souvent, je crée le hameau dont j'ai besoin, en gardant les villes
voisines telles qu'elles existent. Cela me donne plus de liberté pour
mes personnages. C'est ce que j'ai encore fait dans _La Terre_. Rognes
est inventé, et je me suis servi d'un village, Romilly-en-Beauce, en
le modifiant. C'est au mois de mai 1886 que je suis allé passer quinze
jours à Châteaudun et à Cloyes, pour prendre les notes nécessaires. En
général, une quinzaine me suffit: je préfère une impression courte et
vive. Quelquefois pourtant, je retourne revoir les lieux, au cours de
mon travail. Ma femme m'accompagnait, comme toujours. Nous avons couché
à Châteaudun et à Chartres. Nous avons parcouru le pays en landau
attelé de deux chevaux: une petite maison roulante! C'est très commode;
on est là chez soi, on est très bien...
=A Guy de Maupassant.=
Médan, 14 juillet 1888.
Vous m'avez pardonné, n'est-ce pas? mon cher ami, d'avoir fait du
mystère avec vous. Mme Charpentier venait de m'apporter ici l'offre de
Lockroy, et cela d'une façon si délicate, que j'avais cédé. Mais, par
enfantillage peut-être, je ne voulais pas qu'il existât une acceptation
écrite de moi. De là ma réponse ambiguë à votre lettre si aimable.
Oui, mon cher ami, j'ai accepté après de longues réflexions, que
j'écrirai sans doute un jour, car je les crois intéressantes pour
le petit peuple des lettres, et cette acceptation va plus loin que
la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à l'Académie; si
l'Académie s'offre jamais à moi, comme la décoration s'est offerte,
c'est-à-dire si un groupe d'académiciens veulent voter pour moi et
me demandent de poser ma candidature, je la poserai, simplement, en
dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon, et cela ne serait
d'ailleurs que le résultat logique du premier pas que je viens de faire.
Quand je vous verrai, je veux causer avec vous de ces choses, car je
serais très heureux de vous savoir de mon avis.
Merci encore et bien affectueusement à vous.
=A Octave Mirbeau.=
Médan, 9 août 1888.
Ah! mon cher Mirbeau, voici des années qu'on m'annonce ma fin, et je
dure!
Je vous pardonne bien charitablement d'augmenter le mensonge autour de
moi, car vous ne savez ce que vous dites, parlant de choses que vous
ignorez.
D'ailleurs, je suis tranquille. Vous êtes un croyant, facile aux
conversions, et si jamais la vérité se refait en vous sur mon compte,
je vous connais d'une assez grande bonne foi pour la confesser.
Bien à vous quand même.
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 21 octobre 1888.
Je ne crois rien de ce qu'on me rapporte, mon cher ami, et si, de
votre côté, vous n'écoutez point ceux qui pensent avoir intérêt à nous
désunir, notre vieille amitié n'est point morte encore. Cette question
bête de l'Académie ne doit même pas exister entre nous, car je suis
bien certain que vous comprendriez mon attitude, le jour où il me
conviendrait de m'y présenter, de même que je vous aurais approuvé,
si vous aviez cru devoir à votre situation de désirer un fauteuil. Ce
sont là de simples arrangements personnels, et il faut des rencontres
de circonstances et des commentaires méchants, pour leur donner des
significations de rivalité préméditée, qu'ils n'ont pas.
Croyez-moi toujours votre très affectueux.
=Au Dr Maurice de Fleury.=
Paris, 9 décembre 1888.
Monsieur et cher confrère,
Je n'ai aucune opinion nette sur la question que vous me posez.
Personnellement, j'ai cessé de fumer, il y a dix ou douze ans, sur
le conseil d'un médecin, à une époque où je me croyais atteint d'une
maladie de cœur. Mais croire que le tabac a une influence sur la
littérature française, cela est si gros, qu'il faudrait vraiment des
preuves scientifiques pour tenter de le prouver. J'ai vu de grands
écrivains fumer beaucoup et leur intelligence ne s'en porter pas
plus mal. Si le génie est une névrose, pourquoi vouloir la guérir?
La perfection est une chose si ennuyeuse, que je regrette souvent de
m'être corrigé du tabac. Et je ne sais rien autre chose, je n'oserais
rien dire de plus sur la question.
Bien à vous.
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 18 décembre 1888.
