Huysmans, qui y est allé, quel désert de sable c'était. Et votre femme
qui vous arrive malade dans ce pays du spleen! Votre lettre nous a
désolés. Mais nous espérons bien que vos ennuis vont finir, que votre
femme se remettra, et que vous rentrerez à Moret, où vous aurez des
arbres, au moins.
Nous, nous n'avons pas encore quitté Médan, et il est peu croyable que
nous le quittions cette année, à moins que nous n'allions prochainement
passer huit jours à Saint-Palais, près de Royan, où se trouvent les
Charpentier. Nous avons eu des ouvriers, et nous en avons encore pour
une salle que j'ai fait construire. Puis, j'ai mon roman terrible qui
me cloue,--un livre qui me donnera bien du mal et qui m'empêchera de
rentrer à Paris avant mars peut-être. Vous savez que je ne suis jamais
content quand je travaille. Enfin, pourvu que je ne dégringole pas trop
vite, c'est tout ce que je demande. Au demeurant, nous sommes bien ici,
ma femme ne va pas trop mal, et il ne faut pas demander davantage.
Écrivez-moi, quand vous rentrerez à Paris, car je tâcherai d'aller vous
serrer la main, à un de mes voyages.
Bonne santé à votre femme, bon courage à vous, et bonne poussée à
Jeanne, qui doit grandir comme un arbre. Et n'attendez pas trop pour
nous écrire que votre femme est rétablie,. Ma femme se joint à moi et
vous serre à tous affectueusement la main.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
Le 9 novembre 1886.
... Je travaille toujours à _La Terre_, mais je ne suis pas encore à la
moitié du livre. J'ai dû prendre des vacances cet été, étant très las.
Le livre ne peut plus paraître avant mai. C'est une œuvre bien longue,
bien hardie, et qui me donne un mal infini...
=A Antoine Guillemet.=
Médan, 24 novembre 1886.
Mon cher Guillemet,
Nous sommes bien chagrins d'apprendre que les choses ne vont pas mieux
chez vous. Nous pensions votre femme remise, et voilà, nous dites-vous,
que les ennuis continuent. Décidément, nous sommes tous patraques, car
nous autres aussi, nous n'allons que cahin-caha, sans rien de grave
pourtant. Il faut se dire que nous n'avons plus vingt ans, que la
cinquantaine arrive, du moins pour nous, et qu'on doit payer sa dette à
l'âge.
Eh! non, je ne suis guère avancé, avec mon bouquin; _La Terre_, elle
aussi, ne va que lentement. J'ai toutes les peines du monde avec ce
sacré livre. Aussi ne rentrerons-nous à Paris que vers la fin janvier,
car je veux donner un coup de collier d'ici là. Et une de mes premières
visites sera pour vous, car je veux voir les belles choses que vous
rapportez.
Courage, tout s'arrangera, mon ami. Votre femme se portera mieux et
nous redeviendrons jeunes. En tous cas, nous lui souhaitons une bonne
santé, et nous vous envoyons nos vieilles amitiés à vous et au petit
Jean.
=A Henry Céard.=
Paris, 19 décembre 1886.
Mon cher ami,
Je vous ai cherché partout dans la salle, hier soir. Et voilà que je
pars sans vous avoir revu. A bientôt, n'est-ce pas? puisque vous venez
pour Noël. Les Charpentier prendront le train de 2 heures, samedi, et
j'irai les prendre à Villennes. Voyez donc si vous pouvez faire la
route avec eux.
N'oubliez pas ma rue, la rue qui doit avoir disparu dans la trouée
faite pour les Halles, et d'un nom possible.--Autre chose: vous
seriez bien gentil de voir si vous n'avez pas, à votre bibliothèque,
le _Catéchisme poissard_, une brochure, je crois, qu'on vendait sous
Louis-Philippe pour les engueulements du carnaval. Vous m'en copieriez
les répliques les plus salées, que vous m'enverriez.
