associations ouvrières qui se créent et fonctionnent sont l'embryon
de cette Cité future. Par les coopératives de production et de
consommation, nous nous acheminons un peu plus chaque jour vers le
peuple de frères dont on plaisante. Il faut laisser rire, l'évolution
est sans cesse en marche; la solidarité n'est pas que le vœu des braves
gens, elle est aussi une force de la nature, comme l'attraction, et
elle agira de plus en plus, et elle finira par grouper l'humanité
entière en une seule et même famille.
Merci encore, cher monsieur Labusquière, et bien fraternellement avec
vous et avec tous nos amis.
=A Seménoff.=
Médan, 6 août 1901.
Merci, mon cher Seménoff, de la lettre que vous m'écrivez, à propos
de la mort de ce cher Alexis. J'y retrouve tout votre cœur. J'ai,
en effet, eu un gros chagrin, car c'est encore un peu de ma vie
d'autrefois qui s'en va. Peu à peu, je reste seul de notre groupe
littéraire.
Il faut vous bien soigner, pour nous revenir vaillant, cet hiver. Vous
aussi, vous êtes un fidèle; notre défenseur dans cette grande Russie,
qui ne demande qu'à savoir et à se libérer. Enfin, il faut avoir bon
espoir: la liberté marche.
Les photographies sont un peu grises. Je vais tâcher d'en tirer des
épreuves passables, et je vous les donnerai, lors de ma rentrée.
Jusque-là, je vais avancer le plus possible mon nouveau roman.
Présentez nos vives amitiés à Mme Seménoff et à tous les vôtres, et
bien affectueusement à vous.
=A F. Chastanet.=
Paris, 27 novembre 1901.
Cher monsieur Chastanet, je viens de recevoir _Les Personnages des
Rougon-Macquart_, que vous m'avez envoyés, et je tiens à vous remercier
encore, à vous dire combien je trouve votre travail remarquable. Je
ne parle pas seulement de la patience et du soin que vous avez mis à
lire et à dépouiller les vingt volumes. Ce qui me frappe plus encore,
c'est la profonde intelligence que vous avez eue de mon œuvre; c'est le
choix vivant que vous avez fait des phrases qui caractérisent chaque
personnage. Certainement jamais rien de semblable n'a été réalisé, car
il ne s'agit pas d'un sec dictionnaire; vous évoquez tous mes romans,
vous rendez la vie à tous les êtres qui les peuplent.
Vous venez de me donner la joie littéraire la plus profonde que j'aie
jamais éprouvée: celle de me retrouver tout entier dans ce volume qui
résume et qui classe le petit peuple que je me suis efforcé de créer.
Et je vous en suis infiniment reconnaissant.
Veuillez me croire votre bien amical et bien dévoué.
=A Alfred Bruneau.=
Médan, 2 juillet 1902.
Mon cher ami, vous voilà installés et votre lettre nous donne de bonnes
nouvelles de vous deux et de Suzanne. Ces trois mois de grand calme
et de travail vous feront certainement grand bien; et, quand vous
rentrerez en octobre, avec votre œuvre finie, il sera toujours temps
d'organiser votre avenir. Je n'ai plus guère d'illusions, mais je crois
tout de même que les braves gens et les travailleurs déterminent autour
d'eux les chances heureuses. C'est toujours lorsque j'ai désespéré que
le destin s'est montré clément.
Depuis bientôt trois semaines que nous sommes ici, nous avons vécu dans
une belle tranquillité. Ma femme va mieux, surtout depuis qu'il fait
beau. J'ai bien travaillé, mais je ne compte finir _Vérité_ que vers la
fin du mois. C'est terriblement long; voilà près d'un an que, tous les
matins, sans manquer un seul jour, je me remets à cette œuvre. Aussi
suis-je très fatigué, avec le grand besoin de me reposer un peu. Je
compte ne pas faire grand'chose en août. Puis, en septembre, j'espère
m'occuper de nos poèmes; et, plus j'y songe, plus je suis décidé à
les traiter comme je les sens, car tout accommodement au goût des
directeurs ou du public serait, en fin de compte, une duperie.
