des bonnes nouvelles littéraires que vous m'avez envoyées. Je suis
toujours très heureux de tout ce que vous écrivez sur moi, de cet
amas de documents intéressants qui s'augmente sans cesse. Et, cette
fois, l'article du journal socialiste _En Avant_ m'a également fait
grand plaisir. Je me suis en effet servi de la «quintessence du
socialisme». Mais je ne connaissais en aucune façon l'existence de
Charles Hoechberg, et il n'y a qu'une rencontre avec mon Sigismond.
Les faits de cette nature se renouvellent à chacun de mes romans et me
stupéfient toujours. Enfin, vous m'avez causé la plus grande joie, en
me traduisant les deux pages d'Hamerling. Ce sont là des choses qui
n'ont pas encore été écrites sur moi en France. Il faut tout un recul
et tout un désintéressement pour juger ainsi les contemporains. Merci
mille fois.
Et il me reste à vous remercier de votre grande sympathie. Je suis bien
heureux de me sentir des amis à l'étranger, ce qui compense un peu mes
ennemis de France.
Bien cordialement à vous.
=A Clément-Janin[64].=
Paris, 27 mai 1891.
Monsieur,
Je suis extrêmement touché et flatté de votre offre. Mais je suis trop
écrasé de besogne, mes travaux littéraires m'empêchent de l'accepter.
Le mandat de député est l'un des plus lourds que je connaisse,
lorsqu'on ne veut pas être un député fainéant; et, comme je suis un
homme de conscience et de travail, je préfère avant tout achever mon
œuvre.
Veuillez dire à vos amis que je ne leur en suis pas moins très
reconnaissant d'avoir bien voulu songer à moi et que je les prie
d'agréer, ainsi que vous, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les
plus cordiaux et les plus dévoués.
=A André Maurel.=
Médan, 30 juin 1891.
Mon cher Maurel, je ne crois pas que j'aurais dit tout ce que vous me
faites dire, mais rien ne me blesse de ce que je dis par votre plume;
et je sens, derrière vos phrases, une si évidente sympathie, que je
suis très touché de votre article et que je vous envoie mes vifs
remerciements.
Maintenant, il est bien certain qu'on me fait un peu trop enterrer
le naturalisme. Je n'ai jamais accepté ni pronostiqué si allègrement
sa mort. Ce que je crois, c'est que les procédés que j'ai apportés
mourront avec moi. Mais quant à la méthode expérimentale, quant à
l'évolution scientifique contemporaine, elle est plus vivace que
jamais; et je défie bien un écrivain, s'il la néglige, de rien bâtir
actuellement de durable.
Votre reconnaissant et bien cordial.
=A Jules Claretie.=
Médan, 1er juillet 1891.
Mon cher Claretie, je vous remercie bien vivement de votre dépêche, et
j'attends la lettre d'explication que vous m'annoncez[65].
Quelqu'un a déjà offert à la Société des gens de lettres de «donner» la
statue de Balzac. Mais ne vous semble-t-il pas que cela ne serait guère
glorieux, ni pour Balzac, ni pour nous tous, qu'un simple particulier
«donnât» la statue à lui tout seul, ce qui nécessiterait naturellement
une inscription constatant le fait. D'ailleurs, une souscription
est ouverte, nous avons vingt-six mille francs, et la seule chose
acceptable serait une souscription, dont le chiffre serait aussi élevé
que le voudrait bien le souscripteur, dix mille, vingt mille francs.
J'ajoute que nous ne pouvons encore savoir ce qu'il nous faudra, et que
peut-être les vingt-six mille francs nous suffiront-ils.
Ne découragez pas le bienfaiteur dont vous me parlez. Et écrivez-moi.
Nous verrons ce qu'il y aura à faire.
=A Frantz Jourdain.=
Médan, 1er juillet 1891.