Merci, et à bientôt.
Affectueusement.
=A Edouard Lockroy.=
Médan, 24 décembre 1886.
Cher monsieur Lockroy.
Je tiens à vous dire combien j'ai été touché d'apprendre que, sans me
prévenir, vous aviez demandé pour moi, au ministre de l'Instruction
publique, la croix de la Légion d'honneur. Je vois là une marque
d'amitié personnelle et de grande sympathie littéraire, dont je suis
très fier.
Mais que voulez-vous? je ne suis plus d'âge à souhaiter des
récompenses. Me voici déjà dans les vétérans, et ce que j'aurais
accepté au lendemain de _L'Assommoir_, me semble inutile après
_Germinal_. Il faut garder ça pour les jeunes écrivains qui ont besoin
d'être encouragés.
Ce que je n'oublierai pas, cher monsieur Lockroy, c'est votre bonne
pensée de m'être agréable, et veuillez croire que je vous en garde une
gratitude infinie.
Votre très reconnaissant et très dévoué.
=A Alphonse Daudet.=
Médan, 26 décembre 1886.
Mon cher ami,
Charpentier me parle de l'idée touchante et charmante que vous avez
eue, de réunir nos trois noms[59] sur l'affiche, pour le bénéfice de
Flaubert; et j'ai le très gros chagrin de ne pouvoir autoriser la
représentation d'un acte séparé de _Thérèse Raquin_.
Songez donc à ma situation particulière. Goncourt et vous, vous avez eu
votre revanche; tandis que moi, j'attends encore la mienne. Ce serait
vraiment trop chanceux de jouer cette partie sur un acte séparé, et
dans quelles conditions? devant un public forcément détestable, sans
critique, pour une seule fois. Ajoutez que le troisième ou le quatrième
acte prendrait une noirceur abominable, en éclatant sans la préparation
des deux premiers. La pièce n'est plus connue, il est nécessaire
qu'elle reparaisse dans son entier pour être jugée équitablement.
Enfin, présentée ainsi, la partie me fait peur. C'est déflorer la
reprise, c'est risquer l'épreuve sans prudence. Admettez un froid, on
dira: «inutile de reprendre ça, c'est jugé.» Je suis sûr que, si le
vieux vivait, il me crierait: «Mon brave, l'œuvre avant tout!»
J'attendais la confirmation officielle de votre croix d'officier, pour
vous envoyer les félicitations du ménage. Mais, puisque je vous écris,
je vous les adresse tout de suite, et j'y ajoute nos vives amitiés pour
vous tous.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
Le 12 mars 1887.
... Je n'en suis encore qu'aux deux tiers de _La Terre_. Ce roman, qui
sera le plus long de ceux que j'ai écrits, me donne beaucoup de mal.
J'en suis content, autant que je puis l'être, c'est-à-dire avec ma
continuelle fièvre et mes éternels doutes...
=A Henry Bauer.=
Paris, 19 avril 1887.
Mon cher Bauer,
Merci mille fois, du fond du cœur; et laissez-moi vous dire que je
sens la grande bravoure de votre article, que c'est elle surtout qui
me touche. La pièce a de sérieux défauts[60]. Si vous n'avez pas voulu
les voir, c'est un combattant qui défend le drapeau menacé. Soyez donc
certain que je prends de votre article ce que je dois en prendre.
Serrons les rangs devant l'ennemi; mais pas de vanité, rien que le
désir de mieux faire, pour décider enfin de la victoire.
Votre bien dévoué et bien reconnaissant.
=Au même.=
Paris, avril 1887.
Ah! que vous êtes brave, mon cher Bauer, et que je vous remercie! J'ai
lu votre article avec des frémissements de joie, dans un réveil de
toute ma jeunesse batailleuse. Cela me donne l'envie de mieux faire et
de faire plus haut, plus vrai. Que je voudrais répondre par une œuvre
complète, à vous tous qui voulez bien mettre de l'espoir en moi! Je
vous jure que si je ne tiens rien de ce que vous attendez, c'est que
j'aurai crevé à la peine!