Mon cher Daudet, je ne vous ai pas encore remercié de l'aimable envoi
de vos _Souvenirs d'un homme de lettres_, et je veux pourtant le
faire avant de vous revoir. Je connaissais presque toutes ces pages,
mais je les ai relues avec infiniment de plaisir. Certaines ont une
pénétration, une intensité de vie que nul de nous n'a dépassées.
A demain, pour fêter le succès de notre grand aîné Goncourt.
Cordialement aux vôtres et à vous.
=A J. van Santen Kolff.=
Paris, 6 mars 1889.
Mon cher confrère,
Ne vous ai-je pas déjà dit de ne pas vous inquiéter, lorsque je ne vous
répondrai point? Je suis l'homme le plus paresseux du monde, lorsque je
n'en suis pas le plus travailleur. Il est bien vrai que je traverse une
crise, la crise de la cinquantaine sans doute; mais je tâcherai qu'elle
tourne au profit et à l'honneur de la littérature.--Pardonnez-moi donc
mon long silence. Il est des semaines, des mois, où il y a tempête dans
mon être, tempête de désirs et de regrets. Le mieux alors serait de
dormir!... _Le Rêve_ a été en général bien accueilli partout, quoique
peu compris. Tout cela est loin, d'ailleurs. Il faut se remettre au
travail...
Je sais qu'on a affirmé que, quand j'ai publié _Le Rêve_, c'était pour
apitoyer l'Académie sur mon sort, qu'en le faisant c'était une façon de
lui dire: «Voyez, je suis devenu gentil, bien raisonnable, acceptez-moi
en raison du livre _ad hoc_ que je viens de faire!» C'eût été misérable
pour tout le monde, et, vous le savez, indigne de moi.
=A J.-K. Huysmans.=
Paris, 6 mars 1889.
Mon bon ami, je savais que vous étiez souffrant; mais je ne me doutais
pas que vos supplices eussent cette variété dans l'insupportable. Il
faut vous bien soigner et nous revenir solide, un de ces soirs. Nous ne
quitterons d'ailleurs Paris que dans les premiers jours de mai.
Moi, je continue de flâner. Toute ma paresse refoulée s'épanouit. Je
n'aurais qu'un tout petit effort à faire pour ne plus toucher une
plume. C'est une crise d'indifférence, un sentiment de l'à quoi bon,
que je suis curieusement en moi. Je vais pourtant me remettre à mon
roman, sans enthousiasme, je vous assure, mais parce qu'il le faut.
Ma femme vous envoie ses amitiés et ses souhaits d'une prompte
guérison. Elle-même n'est pas très valide.
Et à bientôt, j'espère, et bien affectueusement à vous.
=A Henry Céard.=
Paris, 3 mai 1889.
... Je ne veux pas quitter Paris, mon bon ami, sans vous remercier de
votre bel et excellent article. Il m'a profondément touché. Vous avez
trouvé le moyen de m'être très agréable, sans trop offenser la vérité.
Merci, merci de tout mon cœur.
Maintenant, je vais vous charger d'un tas de commissions. Ayez
l'obligeance de me faire faire une copie de _Madeleine_, d'après le
manuscrit du Théâtre Libre, conforme à la représentation. Portez ça
chez Leduc ou ailleurs, et qu'on m'envoie la copie à Médan, avec le bon
que je signerai et que je renverrai.
En outre, soyez assez bon pour m'adresser les journaux intéressants
de dimanche soir et de lundi matin, le Sarcey, le Lemaître, le Paul
Perret, etc.
J'ai trouvé la presse de ce matin et de ce soir moins mauvaise que je
ne le craignais. En tous cas, la soirée paraît avoir été bonne pour le
Théâtre Libre, et c'était là l'important.
Encore merci pour votre grand dévouement dans toute cette aventure, et
à bientôt, n'est-ce pas? Venez un jour causer à Médan.
Vives amitiés de nous deux.
=Au même.=
Médan, 31 mai 1889.
Mon bon ami, je vois dans les journaux qu'il est de nouveau question
de _Thérèse Raquin_ aux Variétés. Ne pourriez-vous savoir au juste ce
qu'il en est, en allant voir Lerou, et sans me mettre en avant, comme
si la curiosité venait de vous? Au fond, je n'ai qu'un désir, savoir si
la représentation m'appellera prochainement à Paris, et à quelle époque
exacte. Cela, pour organiser mon temps à l'avance.