Mon cher Jourdain, l'affaire dont je vous ai parlé presse, et peut-être
pourrons-nous arrêter le choix d'un nouveau sculpteur, dans notre
séance de lundi. Voyez donc Rodin le plus tôt possible, persuadez-le
que la statue doit avoir au moins quatre mètres, sans compter le
piédestal, et voyez si le tout peut être exécuté et mis en place
pour la somme de trente mille francs. Dans ce cas, il faudrait que
Rodin m'écrivît tout de suite, en me demandant d'exécuter la statue
(y compris le piédestal dont vous vous chargeriez) pour cette somme
de trente mille francs. Il devra s'engager dans sa lettre à livrer
le monument le 1er mai 1893. Enfin qu'il indique aussi la hauteur de
l'ensemble.
Toudouze, qui s'est occupé de l'affaire avec Mercié, ira sans doute
vous voir de ma part, pour vous donner tous les détails nécessaires;
et vous pouvez lui confier la lettre de Rodin, qu'il me remettra lundi
avant la séance.
Cordialement à vous.
=A J. van Santen Kolff.=
Médan, 4 septembre 1891.
Enfin, mon cher confrère, je me décide à vous écrire. Il faut me
pardonner mon long silence. J'ai eu toutes sortes d'ennuis et de
travaux, et mon roman est terriblement en retard.
Vous me demandiez des détails sur _La Débâcle_. Il m'est bien difficile
de vous donner quelque chose de nouveau, car tous les journaux ont
raconté mon voyage à Sedan, mes idées sur la guerre, le plan du livre,
etc., etc.
Je préfère vous indiquer, à grands traits, ce que je désire faire.
D'abord, dire la vérité sur l'effroyable catastrophe dont la France a
failli mourir. Et je vous assure qu'au premier moment cela ne m'a point
paru facile, car il y a des faits lamentables pour notre orgueil. Mais,
à mesure que je me suis enfoncé dans cette abomination, je me suis
aperçu qu'il était grand de tout dire, et que nous pouvions tout dire
maintenant, dans la satisfaction légitime de l'énorme effort que nous
avons du faire pour nous relever. Je suis content, j'espère qu'on me
tiendra compte de mon impartialité. Tout en ne cachant rien, j'ai voulu
«expliquer» nos désastres. C'est l'attitude qui m'a paru la plus noble
et la plus sage. Je serais bien heureux si, en France et en Allemagne,
on rendait justice à mon grand effort de vérité. Je crois que mon
livre sera vrai, sera juste, et qu'il sera sain pour la France, par sa
franchise même.
Comme toujours, j'ai désiré avoir toute la guerre, bien que mon épisode
central soit Sedan. J'entends par toute la guerre: l'attente à la
frontière, les marches, les batailles, les paniques, les retraites, les
paysans vis-à-vis des Français et des Prussiens, les francs-tireurs,
les bourgeois des villes, l'occupation avec les réquisitions en vivres
et en argent, enfin toute la série des épisodes importants qui se sont
produits en 1870. Et vous vous doutez bien que cela n'a pas été commode
d'introduire tout cela dans mon plan. J'ai toujours, comme nous disons,
les yeux plus grands que le ventre. Quand je m'attaque à un sujet, je
voudrais y faire entrer le monde entier. De là mes tourments, dans ce
désir de l'énorme et de la totalité, qui ne se contente jamais.
J'ai divisé l'œuvre en trois parties, de huit chapitres chacune; donc
en tout vingt-quatre chapitres. Je crains que le volume ne soit encore
plus long que _La Terre_. La première partie comprend les premières
défaites sur le Rhin, la retraite jusqu'à Châlons, puis la marche de
Reims à Sedan. La seconde partie est entièrement consacrée à Sedan, une
bataille qui aura près de deux cents pages. La troisième partie donnera
l'occupation, les ambulances, tout un drame particulier au milieu d'un
épisode de francs-tireurs, enfin le siège de Paris et surtout les
incendies de la Commune, par lesquels je finirai, dans un ciel sanglant.