Merci encore, et tout entier à vous.
=A Octave Mirbeau.=
Paris, 22 avril 1887.
Mon cher Mirbeau,
Je ne suis naturellement pas tout à fait de votre avis sur _Renée_,
bien que je me croie sans grande illusion. Mais comme je vous remercie
de votre article si virulent et si vrai sur le monde des théâtres!
Remarquez que le monde qui lit nos romans n'est guère meilleur;
seulement, nous ne le voyons pas en tas. La bêtise est universelle, et
nous ne pouvons cependant nous croiser les bras. Pour moi, il n'y a que
le travail, dans le livre comme au théâtre. Quant au reste, qu'importe!
L'œuvre faite, bonne ou mauvaise, bien ou mal accueillie, n'est plus à
nous.
Merci encore, et cordialement.
=A Georges Charpentier.=
Médan, 6 mai 1887.
J'ai en effet tout reçu, mon bon ami, et je vous remercie de l'activité
que vous mettez à m'être agréable, surtout en ce moment où vous devez
être si bousculé par le chagrin.
Nous avons passé par là, c'est une chose affreuse. Et rien à faire;
on voit la vie s'en aller de l'être qu'on aime, sans pouvoir rien
retarder. Je vous souhaite bien sincèrement un prompt dénouement,
car chaque jour d'angoisse est une cruauté de plus.--A bientôt, nous
espérons pourtant revoir encore votre mère.
Si l'on ne siffle plus _Renée_, c'est peut-être qu'il n'y a plus
personne. Les recettes ont beaucoup baissé depuis deux jours. Enfin,
il y a déjà vingt représentations, cela me suffit.--Vous savez que
nous allons imprimer tout de suite la pièce. Je viens de terminer une
préface dont je suis content: nous la mettrons dans le supplément du
_Figaro_. Peut-être vous enverrai-je le manuscrit dans deux ou trois
jours, peut-être vous le porterai-je jeudi. Et nous tâcherons d'enlever
ça, pour paraître sans retard, pendant que l'aventure n'est pas trop
vieille. Vous devriez annoncer tout de suite la pièce au _Journal de la
Librairie_, pour voir s'il y aura des demandes. Je ne l'espère guère,
mais enfin on peut voir.
Rien autre, je me suis remis à mon roman, qui va très bien.--Nos bonnes
amitiés à vous tous, dites à votre mère que nous l'embrassons, et à
jeudi soir, n'est-ce pas? Nous serons chez vous de bonne heure.
Bien affectueusement.
=A Émile Verellen.=
25 mai 1887.
Il n'est peut-être qu'une seule fraternité, celle du malheur. La
charité est la langue universelle que tous les peuples entendent et
parlent. Aux nations qui se battent, il faut opposer les nations qui
se plaignent et qui s'aident. Qu'un orage enfle toutes les rivières de
l'Europe, que des maisons croulent, que des habitants périssent, et
l'Europe ne sera plus qu'une grande famille attendrie.
=A Henry Céard.=
Médan, 26 mai 1887.
Mon bon ami, la fluxion a disparu, comme tout doit disparaître,
n'est-ce pas? mais ma pauvre femme et moi nous sommes patraques
décidément. Nous travaillons trop, elle à organiser, à surveiller cette
grande coquine de maison, moi à me décarcasser jusqu'à deux heures du
matin sur des phrases, pour vouloir leur faire dire des choses qu'elles
ne disent pas à mon idée. Nous sommes absolument sur les dents, nous
aurons bien besoin d'un mois de vacances, en août.
Et bien! quoi donc? Voilà la musique qui met le feu aux bâtiments, et
la musique de _Mignon_ encore! Ce matin, en ouvrant les journaux, cette
rôtisserie générale m'a tellement bouleversé, que j'ai travaillé très
mal.
