Il est inutile que je réponde à M. Henri Lasserre. Nous n'avons pas

le crâne fait de même, nous parlons une autre langue et nous ne nous

entendrions jamais. Puis, je veux rester courtois avec lui, ce qu'il a

été avec moi et ce qu'il n'est plus.

Mais, de sa lettre même, il est désormais établi qu'il n'a pas eu

communication des documents administratifs, et que l'historien qui

viendra un jour devra les consulter, pour écrire l'histoire humaine et

définitive de Bernadette.

Il est établi également qu'il a existé à Bartrès un abbé Ader; que cet

abbé Ader a été le premier guide spirituel de Bernadette, qu'il l'a eue

à ses leçons de catéchisme, qu'il a enfin prédit ses visions--ce qui

donne lieu aux suppositions les plus graves--et que M. Henri Lasserre

n'a même pas nommé cet abbé Ader. Il y a donc là, dans son livre, une

lacune inexplicable qui en infirme toute l'autorité.

Quant à mes trente années de travail, je les porte très fièrement.

J'ai voulu la vérité autant que M. Henri Lasserre, et je l'ai faite de

toutes les forces de mon cœur et de mon intelligence.

Veuillez me croire, cher monsieur Meyer, votre bien cordial et bien

dévoué.

=A M. Bonnet.=

Paris, 24 octobre 1894.

Monsieur,

Je vais partir pour Rome et je n'ai pas, malheureusement, le temps de

répondre à vos questions. Ce que vous nommez des répétitions se trouve

dans tous mes livres. C'est en effet un procédé littéraire, employé

d'abord timidement, puis que j'ai peut-être poussé à l'excès. Cela,

selon moi, donne plus de corps à l'œuvre, en resserre l'unité. Il y a

là quelque chose de semblable aux motifs conducteurs de Wagner, et en

vous faisant expliquer l'emploi de ceux-ci par un musicien de vos amis,

vous vous rendrez assez bien compte de mon procédé littéraire à moi.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

=A Georges Charpentier.=

Paris, 16 mai 1895.

Mon vieil ami, votre lettre nous a bouleversé le cœur, tellement

elle est désespérée et douloureuse, et nous serions partis tout de

suite vous embrasser, si toutes sortes d'ennuis ne nous retenaient

à Paris. Mais, dimanche, nous espérons bien vous trouver rassuré un

peu, ainsi que votre pauvre femme, car vous semblez sous le coup d'une

désespérance trop grande. Défiez-vous des médecins, qui sont parfois

terribles, avec leurs pronostics trop inquiétants; et dites-vous, quand

ils vous annoncent des catastrophes, que tout ira bien, car ils ne

savent rien, ils se trompent toujours.

Il y a vingt ans, ma femme a eu ce que Paul[72] paraît avoir: un abcès

au cæcum, qui lui a causé d'affreuses douleurs. Elle a été aussi en

grand danger, sous la menace que cet abcès ne s'ouvrît du côté du

péritoine. Et elle s'en est heureusement tirée, ainsi que plusieurs

autres personnes atteintes comme elle, et que nous connaissons.

L'ouverture de l'abcès dans l'intestin est l'issue la plus fréquente.

La bonne nature, au fond, agit par les chemins droits. Je crois très

formellement, pour ma part, à une terminaison heureuse.

Ah! votre pauvre femme, comme nous la plaignons, mon vieil ami! et

comme nous sentons l'effroyable tristesse de votre situation à tous les

deux, dans cette chambre d'hôtel inconnue, comptant les heures pour

être fixés sur le sort de votre cher malade! C'est ce qui redouble

votre angoisse et vous ôte ainsi tout courage. Embrassez bien Mme

Charpentier pour nous deux, dites-lui que nous pleurons avec elle; mais

que nous sommes pleins d'espoir, devant la certitude qu'un tel malheur

ne peut vous arriver.

Ce cher Paul, vous savez que nous l'aimons beaucoup. Nous l'avons vu

naître et grandir; son portrait est sur notre cheminée comme celui d'un

enfant qui serait à nous. Nous savons combien il est doux et bon, et

quel homme charmant il fera. Et c'est pourquoi, encore un coup, nous

sommes convaincus que tout finira bien, que vous allez l'avoir cet été

avec vous en convalescence.

A dimanche. Ne vous inquiétez pas de notre arrivée. Nous ne voulons que

vous embrasser, que vous dire de vive voix combien nous vous aimons et

quelle part nous prenons à votre souffrance.