Quant à mes études préparatoires, voici:
J'ai suivi mon éternelle méthode: des promenades sur les lieux que
j'aurai à décrire; la lecture de tous les documents écrits, qui sont
extraordinairement nombreux; enfin, de longues conversations avec les
auteurs du drame que j'ai pu approcher. Voici ce qui m'a le plus servi
pour _La Débâcle_. Lorsque la guerre fut déclarée, il y avait, dans
les professions libérales, parmi les avocats, les jeunes professeurs,
même parmi les universitaires, les anciens professeurs, sur le pavé,
des gens souvent de grande instruction pas enrôlés, exempts de service,
qui se firent enrôler comme simples soldats. Le soir, au bivouac, ils
notaient dans de petits carnets leurs impressions, leurs aventures.
J'en ai eu cinq à six entre les mains, qui me furent offerts par
écrit, tantôt l'original, tantôt une copie; un ou deux même étaient
imprimés. Ce qui avait surtout, dans ces carnets, de l'intérêt pour
moi, c'est la vie, la chose vécue. Tous se ressemblaient. Il y avait
là une généralité absolue d'impression. Tout cela, le fond même de _La
Débâcle_, me fut donné par ces carnets.
=A Chadourne.=
Médan, 11 octobre 1891.
Monsieur et cher confrère,
Je suis un autoritaire en littérature et je crois que toute
collaboration est incapable d'un chef-d'œuvre. Au théâtre pourtant,
je l'admettrais plus volontiers. Il est certain que deux tempéraments
peuvent s'y compléter, la besogne s'y diviser heureusement, l'œuvre y
bénéficier du travail en commun. Des talents s'accouplent; le génie
reste solitaire.
Cordialement à vous.
=A J. van Santen Kolff.=
Paris, 26 janvier 1892.
Merci, mon cher confrère, de la promptitude avec laquelle vous m'avez
envoyé le renseignement demandé, au sujet des uniformes du simple
soldat et du capitaine dans la garde prussienne en 70. Les petites
images et les notes explicatives me suffisent parfaitement.
Et, maintenant, je réponds enfin aux questions que vous me posiez dans
les premiers jours de novembre. Veuillez excuser mon long silence.
_L'Attaque du Moulin_ esl une nouvelle de pure imagination qui a
passé d'abord en russe, dans _Le Messager de l'Europe_, une revue de
Saint-Pétersbourg, à l'époque où j'envoyais à cette revue un article
mensuel. J'ai seulement pris des faits généraux qui étaient dans l'air.
Mais tout, le milieu, la localité, les personnages, la fable, a été
créé par moi, et cela sans songer le moins du monde à mon roman futur
sur la guerre de 70. Il me fallait un sujet: j'ai simplement choisi
celui-là, parce que les sujets sur la guerre étaient en faveur alors.
Vous me demandez si cela ne m'a pas ennuyé de dépasser 70, en poussant,
dans _La Débâcle_, le récit jusqu'à la Commune. Mais mon plan a
toujours été d'aller jusqu'à la Commune, car je considère la Commune
comme une conséquence immédiate de la chute de l'empire et de la
guerre. Je n'ai, du reste, qu'un mot à dire de la Commune. J'ajoute
que le dernier roman de la série: _Le Docteur Pascal_, conclusion
scientifique de tout l'ouvrage, se passera en 72, sinon plus tard.
Non, je n'ai pas travaillé à mon roman pendant mon dernier voyage aux
Pyrénées. Je ne puis travailler que lorsque je m'installe pour quelques
jours au moins dans un pays. Cette fois, j'avais emporté dans ma malle
les cinq premiers chapitres terminés, espérant les relire, et je n'en
ai pas même trouvé le temps.
Non, je n'ai visité ni l'Alsace, ni la Lorraine. J'aurais voulu aller
à Mulhouse et revenir sur Belfort, pour faire la route que le 7e corps
a suivie, dans sa retraite. Mon roman ouvre par cette retraite. Mais
j'ai reculé devant l'ennui du passeport à demander et de la curiosité
tracassière que mon voyage exciterait sans doute. D'ailleurs, je
n'avais là que quelques pages à écrire, je me sais contenté de notes
données par un ami. Ma grosse affaire est de Reims à Sedan, et surtout
autour de Sedan.