Voilà, mon bon ami. Vous êtes bien gentil de vous être inquiété de
nous, et nous vous envoyons nos vives affections.
=A Léon Hennique.=
Médan, 29 mai 1887.
Mon cher Hennique,
Nous sommes rentrés depuis trois jours à Médan, et me voilà au
travail. Ne croyez donc pas que j'aie été peiné le moins du monde;
énervé peut-être, passionné à coup sûr. J'ai grandi au milieu de
ces batailles, elles me sont nécessaires de temps à autre, pour me
fouetter. Chacune a été pour moi un pas en avant.--_Renée_ aura de
quinze à vingt représentations, au milieu de la bousculade de la
presse et de l'ahurissement du public. Je vais sans doute publier la
pièce tout de suite, et j'écris en ce moment, avant de me mettre à _La
Terre_, une préface assez importante, qui liquidera l'aventure. Tout
cela va bien, j'ai des envies de chef-d'œuvre.
Ma femme est dans le coup de feu de notre installation. Elle ne va
pas mal, ou du moins elle ne sent pas son mal. Écrivez-moi de temps à
autre, vous serez bien gentil. Moi, je vous donnerai des nouvelles,
quand il y en aura de décisives.
Nos vives amitiés à votre femme et bien affectueusement à vous tous.
=A J.-K. Huysmans.=
Médan, 1er juin 1887.
Que j'ai du remords, mon cher ami, de ne vous avoir pas encore remercié
de votre bouquin! Mais si vous saviez la bousculade où j'ai été et où
je suis davantage. Après _Renée_, voilà _La Terre!_ Imaginez que j'en
suis aux deux tiers à peine et que _Le Gil Blas_ m'en dévore trois
cents lignes par jour!
Enfin, j'ai donc relu _En Rade_, dans le volume, et combien cela
gagne toujours à n'être plus fragmenté, même lorsque les fragments
sont longs! L'ensemble maintenant apparaît, sinon très simple, du
moins très net. Vous avez là-dedans des choses superbes, les plus
intenses peut-être que vous ayez écrites. Toute la partie paysans
prend un relief extraordinaire. Ce n'est pas que je n'aime point les
rêves, celui d'Esther est assurément une chose exquise et complète en
elle-même; mais, très sincèrement, j'aurais préféré les paysans d'un
côté, les rêves de l'autre. Cela, sans doute, était plus ordinaire;
et quelle nouvelle étonnante pourtant, quel chef d'œuvre, digne d'_A
Vau-l'eau_, vous aviez avec vos paysans tout seuls! Il me semble que
l'opposition que vous avez voulue ne se produit pas, ou du moins se
produit avec une confusion qui n'est pas de l'art. Peut-être est-ce moi
qui me trompe, et je ne vous donne là que mon impression amicale et
franche.
N'importe, vous êtes un fier artiste, et il n'y a pas beaucoup de
romans qui aient la puissante odeur du vôtre.
Affectueusement.
=A Henry Bauer.=
Médan, 19 août 1887.
Votre lettre me touche beaucoup, mon cher Bauer, et comme vous le
dites, si le côté ignoble de l'article en question m'a blessé un
moment, les bonnes poignées de main qui m'arrivent m'ont déjà consolé.
Vous faites allusion à de bien vilains dessous, que je m'entête à ne
pas vouloir constater. Heureusement, aucun des cinq signataires n'est
de mon intimité, pas un n'est venu chez moi, je ne les ai jamais
rencontrés que chez Goncourt et Daudet. Cela m'a rendu leur manifeste
moins dur. J'ai toujours été affamé de solitude et d'impopularité, à
peine ai-je quelques amis, et je tiens à eux.