Et en attendant, nous vous envoyons, à vous trois et à votre cher

malade, tout notre espoir, le meilleur de notre cœur.

=A Fernand Desmoulin.=

Médan, 25 mai 1895.

Mon cher ami, j'ai reçu votre lettre ce matin, comme nous quittions

Paris. Je ne pouvais plus vivre, et je suis un peu calmé de me

retrouver ici, pour m'absorber dans le travail. Votre lettre nous a un

peu rassurés, je ne puis croire à une issue fatale. Les médecins ne

savent pas, ne peuvent savoir. Il faut quand même espérer, car la vie

est la plus forte.

Dites bien à Charpentier que si je ne lui écris pas, c'est que je

n'ai qu'une chose à lui écrire: nous partageons toutes ses affreuses

angoisses, nous ne cessons de parler du pauvre enfant et de ses

pauvres parents, nous faisons les vœux les plus ardents pour que

l'issue soit heureuse et qu'ils soient tous consolés. On a, dans ces

moments terribles, un sentiment si net de son impuissance, que je

n'ose même écrire à mon vieil ami; car que lui dire, quel soulagement

lui apporter, de quelle utilité lui être dans la douleur? Pour moi,

l'espoir reste entier, et dites-leur bien à tous que ma certitude est

que cet horrible malheur leur sera épargné.

Ma femme écrit à Mme Charpentier. Embrasses toute la famille pour nous.

Et n'oubliez pas de nous donner ici des nouvelles.

Bien affectueusement

=A Paul Brulat.=

Paris, 20 décembre 1895.

Merci, mon cher Brulat, de votre bel article, qui m'a infiniment plu

et infiniment touché. Vous me dites là des choses que je n'ai pas

l'habitude de m'entendre dire; mais j'ai la vanité de les croire

justes, en faisant la part de votre amitié. On ne me lit pas, c'est

bien certain, du moins avec quelque intelligence; et j'ai comme l'idée

que, vingt ans ou cinquante ans après ma mort, on me découvrira.

L'étude à faire n'est pas faite, ne sera sans doute pas faite de mon

vivant. C'est vous dire, encore une fois, combien j'ai été heureux de

la belle page que vous venez d'écrire.

Affectueusement à vous.

=A Georges Charpentier.=

Médan, 8 juillet 1896.

Mon vieil ami, nous étions quelques-uns qui avions le cœur bien gros

à ce banquet, et pour des raisons que vous devinez. J'ai très mal

parlé, bafouillant, trouvant à peine mes mots, troublé par la gaffe

qu'on avait faite en voulant me faire présider, lorsque Goncourt était

là. Mais enfin, j'ai eu la joie de dire, à propos de vous, ce que je

voulais dire. Ne me remerciez donc pas, je me suis simplement soulagé.

Nous avons eu hier à dîner Desmoulin, avec les Fasquelle et les

Mirbeau. Il part demain soir jeudi pour vous retrouver. C'est un gentil

compagnon, avec qui j'ai fait quelques belles promenades à bicyclette;

et il vous portera nos bien vives amitiés. Nous vous attendons à

Saint-Germain, puis ici. Ce sera une grande joie pour nous. Et les

bonnes nouvelles que vous nous envoyez de Jane et de vous deux nous

enchantent. Vous allez nous revenir reposés et bien portants de ce beau

pays si tranquille dont vous me parlez. Vous aviez tous bien besoin de

cela, mon pauvre ami.

Moi, je me suis fâché avec _Le Figaro_, à l'occasion d'un de mes

articles qui n'a pas passé. Je vous raconterai cela. Et je suis ravi

maintenant de m'être débarrassé d'une besogne où je n'avais que de

nouveaux ennemis à ramasser. Je me suis mis tout de suite à Paris. Tout

va pour le mieux, et d'ailleurs je n'ai plus de contentement que dans

le travail, lorsque je suis totalement libre de faire ce qui me plaît.

A bientôt, mon cher ami. Ma femme et moi, nous vous embrassons bien

tendrement tous les trois, de tout notre cœur.

=A Seménoff.=

Paris, 27 novembre 1896.

Mon cher Seménoff,

Vous me dites que vous traduisez en langue russe le livre du docteur

Toulouse[73], et vous me demandez ce que je pense de la publication de

ce livre en Russie.