Ici, rien de nouveau. Je suis rentré et je me suis mis rageusement au
travail. Ah! l'âge ne me calme guère. J'espérais, en vieillissant,
m'assagir un peu. Mais, décidément, je ne puis agir que dans des coups
de passion. Est-ce singulier! car, au fond, je me juge très froidement,
et je méprise même mon emballement.
A bientôt, n'est-ce pas? et affectueusement à vous.
=Au même.=
Médan, 5 juin 1889.
Merci, mon cher Céard, des renseignements que vous m'envoyez. Comme
vous, je ne crois pas que Sarah joue _Thérèse Raquin_, et je ne le
désire pas, pour les raisons que vous analysez si bien. Seulement,
j'ai eu peur cette fois, car il me serait difficile de me mettre en
travers,--ce que je ferais pourtant,--si la chose devenait sérieuse.
Vous savez qu'au théâtre, c'est l'impossible qui arrive. Veuillez donc
veiller encore et m'écrire, si vous appreniez quelque chose, de façon à
ce que j'aie le temps d'agir.
Je travaille assez bien, je lis beaucoup, et j'ai toutes les peines du
monde à avoir l'âme calme. Mon pauvre petit Fanfan est mort dimanche,
à la suite d'une crise affreuse. Depuis six mois, je le faisais manger
et boire, je le soignais comme un enfant. Ce n'était qu'un chien, et sa
mort m'a bouleversé. J'en suis resté tout frissonnant.
Vives amitiés de nous deux.
=Au Dr Gouverné.=
Médan, 3 juin 1889.
Mon cher docteur,
J'ai besoin d'un renseignement pour le roman que j'écris, et je me
permets de vous le demander.
Je vois que le nitre est un poison hyposthénisant. Est-ce qu'on
pourrait empoisonner avec le salpêtre de nos maisons d'habitation? J'ai
besoin qu'un gredin de paysan empoisonne sa femme, d'une façon lente et
facile.
Puis-je lui faire prendre le salpêtre qu'il a sous la main, et en
quelle quantité, et à combien de reprises.
Pardonnez-moi mon importunité, et veuillez me croire votre bien dévoué
et bien cordial,
=A Coste.=
Médan, 15 juin 1889.
Mon vieil ami, je suis plein de honte de n'avoir pas encore répondu à
votre bonne lettre du 16 avril. Il faut vous dire que j'ai été bien
occupé. Et puis, vous me pardonnez, n'est-ce pas?
Seulement, en retrouvant et en relisant votre lettre tout à l'heure,
j'ai été pris de la peur que vous ne tombiez ici, à l'occasion de
l'Exposition, avant d'avoir reçu une réponse de moi.--Vous savez que
nous comptons sur vous. Et même je vais vous charger d'une commission,
pour être sûr que vous viendrez: ce sera de nous apporter cent grammes
de bon safran dans une boîte de fer-blanc. Si vous ne veniez pas, vous
nous enverriez ça par la poste. Mais vous viendrez, n'est-ce pas?
Ici, rien de nouveau. Toujours du travail, je me suis mis à mon nouveau
roman, _La Bête humaine_, qui a pour cadre la ligne de Paris au Havre.
Cela va son petit bonhomme de chemin, mon train ordinaire. Et rien
autre, les arbres poussent, nos santés sont assez bonnes. On vieillit,
et voilà!
Vous vous plaignez beaucoup, vous, mon ami, et je crois bien que
vous avez tort, un peu tout au moins. Vous êtes bien tranquille,
là-bas. Ce qui vous manque, c'est de venir passer trois mois d'hiver
à Paris. Pourquoi n'organisez-vous pas cela? Vous enverriez d'ici des
correspondances au _Sémaphore_. Enfin, vous connaissez vos affaires
mieux que moi. Mais il me semble que vous avez rompu trop brusquement
avec Paris.
Je vais, pour finir, vous charger encore d'une commission. Voyez donc
s'il n'existe pas, à Aix, une chaise à porteurs, Louis XV ou Louis XIV,
qu'on consentirait à vendre. Mais il me la faudrait très belle, en
vernis Martin, dorée, ou avec des peintures. Enfin, une jolie pièce, et
en état acceptable.
A bientôt, n'est-ce pas? mon vieil ami, et toutes les cordialités
affectueuses de ma femme et de moi.
Quant à l'huile, nous en aurons assez cette année. Ce sera pour la
prochaine récolte.
=Au même.=
Médan, 4 août 1889.