Merci à l'avance de votre article. Et, je vous en prie, ne jugez pas
_La Terre_ d'après les feuilletons, attendez le volume. Mes romans
perdent tant à être fragmentés. Vous êtes bien gentil de vous souvenir
de mon invitation. Je ne quitterai Médan, pour aller passer un mois à
Royan, que le dimanche 28. Si vous n'êtes pas de retour avant cette
époque, j'ai votre promesse, et il faudra bien que vous veniez en
octobre.
Merci encore, au nom du travail et de l'honnêteté littéraire.
Affectueusement à vous.
=A J.-K. Huysmans.=
Médan, 21 août 1887.
Merci de votre bonne lettre, mon cher Huysmans. J'avais bien reconnu le
R... dans l'entortillage pédant des phrases, et Bonnetain ne pouvait
être que le lanceur. Tout cela est comique et sale. Vous savez ma
philosophie au sujet des injures. Plus je vais, et plus j'ai soif
d'impopularité et de solitude. En somme, j'ai fini _La Terre_ jeudi,
et je suis enchanté d'avoir encore lancé ce bouquin-là dans la mare
aux grenouilles. Il tombera comme il tombera, bon ou mauvais, ça ne me
regarde plus. A un autre!
Nous partons à la fin du mois pour Royan ou nous passerons un gros
mois. Mais comme vous êtes gentil de me promettre votre visite pour
octobre! Tâchez de renvoyer votre congé vers le 15. Nous serons
sûrement de retour. D'ailleurs, je vous écrirai.
Ma femme vous envoie ses amitiés, et bien affectueusement à vous de
notre part à tous deux.
=A Octave Mirbeau.=
Royan, 23 septembre 1887.
Mon cher confrère,
Je lis votre article sur _La Terre_ et je veux que tous sachiez
bien que je ne vous en garde pas rancune. Vous dirai-je même que je
m'attendais un peu à votre opinion défavorable, car il y a en vous
un coin de mysticisme qui ne devait guère s'accorder avec ma vision
personnelle du paysan: j'ai tâché de le voir à l'heure présente, et
vous demandez qu'on le voie comme l'ont vu les gothiques. Mais vous
dites très franchement et très courtoisement ce que vous pensez. Cela
est bien, je vous en remercie.
Me permettez-vous pourtant de m'entêter dans mon œuvre. Je maintiens
absolument la moyenne de ma vérité. Chacun me jettera «son» paysan à la
tête. Pourquoi, seul, le mien serait-il faux? Je suis allé aux sources,
croyez-le, autant que vous tous.
Rappelez-vous l'accueil fait à _L'Assommoir_, puis le revirement.
J'espère que l'aventure va se reproduire pour _La Terre_. Les
conditions sont identiques, je m'amuserai peut-être à les analyser un
jour.
Croyez-moi quand même votre bien dévoué et bien reconnaissant.
=A J. van Santen Kolff.=
Médan, 30 octobre 1887.
Je rentre seulement à Médan, après une absence de deux mois, et je me
hâte de vous répondre. J'ai passé six semaines charmantes à Royan, mais
beaucoup d'ennuis, en dehors de la littérature, m'attendaient à Paris,
ce qui m'a gâté un peu mes vacances. Enfin, il faut vivre.
Si _La Terre_ n'a pas paru et ne paraîtra que le 15 novembre, c'est
tout simplement que le volume n'est pas prêt. J'ai été pris de
grandes paresses, j'ai traîné pour les corrections littéraires que
j'ai l'habitude de faire sur les feuilletons, et c'est ainsi que les
épreuves sont restées sur ma table de travail.
Je n'étais pas fâché d'autre part de laisser un peu le calme se faire,
avant de lancer le volume. Jamais je n'ai eu l'idée d'écrire une
préface. Mon livre se défendra tout seul et vaincra, s'il doit vaincre.
J'en suis content, je crois qu'un retour d'opinion se produira en sa
faveur.
