'y asseoir, il
lui dicta à voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes.
La lettre libellée, le czar la relut avec une extrême attention, puis il
la signa, après avoir fait précéder son nom de ces mots: «Byt po sémou,»
qui signifient: «Ainsi soit-il,» et constituent la formule sacramentelle
des empereurs de Russie.
La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet
aux armes impériales.
Le czar, se relevant alors, dit à Michel Strogoff de s'approcher.
Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau
immobile, prêt à répondre.
Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les yeux.
Puis, d'une voix brève:
«Ton nom? demanda-t-il.
--Michel Strogoff, sire.
--Ton grade?
--Capitaine au corps des courriers du czar.
--Tu connais la Sibérie?
--Je suis Sibérien.
--Tu es né?...
--A Omsk.
--As-tu des parents à Omsk?
--Oui, sire.
--Quels parents?
--Ma vieille mère.
Le czar suspendit un instant la série de ses questions. Puis, montrant
la lettre qu'il tenait à la main:
«Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de
remettre en mains propres au grand-duc et à nul autre que lui.
--Je la remettrai, sire.
--Le grand-duc est à Irkoutsk.
--J'irai à Irkoutsk.
--Mais il faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par
des Tartares, qui auront intérêt à intercepter cette lettre.
--Je le traverserai.
--Tu te méfieras surtout d'un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera
peut-être sur ta route.
--Je m'en méfierai.
--Passeras-tu par Omsk?
--C'est mon chemin, sire.
--Si tu vois ta mère, tu risques d'être reconnu. Il ne faut pas que tu
voies ta mère!»
Michel Strogoff eut une seconde d'hésitation.
«Je ne la verrai pas, dit-il.
--Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni où tu vas!
--Je le jure.
--Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune
courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de toute
la Sibérie et peut-être la vie du grand-duc mon frère.
--Cette lettre sera remise à Son Altesse le grand-duc.
--Ainsi tu passeras quand même?
Je passerai, ou l'on me tuera.
--J'ai besoin que tu vives!
--Je vivrai et je passerai,» répondit Michel Strogoff. Le czar parut
satisfait de l'assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff
lui avait répondu.
«Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour
mon frère et pour moi!»
Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitôt le cabinet
impérial, et, quelques instants après, le Palais-Neuf.
«Je crois que tu as eu la main heureuse, général, dit le czar.
--Je le crois, sire, répondit le général Kissoff, et Votre Majesté peut
être assurée que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un homme.
--C'est un homme, en effet,» dit le czar.
CHAPITRE IV
DE MOSCOU A NIJNI-NOVGOROD.
La distance que Michel Strogoff allait franchir entre Moscou et Irkoutsk
était de cinq mille deux cents verstes (3,523 kilomètres). Lorsque le
fil télégraphique n'était pas encore tendu entre les monts Ourals et la
frontière orientale de la Sibérie, le service des dépêches se faisait
par des courriers dont les plus rapides employaient dix-huit jours à se
rendre de Moscou à Irkoutsk. Mais c'était là l'exception, et cette
traversée de la Russie asiatique durait ordinairement de quatre à cinq
semaines, bien que tous les moyens de transport fussent mis à la
disposition de ces envoyés du czar.
En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff eût
préféré voyager par la rude saison d'hiver, qui permet d'organiser le
traînage sur toute l'étendue du parcours. Alors les difficultés
inhérentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminuées sur
ces immenses steppes nivelées par la neige. Plus de cours d'eau a
franchir. Partout la nappe glacée sur laquelle le traîneau glisse
facilement et rapidement. Peut-être certains phénomènes naturels
sont-ils a redouter, à cette époque, tels que permanence et intensité
des brouillards, froids excessifs, chasse-neiges longs et redoutables,
dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font périr des caravanes
entières. Il arrive bien aussi que des loups, poussés par la faim,
couvrent la plaine par milliers. Mais mieux, eût valu courir ces
risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de
préférence cantonnés dans les villes, leurs maraudeurs n'auraient pas
couru la steppe, tout mouvement de troupes eût été impraticable, et
Michel Strogoff eût plus facilement passé. Mais il n'avait à choisir ni
son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait
les accepter et partir.