Les Charpentier ne viendront ici que le 15 août. Nous avons donc devant
nous six semaines de solitude, et cela ne m'est pas désagréable; je
passe de délicieuses après-midi dans mon jardin, à regarder tout vivre
autour de moi. Avec l'âge, je sens tout s'en aller et j'aime tout plus
passionnément.
Travaillez bien, mon ami; reposez-vous bien aussi, et surtout ne vous
faites pas de chagrin, ne désespérez pas. Vous verrez que la chance
viendra, je ne sais comment, mais elle viendra. Tout effort est
récompensé; il est impossible que votre travail, si brave et si franc,
n'amène pas la victoire. Chaque jour, levez-vous en espérant quelque
chose de bon pour le lendemain.
Et bonne santé à votre femme et bonnes vacances à Suzanne. Prenez tous
les trois une grosse provision de forces pour l'hiver prochain.
Nous vous embrassons, ma femme et moi, de tout notre cœur.
=Au même.=
Médan, 8 août 1902.
Mon bon ami, j'ai enfin terminé cette terrible _Vérité_ qui, pendant un
an, m'a demandé de grands efforts. L'œuvre est au moins aussi longue
que _Fécondité_, et il s'y trouve une telle diversité de personnages,
un tel enchevêtrement de faits, que jamais mon travail ne m'a demandé
une discipline plus étroite. J'en sors pourtant assez gaillard, et ma
tête seule a besoin de repos. _Vérité_ commencera à paraître le 10
septembre, dans _L'Aurore_, et y durera jusqu'au 20 janvier environ.
J'attends les Charpentier dans les premiers jours de la semaine
prochaine, et c'est pendant leur séjour ici que je compte me reposer.
Cela mettra un peu de bruit autour de moi, me tirera de la solitude
où nous vivons. Et je compte sur cette diversion bruyante pour me
débarbouiller le cerveau. Puis, en septembre, je songerai à vous; je me
mettrai à un des poèmes, je ne sais encore lequel. Votre lutte devient
si rude que je suis hanté de scrupules. Sans doute, je professe qu'on
doit marcher droit à l'œuvre d'art, sans s'occuper des contingences.
Seulement, quand un musicien n'a devant lui que deux théâtres pour se
produire, quand des obstacles de toutes sortes lui barrent la route,
il est bien difficile de s'embarquer dans une œuvre, sans s'inquiéter
du sort qui l'attend. Le pis est qu'on se paralyserait tout à fait, si
l'on voulait mettre toutes les bonnes chances de son côté.
Depuis quelques jours, je réfléchis à nos trois sujets et je suis bien
troublé. Enfin, le seul parti sage et brave est d'en traiter un; et
puis, nous verrons, quand nous serons réunis à Paris.
Aucune nouvelle d'ailleurs. Depuis que j'étais ici, je n'avais pas
quitté ma table de travail un seul jour. Nous avons vu Larat pendant
deux heures, une après-midi. Les Mirbeau, qui doivent être à Houlgate,
ne viendront nous voir qu'après leur retour. Les Loiseau sont toujours
à Morsalines, où notre cousine Amélie est allée les rejoindre; et elle
aussi ne viendra sans doute passer avec nous quelques jours qu'en
septembre. Quant à Desmoulin, il est à Bruges où il copie des primitifs.
Nous avons reçu ce matin la bonne lettre de votre femme, à laquelle
la mienne répondra prochainement, et nous avons été bien heureux des
excellentes nouvelles qu'elle nous donnait. Il parait que Suzanne et
vous devenez des pêcheurs de crevettes remarquables. Vous allez nous
revenir tous les trois rayonnants de santé, et c'est ce qu'il faut pour
vaincre le destin.