Non, en dehors des conversations que j'ai eues avec Xau et Valette,
je n'ai rien communiqué aux journaux. Mais c'est effroyable le nombre
d'articles qui a paru. Ah! qu'ils sont bêtes! Je suis bronzé, jamais je
n'ai été aussi calme ni aussi gai que pendant cette bagarre imbécile.
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 19 novembre 1887.
Mais jamais, mon cher Daudet, jamais je n'ai cru que vous aviez eu
connaissance de l'extraordinaire manifeste des cinq! Mon premier cri
a été que ni vous ni Goncourt ne saviez rien de la grande affaire, et
que l'article avait dû tomber sur vos têtes comme un pavé. C'est ce
que j'ai dit aux reporters, sans arrière-pensée, avec la conviction
la plus formelle. Je suis confondu que vous ayez vu là une accusation
détournée de ma part. Le stupéfiant, c'est que de victime vous m'avez
fait coupable, et qu'au lieu de m'envoyer une poignée de main, vous
avez failli rompre avec moi. Avouez que cela dépassait un peu la mesure.
Je ne vous en ai jamais voulu, moi. Je sais parfaitement comment le
manifeste a été écrit, et il faut en sourire. Votre lettre, mon cher
Daudet, ne m'en cause pas moins une vive joie, puisqu'elle met fin à un
malentendu dont nos ennemis étaient déjà enchantés.
Nos bien grandes amitiés à Mme Daudet et à vous.
=A Henry Bauer.=
Paris, 25 novembre 1887.
Merci mille fois, mon cher Bauer, des lignes sympathiques que vous
consacrez à _La Terre_. Vous avez raison, nous ne devrions pas publier
nos romans en feuilletons. Ainsi, pour celui-ci, il est certain qu'on
ne l'a pas jugé sur son ensemble, et qu'on ne reviendra pas de sitôt
sur les injures dont on l'a accablé: je parle de la critique. En somme,
il aura la fortune qu'il doit avoir. Une fois l'œuvre faite, je ne m'en
préoccupe plus.
Mais je vous suis bien reconnaissant de votre bonne poignée de main
littéraire, et je veux que vous me sachiez votre bien affectueux.
=A Alphonse Daudet.=
Paris, 18 décembre 1887.
Mon cher ami,
Je connaissais à peu près tous les chapitres de vos _Trente ans de
Paris_. Mais avec quel charme je viens de les relire! Il y a là, pour
nous, hommes du métier, des pages bien intéressantes, et il y a pour
moi, qui ai vécu une vie parallèle à la vôtre, des souvenirs qui
éveillent puissamment les miens. Je sors tout secoué de ma lecture.
Votre Tourguéneff m'a fait revivre des heures déjà lointaines, et votre
note de la fin, les quelques lignes ajoutées, m'a serré le cœur. C'est
la vie, paraît-il. D'ailleurs, je crois que ces choses ont pris, sous
des plumes maladroites, une brutalité qu'elles n'ont jamais eue. Ah!
mon ami, ce n'est pas le mal qu'on dit des autres qui vous brouille,
c'est le mal qu'on vous en fait dire.
Nos meilleurs souvenirs à Mme Daudet, et bien cordialement à vous.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
22 janvier 1888.
... Vous savez que, dans le dernier volume de la série, réservé
au _Docteur Pascal_, celui-ci développera l'arbre et l'établira
définitivement. C'est pourquoi je n'ai eu aucun scrupule à modifier
légèrement l'indication hâtive que j'en ai donnée, en tête d'_Une Page
d'amour_. Je compléterai l'arbre généalogique à la fin. Déjà, j'ai dû
créer ainsi Angélique. J'espère qu'on me pardonnera ces retouches,
d'autant plus que sur tous les autres points, mon plan primitif a été
suivi avec une extrême rigueur...
=A Georges Renard.=
Paris, 17 février 1888.