Eh bien! mon cher Coste, que sont devenues les tapisseries découvertes
dans un grenier de Notre-Dame? On m'en offre d'un autre côté, et je
voudrais savoir ce que devient l'affaire dont vous m'avez parlé. Un
simple mot de réponse.
Je vous écris en hâte, entre deux séances de travail. Je pousse mon
roman le plus possible, car je voudrais bien en être débarrassé en
décembre; et nous allons avoir un déménagement à Paris, ce que je crois
vous avoir dit: nous quittons la rue Ballu pour aller à côté, rue de
Bruxelles. Tout cela fait que je donne un coup de collier, pendant que
je suis encore tranquille ici.
Alexis, que j'ai en ce moment même près de moi, vous envoie une
vigoureuse poignée de main et j'y joins la mienne, ainsi que les bonnes
amitiés de ma femme.
A bientôt, n'est-ce pas?
Affectueusement à vous.
=A Georges Charpentier.=
Médan, 27 août 1889.
Merci, mon vieil ami, de votre bonne lettre. J'ai lu, dans le journal
de Billaud, le beau succès que vous avez fait à _L'Assommoir_, chez
Piétro Bono. Et j'avoue que je n'ai pas trop regretté d'être absent,
car je n'aime les ovations qu'à distance.--Pourtant, nous regrettons
fort de n'être pas avec vous, malgré le mauvais temps. Mais toutes
sortes de devoirs nous clouent ici.
J'ai travaillé à mon roman[61] avec rage. J'aurai certainement fini
le 1er décembre. Je crois que _La Vie populaire_ en commencera la
publication vers le 20 octobre, et nous tâcherons de paraître à la
fin de janvier. Dès le 15 septembre, je compte porter à Fasquelle
les sept premiers chapitres, pour qu'on les compose tout de suite.
N'est-ce pas? donnez-lui des instructions en conséquence.--Je compte
aussi lui remettre enfin _Le Vœu d'une morte_ que je suis en train de
relire. Ah! mon ami, quelle pauvre chose! Les jeunes gens de dix-huit
ans, aujourd'hui, troussent des œuvres d'un métier dix fois supérieur
à celui des livres que nous faisions, nous, à vingt-cinq ans. Enfin,
ce sera un bouquin curieux à comparer avec ceux qui l'ont suivi. Il
faudrait qu'on se hâtât et qu'il fût prêt à paraître en un mois, vers
le milieu d'octobre.
Je suis pris du désir furieux de terminer au plus tôt ma série des
_Rougon-Macquart_. Je voudrais en être débarrassé en janvier 1892. Cela
est possible, mais il faut que je bûche ferme.
Je traverse une période très saine de travail, je me porte
admirablement bien, et je me retrouve comme à vingt ans, lorsque je
voulais manger les montagnes.
C'est le 10 septembre que nous allons rentrer à Paris, pour nous
installer tout doucement dans notre nouvel appartement.
Il nous faut bien six semaines et nous voudrions y être avant le froid.
Il y a beaucoup à faire, mais nous en prendrons à notre aise, quittes
à ne tout meubler que plus tard.--Vous nous trouverez donc sûrement
réinstallés à Paris.--En décembre, nous reviendrons à Médan tuer le
cochon, et si le cœur vous en dit, vous serez des nôtres.
Il fait ici un temps atroce, comme partout, je crois. Moi,
personnellement, je n'en souffre pas, me cloîtrant du matin au soir.
Je n'ai d'ailleurs guère vu, cet été, qu'Alexis, Thyébaut et Céard. Ce
dernier, pour le moment, voyage en Savoie. Notre cousine Amélie, qui a
passé trois semaines avec nous, est partie d'hier.
Voilà, mon bon ami. Je vous souhaite, à vous, du soleil, puisque vous
êtes là-bas pour en avoir. Dites à votre femme que nous sommes heureux
de la savoir en bonne santé, et que nous comptons bien la revoir tout à
fait remise. De bonnes caresses aux enfants, vives amitiés à Georgette
et à son mari, grandes poignées de main aux Desmoulin et aux Billaud,
de notre part à tous deux. J'espère que je n'oublie personne.
Ah! mon ami, si je n'avais que trente ans, vous verriez ce que je
ferais. J'étonnerais le monde.
Affectueusement à vous.
=A J.-K. Huysmans.=
Médan, 5 janvier 1890.