Mais j'en suis ravi! Voici bien des années déjà que le bon Tourguéneff,

mon grand ami, m'a mis en communion d'âme avec le peuple russe,

aujourd'hui notre frère. Je sais qu'on veut bien, chez vous, lire mes

livres et m'aimer un peu. Aussi ai-je le grand désir que tout ce qui

peut faire de la vérité sur moi y soit connu. On fait courir sur mon

compte tant de laides légendes, que j'ai tout à gagner à la vérité

totale, à la vérité nue.

Et c'est pourquoi je vous remercie d'avoir bien voulu faire connaître

à la Russie le livre du docteur Toulouse. Il est la vérité et je

l'accepte.

Croyez-moi votre bien cordial et bien dévoué.

=A Jean Ajalbert.=

Paris, le 5 avril 1897.

Mon cher Ajalbert,

J'ai été bien touché par votre bel et courageux article. On ne me gâte

pas, et chaque fois qu'un confrère prend ma défense, je suis surpris et

charmé.

La légende de ma vanité, de ma soif des honneurs, est imbécile. La

décoration, je ne l'ai pas demandée, je l'ai acceptée presque de force.

L'Académie, ce n'est que ma bataille littéraire portée sur un terrain

d'action; et jamais je n'ai demandé la voix de personne. Plus tard, je

l'espère, on se rendra compte de ma véritable attitude, si mal comprise

aujourd'hui.

En attendant, un article comme le vôtre est un baume pour moi, et c'est

pourquoi je vous en remercie bien fort, de tout mon cœur.

=A Henry Bérenger.=

Médan, 14 août 1897.

Monsieur,

Je lis votre article, très intéressé et très ému. Je n'attends point de

justice, je sais qu'il faut que je disparaisse. Aussi rien ne saurait

me toucher davantage, que de voir un écrivain de votre génération

faire effort, et me juger en dehors des opinions admises. Ce qui m'a

toujours soutenu, c'est la certitude de mon honnêteté. Et je vous reste

infiniment reconnaissant d'avoir dégagé un peu l'homme sous l'écrivain.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus

cordiaux et les plus dévoués.

=A Delpech.=

Paris, 29 mai 1898.

Cher monsieur Delpech,

Vous me demandez pour votre fils aîné Jacques, dont vous allez fêter

la dix-septième année, et pour ses trois cadets, Pierre, Jean et Paul,

une lettre dans laquelle je leur dise où sont, selon moi, pour l'homme

d'action, les sources des joies de la vie, et quelle est ma conception

de la beauté morale.

Je ne puis que répéter ce que j'ai souvent écrit: j'ai mis toute ma vie

dans le travail, et je m'en suis bien trouvé. C'est le travail, c'est

la pensée de mon œuvre, de mon devoir à accomplir, qui m'a toujours

tenu debout. C'est par le travail que j'ai connu toutes mes joies, et

je crois bien que, si je vaux quelque chose aujourd'hui, c'est grâce

uniquement au travail. C'est par lui que se feront la vérité et la

justice, et l'homme lui doit tout: son intelligence et sa vertu.

Je souhaite à vos fils d'être simplement des travailleurs, certains

qu'ils seront ainsi en marche vers toutes les joies et toutes les

beautés.

Et je vous prie de me croire, cher Monsieur, votre bien cordial et bien

dévoué.

=A l'«Union des Ecrivains russes», à Saint-Pétersbourg[74].=

Paris, 7 juin 1899.

Messieurs et chers confrères,

Je suis heureux et fier de m'associer à vous en pensée et de tout mon

cœur d'écrivain, le jour où vous fêtez le génie de votre immortel

Pouchkine, le père de la littérature russe moderne.

Je l'ai connu, surtout, par mon grand ami Tourguéneff qui m'a dit

souvent sa gloire, l'homme universel qu'il a été, le poète admirable,

le romancier profond et vivant, l'amant de la liberté et du progrès,

le modèle impeccable que vous donnez à vos enfants pour qu'ils sachent

écrire et penser. Et je l'ai aimé, comme il faut aimer tous les vastes

cerveaux dont l'œuvre nationale fait partie du trésor humain.

Je lui envoie mon hommage par-dessus les frontières; il faut que les

hommages de tous les écrivains du monde le fêtent. Et ce sera le vrai

lien de paix, la fête universelle de la civilisation.

Veuillez agréer, Messieurs et chers confrères, l'assurance de mes

sentiments fraternels.

=A Alfred Bruneau.=

Médan, 26 juillet 1899.