Monsieur,
Je vous autorise bien volontiers à publier ma lettre à la suite de
votre étude sur _Le Naturalisme contemporain_; et je vous avouerai
même que je serai très heureux d'avoir le texte de cette lettre, car
j'ai toujours l'idée de développer ma réponse à vos objections. Vous
me ferez donc un vif plaisir, lorsque votre livre sera paru, en m'en
adressant un exemplaire.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes meilleurs sentiments.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENTS)
5 mars 1888.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Même hésitation de mes souvenirs, au sujet de votre question sur
_Nana_. C'est peut-être céder un peu trop au symbole en disant que le
corps pourri de _Nana_ est la France agonisante du second empire. Mais,
évidemment, j'ai dû vouloir quelque chose d'approchant.
* * * * *
Combien je vous remercie de la traduction si intéressante que vous
m'envoyez! M. Alberdingk Thym m'a écrit dernièrement, en m'envoyant son
étude. Mais, dans mon ignorance du hollandais, je ne me doutais guère
des éloges hyperboliques que contenait cet article. Vous vous doutez
bien que je ne les accepte pas tous. J'en suis pourtant profondément
touché, car je sens cette exaltation sincère. Vous ne pouviez me causer
une plus grande joie qu'en me traduisant ces pages si débordantes de
sympathie. Merci, merci encore! Il est si doux de se savoir des amis,
lorsqu'on sent autour de soi tant d'adversaires!
* * * * *
On m'a souvent reproché de ne pas tenir compte de l'au-delà, et
c'est pourquoi j'ai voulu faire la part du rêve dans ma série des
_Rougon-Macquart_. Depuis des années, j'avais le projet de donner
un pendant à _La Faute de l'abbé Mouret_, pour que ce livre ne se
trouvât pas isolé dans la série. Une case était réservée pour une étude
de l'au-delà. Tout cela marche de front, dans ma tête, et il m'est
difficile de préciser des époques. Les idées restent vagues, jusqu'à la
minute de l'exécution. Mais soyez certain que rien n'est imprévu. _Le
Rêve_ est arrivé à son heure, comme les autres épisodes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
=A Coste.=
Paris, 1er avril 1888.
Mon cher ami,
Vous ne donnez plus signe de vie, et pour vous réveiller, j'ai de
nouveau recours à votre obligeance. Voici de quoi il s'agit.
A Médan, dans ma grande salle, contre un mur, je vais faire une
panoplie d'instruments de musique. Mais il me manque une pièce
importante, pour le milieu, et je désire vivement trouver un tambourin.
Ici, mes recherches ont été vaines. Tâchez donc, à Aix ou à Marseille,
de me procurer ce tambourin. Je le préférerais ancien: il y en a du
XVIIIe siècle, avec de fines sculptures et une patine très belle. Mais
si vous n'en trouvez pas chez les brocanteurs, voyez à m'en avoir un
neuf très joli alors, tout ce qu'on fait de mieux, sans oublier la
baguette et le galoubet. Faites-moi connaître le prix demandé et par
retour du courrier je vous donnerai l'ordre d'achat.--Encore un coup,
un tambourin ancien me plairait davantage. Je vous donne jusqu'au 25 de
ce mois pour me trouver ça.--Merci, merci, et merci.
Ici, je suis dans une bousculade terrible. _Germinal_ passera dans
trois semaines et les répétitions sont très laborieuses. D'autre part,
_Le Rêve_, mon prochain roman, commence à paraître dans _La Revue
illustrée_.--J'aspire vivement à la fin du mois, époque où il me sera
enfin permis d'aller me cloîtrer à Médan, pour travailler un peu
tranquille.
Je sais que vous plongez à fond dans la politique, et je ne vous envie
pas. Mais vous travaillez, vous luttez, et c'est vivre. Vous nous
manquez beaucoup ici, il faudra bien un jour que vous veniez reprendre
votre place.
Affectueusement.
=A J. van Santen Kolff.=
(FRAGMENT)
7 juillet 1888.