Je ne sais ce que vous voulez me dire, en me parlant d'une idée de
Flaubert, à propos de l'empereur en calèche, rencontré et insulté par
des prisonniers français, après le désastre de Sedan. Jamais je n'ai
entendu Flaubert parler de cela. Il y a une légende sur l'épisode. J'ai
fait une enquête, la rencontre a pu avoir lieu; je m'en servirai même,
bien que le fait ne soit pas absolument prouvé. Il est vraisemblable,
des officiers m'ont dit qu'il était exact.
Le titre _La Débâcle_ n'a pas d'histoire. Voici très longtemps que je
l'ai choisi. Lui seul dit très bien ce que veut être mon œuvre. Ce
n'est pas la guerre seulement, c'est l'écroulement d'une dynastie,
c'est l'effondrement d'une époque.
Et, maintenant, vous voulez savoir si je suis content. Ne vous ai-je
pas déjà dit que je n'étais jamais content d'un livre, pendant que
je l'écrivais? Je veux tout mettre, je suis toujours désespéré du
champ limité de la réalisation. L'enfantement d'un livre est pour moi
une abominable torture, parce qu'il ne saurait contenter mon besoin
impérieux d'universalité et de totalité. Celui-ci me fait souffrir plus
que les autres, car il est plus complexe et plus touffu. Ce sera le
plus long de tous mes romans. Il va avoir mille pages de mon écriture,
ce qui fera six cents pages imprimées. J'achève en ce moment la
deuxième partie, c'est-à-dire le deuxième tiers. Je n'aurai fini qu'en
avril. La publication commencera dans _La Vie populaire_ le 20 février,
et durera quatre mois et demi. Le volume paraîtra chez Charpentier le
20 juin. Des traductions vont paraître simultanément en Allemagne, en
Angleterre, en Amérique, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Bohême,
en Hollande, en Danemark, en Norwège, en Suède et en Russie.
Et voilà, mon cher confrère. Souhaitez-moi du courage et de la santé.
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 5 mars 1892.
Mon cher Daudet, j'espérais vous parler de votre livre, en allant vous
serrer la main. Mais je crains que ma visite ne tarde trop, et je me
décide à vous écrire avec quelle joie littéraire et quelle émotion je
viens de lire cette histoire si fine et si poignante.
Ne vous ai-je pas déjà dit que ce que j'admire surtout en vous, ce sont
«les raccourcis» parce que, sans doute, je ne les ai guère dans mon
sac. Vous avez fait tenir là, en quelques pages, beaucoup de choses
très humaines et très graves. Et c'est d'une forme exquise, la jolie
forme de vos meilleurs contes. Avec cela, une tristesse affreuse, une
cruauté effroyable. Cela est vraiment très beau.
A bientôt, mon cher Daudet, et nos meilleures amitiés à Mme Daudet et à
tous les vôtres.
=A Paul Margueritte.=
Paris, 12 mars 1892.
Je suis extrêmement touché, cher monsieur Margueritte, de votre lettre
si bonne et si noble[66]. Croyez bien que je ne l'ai pas attendue pour
savoir et pour faire la part de chacun. Puis, ce sont là des histoires
bien vieilles, et je n'ai aucune rancune.
Vous ne me devez d'ailleurs aucun remerciement. La mort glorieuse de
votre père le met debout dans l'histoire, et ce n'est pas le récit
simplement véridique d'un romancier qui peut le grandir; je n'en suis
pas moins très heureux de la circonstance qui nous rapproche, car elle
me permettra de serrer la main à un écrivain que je mets très haut,
parmi nos jeunes romanciers.
Veuillez me croire votre bien cordial et bien dévoué.