Telle était donc la situation, que Michel Strogoff envisagea nettement,
et il se prépara à lui faire face.
D'abord, il ne se trouvait plus dans les conditions, ordinaires d'un
courrier du czar. Cette qualité, il fallait même que personne ne put la
soupçonner sur son passage. Dans un pays envahi, les espions
fourmillent. Lui reconnu, sa mission était compromise. Aussi, en lui
remettant une somme importante, qui devait suffire à son voyage et le
faciliter dans une certaine mesure, le général Kissoff ne lui donna-t-il
aucun ordre écrit portant cette mention: service de l'empereur, qui est
le Sésame par excellence. Il se contenta de le munir d'un «podaroshna».
Ce podaroshna était fait au nom de Nicolas Korpanoff, négociant,
demeurant à Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff à se faire
accompagner, le cas échéant, d'une ou plusieurs personnes, et, en outre,
il était, par mention spéciale, valable même pour le cas où le
gouvernement moscovite interdirait à tous autres nationaux de quitter la
Russie.
Le podaroshna n'est autre chose qu'un permis de prendre les chevaux de
poste; mais Michel Strogoff ne devait s'en servir que dans le cas où ce
permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualité, c'est-à-dire
tant qu'il serait sur le territoire européen. Il résultait donc, de
cette circonstance, qu'en Sibérie, c'est-à-dire lorsqu'il traverserait
les provinces soulevées, il ne pourrait ni agir en maître dans les
relais de poste, ni se faire délivrer des chevaux de préférence à tous
autres, ni réquisitionner les moyens de transport pour son usage
personnel. Michel Strogoff ne devait pas l'oublier; il n'était plus un
courrier, mais un simple marchand, Nicolas Korpanoff, qui allait de
Moscou à Irkoutsk, et, comme tel, soumis à toutes les éventualités d'un
voyage ordinaire.
Passer inaperçu,--plus ou moins rapidement,--mais passer, tel devait
être son programme.
Il y a trente ans, l'escorte d'un voyageur de qualité ne comprenait pas
moins de deux cents Cosaques montés, deux cents fantassins, vingt-cinq
cavaliers baskirs, trois cents chameaux, quatre cents chevaux,
vingt-cinq chariots, deux bateaux portatifs et deux pièces de canon. Tel
était le matériel nécessité par un voyage en Sibérie.
Lui, Michel Strogoff, n'aurait ni canons, ni cavaliers, ni fantassins,
ni bêtes de somme. Il irait en voiture ou à cheval, quand il le
pourrait; à pied, s'il fallait aller à pied.
Les quatorze cents premières verstes (1,493 kilomètres), mesurant la
distance comprise entre Moscou et la frontière russe, ne devaient offrir
aucune difficulté. Chemin de fer, voitures de poste, bateaux à vapeur,
chevaux des divers relais, étaient à la disposition de tous, et, par
conséquent, à la disposition du courrier du czar.
Donc, ce matin même du 16 juillet, n'ayant plus rien de son uniforme,
muni d'un sac de voyage qu'il portait sur son dos, vêtu d'un simple
costume russe, tunique serrée à la taille, ceinture traditionnelle du
moujik, larges culottes, bottes sanglées à la jarretière, Michel
Strogoff se rendit à la gare pour y prendre le premier train. Il ne
portait point d'armes, ostensiblement du moins; mais sous sa ceinture se
dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un de ces larges coutelas
qui tiennent du couteau et du yatagan, avec lesquels un chasseur
sibérien sait éventrer proprement un ours, sans détériorer sa précieuse
fourrure.
Il y avait un assez grand concours de voyageurs à la gare de Moscou. Les
gares des chemins de fer russes sont des lieux de réunion
très-fréquentés, autant au moins de ceux qui regardent partir que de
ceux qui partent. Il se tient là comme une petite bourse de nouvelles.
Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le déposer à
Nijni-Novgorod. Là s'arrêtait, à cette époque, la voie ferrée qui,
reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, doit se continuer jusqu'à la
frontière russe. C'était un trajet de quatre cents verstes environ (426
kilomètres), et le train allait les franchir en une dizaine d'heures.