Nous vous embrassons bien tendrement, de tout notre cœur.
* * * * *
LETTRES AU DR G. SAINT-PAUL
I
Paris, 3 mai 1895.
Cher Monsieur,
Je ne veux retirer aucun bénéfice matériel de la publication du
_Roman d'un inverti_, et sur ce point je désire que vous soyez seul à
traiter l'affaire. D'autre part, pour des motifs d'ordre littéraire,
je désire que mon nom ne figure pas sur la couverture; ou du moins je
consens seulement à ce qu'on mette: «Avec une préface d'Émile Zola».
Et cette préface ne peut être qu'une lettre que je vous adresserai
personnellement, lettre assez courte, dans laquelle je vous conterai
simplement l'histoire du manuscrit que je vous ai remis, en le jugeant
brièvement à mon point de vue. Ce serait donc à vous d'écrire le
morceau de résistance, morceau que je vois tout scientifique.
Avant d'écrire à M. Storck pour lui dire ces choses, j'ai voulu vous
consulter. Si donc nous sommes d'accord, veuillez me le dire, et je lui
écrirai.
Cordialement à vous.
II
Médan, 25 juin 1895.
Mon cher Docteur[78],
Je ne trouve aucun mal, au contraire, à ce que vous publiiez _Le Roman
d'un inverti_, et je suis très heureux que vous puissiez faire, à titre
de savant, ce qu'un simple écrivain comme moi n'a point osé.
Lorsque j'ai reçu, il y a des années déjà, ce document si curieux, j'ai
été frappé du grand intérêt physiologique et social qu'il offrait. Il
me toucha par sa sincérité absolue, car on y sent la flamme, je dirai
presque l'éloquence de la vérité! Songez que le jeune homme qui se
confesse écrit ici une langue qui n'est pas la sienne; et dites-moi
s'il n'arrive point, en certains passages, au style ému des sentiments
profondément éprouvés et traduits? C'est là une confession totale,
naïve, spontanée, que bien peu d'hommes ont osé faire, qualités qui la
rendent fort précieuse à plusieurs points de vue. Aussi était-ce dans
la pensée que la publication pouvait en être utile, que j'avais eu
d'abord le désir d'utiliser le manuscrit, de le donner au public sous
une forme que j'ai cherchée en vain, ce qui, finalement, m'en a fait
abandonner le projet.
J'étais alors aux heures les plus rudes de ma bataille littéraire, la
critique me traitait journellement en criminel, capable de tous les
vices et de toutes les débauches; et me voyez-vous me faire, à cette
époque, l'éditeur responsable de ce _Roman d'un inverti?_ D'abord
on m'aurait accusé d'avoir inventé l'histoire de toutes pièces, par
corruption personnelle. Ensuite, j'aurais été dûment condamné pour
n'avoir vu, dans l'affaire, qu'une spéculation basse sur les plus
répugnants instincts. Et quelle clameur, si je m'étais permis de dire
qu'aucun sujet n'est plus sérieux ni plus triste, qu'il y a là une
plaie beaucoup plus fréquente et profonde qu'on n'affecte de le croire,
et que le mieux, pour guérir les plaies, est encore de les étudier, de
les montrer et de les soigner!
Mais le hasard a voulu, mon cher docteur, que, causant un soir
ensemble, nous en vînmes à parler de ce mal humain et social des
perversions sexuelles. Et je vous confiai le document qui dormait dans
un de mes tiroirs, et voilà comme quoi il put enfin voir le jour, aux
mains d'un médecin, d'un savant, qu'on n'accusera pas de chercher le
scandale. J'espère bien que vous allez apporter ainsi une contribution
décisive à la question des invertis-nés, mal connue et particulièrement
grave.