=A Alfred Bruneau.=
Médan, 6 juin 1892.
Mon cher Bruneau,
Je vous envoie enfin les quelques vers que je vous ai fait tant
attendre[67]. Pour les strophes sur le couteau, j'ai cru devoir briser
le rythme et affecter un peu de prosaïsme, de façon à éviter la
romance. Il m'a semblé que de la netteté et de la vigueur suffisaient.
Au contraire, pour les adieux à la forêt, j'ai élargi le ton jusqu'au
lyrisme. C'était ce que vous désiriez, n'est-ce pas? Dites-le-moi
franchement, si vous désiriez autre chose. Je n'ai que l'envie de vous
contenter, avec mes mauvais vers de mirliton.
J'envoie une copie des deux morceaux à Gallet, en le prévenant que,
pour gagner du temps, je vous les adresse directement. Je pense qu'il
ne se blessera pas. Je lui dis aussi que vous êtes pressé et que
j'attends les troisième et quatrième actes.
Nous sommes ici depuis avant-hier, un peu bousculés par l'emménagement.
J'ai personnellement un grand besoin de repos, et je ne vais me
remettre au travail qu'avec lenteur.--Travaillez bien, et dans deux
mois vous nous jouerez tout ce que vous aurez fait.
Nos bien vives amitiés à Mme Bruneau et à Suzanne, et bien
affectueusement à vous.
=A Henry Céard.=
Médan, 15 juin 1892.
Mon bon ami,
Antoine m'écrit qu'il va donner une quarantaine de représentations
en province, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, et qu'il
voudrait bien jouer =Tout pour l'honneur=, mais qu'il craint un refus
de votre part, parce que vous avez blâmé ses tournées en province. Je
crois bien qu'il se trompe et que vous trouverez comme moi qu'il peut
être intéressant de voir votre pièce triompher dans les grandes villes,
pour revenir de là se caser au répertoire de quelque théâtre grave. En
tous cas, il est bien entendu que je vous laisse agir à votre volonté.
Êtes-vous libre samedi soir? Nous sommes forcés d'aller coucher à
Paris, et vous seriez bien gentil de venir dîner avec nous. Nous ne
serons que nous trois. Je voudrais causer avec vous d'autre chose.--Et
je vous lirai mon discours aux Félibres, car vous savez que je préside
dimanche, à Sceaux, la fête des Félibres.--Hein? je vous promets là un
dessert irrésistible!
Bien affectueusement.
=A Alfred Bruneau.=
Médan, 8 juillet 1892.
Mon cher Bruneau,
Je vous envoie le troisième acte[68]. J'ai eu simplement à modifier
certains vers. Il me paraît bien, toujours un peu court, un peu sec.
Mais cela vaut peut-être mieux pour la rapidité, la netteté de l'œuvre.
Seulement, je vous conseille fort d'élargir tout cela par des flots
de musique. Il faut que vous mettiez là-dedans toute la puissance,
toute l'envolée qui n'y est pas; autrement, nous aurons une œuvre
bien étroite.--Quelques petites observations: le cri des sentinelles
doit être un _oh! oh!_ modulé et repris; les chœurs des jeunes filles
m'effrayent un peu et vous devriez en donner chaque phrase, sinon à
des voix différentes, au moins à des groupes différents; enfin, je
voudrais beaucoup de mimique, avec de la belle musique par-dessous,
entra les scènes proprement dites, et au lever du rideau, et pendant le
travail des moissonneuses, et avant et après la scène de la sentinelle,
et surtout pendant ce qui précède et ce qui suit le meurtre. De la
musique, beaucoup de musique!
Gallet, mécontent de son quatrième acte, m'écrit qu'il l'a détruit.
Il veut me voir avant de le refaire. D'ailleurs, vous avez de quoi
travailler.
Quand pensez-vous venir à Médan? Vous nous préviendrez quelques jours
à l'avance, n'est-ce pas? Je vais, moi, me remettre au travail. Le
succès de _La Débâcle_ dépasse toutes mes espérances, et je serais très
heureux si un homme pouvait jamais l'être.