Michel Strogoff, une fois arrivé à Nijni-Novgorod, prendrait, suivant
les circonstances, soit la route de terre, soit les bateaux à vapeur du
Volga, afin d'atteindre au plus tôt les montagnes de l'Oural.
Michel Strogoff s'étendit donc dans son coin, comme un digne bourgeois
que ses affaires n'inquiètent pas outre mesure, et qui cherche à tuer le
temps par le sommeil.
Néanmoins, comme il n'était pas seul dans son compartiment, il ne dormit
que d'un œil et il écouta de ses deux oreilles.
En effet, le bruit du soulèvement des hordes kirghises et de l'invasion
tartare n'était pas sans avoir transpiré quelque peu. Les voyageurs,
dont le hasard faisait ses compagnons de voyage, en causaient, mais non
sans quelque circonspection.
Ces voyageurs, ainsi que la plupart de ceux que transportait le train,
étaient des marchands qui se rendaient à la célèbre foire de
Nijni-Novgorod. Monde nécessairement très-mêlé, composé de Juifs, de
Turcs, de Cosaques, de Russes, de Géorgiens, de Kalmouks et autres, mais
presque tous parlant la langue nationale.
On discutait donc le pour et le contre des graves événements qui
s'accomplissaient alors au delà de l'Oural, et ces marchands semblaient
craindre que le gouvernement russe ne fût amené à prendre quelques
mesures restrictives, surtout dans les provinces confinant à la
frontière,--mesures dont le commerce souffrirait certainement.
Il faut le dire, ces égoïstes ne considéraient la guerre, c'est-à-dire
la répression de la révolte et la lutte contre l'invasion, qu'au seul
point de vue de leurs intérêts menacés. La présence d'un simple soldat,
revêtu de son uniforme,--et l'on sait combien l'importance de l'uniforme
est grande en Russie,--eût certainement suffi à contenir les langues de
ces marchands. Mais, dans le compartiment occupé par Michel Strogoff,
rien ne pouvait faire soupçonner la présence d'un militaire, et le
courrier du czar, voué à l'incognito, n'était pas homme à se trahir.
Il écoutait donc.
«On affirme que les thés de caravane sont en hausse, disait un Persan,
reconnaissable à son bonnet fourni d'astrakan et à sa robe brune à
larges plis, usée par le frottement.
--Oh! les thés n'ont rien à craindre de la baisse, répondit un vieux
Juif à mine refrognée. Ceux qui sont sur le marché de Nijni-Novgorod
s'expédieront facilement par l'ouest, mais il n'en sera malheureusement
pas de même des tapis de Boukhara!
--Comment! Vous attendez donc un envoi de Boukhara? lui demanda le
Persan.
--Non, mais un envoi de Samarcande, et il n'en est que plus exposé!
Comptez donc sur les expéditions d'un pays qui est soulevé par les khans
depuis Khiva jusqu'à la frontière chinoise!
--Bon! répondit le Persan, si les tapis n'arrivent pas, les traites
n'arriveront pas davantage, je suppose!
--Et le bénéfice, Dieu d'Israël! s'écria le petit Juif, le comptez-vous
pour rien?
--Vous avez raison, dit un autre voyageur, les articles de l'Asie
centrale risquent fort de manquer sur le marché, et il en sera des tapis
de Samarcande comme des laines, des suifs et des châles d'Orient.
--Eh! prenez garde, mon petit père! répondit un voyageur russe à l'air
goguenard. Vous allez horriblement graisser vos châles, si vous les
mêlez avec vos suifs!
--Cela vous fait rire! répliqua aigrement le marchand, qui goûtait peu
ce genre de plaisanteries.
--Eh! quand on s'arracherait les cheveux, quand on se couvrirait de
cendres, répondit le voyageur, cela changerait-il le cours des choses?
Non! pas plus que le cours des marchandises!
--On voit bien que vous n'êtes pas marchand! fit observer le petit Juif.