Dans une autre lettre confidentielle, reçue vers le même temps, et que
je n'ai malheureusement pas retrouvée, un malheureux m'avait envoyé le
cri le plus poignant de douleur humaine que j'aie jamais entendu. Il se
défendait de céder à des amours abominables, et il demandait pourquoi
le mépris de tous, pourquoi les tribunaux étaient prêts à le frapper,
s'il avait apporté dans sa chair le dégoût de la femme, la passion de
l'homme. Jamais possédé du démon, jamais pauvre corps humain livré aux
fatalités ignorées du désir, n'a hurlé si affreusement sa misère. Cette
lettre, je m'en souviens, m'avait infiniment troublé. Et, dans _Le
Roman d'un inverti_, le cas n'est-il pas le même, avec une inconscience
plus heureuse? N'y assiste-t-ou pas à un véritable cas physiologique,
à une hésitation, à une demi-erreur de la nature? Rien n'est plus
tragique, selon moi, et rien ne réclame davantage l'enquête et le
remède, s'il en est un.
Dans le mystère de la conception, si obscur, pense-t-on à cela? Un
enfant naît: pourquoi un garçon, pourquoi une fille? on l'ignore.
Mais quelle complication d'obscurité et de misère, si la nature a un
moment d'incertitude, si le garçon naît à moitié fille, si la fille
naît à moitié garçon? Les faits sont là, quotidiens. L'incertitude
peut commencer au simple aspect physique, aux grandes lignes du
caractère: l'homme efféminé, délicat, lâche; la femme masculine,
violente, sans tendresse. Et elle va jusqu'à la monstruosité constatée,
l'hermaphrodisme des organes, les sentiments et les passions contre
nature. Certes, la morale et la justice ont raison d'intervenir,
puisqu'elles ont la garde de la paix publique. Mais de quel droit
pourtant, si la volonté est en partie abolie? On ne condamne pas un
bossu de naissance parce qu'il est bossu. Pourquoi mépriser un homme
d'agir en femme, s'il est né femme à demi?
Certes, mon cher docteur, je n'entends pas même poser le problème.
J'indique seulement les raisons qui m'ont fait souhaiter la publication
du _Roman d'un inverti_. Peut-être cela inspirera-t-il un peu de pitié
et un peu d'équité pour certains misérables. Et puis, tout ce qui
touche au sexe touche à la vie sociale elle-même. Un inverti est un
désorganisateur de la famille, de la nation, de l'humanité. L'homme et
la femme ne sont certainement ici-bas que pour faire des enfants, et
ils tuent la vie, le jour où ils ne font plus ce qu'il faut pour en
faire.
Cordialement à vous.
III
Médan, 18 juillet 1895.
Cher Monsieur,
Je crois qu'il ne faut pas passer outre aux inquiétudes de l'éditeur,
car il serait désastreux que quelque ennui arrivât. Pour mon compte, je
ne suis pas d'avis de trouver un éditeur quand même. Mais je serai fort
heureux de garder le manuscrit de l'ouvrage, dans les conditions où
vous me l'offrez, et avec la pensée qu'il pourra être utilisé un jour.
Cordialement à vous.
IV
=Réponse à une Enquête sur le Langage intérieur[79].=
Voici l'observation prise sous la dictée du Maître:
«Étant enfant, j'avais une bonne mémoire scolaire; j'avais le prix
de mémoire; déjà à cette époque je travaillais sans trop de zèle, le
nécessaire, rien de plus: arrivé en étude, je me mettais à la besogne,
avec le désir de terminer le plus vite possible et de ne plus rien
faire.
«Au lit je récitais tout bas mes leçons avant de m'endormir, c'est un
excellent moyen pour retenir.
«Le lendemain, je les savais, j'en disais très bien le mot à mot avec
beaucoup de précision; je ne me trompais et n'hésitais que rarement;
j'avais donc une mémoire excellente qui me permettait d'apprendre
vite et bien. Mais tout disparaissait assez rapidement, les mots
s'envolaient avec le temps, et l'âge a amené l'oubli des textes les
mieux sus.