Nos bien vives amitiés à Mme Bruneau, et embrassez tendrement Suzanne
pour nous deux.
Affectueusement à vous, mon cher ami.
=Au Colonel en retraite Henri de Ponchalon[69].=
18 octobre 1892.
Monsieur,
Permettez-moi de répéter que je n'ai nié ni le sentiment du devoir
ni l'esprit de sacrifice de l'armée de Châlons. Entre le capitaine
Baudouin et le lieutenant Rochas, il y a le colonel de Vineuil.
Après les mauvaises nouvelles de Frœschwiller, des soldats du 7e
corps, qui n'avaient pas encore combattu, ont jeté leurs armes. Je
n'aurais pas affirmé un fait pareil sans l'appuyer sur des documents
certains. Et puis, encore un coup, c'est notre force et notre grandeur,
aujourd'hui, de tout confesser.
Je vous réponds, Monsieur, parce que vous paraissez croire, comme moi,
à la nécessité bienfaisante de la vérité, et je vous prie d'agréer
l'assurance de mes sentiments distingués.
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 13 novembre 1892.
Vous aviez raison, mon ami, Réjane a été tout à fait poignante, dans la
scène de larmes du quatrième acte. C'est vrai, je n'aime pas beaucoup
cette artiste, dont la voix se brise dans les éclats de force; qui
manque, selon moi, de foyer intérieur, de puissance. Mais elle a ce
qui vaut mieux: l'originalité, la vie; et il est très certain que,
lorsqu'elle reste elle-même, elle est incomparable.
Merci encore, mon ami, de la si bonne et si émouvante soirée que vous
nous avez fait passer, et croyez à nos vives amitiés pour les vôtres et
pour vous.
=A Gustave Toudouze.=
Paris, 22 février 1893.
Mon cher ami, puisque l'affaire va si bien, il faut non seulement
décider Goncourt, mais décider également Daudet et Loti à faire partie
du Comité. Il importe peu qu'ils viennent ou qu'ils ne viennent pas.
Toutefois, je suis toujours d'avis que vous fassiez une petite place
aux romanciers populaires, pour que le Comité n'ait pas l'air d'une
chapelle.
Cordialement à vous.
=A J. van Santen Kolff.=
Paris, 22 février 1893.
Mon cher confrère,
Je ne résiste pas à votre prière. Seulement, permettez-moi de répondre
brièvement à vos questions.
Les renseignements dont vous me parlez sur _Le Docteur Pascal_ sont
exacts, bien qu'un peu déformés. Ainsi, il est très vrai que le fils de
Maxime, Charles, se trouvera en présence de Tante Dide, sa trisaïeule,
la mère, la souche de toute la famille. Voici vingt ans que je le
réserve pour cette rencontre dernière. Il est très vrai aussi que
j'avais songé à utiliser certains détails qu'on m'avait fournis sur
les tourments intimes endurés par Claude Bernard; mais les nécessités
de mon récit, le cadre dans lequel il faut que je m'enferme, ne m'ont
pas permis de les employer comme j'aurais voulu; on n'en retrouvera que
des miettes dans mon œuvre. Enfin, il est encore très vrai que le livre
finira par une mère allaitant son enfant. Il n'y a seulement rien là
d'_idéaliste_. C'est au contraire, selon moi, tout à fait _réaliste_.
La vérité est que je conclurai par le recommencement éternel de la
vie, par l'espoir en l'avenir, en l'effort constant de l'humanité
laborieuse. Il m'a semblé brave, en terminant cette histoire de la
terrible famille des Rougon-Macquart, de faire naître d'elle un dernier
enfant, l'enfant inconnu, le Messie de demain peut-être. Et une mère
allaitant un enfant, n'est-ce pas l'image du monde continué et sauvé?