--Ma foi, non, digne descendant d'Abraham! Je ne vends ni houblon, ni
édredon, ni miel, ni cire, ni chènevis, ni viandes salées, ni caviar, ni
bois, ni laine, ni rubans, ni chanvre, ni lin, ni maroquin, ni
pelleteries!....
--Mais en achetez-vous? demanda le Persan, qui interrompit la
nomenclature du voyageur.
--Le moins que je peux, et seulement pour ma consommation particulière,
répondit celui-ci en clignant de l'œil.
--C'est un plaisant! dit le Juif au Persan.
--Ou un espion! répondit celui-ci en baissant la voix. Défions-nous, et
ne parlons pas plus qu'il ne faut! La police n'est pas tendre par le
temps qui court, et on ne sait trop avec qui l'on voyage!
Dans un autre coin du compartiment, on parlait un peu moins des produits
mercantiles, mais un peu plus de l'invasion tartare et de ses fâcheuses
conséquences.
Les chevaux de Sibérie vont être réquisitionnés, disait un voyageur, et
les communications deviendront bien difficiles entre les diverses
provinces de l'Asie centrale!
--Est-il certain, lui demanda son voisin, que les Kirghis de la horde
moyenne aient fait cause commune avec les Tartares?
--On le dit, répondit le voyageur en baissant la voix, mais qui peut se
flatter de savoir quelque chose dans ce pays!
--J'ai entendu parler de concentration de troupes à la frontière. Les
Cosaques du Don sont déjà rassemblés sur le cours du Volga, et on va les
opposer aux Kirghis révoltés.
--Si les Kirghis ont descendu le cours de l'Irtyche, la route d'Irkoutsk
ne doit pas être sûre! répondit le voisin. D'ailleurs, hier, j'ai voulu
envoyer un télégramme à Krasnoiarsk, et il n'a pas pu passer. Il est à
craindre qu'avant peu les colonnes tartares n'aient isolé la Sibérie
orientale!
--En somme, petit père, reprit le premier interlocuteur, ces marchands
ont raison d'être inquiets pour leur commerce et leurs transactions.
Après avoir réquisitionné les chevaux, on réquisitionnera les bateaux,
les voitures, tous les moyens de transport, jusqu'au moment où il ne
sera plus permis de faire un pas sur toute l'étendue de l'empire.
--Je crains bien que la foire de Nijni-Novgorod ne finisse pas aussi
brillamment qu'elle a commencé! répondit le second interlocuteur, en
secouant la tête. Mais la sûreté et l'intégrité du territoire russe
avant tout. Les affaires ne sont que les affaires!
Si, dans ce compartiment, le sujet des conversations particulières ne
variait guère, il ne variait pas davantage dans les autres voitures du
train; mais partout un observateur eût observé une extrême
circonspection dans les propos que les causeurs échangeaient entre eux.
Lorsqu'ils se hasardaient quelquefois sur le domaine des faits, ils
n'allaient jamais jusqu'à pressentir les intentions du gouvernement
moscovite, ni à les apprécier.
C'est ce qui fut très-justement remarqué par l'un des voyageurs d'un
wagon placé en tête du train. Ce voyageur--évidemment un
étranger--regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions
auxquelles on ne répondait que très-évasivement. A chaque instant penché
hors de la portière, dont il tenait la vitre baissée, au vif désagrément
de ses compagnons de voyage, il ne perdait pas un point de vue de
l'horizon de droite. Il demandait le nom des localités les plus
insignifiantes, leur orientation, quel était leur commerce, leur
industrie, le nombre de leurs habitants, la moyenne de la mortalité par
sexe, etc., et tout cela il l'inscrivait sur un carnet déjà surchargé de
notes.
C'était le correspondant Alcide Jolivet, et s'il faisait tant de
questions insignifiantes, c'est qu'au milieu de tant de réponses
qu'elles amenaient, il espérait surprendre quelque fait intéressant
«pour sa cousine». Mais, naturellement, on le prenait pour un espion, et
on ne disait pas devant lui un mot qui eût trait aux événements du jour.
Aussi, voyant qu'il ne pouvait rien apprendre de relatif a l'invasion
tartare, écrivit-il sur son carnet:
«Voyageurs d'une discrétion absolue. En matière politique, très-durs à
la détente.»