Mon cher ami, merci de votre renseignement au sujet de mes articles du

=Figaro=. Ne vous inquiétez pas, j'ai retrouvé les trois articles. Mais

je suis stupéfait de n'en avoir publié que trois. J'aurais juré qu'ils

étaient quatre.

J'ai déjà songé à l'œuvre prochaine[75]. Je crois que je tiens quelque

chose. Mais voici: notre idée de ne pas montrer l'enfant est mauvaise.

Si on ne le voit pas, il n'existera pas, on ne s'intéressera pas à lui.

Alors, j'ai songé à une femme mariée à quinze ou seize ans; dans le

monde légendaire, cela est bien permis. Mettons qu'elle ait un fils à

dix-sept ans. Lorsqu'elle en aura trente-six, ce fils en aura dix-neuf.

Et, à trente-six ans, je puis avoir encore une femme merveilleusement

belle, amoureuse et adorée, ce dont j'ai besoin. Cette femme-là, ce

serait Delna, un rôle énorme; et, si je vous consulte, c'est que je

suis très tenté de donner le rôle de mon jeune homme à une autre femme,

un soprano, un travesti naturellement. Je crois qu'on pourrait tirer

de cette mère et de ce fils joués par deux femmes, de grands effets de

tendresse et de délicatesse. Le rôle du fils serait assez considérable,

il faudrait une chanteuse, une artiste; et c'est ici que commence mon

scrupule, je n'ose pousser davantage le sujet que j'ai trouvé, sans

avoir votre approbation. N'avez-vous rien à me dire contre mon idée? Ce

rôle de jeune homme de quinze à vingt ans joué par une femme ne vous

gêne-t-il pas? Si je crois à la nécessité d'une femme dans le rôle,

c'est que jamais un ténor, un homme, n'aura la grâce ni la jeunesse

nécessaires. Dites-moi très franchement ce que vous pensez de cela, et

tout de suite, pour que je creuse mon idée ou que je l'abandonne:

Nos bonnes amitiés pour vous, pour votre femme et pour Suzanne.

=A Marcel Laurent.=

Paris, 8 octobre 1899.

Mon cher confrère,

Je suis absolument contraire aux courses de taureaux, qui sont des

spectacles abominables, dont la cruauté imbécile est, pour les foules,

une éducation de sang et de boue. On finira par nous faire une jolie

France, à la veille du XXe siècle, si tous les braves gens ne se

mettent pas en travers.

Cordialement.

=A Paul Brulat.=

Paris, 15 octobre 1899.

Merci de votre bonne lettre, mon cher Brulat. Vos remarques sont fort

justes. Mais n'ai-je pas le droit, après quarante ans d'analyse, de

finir dans un peu de synthèse? L'hypothèse, l'utopie, est un des droits

du poète.

Ce dont vous souffrez, c'est de la maladie du scrupule. Faites-vous une

force et une volonté: là seulement est la guérison. Au risque même d'y

perdre un peu de justice, il faut savoir se décider et agir.

Quant au livre que vous voulez écrire sur moi, je tiens à ne vous

influencer en rien; et c'est pourquoi je ne réponds pas à ce que vous

me dites, au sujet de la lecture de mes livres et des idées qu'elle

fait naître en vous.

Affectueusement à vous.

=A Octave Mirbeau.=

Paris, 29 novembre 1899.

Quelle bonne émotion je viens d'avoir, mon ami, en lisant votre article

sur _Fécondité!_ Ce qui l'anime d'un si grand souffle, ce qui le fait

si beau et si retentissant, c'est votre tendresse pour moi; c'est le

lien fraternel qui s'est noué entre nous. Je connais bien les défauts

de mon livre, les invraisemblances, les symétries trop volontaires,

les vérités banales de morale en action; et la seule excuse est celle

que vous donnez: la construction particulière que m'a imposée le

sujet. Mais avec quelle chaude sympathie vous mettez en valeur les

bonnes pages, cette âme du livre, cet amour de la vie, du plus de vie

possible, auquel j'ai tout sacrifié! Il faut aimer pour comprendre.

Je crois aussi qu'on me comprendra mieux, lorsque les trois romans

suivants auront complété ma pensée. _Fécondité_ n'est qu'une humanité

élargie pour les besognes de demain. Mais la victoire y semble rester à

la force, et c'est ce que viendront corriger l'organisation du travail,

l'avènement de la vérité et de la justice. Tout cela est bien utopique,

mais que voulez-vous? Voici quarante ans que je dissèque, il faut bien

permettre à mes vieux jours de rêver un peu.