Voici que j'ai écrit à peu près la moitié du _Docteur Pascal_, et je
suis content, autant que je puis l'être. Ce qui m'amuse, c'est que
j'y mets l'explication et la défense de toute la série des dix-neuf
romans qui ont précédé ce vingtième. Enfin, ma passion littéraire s'y
satisfait.
Voilà, en hâte, mes réponses. Il me reste à vous remercier de votre
vieille fidélité littéraire, et à vous serrer bien cordialement la main.
=A Félix Albinet.=
Médan, 24 juin 1893.
Mon cher confrère,
Vous me demandez une page sur Victor Hugo. Une page, grand Dieu! mais
c'est un volume qu'il faudrait écrire! Que voulez-vous que je dise en
une page sur le plus grand de nos poètes lyriques? Et puis, après les
batailles d'autrefois, je n'ai qu'à m'incliner.
Ces jours-ci, Catulle Mendès, qui est un grand honnête homme
littéraire, en me donnant une belle et bonne poignée de main publique,
a signé définitivement la paix[70].
Il a raison, il faut admirer et aimer: toute la force est là.
Malgré la légende, j'ai beaucoup aimé et beaucoup admiré Victor Hugo,
et voici ce que j'écrivais il y a longtemps:
«Quelle brusque et prodigieuse fanfare dans la langue que ces vers de
Victor Hugo! Ils ont éclaté comme un chant de clairon, au milieu des
mélopées sourdes et balbutiantes de la vieille école classique. C'était
un souffle nouveau, une bouffée de grand air, un resplendissement de
soleil. Pour mon compte, je ne puis les entendre sans que toute ma
jeunesse me passe sur la face, ainsi qu'une caresse.
«Je les ai sus par cœur, je les ai jetés jadis aux échos des coins
de Provence où j'ai grandi. Ils ont sonné, pour moi comme pour bien
d'autres, le siècle de la liberté dans lequel nous entrons...»
Voilà la page que vous me demandez, mon cher confrère, et je regrette
simplement qu'elle ne soit pas plus complète ni plus éloquente.
Cordialement à vous.
=A Raymond Poincaré.=
Médan, 18 juillet 1893.
Cher monsieur Poincaré,
Votre aimable lettre me donne quelque honte de ma lettre officielle et
si froide. Je voulais aller vous serrer la main, vous dire de vive voix
toute ma gratitude; mais je suis cloué ici, et je ne pourrai le faire
que vers la fin du mois, lorsque je traverserai Paris.
Me permettrez-vous, en attendant, d'insister sur votre bravoure. Cela
semble tout simple aux vaillants de faire les choses qui leur semblent
justes. Je n'en sais pas moins ce qu'il fallait de tranquille courage
pour me donner un témoignage officiel de haute sympathie; et certains
journaux vous le feront bien voir.
Ne cherchez donc pas, cher monsieur Poincaré, à diminuer ma
reconnaissance, et veuillez me croire votre bien cordial et bien dévoué.
=A Marcellin Pellet.=
Médan, 1er août 1894.
Monsieur et cher confrère,
Votre lettre m'intéresse, et je vous remercie de me l'avoir écrite.
Il est très certain que Bernadette[71] était une enfantine, une
demi-idiote, si vous voulez: je crois l'avoir dit sur tous les tons.
Mais je vous en prie, au nom du bon sens lui-même, ne croyez pas à
cette imbécile histoire de la belle Mme Pail ..., qui me ferait prendre
en haine les Homais libres penseurs qui ont dû l'inventer. Il suffit
d'avoir un peu étudié les faits pour la mettre à néant. On me lit bien
mal si, après m'avoir lu, on a encore besoin de Mme P... pour expliquer
les dix-huit apparitions du rocher de Massabielle. Je me suis efforcé
de tout ramener à la simple vérité humaine.
Merci encore de votre lettre, Monsieur, et veuillez me croire votre
cordial et dévoué.
=A Arthur Meyer.=
Médan, 28 septembre 1894.
Cher monsieur Meyer,