Et tandis qu'Alcide Jolivet notait minutieusement ses impressions de
voyage, son confrère, embarqué comme lui dans le même train, et
voyageant dans le même but, se livrait au même travail d'observation
dans un autre compartiment. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient rencontrés,
ce jour-là, à la gare de Moscou, et ils ignoraient réciproquement qu'ils
fussent partis pour visiter le théâtre de la guerre.
Seulement, Harry Blount, parlant peu, mais écoutant beaucoup, n'avait
point inspiré à ses compagnons de route les mêmes défiances qu'Alcide
Jolivet. Aussi ne l'avait-on pas pris pour un espion, et ses voisins,
sans se gêner, causaient-ils devant lui, en se laissant même aller plus
loin que leur circonspection naturelle n'aurait dû le comporter. Le
correspondant du _Daily-Telegraph_ avait donc pu observer combien les
événements préoccupaient ces marchands qui se rendaient à
Nijni-Novgorod, et à quel point le commerce avec l'Asie centrale était
menacé dans son transit.
Aussi n'hésita-t-il pas à noter sur son carnet cette observation on ne
peut plus juste:
«Voyageurs extrêmement inquiets. Il n'est question que de la guerre, et
ils en parlent avec une liberté qui doit étonner entre le Volga et la
Vistule!»
Les lecteurs du _Daily-Telegraph_ ne pouvaient manquer d'être aussi bien
renseignés que la «cousine» d'Alcide Jolivet.
Et, de plus, comme Harry Blount, assis à la gauche du train, n'avait vu
qu'une partie de la contrée, qui était assez accidentée, sans se donner
la peine de regarder la partie de droite, formée de longues plaines, il
ne manqua pas d'ajouter avec l'aplomb britannique:
«Pays montagneux entre Moscou et Wladimir.»
Cependant, il était visible que le gouvernement russe, en présence de
ces graves éventualités, prenait quelques mesures sévères, même à
l'intérieur de l'empire. Le soulèvement n'avait pas franchi la frontière
sibérienne, mais dans ces provinces du Volga, si voisines du pays
kirghis, on pouvait craindre l'effet des mauvaises influences.
En effet, la police n'avait encore pu retrouver les traces d'Ivan
Ogareff. Ce traître, appelant l'étranger pour venger ses rancunes
personnelles, avait-il rejoint Féofar-Khan, ou bien cherchait-il à
fomenter la révolte dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, qui, à cette
époque de l'année, renfermait une population composée de tant d'éléments
divers? N'avait-il pas parmi ces Persans, ces Arméniens, ces Kalmouks,
qui affluaient au grand marché, des affidés, chargés de provoquer un
mouvement à l'intérieur? Toutes ces hypothèses étaient possibles,
surtout dans un pays tel que la Russie.
En effet, ce vaste empire, qui compte douze millions de kilomètres
carrés, ne peut pas avoir l'homogénéité des États de l'Europe
occidentale. Entre les divers peuples qui le composent, il existe
forcément plus que des nuances. Le territoire russe, en Europe, en Asie,
en Amérique, s'étend du quinzième degré de longitude est au cent
trente-troisième degré de longitude ouest, soit un développement de près
de deux cents degrés [Soit 2,500 lieues environ.], et du trente-huitième
parallèle sud au quatre-vingt-unième parallèle nord, soit quarante-trois
degrés [Soit 1,000 lieues]. On y compte plus de soixante-dix millions
d'habitants. On y parle trente langues différentes. La race slave y
domine sans doute, mais elle comprend, avec les Russes, des Polonais,
des Lithuaniens, des Courlandais. Que l'on y ajoute les Finnois, les
Esthoniens, les Lapons, les Tchérémisses, les Tchouvaches, les Permiaks,
les Allemands, les Grecs, les Tartares, les tribus caucasiennes, les
hordes mongoles, kalmoukes, samoyèdes, kamtschadales, aléoutes, et l'on
comprendra que l'unité d'un aussi vaste État ait été difficile à
maintenir et qu'elle n'ait pu être que l'œuvre du temps, aidée par la
sagesse des gouvernements.