Imaginez-vous, mon cher Huysmans, qu'il m'a fallu attendre d'être à
Médan, où je suis venu prendre quelque repos, pour trouver le temps de
vous écrire et de vous remercier de votre dernier livre: _Certains_.
Il y a là des pages très braves et très intenses, qui m'ont ravi. Tout
le morceau sur le satanisme est superbe. Vous avez une vie de style
extraordinaire, et vous lire est pour moi un plaisir physique en dehors
même des idées. Il y a dans votre outrance un comique spécial, que
personne n'a, qui est une de vos originalités supérieures, selon moi.
Enfin, mon cher ami, votre dernière œuvre a été mon grand régal du mois
passé.
Savez-vous que nous avons déménagé? Si vous venez frapper un de ces
soirs à notre porte--ce qui nous ferait grand plaisir,--il faudra venir
rue de Bruxelles, 21 _bis_, Nous y rentrerons ces jours-ci.
Bien affectueusement à vous, mon cher Huysmans, et bonne littérature,
pour l'année qui commence.
=A Jules Lemaître[62].=
Paris, 9 mars 1890.
Je suis très flatté, mon cher confrère, et un peu confus, de l'étude
que vous avez publiée sur _La Bête humaine_, car il s'y trouve de bien
gros éloges, même pour un homme que la légende dit orgueilleux.
Mais ce qui m'a ravi surtout, c'est que vous avez expliqué mon œuvre.
J'avais une peur terrible qu'elle ne fût prise pour une fantaisie
sadique. Et je n'ai plus peur, vous avez donné la note juste, tous vont
vous suivre.
Certes, oui, je commence à être las de ma série, ceci entre nous. Mais
il faut bien que je la finisse, sans trop changer mes procédés.
Ensuite, je verrai, si je ne suis pas trop vieux, et si je ne crains
pas trop qu'on m'accuse de retourner ma veste.
Merci bien sincèrement, et veuillez me croire, mon cher confrère, votre
dévoué et cordial.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
Le 9 juillet 1890.
... Ce sera certainement le plus compliqué, le plus bourré de tous
mes livres[63]. Pour vous en résumer les matières, il me faudrait
entrer dans des détails infinis. Non seulement j'ai voulu étudier
le rôle actuel de l'argent, mais j'ai désiré indiquer ce qu'a été
jadis la fortune, ce qu'elle sera peut-être demain. De là toute une
petite partie historique et toute une petite partie socialiste. Toutes
les fois maintenant que j'entreprends une étude, je me heurte au
socialisme. En somme, au centre, se trouve l'histoire d'une grande
maison de crédit, le brusque lançage d'une banque, toute une royauté
de l'or, suivie d'un écroulement dans la boue et dans le sang. J'ai
repris mon Aristide Saccard de _La Curée_. Ce dont je suis assez
satisfait, c'est de la création du type de femme qui dominera l'action;
car il m'a été très difficile d'introduire une femme là-dedans. Je
vous répète qu'il m'est presque impossible d'être plus explicite,
tellement tout cela se tient et se mêle. C'est construit dans le genre
de _Pot-Bouille_: beaucoup d'épisodes; beaucoup de personnages; mais
moins d'ironie, plus de passion, et un ensemble plus solide, je crois.
Je n'attaque ni ne défends l'argent, je le montre comme une force
nécessaire jusqu'à ce jour, comme un facteur de la civilisation et du
progrès...
=A Henry Céard.=
Médan, 4 septembre 1890.
Mon bon ami, n'ayez aucun remords, car moi-même je n'irai pas à Paris
pour la reprise de _L'Assommoir_. J'aurais désiré qu'on réservât la
pièce afin de la reprendre plus tard sur une vaste scène; mais Busnach
a cru qu'il y avait quelque argent à faire aux Menus-Plaisirs, ce en
quoi il se trompe, je crois.
Je ne bouge donc pas d'ici, je travaille à mon roman, sans grand
plaisir. Il me donne un mal de chien, et je crains bien qu'on ne m'ait
pas grande reconnaissance de l'effort qu'il me coûte. L'argent est
décidément un sujet ingrat, l'argent des affaires, j'entends.
Et voilà, mon bon ami, nous vivons au désert, sans plus voir personne.
Vers la fin du mois pourtant, je prierai les Bruneau et les Fleury de
venir. Si tous repassez par Paris, venez nous serrer la main. Nous ne
rentrerons rue de Bruxelles que vers le 15 octobre; et je bûche ferme
pour avoir à cette époque huit chapitres terminés sur douze.