«Déjà à cette époque, ma mémoire était ce qu'elle est aujourd'hui,
elle se chargeait rapidement, avidement... puis elle se déchargeait.
C'est une éponge qui se gonfle, puis qui se vide; c'est un fleuve qui
entraîne tout et dont les eaux courent tôt se perdre sur un banc de
sable.
«Un caractère très net de ma mémoire, c'est que la persistance des
souvenirs dépend de mon désir et de ma volonté de retenir. J'ai une
excellente mémoire visuelle, mais si je ne regarde pas _en voulant_
retenir, il ne reste rien; si je n'ai pas la volonté de me souvenir,
tout se perd. Nommé président de la Société des Gens de lettres,
j'ai mis plus de trois semaines à me rappeler les physionomies des
vingt-quatre membres du Comité.
«A la suite d'une enquête faite pour construire un roman, je retrouve,
quand j'ai idée de voir, tous les souvenirs dont j'ai besoin.
«Mes souvenirs visuels ont une puissance, un relief extraordinaire;
ma mémoire est énorme, prodigieuse, elle me gêne; quand j'évoque les
objets que j'ai vus, je les revois tels qu'ils sont réellement avec
leurs lignes, leurs formes, leurs couleurs, leurs odeurs, leurs sons:
_c'est une matérialisation à outrance_; le soleil qui les éclairait
m'éblouit presque; l'odeur me suffoque, les détails s'accrochent à moi
et m'empêchent de voir l'ensemble. Aussi pour le ressaisir me faut-il
attendre un certain temps. Je n'écrirai que l'an prochain mon roman
sur Lourdes, je prendrai les notes que j'ai recueillies; l'évocation
se fera; tout sera au point; sur l'ensemble, les grandes lignes, les
grandes arêtes se détacheront, nettes...
«Cette possibilité d'évocation ne dure pas très longtemps; le relief
de l'image est d'une exactitude, d'une intensité inouïes, puis l'image
s'efface, disparaît, cela s'en va; ce phénomène est heureux pour moi;
j'ai écrit beaucoup de romans, j'ai entassé un nombre considérable
de matériaux: si tous mes souvenirs me restaient, je succomberais
sous leur poids. De la trame du roman, l'oubli est encore plus
rapide; arrivé à la fin de l'ouvrage que j'écris, j'en oublie le
commencement. Il me faut autant de plans que de chapitres projetés:
pour vingt chapitres, vingt plans détaillés. Alors je pars tranquille,
avec ce guide-âne je suis sûr de ne pas me perdre en route; mon
sous-main, couvert d'indications, de notes d'échos, de rappels, m'est
indispensable, je le consulte sans cesse.
«En résumé, ma mémoire se caractérise par la puissance énorme des
souvenirs qu'elle me fournit, par la fragilité de ces souvenirs.
«Je ne me souviens pas pour le plaisir de me souvenir, je n'exerce
pas cette grosse mémoire pour le plaisir de l'exercer; tout ce qui
ne nécessite pas un peu d'invention, lire, corriger des épreuves,
m'endort, mais je ne dors plus dès que je puis créer, dès que
fonctionne le centre d'invention littéraire.
«On sait comment je compose mes romans; je rassemble le plus possible
de documents, je voyage, il me faut l'atmosphère de mon sujet; je
consulte les témoins oculaires des faits que je veux décrire; je
n'invente pas, le roman se fait, se dégage tout seul des matériaux.
Ainsi, pour _La Débâcle_, je suis allé à Sedan, j'ai consulté les
meilleures sources d'informations; les personnages se sont présentés
tout seuls; ne fallait-il pas un colonel, un capitaine, un lieutenant,
un caporal, des hommes...? Une fois le personnage apparu, je le fais
mien, je vis avec lui; je ne me plais qu'en ce qui vit.