Je voulais seulement vous dire la grande joie que votre bonne tendresse

m'a apportée ce matin, et je vous embrasse en frère reconnaissant, et

j'embrasse également votre chère femme.

=A Seménoff.=

Médan, 14 septembre 1900.

Cher Monsieur,

Je crains d'être bien en retard pour tenir la promesse que je vous ai

faite. Mais j'écris à mon éditeur, pour qu'il vous adresse tout de

suite le recueil de mes articles: _Nouvelle Campagne_, dans lequel vous

trouverez les quelques pages que j'ai écrites autrefois sur les Juifs,

et que je suis très heureux de vous autoriser à reproduire dans le

volume dont vous m'avez parlé.

Ce volume, qui doit être vendu au profit des Israélites du Midi de la

Russie, qui ont tant souffert de la disette, est un bel et touchant

exemple de solidarité humaine, une grande et bonne action à laquelle je

vous remercie de m'avoir associé. Il faut que, d'un bout de la terre à

l'autre, les mains se tendent et se serrent fraternellement, si l'on

veut que la misère des hommes soit soulagée et que la paix règne enfin.

Bien cordialement à vous.

=A Armand Dayot.=

Paris, 25 octobre 1900.

Mon cher confrère,

La photographie en pied est de 1862; une partie des _Contes à

Ninon_ était écrite, mais rien encore n'avait été publié. J'ai

complètement oublié le nom du photographe, qui demeurait rue

Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Quant à la photographie en buste,

elle est de 1869: j'avais 29 ans et j'étais rédacteur au _Rappel_.

Le photographe, qui avait photographié tout _Le Rappel_, se nommait

Geradet. On m'a conté qu'on a trouvé toutes ces photographies à la

Préfecture de police, après le 4 septembre: ce qui a fait croire que le

photographe, qui s'était montré si gracieux pour nous, travaillait au

compte de la police, désireuse d'avoir nos portraits, en cas d'un coup

de main.

En 1869, j'avais écrit: _Les Contes à Ninon, la Confession de Claude,

Thérèse Raquin, Madeleine Férat, Mes Haines, Mon Salon_, et j'allais

commencer la série des «Rougon-Macquart», dont le plan était arrêté, et

dont j'écrivais déjà le premier volume: _La Fortune des Rougon_.

Cordialement à vous.

=A Maurice Le Blond.=

12 décembre 1900.

Cher monsieur Le Blond[76],

Je n'ai jamais été pour un enseignement esthétique quelconque, et je

suis convaincu que le génie pousse tout seul, pour l'unique besogne

qu'il juge bonne. Mais j'entends bien que, loin de vouloir imposer une

règle et des formules aux individualités, votre ambition est simplement

de les susciter, de les éclairer, de leur donner comme une atmosphère

de sympathie et d'enthousiasme qui hâte leur pleine floraison.

Et c'est pourquoi je suis avec vous, de toute ma fraternité littéraire.

Ce qui me ravit dans votre tentative, c'est que j'y vois un signe

nouveau de l'évolution qui transforme en ce moment notre petit monde

des lettres et des arts. Tout un réveil met debout la jeunesse; elle

refuse de s'enfermer davantage dans la tour d'ivoire, où ses aînés se

sont morfondus si longtemps, en attendant que sœur Anne--la vérité

de demain--parût à l'horizon. Un souffle a passé, un besoin de hâter

la justice, de vivre la vie vraie, pour réaliser le plus de bonheur

possible. Et les voilà dans la plaine, résolus à l'action, les voilà en

marche, sentant bien qu'il ne suffit plus d'attendre, mais qu'il faut

avancer sans cesse, si l'on veut aller par delà les horizons, jusqu'à

l'infini.

L'action! l'action! tous doivent agir, tous comprennent que c'est un

crime social que de ne pas agir, dans une heure si grave, lorsque les

forces néfastes du passé livrent un combat suprême aux énergies de

demain. Il importe de décider si l'humanité ne reculera pas d'un pas en

arrière, si elle ne retombera pas dans l'erreur et dans l'esclavage,

peut-être pour un siècle encore. Et, n'est-ce pas? en agissant, en

ouvrant des cours, en groupant des jeunes gens de votre âge pour mettre

en commun vos besoins, vos croyances, vous voulez être uniquement

les bons ouvriers de l'heure présente, n'être ni des lâches ni des

déserteurs, au moment où tous les citoyens interviennent et se battent.