Vives amitiés de nous deux, et bien affectueusement à vous.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
Le 12 septembre 1890.
... Vous me demandez si je suis content. Jamais je ne le suis au milieu
d'un livre, et cette fois le tour de force avec lequel je me bats est
vraiment si dur que j'en ai, certains jours, les reins cassés. Enfin,
nous verrons bien...
=Au même.=
(FRAGMENT)
Le 19 septembre 1890.
... Quant aux études, aux recherches que j'ai faites, elles ont été
comme toujours dirigées d'après le même plan logique: lecture des
livres techniques, visites aux hommes compétents, notes prises sur les
lieux à décrire. Cette fois, j'ai en seulement un peu plus de mal que
les autres, parce que j'entrais dans un monde qui m'était totalement
inconnu, et que rien, selon moi, n'est plus réfractaire à l'art que
les questions d'argent, que cette matière financière, dans laquelle je
suis plongé jusqu'au cou. J'ai eu une peine formidable à me procurer le
procès Bontoux (l'Union Générale). J'ai dû payer 25 francs les sept ou
huit numéros du _Droit_, le seul journal où se trouvait le compte rendu
détaillé et complet du procès...
=Au même.=
(FRAGMENT)
Le 22 octobre 1890.
... Me voici réinstallé depuis une semaine à Paris, _21 bis_, rue
de Bruxelles, pour la saison d'hiver. J'ai écrit les deux tiers de
_L'Argent_, et je ne peux rien vous en dire de net, tellement ce roman
est spécial. Je n'ai pas d'avis, en toute franchise. Il faut que
le public y passe, pour que je me fasse moi-même une opinion. J'ai
beaucoup travaillé, je n'y vois plus clair...
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 6 novembre 1890.
Mon vieil ami, j'ai reçu hier votre _Port-Tarascon_, et je l'ai lu dans
la journée. La fin surtout m'en a plu infiniment: le procès est épique,
un de vos morceaux de grande verve, une vraie envolée dans l'outrance
du réel; et les derniers jours de votre Tartarin ont trempé mon rire
d'une pitié infinie, dont l'attendrissement ineffaçable me restera au
cœur.
Je veux vous voir, vous serrer la main, et cette gueuse de vie de
Paris est là qui met obstacle sur obstacle. Mais, si je tiens à ne pas
attendre pour vous dire avec quelle joie je vous ai lu, j'espère bien
ne pas tarder à aller vous redire de vive voix mon plaisir.
Affectueusement à vous, mon vieil ami, et à tous les vôtres.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
16 janvier 1891.
... Si je n'ai pas encore répondu à votre lettre, c'est justement que
_L'Argent_ n'est point terminé. J'ai été souffrant, je me suis laissé
attarder. Je ne l'aurai guère fini que dans huit à dix jours; et, quand
je me suis mis de la sorte en retard, plus rien n'existe, je ne réponds
plus à personne. Ce roman m'aura donné une peine effroyable...
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 27 janvier 1891.
Mon cher ami, je pense que vous voulez bien me servir de parrain à
la Société des gens de lettres. Je vous envoie ma lettre de demande,
en vous priant de me la renvoyer courrier par courrier, car je vais
passer quelques jours à la campagne, et je veux auparavant terminer les
formalités.
Voici quinze jours que je veux aller vous demander ça de vive voix;
et mon sacré bouquin, que je n'ai pas encore terminé, m'a cloué à ma
table. Enfin, dès mon retour, j'irai vous dire un grand merci.
Nos vives amitiés à Mme Daudet, et bien affectueusement à vous.
=A Ludovic Halévy.=
Paris, 30 janvier 1891.
Mon cher Halévy, voulez-vous me faire le grand plaisir d'être l'un de
mes parrains à la Société des gens de lettres. Je vais m'y présenter,
et vous seriez bien aimable de mettre votre signature sur ma lettre
de demande, que je vous envoie par mon domestique et que je vous prie
de lui rendre. Comme je pars à la campagne pour huit jours, je veux
terminer tout de suite les formalités. Et dès mon retour, j'irai vous
serrer la main et vous remercier bien sincèrement de vive voix.
Cordialement à vous.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
13 février 1891.
... J'ai écrit le dernier mot de _L'Argent_ le vendredi 30 janvier
1891...
=Au même.=
Paris, 6 mars 1891.
Mon cher confrère,