«Chez moi le mot n'a pas grande importance. Il peut être éveillé par
l'image ou par l'argument; je puis parler facilement, je ne m'élève à
la véritable éloquence que sous l'influence de la passion; j'abhorre le
lieu commun, il me paralyse, m'empêche de parler.
«Souvent le mot écrit m'étonne comme si je ne l'avais jamais vu; je lui
trouve un aspect bizarre, laid, disgracieux: il éveille toujours une
image appropriée; mentalement je ne le lis ni ne le parle, je ne suis
pour lui ni visuel, ni moteur. Quand j'écris, la phrase se fait en moi
toujours par euphonie; C'est une musique qui me prend et que j'écoute;
gamin, j'adorais les vers et en écrivais beaucoup; la musique véritable
me laisse froid, je n'ai pas, je crois, l'oreille très juste; c'est par
un véritable raisonnement que j'aime la musique; elle a été longtemps
pour moi lettre close, mais j'entends le rythme de la phrase; je me fie
à lui pour me conduire, un hiatus me choque et me gêne.
«Je ne prépare pas la phrase toute faite; je me jette en elle comme on
se jette à l'eau, je ne crains pas la phrase; en face d'elle je suis
brave; je fonds sur l'ennemi, j'attaque la phrase laissant à l'euphonie
le soin de l'achever.
«Chez nous romanciers, ceci est rare. Tous les écrivains que j'ai
connus polissent leur phrase avant de l'écrire; la première heure est
la moins bonne, c'est la période des tâtonnements; au bout d'un certain
temps tout s'arrange, se dessine et le bon travail commence.
«Pour moi c'est le contraire, ce que je fais de mieux est ce que je
fais d'abord. La fatigue arrive vite; mes quatre ou cinq pages écrites,
je cesse; je ne dépasse pas trois heures par jour; on m'a fait une
réputation de travailleur, c'est une erreur; je suis très régulier et
très paresseux; je vais très vite, pour en finir le plus rapidement
possible et ne plus rien faire.
«Je termine en disant que je suis myope et porte du 9; cela est venu à
dix-neuf ans; je me suis aperçu que je ne pouvais plus, comme l'année
précédente, lire de chez moi les affiches annonçant les représentations
théâtrales, dont j'étais très friand.
«Mes organes des sens sont bons; l'odorat est excellent. Je rêve assez
souvent; mes rêves manquent de lumière; je n'y vois pas le grand
soleil, le plein jour; c'est une clarté élyséenne qui entoure les
objets et les personnes, un peu flous, à demi perdus dans une lumière
diffuse et grise...».
V
Paris, 18 janvier 1896.
Mon cher Docteur,
J'envoie à votre éditeur la préface corrigée.--Sans doute, ce serait
bien agréable et bien beau d'aller à Alger, mais si vous saviez quelle
continuelle besogne me cloue ici.
Bien cordialement à vous.
* * * * *
[1] Le peintre impressionniste Paul Cézanne était d'Aix comme Antony
Valabrègue.
[2] et [3]: Voir le livre de Paul Alexis: _Émile Zola_; et voir aussi
le premier volume de cette _Correspondance_, qui contient les Lettres
que Zola écrivit dans sa jeunesse à Baille, à Cézanne et à Marius Roux.
[4] _Contes à Ninon_.
[5] La Confession de Claude.
[6] Exclamation que Paul Cézanne lançait au moindre ennui qui lui
survenait: «Il est bien noir pour moi, le ciel de l'avenir.»
[7] _Thérèse Raquin._
[8] Lettre communiquée par M. Emery Duchesne qui l'a trouvée dans
les papiers de son père; celui-ci fut le collaborateur de M. de
Villemessant au _Figaro_.
[9] _La Confession de Claude_.
[10] Villemessant était alors directeur de _L'Évènement_; Bourdin, son
gendre, était secrétaire de la rédaction.
[11] A propos d'un volume que Champfleury venait de publier sur les
chats.