Le mouvement est général: des universités populaires se fondent

partout, des associations se créent qui donnent des conférences, qui

répandent au jour le jour la bonne parole. Il était nécessaire que

les écrivains et les artistes ne restassent pas à l'écart, inutiles,

indifférents. Vous ouvrez une école de la Beauté, vous voulez dire bien

haut votre idéal; vous affirmez, dans l'œuvre produite, la nécessité de

la vie, de la vérité humaine, de l'utilité sociale, en vous basant sur

le vaste ensemble des œuvres que vous lègue toute une lignée de grands

aînés. C'est, très bien, et vous avez raison, et votre effort quand

même aura son bon effet.

Laissez dire, agissez, agissez encore et toujours. Il se peut que votre

enseignement ne nous donne pas de génies nouveaux. Mais vous vous

serez rapprochés, vous vous serez connus, vous aurez peut-être fourni

à celui d'entre vous, qui sera plus tard un maître, l'appui qu'il

attend, la flamme généreuse qui doit l'embraser. Et vous aurez créé un

milieu propice, vous aurez exalté la Beauté qui sera, plus tard, aussi

nécessaire que le pain au peuple travailleur de la Cité heureuse.

Je suis des vôtres, et je vous serre fraternellement la main.

=A Paul Margueritte[77].=

1900.

Je suis pour le couple dont l'amour rend l'union indissoluble. Je suis

pour que l'homme et la femme, qui se sont aimés et qui ont enfanté,

s'aiment toujours, jusqu'à la mort. C'est la vérité, la beauté, et

c'est le bonheur. Mais je suis pour la liberté absolue dans l'amour,

et si le divorce est nécessaire, il le faut sans entraves, par le

consentement mutuel et même par la volonté d'un seul.

=A Eugène Fournière.=

Paris, 8 mai 1901.

Cher monsieur Fournière,

Pourriez-vous me rendre un service? J'ai besoin, pour mon prochain

roman, d'être documenté sur les écoles congréganistes qui couvrent la

France; et l'on me dit qu'il existe un rapport de M. Trouillot, où je

trouverai de précieux renseignements. J'ai songé qu'il vous serait

peut-être facile de me faire envoyer ce rapport. Je vous en serais bien

reconnaissant.

Si vous connaissez d'autres sources d'informations, veuillez me les

indiquer. Je cherche surtout à bien connaître les Frères de la doctrine

chrétienne, les «Ignorantins», et leur enseignement.

Merci à l'avance, et bien sympathiquement à vous.

=Au même.=

Paris, 18 mai 1901.

Cher monsieur Fournière,

Je vous remercie infiniment des documents que vous voulez bien

m'envoyer. Ils me seront très précieux. Je vais être très complètement

renseigné sur nos écoles primaires laïques. Mais il est plus difficile

de tout savoir sur les écoles tenues par les Frères de la doctrine

chrétienne. Enfin, avec l'aide de militants comme vous, j'espère

pouvoir établir un terrain vrai et solide.

Encore merci, et veuillez me croire votre cordial et dévoué.

=A John Labusquière.=

Paris, 5 juin 1901.

Cher monsieur Labusquière,

J'ai à vous remercier de la grande joie et du grand honneur que vous

m'avez faits en acceptant de présider le banquet par lequel les

disciples de Fourier et les associations ouvrières ont bien voulu fêter

la publication de mon roman _Travail_.

Si je ne suis pas à votre côté, c'est qu'il m'a semblé plus modeste et

plus logique que l'homme ne fût pas là. Ce n'est pas moi qui importe,

ce n'est pas même mon œuvre: ce que vous fêtez, c'est l'effort vers

plus de justice, c'est le bon combat pour le bonheur humain: et je suis

avec vous tous. Ne suffit-il pas que ma pensée soit la vôtre?

Nos espoirs sont grands, l'avenir est le domaine du rêve. Mais, dès

aujourd'hui, il est un fait certain, que tout indique et démontre:

c'est que la société future est dans la réorganisation du travail, et

que de cette réorganisation seule viendra enfin une juste répartition

de la richesse. Fourier a été l'annonciateur génial de cette vérité. Je

n'ai fait que la reprendre, et peu importe la route, la future Cité de

paix est au bout.

Correspondance: Les lettres et les arts · 第 19 / 21 段