[12] Délibération relative à une proposition tendant à donner à une
voie d'Aix le nom de François Zola, le père d'Émile Zola, qui fit
creuser dans la ville un canal qui porte son nom.
[13] Rhunka était un petit singe femelle de race macaque.
[14] A propos de _La Curée_, qui allait paraître dans _La Cloche_, dont
Ulbach était le directeur.
[15] C'est de Paul Cézanne dont il est question.
[16] _La Curée._
[17] _Lise Tavernier_, probablement.
[18] _Les Héritiers Rabourdin_
[19] Répétitions des _Héritiers Rabourdin_, au théâtre Cluny.
[20] _Son Excellence Eugène Rougon._
[21] En réponse à un article très vif sur et contre _L'Assommoir_.
Cette lettre fut insérée dans _Le Figaro_ du 7 septembre et en même
temps qu'un nouvel article de M. Millaud aussi vif que le précédent.
Émile Zola écrivit alors la lettre suivante en date du 9 septembre.
Mais Villemessant considéra que ce débat ne pouvait se prolonger et ne
voulut pas insérer cette seconde lettre. Les choses en restèrent là.
[22] _Le Bouton de rose._
[23] _Une page d'amour._
[24] _Une page d'amour._
[25] La mère de Georges.
[26] _Bouvard et Pécuchet._
[27] La revue _La Jeune France_ avait publié, dans son numéro du 1er
février 1879, un article de Gustave Rivet sur le Naturalisme. Cette
lettre, adressée à l'auteur de l'article, fut insérée dans _La Jeune
France_ du 1er mars 1879.
[28] Il s'agissait d'une demande pour un poste de conservateur d'une
bibliothèque, Flaubert se trouvant dans une situation précaire à ce
moment-là; malgré toutes les précautions des amis, cette demande avait
été ébruitée, et les journaux s'en étaient emparé. Grand chagrin de
Flaubert, et immense tristesse des amis qui auraient voulu que Flaubert
ne sût rien avant la chose résolue.
[29] Flaubert s'était cassé la jambe.
[30] _Giacinta._
[31] Cette jeune fille est morte depuis une quinzaine d'années.
[32] Les _Chroniques parisiennes_, adressées par Sainte-Beuve à la
_Revue Suisse_ et que M. Jules Troubat venait de recueillir en volume
chez Calmann-Lévy.
[33] Paul Cézanne.
[34] Lettre relative aux funérailles de Madame Zola mère.
[35] En réponse à une lettre qui accompagnait l'envoi d'un volume: _Les
Chrysanthèmes de Marie_, et dans laquelle M. Chaigneau répondait à un
article de Zola sur Victor Hugo.
[36] Les funérailles de Gustave Flaubert.
[37] Renseignements pour _Pot-Bouille_.
[38] C'est Zola qui a poussé Rod à faire de la littérature.
[39] Série d'articles publiés ensuite en volume sous le titre: _Une
campagne_ (1880-1881).
[40] _Pot-Bouille_.
[41] C'était un racontar, imaginé par Mme Louise Colet, dans un article
médisant sur Sainte-Beuve.
[42] _Au Bonheur des Dames._
[43] A propos des statues de Dumas père et de Balzac.
[44] Alexandre Dumas père.
[45] _Essais de psychologie contemporaine._
[46] A cette époque, directeur de l'Ambigu. Il s'agit des
représentations de _Pot-Bouille_.
[47] Personnage de _La Joie de vivre_.
[48] _Germinal_.
[49] En réponse à une demande de préface pour son volume de vers
_Fleurs d'Enfer_, paru chez A. Ghio en 1884.
[50] Cette lettre a été motivée par deux articles parus dans _La
Nouvelle Revue_ (avril-mai 1884). Elle a été publiée, avec la réponse
au destinataire, dans l'ouvrage de M. Georges Renard intitulé: _Études
sur la France contemporaine_ (Paris, Savine, 1888;--p. 57).